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dimanche 20 octobre 2019

Le rapt

Frison Roche, Le rapt, 1962. 
J'en discutais ce matin avec un ami et on était d'accord pour dire que la plupart du temps, rien ne vaut la littérature. La télé nous abreuve de vide. Les réseaux sociaux, n'en parlons pas. D'ailleurs, oui : n'en parlons pas. Quant à la presse, quand elle n'est pas partisane et trop subjective pour être lisible, elle ne produit que de rares articles de fond qui permettent de se faire une idée globale et exhaustive d'une situation donnée. Alors, rien ne vaut la littérature. Il peut sembler paradoxal que ce soit la fiction qui nous approche le plus de la réalité. Il en est pourtant ainsi et le cas de ce roman de Frison Roche ne déroge pas à la règle. Mieux, il en est une illustration parfaite. Après ça, on peut même arrêter de regarder Rendez-vous en terre inconnue. Plus besoin d'émissions bien pensantes pour amener gentiment le grand public sur le chemin d'une réflexion sur l'avenir des peuples. Attention, je les regarde toutes. Je ne crache pas dans la soupe et je suis sensible à l'émotion qu'elles dégagent, à la beauté des images, des paysages et des gens qu'elles nous montrent sous leur plus beau jour. Mais la littérature, ça a quand même une autre gueule. 

Dans Le rapt, Frison Roche nous entraîne chez les lapons, ce peuple dont il nous dit qu'il a su conserver son mode de vie millénaire et que c'est justement ce mode de vie qui lui a permis de survivre à bien des attaques extérieures. Nous ne sommes pas dans une énième interprétation du mythe du "bon sauvage". L'auteur ne nous fait pas voir que ce qui l'arrange. Il nous montre aussi la rudesse, la cruauté parfois des coutumes, les ravages de l'alcool, bien qu'on sache pertinemment que ce sont les étrangers qui ont apporté cette perversion. Et c'est là que Frison Roche est très fort : il dépeint un panorama complexe et nuancé de la Laponie, chaque personnage portant à lui seul un angle du problème. La vieille, presque ermite, qui refuse en bloc tout apport des étrangers, qu'ils soient russes, norvégiens ou finlandais. Le chef de la tribu qui, tout en étant garant de la tradition et de l'unité clanique, ne peut s'empêcher de céder aux sirènes de l'alcool et de la modernité qui implique une sédentarisation forcée. Fru Tideman, rigide et sans concession qui ne pense qu'à une chose : convertir, assagir, soumettre les jeunes lapones au modèle d'éducation qu'elle prône et les arracher à leur sauvagerie. Cela passe évidemment par la religion, le mépris des vieilles croyances et la domination chrétienne. Partout, l'histoire est la même. Le médecin, plus nuancé dans sa vision des choses et qui incarne le questionnement permanent, l'oscillation entre la conviction que le mode de vie moderne rendrait la vie plus facile aux lapons et le profond respect qu'ils leur voue, l'admiration qu'il a pour eux et la manière dont ils s'intègrent parfaitement à la nature. Et puis, il y a Kristina, dont le prénom n'est pas anodin et qui, même si elle affiche un catholicisme apparent, est l'incarnation de la résistance de tout un peuple face à ce qui n'est rien d'autre qu'un envahisseur. Tout le roman tourne autour de cela, de ces relations de dominants-dominés, de cette tentative de conservation de liberté face à une globalisation des modes de vie qui tend à s'imposer partout et à tout recouvrir d'un voile uniforme. Au passage, le titre est double : il ne s'agit pas simplement du rapt traditionnel d'une partie du troupeau de rennes, mais bien du rapt d'un peuple tout entier et de sa tradition que l'on mène de manière autoritaire vers la déculturation. 
Mais le roman ne serait rien, comme toujours chez Frison Roche, sans le paysage. Que dis-je ? Sans la nature, ce personnage qui contient tous les autres, cet espace infini (cette nuit polaire interminable, ces étendues vierges et blanches, sauvages, animales) dans lequel les protagonistes se débattent telles des fourmis impuissantes et marquées, finalement, au fer rouge de la fatalité. Et, malgré l'avancée que l'on pressent comme étant inéluctable, on a envie de se dire que ceux qui s'en sortiront, toujours, seront ceux qui sauront vivre en harmonie avec la Nature. Peu importe la date à laquelle a été écrit un livre. La littérature, à l'infini, nous parle toujours de nous, d'actualité, de questionnements qui nous taraudent depuis toujours et à jamais, de nos comportements et de nos engagements. Vraiment, en terme d'analyse et de réflexion, rien ne vaut la littérature. 

mercredi 9 octobre 2019

Les raisins de la colère

John Steinbeck, Les raisins de la colère, 1939.
Il m'est arrivé d'être dégoûtée des études littéraires à force de trop de chipotage sur les détails. Il m'est arrivé d'en avoir assez de disséquer des textes tel le chirurgien qui ouvre des corps sous la lumière crue du bloc opératoire afin de voir ce qu'ils ont dans le ventre. Il m'est arrivé de ne plus percevoir le sens général d'un écrit et de n'y voir plus que des sons, des lettres, des mots isolés, des images tirées par les cheveux et des références peu évidentes à l'Antiquité ou à Dieu. Il m'est arrivé de ne plus avoir envie de lire. Il m'est arrivé de haïr des romans magnifiques et de la poésie sublime. 
Mais quand je me suis plongée dans l'univers infiniment vaste de l'oeuvre de Steinbeck, j'ai eu la nostalgie de tout cela. L'envie soudaine qu'un professeur, quelqu'un qui s'y entende en analyse et qui ait étudié le sujet de fond en comble, me serve sur un plateau de la référence biblique, de la légende, de la poétique et de la métaphore. Envie qu'on me m'explique ce que je suis trop brute pour saisir au vol, que l'on me briefe sur les associations d'idées, les allusions et les notions culturelles que j'ignore, sur les messages sous-entendus que je ne soupçonne pas. Le roman est tellement riche, ça se sent et on se trouve privé d'une partie de l'explication quand on s'arrête au premier degré. Bien sûr, on peut très bien se contenter d'une simple lecture, de suivre l'histoire. Mais, moi, j'en voulais plus. J'avais soif. 

Ce roman est un tout, résume l'histoire de l'Humanité, le rapport entre les humains, la domination et les dominés, les maîtres invisibles, le pouvoir de l'argent, le capitalisme dévorant qui écrase les millions de bras qui travaillent pour eux sans jamais voir le bout du tunnel. J'ai lu les conflits intérieurs qui naissent dans les têtes de tant de souffrances à affronter et avec lesquelles composer. Les interrogations existentielles et le point de vue des faibles qui, rassemblés, peuvent devenir les puissants. Ou plutôt, une puissance, celle du peuple, de ce personnage à mille tête qui ignore encore son potentiel. J'ai aussi lu l'amour qui unit les êtres, le lien filial et ce personnage central qu'est la mère, sorte de déesse de la fécondité, paysanne visionnaire qui lit dans les cicatrices de ses semblables un avenir possible. 
Les raisins de la colère est une oeuvre totalement subversive - et qui a été reçue comme telle jusqu'à ce que, finalement, le cinéma et son pouvoir envoûtant la réhabilite - en ce qu'elle raconte comment s'insinue dans des êtres que l'on veut faire taire à tout prix la semence de la rébellion. Cette colère légitime qui gronde dans les sillons, dans les allées des plantations, sous les fruits mûrs et qui menace d'exploser un jour et de changer la face du monde. Le roman, en fait, n'a pas de fin. Les personnages, tel un peuple errant à la recherche de la Terre Promise, revivent sans cesse les mêmes traumatismes et les mêmes humiliations, s'en sortent toujours cependant, tels des survivants. La misère se lève chaque jour avec le soleil. On se demande si le combat n'est pas qu'une illusion, un rêve élaboré dans les pensées des héros, un fantasme commun mais en réalité jamais exprimé et si tout cela aura une fin un jour. Des décennies plus tard, on sait bien que non. Que la machine dévoreuse d'hommes n'a cessé d'avancer, de se développer, de grossir et d'engloutir de plus en plus de vies. Alors, nous vient une question : a-t-on encore au fond de nous ce rêve commun de révolte, cette colère qui nous unirait et nous pousserait à nous défendre ? 
Phrase bateau par excellence : on ne sort pas indemne d'une telle lecture. Forcément, on se questionne. Et on s'interroge : que lire, après ça ? Dur d'ouvrir autre chose quand on a eu à faire à un livre qui englobait tous les autres. 

dimanche 6 octobre 2019

Trois tasses de thé

Greg Mortenson, Trois tasses de thé, 2006.
Trois tasses de thé, c'est le bon compte pour prendre le temps de saluer ses hôtes, de faire connaissance avec eux et, finalement, entrer dans leur vie. Ensuite, une fois que le cap est passé, vous faites partie de leur famille et ils vous aiment, vous entourent et vous protègent comme l'un de leurs enfants. Greg Mortenson ne s'attend pas à cela lorsqu'il redescend, seul, perdu, du K2 qu'il n'a pas vaincu. Certes, il a sympathisé avec son guide et certains porteurs, mais il attend juste de l'aide, à boire et à manger et qu'on lui indique le meilleur moyen pour retourner à son point de départ afin, ensuite, de rentrer chez lui sain et sauf. Or, les villageois qui le recueillent font beaucoup plus que cela. Malgré leur immense dénuement, ils le soignent, le nourrissent, le couvent. Peu à peu, Mortenson découvre ses hôtes et le village qui l'entoure, Korphe, enserré entre les hautes montagnes du Balistan, dépourvu de tout confort et, surtout, d'une école. Tandis que l'alpiniste fait ses adieux au village après sa convalescence, il leur promet de les aider. Cette promesse, tant d'autres l'ont faite avant lui et elle est restée lettre morte. Des touristes émus par une rencontre au fin fond du monde ; des alpinistes touchés par un lieu, par des gens. Et puis, les occidentaux s'en retournent chez eux, reprennent le cours de leur vie et ne reviennent jamais. Je le sais, je l'ai faite aussi, cette promesse qui nous fait surtout du bien à nous et nous rend le départ moins triste parce qu'on se donne une chance de revenir un jour. Greg Mortenson n'est pas de ceux-là. Lui a tenu sa promesse. Et bien plus. Du moins, c'est ce qu'il prétend.

Ce livre raconte l'histoire d'un engagement pris et tenu, d'une personne qui se lance dans une réalisation qui le dépasse et dont il ne maîtrise absolument pas tout, mais à laquelle il tient profondément, viscéralement. La construction de l'école de Korphe est plus difficile et plus complexe que l'ascension du K2. Elle demande de la volonté, de la patience, de l'intelligence et une forte dose d'adaptation. Surtout, elle exige d'aller à la rencontre de l'Autre, de ses coutumes, de sa façon de penser et de concevoir le monde, de s'adapter à son environnement. Au passage, au cours d'une conférence à laquelle il assiste aux Etats-Unis, Greg rencontre l'amour et cet événement lui apporte sur un plateau l'appui inébranlable et constant dont ont besoin les grands hommes et les grandes femmes. L'amour, c'est sans doute cela qu'il véhicule au fond. L'amour pour tous les enfants sans distinction et l'amour pour l'être humain. Qu'il soit musulman, juif, laïc, pakistanais, afghan, Greg lui accorde toute son attention et sa présence. 
Or, souvent, les belles histoires suscitent des jalousies, attisent les critiques et poussent certains à mettre leur nez dans les moindres détails afin d'y trouver des failles. Mortenson n'échappe pas à la règle. Quand on fouille sur la toile, on y découvre les références d'un livre qui semble déconstruire pierre après pierre l'édifice qu'il prétend avoir bâti. Dans les différents articles de presse qui traitent de l'affaire, on peut lire différentes accusations qui vont à l'encontre de ce que raconte Trois tasses de thé. D'abord, l'alpiniste aurait menti quant aux circonstances de son ascension et de son prétendu sauvetage. Ensuite, il aurait enjolivé l'histoire de sa rencontre avec les habitants de Korphe et largement inventé son expérience du kidnapping. Finalement, le scandale le plus fort concerne les soupçons de fraude, le détournement d'importantes sommes d'argent normalement destinées à la construction d'écoles et qu'il aurait tout simplement utilisées pour son compte personnel. Platement, Mortenson s'excuse. Il reconnaît qu'il a effectivement embelli certains souvenirs. Il admet avoir mal géré les finances de son organisation et rembourse ce qu'il doit.
Deux choix se présentent alors au lecteur. Le premier consiste à tirer à boulet rouge sur l'américain et le mettre dans le même panier que les milliers d'autres humanitaires pourris, néo-colonialistes et profiteurs qui fourmillent dans le monde. On peut le classer dans la catégorie des égotiques en mal de reconnaissance n'ayant pas eu d'autre bonne idée pour se refaire la cerise que d'aller pavaner dans des contrées isolées en demande d'aide matérielle et financière, de manière à passer agréablement, bien que frauduleusement, pour un héros. Le second choix consiste à accepter que Mortenson ait commis certaines erreurs et à lui pardonner, à admettre que malgré des maladresses, il n'en demeure pas moins un homme de bonne foi qui, en proie au fonctionnement d'un pays de toute façon intrinsèquement touché par la corruption, n'a pas eu d'autre choix que de prendre part au système pour mener à bien ses projets.
A moins qu'il n'existe une troisième voie : celle du romanesque. Celle-ci consisterait à lire Trois tasses de thé comme une fiction, en mettant de côté les contingences politiques et les possibles erreurs volontaires glissées dans le récit - car, quand on lit un roman, l'accord tacite entre le lecteur et l'auteur est tel que l'on accepte absolument tout ce que celui-ci nous raconte. Alors, on pourrait en retirer le simple bénéfice de croire qu'avec de la volonté, de belles histoires de la sorte sont possibles, que nos rêves sont réalisables à partir du moment où on accepte de se battre pour les concrétiser. Il est évident que cette troisième voie pourra paraître naïve à certains. N'en ayons cure. Après tout, un livre n'est rien d'autre que la transcription subjective d'un point de vue. L'auteur est libre de l'écrire comme il l'entend. Le lecteur est donc libre de le lire avec une identique liberté. 

vendredi 16 août 2019

Neverhome

Laird Hunt, Neverhome, 2014.
Incroyable d'avoir inventé toute cette histoire de femme qui va se battre aux côtés des hommes lors de la guerre de Sécession ! Quelle imagination de créer cette héroïne, Constance, qui abandonne sa ferme et son mari pour enfiler l'uniforme et aller au front ! Quel auteur ! Mais où a-t-il bien pu trouver une telle idée ? Eh bien, dans la réalité. Car ce récit est inspiré de vraies femmes, de chair et de sang, qui ont vraiment existé et qui ont vraiment participé à cette guerre. On dit qu'environ 500 femmes se seraient ainsi battues, tant dans le camp sudiste que dans le camp nordiste, avec cette force insondable et cette volonté à la limite du compréhensible. Dans l'ombre. Avec la peur d'être découvertes, car, si on dévoilait leur véritable nature, elles étaient au mieux renvoyées chez elles, au pire humiliées, emprisonnées ou enfermées dans des asiles, déclarées folles. Si l'on n'en sait que très peu sur cette page de l'histoire américaine, c'est que l'Histoire est écrite par des hommes dans le but de les honorer et de glorifier leur puissance. Que dirait-on d'un pays de femmes combattantes ? Ce serait une hérésie. On sait bien, pourtant, que les femmes du monde entier sont des actrices essentielles dans les processus de révolution, guerres et autres conflits. Des courageuses, des battantes, des décidées comme Constance, le personnage principal du roman de Laird Hunt, il y en a des milliers. Preuve en est la richesse des découvertes qu'a faites l'auteur à ce sujet lors de ses recherches. Or, il ne voulait pas faire la biographie d'une seule de femme. Dans son livre, il a voulu les inclure toutes. Ce qui rend le roman passionnant et admirable, c'est qu'il s'est glissé dans la peau de l'héroïne. Lui, l'auteur appartenant au dit "sexe fort", a adopté avec grand talent le point de vue de Constance, si bien qu'on pourrait aisément penser l'histoire écrite par une femme. Pas de mépris, aucun. Une psychologie du personnage toute en finesse et en contradictions. Pas de clichés. Vraiment pas. Une profonde subtilité et, on le sent, un immense respect pour ces héroïnes de l'ombre dont il retrace le parcours à travers l'image de l'une d'elles et à qui il redonne leur place et leur voix au chapitre.
Si j'ai eu peur de ne pas avoir envie de suivre les pas de Constance dans cette boucherie, ce sont ses doutes et ses incertitudes, ses interrogations et ses questionnements qui m'ont fait l'accompagner jusqu'au bout, dans ce parcours qui la mène au plus rude de l'espèce humaine et au plus profond d'elle-même, jusqu'à toucher du doigt des démons qu'elle avait enfouis là et qui s'exorcisent sur les champs de bataille. Jusqu'à la fin de l'expérience. Jusqu'à boucler la boucle. Jusqu'au retour. Jusqu'à la folie. Une oeuvre marquante qu'on lit sans respirer et dont on referme la dernière page en état second. Un roman passionnant et dont le temps de digestion pour l'esprit est long tant le récit ne laisse la place à aucun temps mort. Il ne s'agit pas d'un livre que je garderai dans ma bibliothèque pour le relire plus tard tant son intensité m'a secouée. Mais il est bon parfois de permettre à la littérature, qui est en réalité bien plus que cela, de nous bousculer.
Ici, une interview de Laird Hunt.

dimanche 11 août 2019

Beloved

Toni Morrison, Beloved, 1987.
C'est idiot. J'avais préparé un commentaire de ce livre dont j'avais vu le titre et un bref résumé sur un journal. J'avais écrit quelques lignes pour expliquer, décrire, raconter, dire combien j'avais été marquée, éblouie, changée dans ma qualité de lectrice, interrogée en tant que femme et en tant qu'être humain. Et puis Toni Morrison est décédée. C'est seulement alors que j'ai découvert qui elle était. Et le commentaire que j'avais préparé pour le blog m'a semblé ridicule, microscopique, bête devant l'immensité de cet être que nous venions de perdre. "Elle est plus vaste que l'univers", avait dit d'elle Christiane Taubira dans La Grande Librairie. 
Je vais quand même vous retranscrire ce que j'avais noté. Et puis, sur la pointe des pieds, je vais aller lire tout le reste de sa bibliographie, écouter ses paroles, m'asseoir et méditer sur tout cela. Aller à la rencontre de la grande Toni Morrison, parce que je sens qu'elle a beaucoup à m'apprendre. 
D'abord, ce roman est un tissage. Entre nos doigts, on saisit un fil, puis un autre et ils se tressent ensemble. Au fur et à mesure, d'autres fils viennent s'ajouter et enrichir le tissage. Ce sont autant de détails, de couleurs, de matières qui alimentent la structure générale. A la fin du livre, le tissage est terminé et on en a une vue d'ensemble avec le chapitre conclusif qui vient mettre le récit en abîme, comme pour nous permettre de le regarder du dessus. 
Les couleurs dominantes de ce tissage, maintenant. Le noir des peaux, le rouge du sang des esclaves. Nous sommes au XIXème siècle, à une époque de transition puisque certains états américains ont déjà aboli l'esclavage et d'autres non. En réalité, nous sommes hier, à une époque toute récente. A travers des flashs, des images, des souvenirs qui font remonter le traumatisme à la surface, on affronte la réalité en face : animalisation, bêtes de somme, femelles reproductrices, colliers de fer, mors dans la bouche, coups de fouet. Et puis les tentatives de fuite, la mort comme seul salut pour échapper aux blancs. 
Le corps, c'est l'élément central du roman. Il est à la fois une possibilité et un obstacle dans la tentative de se considérer enfin comme humain et non comme animal, dans le fait de décider soi-même et pour soi-même ce que l'on fait de son propre corps. Enfanter des enfants libres. Trouver le plaisir physique, y avoir droit, bien que cette conception soit encore quasi irréalisable pour des corps qui ont connu le fouet et le viol, qui sont encore marqués par des cicatrices si grandes qu'elles dessinent un arbre aux mille branches dans les dos meurtris. 
Tous ces souvenirs, les personnages du roman ne les invoquent pas, ne les racontent pas. On ne raconte pas l'irracontable. En revanche, les souvenirs passent par la fenêtre lorsqu'on leur ferme la porte, débordent des corps dans lesquels ils sont enfermés, prennent la forme de fantôme, resurgissent comme du vomi, des excréments, du sang. Encore des manifestations corporelles. Les souvenirs promettent de ne jamais laisser les esprits en paix. 
En fait, Beloved est un roman sur l'oubli. Non pas qu'il le condamne. Mais il raconte parfaitement comment l'oubli n'existe pas. Comment le refoulement détruit, fait exploser les corps, entraîne vers la folie et finit par tuer. Toni Morrison ne raconte pas l'esclavage. Elle nous met devant les yeux le résultat de ce que nous voulons souvent ignorer. Et dans un geste immense d'amour universel, elle envelopper la souffrance des corps et des âmes et la sublime pour en faire une oeuvre d'art. 
Source : https://www.nytimes.com/2019/08/09/opinion/roxane-gay-toni-morrison.html

mercredi 3 avril 2019

Ce pays qui te ressemble

Tobie Nathan, Ce pays qui te ressemble, 2015.
Il est des romans dont il est difficile de sortir, qui sont difficiles à décrire avec des mots, tant leur densité et leur complexité échappe au langage. Pour utiliser une comparaison artistique, c'est un peu comme d'avoir assisté à la création d'une gigantesque fresque, attention, peinture fraîche, chef d'œuvre en train de se réaliser. C'est comme voir les détails les plus infimes se dessiner peu à peu et, au fil de l'avancée du travail, percevoir les effets d'ombres et de lumière, les jeux de regards entre les personnages. Et puis, reculer de quelques pas et admirer la fresque encore brillante dans son ensemble et y lire le récit, l'histoire, la narration. Voilà l'impression que laisse le roman de Tobie Nathan. 
(source de l'image : http://www.letemps.com.tn)

Bien sûr, il existe la possibilité d'en faire un résumé. L'histoire se passe en Égypte dans les années 20,  puis 40, puis 50, à moins qu'elle ne se passe quelque part à Paris. Le narrateur nous est inconnu, à moins qu'il ne s'agisse parfois du héros lui-même qui revient sur ses souvenirs. Tous les faits sont inspirés de l'Histoire réelle, chronologique, à moins que l'onirique, le mythique et le magique l'emportent sur les faits. En fait, rien n'est plus difficile et réducteur que d'en tenter un résumé.
On peut simplement évoquer la ville, les ruelles où vivent les juifs, les cafés, le quartier des sorcières un tantinet chamanes qui côtoient les diables et les dieux, le centre, les villas des riches et le palais du roi. Le Caire dans son ensemble. On peut aussi citer les personnages qui s'y croisent. Pêle-mêle, des chanteuses envoûtantes, reines de la nuit ou prostituées ; une famille juive dont la mère est un peu folle et le père un aveugle visionnaire : les parents du héros, un enfant pas comme les autres, un adolescent débrouillard, un petit diable qui devient adulte au fil du récit ; le jeune roi Farouk, coureur de jupons, cleptomane aux penchants nazis, dépassé par les événements ; les troupes anglaises établies dans le pays et qui voient leur hégémonie colonisatrice menacée par l'avancée des troupes de Rommel ; et puis les Frères musulmans qui se prennent pour les garants de l'indépendance de l'Égypte et de la bonne morale. On pourrait évoquer tout cela, ce flot de personnages qui se croisent, se rencontrent, se manquent, s'évitent, entrent en conflit, s'unissent, se déchirent, se détestent et s'admirent.
Mais en réalité, le personnage du roman de Tobie Nathan, c'est l'Égypte. Celle des pharaons et des rois qui ne se prennent pas pour n'importe quoi. Celle d'un peuple riche de son histoire et de sa miséreuse beauté. Celle d'un territoire sublime, divin, théâtre d'évolutions, de révolutions et d'une quête assoiffée d'identité. Celle des juifs apatrides, sans carte d'identité, autochtones depuis des siècles mais sans cesse menacés. L'Égypte des héros et des canailles qui souvent s'intervertissent et se confondent. L'Égypte grandiose et l'Égypte microscopique. L'Égypte infiniment multiple et dont l'extrême diversité fait finalement l'unité, une unité qui marche sur un fil, sans cesse menacée par le désir de pouvoir de certains qui cherchent à s'approprier cette terre comme on veut posséder une maîtresse. En fait, en lisant attentivement ce roman, on comprend mieux ce qui se joue encore à l'heure actuelle dans ce pays béni des Diables et des Dieux. 
Et puis, pour conclure, une précision inévitable : ce n'est pas un hasard, ce génie dans le traitement des personnages, des rencontres, des chocs et des unions. En effet, monsieur Nathan est un éminent psychologue, spécialisé en ethnopsychiatrie. Inutile d'en dire plus, vous avez compris. 

samedi 2 mars 2019

Vent d'est, vent d'ouest

Pearl Buck, Vent d'est, Vent d'ouest, 1959.
Encore une trouvaille parmi les livres amoncelés à l'étage. A la vue de sa couverture fleurie un peu désuète et en l'absence de résumé, il était impossible de deviner quel trésor se cachait entre ses pages jaunies par le temps. J'hésitais entre le donner parce que je ne le lirais jamais, ou le garder parce qu'il s'agissait tout de même d'un bel objet. C'est la télévision qui a tranché. Je suis une adepte assidue de l'émission d'Arte "Invitation au voyage", animée par la délicieuse Linda Lorin et j'essaie de n'en manquer que de très rares épisodes. Non seulement les destinations évoquées sortent des sentiers battus en ce qui concerne le ton et l'aspect abordé, mais la première d'entre elles établit toujours un lien entre un lieu et un artiste. Quand il s'agit d'écrivains, je tend l'oreille et mon stylo est prêt à bondir sur ma liste de futures lectures. C'est donc cette émission qui m'a permis de découvrir Pearl Buck, écrivaine américaine plus chinoise que yankee. Fille de missionnaires, elle passe une importante partie de sa vie en Chine, un pays en pleine évolution à cette époque. Tiraillée entre ses traditions et l'appel de la modernité, la Chine se déchire entre le respect des ancêtres et le vent de renouveau apporté par les communistes et par une toute nouvelle ouverture vers l'occident. 

Dans ce roman, Pearl Buck saisit parfaitement ces contradictions et les introduit au sein même d'une grande famille chinoise. La narratrice, tenue traditionnelle et pieds bandées, femme effacée et soumise que l'on a préparée durant toute son enfance et son adolescence à être la servante de son futur mari, doit épouser celui qui a été désigné pour jouer ce rôle depuis leur plus jeune âge. Produit d'une union arrangée entre deux grandes familles, rien ne prédispose ce couple à l'amour. D'autant plus que la jeune femme est complètement déboussolée par les manières de cet homme tout juste revenu de l'étranger où il a fait de brillantes études de médecine. Il veut que sa femme soit son égal, qu'elle débande ses pieds et qu'elle s'exprime. Celle-ci prend ce comportement pour un affront et une insulte. Or, petit à petit, les deux époux apprennent à se connaître et la jeune femme commence timidement à s'émanciper. Cependant, elle voue encore un respect sans bornes à ses parents et notamment à sa mère, matrone autoritaire et distante, véritable déesse. Lorsque le frère de la narratrice, lui aussi exilé pour un temps à l'ouest, rentre au pays au bras d'une étrangère qu'il a épousée là-bas, c'est le coup de grâce. La nouvelle venue est rejetée et on met une pression énorme sur les épaules du jeune homme pour qu'il épouse celle qui lui était initialement promise. L'enjeu principal de tout cela, c'est la naissance d'un héritier mâle, puisque les femmes n'ont aucun autre rôle que celui de se reproduire et de donner des fils, afin de perpétuer la lignée de nobles. 

Le roman de Pearl Buck, écrit dans un style plus chinois que celui des auteurs chinois, saluent les critiques, nous plonge dans un monde fermé, poétique, onirique, divin, interdit aux étrangers. Un monde dans lequel tout est codifié, de la présentation du thé au costume, en passant par le maquillage et les couleurs des pierres précieuses arborées. Un monde reculé, ancien et qui semble inébranlable. Pourtant, malgré cet ancrage millénaire qui le rend aussi figé qu'une peinture laquée, le vent d'ouest, vent de folie, s'introduit dans tous les interstices de la vie. Il ébranle l'ordre établi, fait trembler le tissu familial et modifie à jamais, sans retour en arrière possible, la Chine entière. C'est la superstition contre le progrès, la domination des hommes contre la prise de liberté des femmes. Le roman de Pearl Buck est d'une incroyable richesse. C'est à la fois un témoignage historique, une fresque romanesque et une sublime estampe au mille traits ciselés et délicats. 

mardi 5 février 2019

Nomade sur la voie d'Ella Maillart

Amandine Roche, Nomade sur la voie d'Ella Maillart, 2003. 
Il y a d'abord un sentiment enfoui, le pressentiment d'une quête à mener, la sensation de quelque chose d'incomplet qui nous taraude et ne demande qu'à se réparer. Comment ? On l'ignore encore. Et puis, soudain, un accident qui nous réveille, une rencontre qui nous révèle et c'est le départ. Comme Ella Maillart, on "prend son bâton de pèlerin" pour aller à la découverte de soi-même. Amandine Roche a vécu, les unes à la suite des autres, plusieurs de ces circonstances qui vous révèlent le sens de l'existence. D'abord, une rencontre avec le Dalaï Lama qui lui a montré le chemin des Droits Humains, l'une des raisons qui l'ont entraînée vers des études de droit international. Ensuite, un accident de voiture qui bouscule ses certitudes et fait jaillir mille interrogations existentielles. Enfin, une rencontre indirecte avec Ella Maillart, qu'elle se promet de retrouver. Malheureusement, lorsqu'elle parvient enfin à Chandolin, le dernier refuge de l'aventurière, la vieille dame s'est déjà envolée vers les cimes éternelles. Qu'importe, puisqu'elle veut absolument percer le mystère Ella, Amandine se lance sur les routes à sa recherche. D'abord, en mission avec l'UNICEF, puis seule, nomade, à travers l'Asie. Elle sent la nécessité viscérale de traverser tous les pays, toutes les frontières, les déserts et les montagnes que l'aventurière suisse a traversés afin de comprendre son fonctionnement, la nature de sa quête et surtout ce qui l'a amenée à connaître une spiritualité profonde, empreinte de sagesse. Comment trouver la paix et où se cache-t-elle ? Chez les nomades, sans doute, et dans leur mode de vie ancestral en harmonie avec la nature, dans un temps qui n'est pas le nôtre et un espace plus vaste que ceux dans lesquels nous vivons.

Après une mission en Ouzbékistan qui se termine précipitamment par une tentative d'assassinat, Amandine poursuit son travail en Tadjikistan. Déjà, dans le cadre de son travail, Amandine part à la rencontre de l'autre et on perçoit toute sa sensibilité et son intérêt non feint pour les personnes qui se trouvent en face d'elle. Une fois sa mission terminée, elle décide de poursuivre seule. Ce sera le Kirghizistan, une épopée à travers le mythique et terrible désert du Takla Makan dans le Xinjiang chinois. Puis, le Pakistan montagneux et tribal, taliban aussi, et un séjour inoubliable en Afghanistan au moment des attentats du 11 septembre 2001. La guerre se prépare et Amandine, tandis que tous les ressortissants étrangers sont évacués, mesure l'horreur de ce qui est sur le point de se passer. Elle anticipe mentalement les ravages que ne manqueront pas de produire les bombardements américains sur ce pays et ce peuple auxquels elle est déjà tellement viscéralement attachée. Elle quitte l'Afghanistan avec des caravanes de réfugiés qui tentent, avec moins de chance qu'elle, de passer au Pakistan afin de sauver leur vie. Dans ses bagages, elle rapporte les yeux éplorés d'une petite fille qui la supplie de la prendre avec elle et qu'elle ne peut emmener. Parce qu'en prendre une, se serait une injustice si cruelle pour tous les autres enfants qui en auraient besoin. Cette rencontre-là marque Amandine au fer rouge et trace un profond sillon dans la route qu'elle est en train de se dessiner. En Inde, elle rencontre des sages. Au Tibet, elle voit la colonisation économique et culturelle chinoise qui muselle et interdit, réglemente et fait taire des moines qui, malgré tout, poursuivent leur sacerdoce et cette foi la touche profondément. Une fois encore, elle s'écarte des sentiers battus et côtoie les nomades. Puis, c'est la Chine. La froideur des gens, l'incompréhension, la modernité et le mutisme la choquent après la chaleur humaine incomparable qu'elle a éprouvée tout au long de son périple. Une fois la frontière russe passée et en dépit du froid intense de la Sibérie, elle se sent déjà en Europe. Il est temps de rentrer, elle le sait. Moscou, Saint Pétersbourg, Berlin et enfin Chandolin comme un retour aux sources. La paix, elle est là. Dans la montagne, face au Cervin, dans le calme infini du dernier refuge de l'aventurière suisse Ella Maillart. La paix, elle est là. En chacun de nous. Faire un long voyage. Revenir. Et trouver au point d'arrivée ce qu'on a mis tant de kilomètres à chercher. 
On peut lire ce livre comme un voyage initiatique. Ou un récit de voyage. Ou un document géographique, culturel, géopolitique, pourquoi pas spirituel. On peut s'arrêter là. Et on peut aussi, si on est curieux (c'est mon cas), aller voir plus loin. Apprendre que maintenant, après maintes péripéties, Amandine enseigne le yoga et la méditation aux humanitaires de la ligne de front et à d'anciens talibans en Afghanistan... Une princesse sur cette terre.
(Amandine Roche a ensuite publié Le vol des colombes en 2005 et La route vers soi en 2009... et on les lira !)

samedi 19 janvier 2019

Comme une feuille de thé à Shikoku

Marie-Edith Laval, Comme une feuille de thé à Shikoku. Sur les chemins sacrés du Japon, 2015.
Déjà aguerrie à la marche sur les chemins de Compostelle, Marie-Edith Laval s'envole pour le Japon et le pèlerinage des 88 temples. C'est d'ailleurs lors de son précédent périple qu'elle découvre l'existence de ce parcours dans l'île de Shikoku, la plus petite des quatre principales îles nippones. Tous les chemins se rejoignent ! En pleine canicule, la voilà sur les routes spirituelles du Japon, transpirant sous le soleil de plomb et dans la chaleur accablante de juillet et août. En tenue blanche de Henro, son bâton de pèlerine bien en main et son chapeau conique sur la tête, elle affronte seule, à pied (sans aucune concession à ce précepte), ce trajet que beaucoup de Japonais parcourent en bus, en voiture, par tronçons. Sa condition de henro "authentique", couplée à son origine occidentale, suscitent chez les habitants un immense élan de sympathie. Dans une région très marquée par la spiritualité et attachée à ses traditions, Marie-Edith est considérée avec respect, admiration et compassion (chacun sait que la chaleur, les kilomètres, la solitude, les difficultés du parcours - les sentiers glissants, les forts dénivelés, les serpents... - demandent un courage sans failles). C'est pourquoi ils lui font don de multiples offrandes de boisson, nourriture, vœux de réussite et de protection, de même qu'ils lui confient leurs prières pour le temple suivant. A Shikoku, un pèlerin est sacré. Temple après temple, Marie-Edith Laval se dépouille, vide son sac, allège sa conscience. Rien de tel que la marche solitaire pour s'éclaircir les idées et revenir à l'essentiel. 

Son récit est spontané, direct, de l'ordre du carnet de voyage très peu retravaillé. On le lit comme un journal quotidien, rédigé chaque soir à chaud après une journée de marche. L'auteur nous offre son œil neuf ; celui de l'enfant qui découvre des choses inattendues avec la naïveté qui lui est propre, sans aucun jugement, en totale ouverture, avec étonnement. On lit entre les lignes son sourire amusé, sa surprise, la joie qu'elle éprouve à chaque rencontre, son plaisir de se plonger dans les bains chauds préparés par ses hôtes dont la générosité l'émerveille. On transpire avec elle, on l'accompagne pas à pas, on récite le sutra du coeur avec elle, on savoure les plats succulents, la cuisine fine, délicate et parfumée à laquelle elle goûte chaque jour. On toucherait presque du doigt les pages du carnet que les calligraphes des temples complètent les uns après les autres. Quand Marie-Edith sourit, on sourit. Et c'est avec une joie renouvelée que l'on poursuit la route chapitre après chapitre. 
Le seul reproche que l'on peut faire, mais cela reste un avis personnel, ce sont les dix dernières pages du livre. Le pèlerinage est terminé. Ayant encore tellement de ressentis et d'analyses à partager - et c'est très généreux de sa part, cela part d'une envie de permettre à d'autre d'avoir accès, sans forcément effectuer une pénible randonnée, à toutes les prises de conscience que son expérience a fait naître en elle - Marie-Edith Laval consacre un chapitre à ses analyses, ses ressentis, ses émotions, ses découvertes. Spontanés, toujours et comment le lui reprocher. Mais on aurait peut-être préféré que le récit s'achève au moment où elle introduit la clé dans la serrure de son appartement parisien. A moins que, au contraire, nous restions sur notre faim. En effet, ses paroles spirituelles, philosophiques sont certes magnifiques, justes, enthousiastes, mais ne nous racontent en aucun cas comment l'auteur a mis à profit ce pèlerinage et tout ce qu'il lui a apporté dans sa vie quotidienne. Comment garder l'œil avide de rencontres, le cœur frais du pèlerin, dans notre routine ? On aurait bien aimé en savoir plus !
Qu'importe, on lui pardonne. Car, on l'aura bien compris, c'est l'esprit instantané du journal de voyage que l'on gardera de ce livre sincère, généreux, souriant, ode au chemin et poème de la rencontre magique avec l'Autre. Une bouffée d'air pur. 

lundi 10 décembre 2018

Je suis de nulle part

Olivier Weber, Je suis de nulle part. Sur les traces d'Ella Maillart, 2003.
Nous avions déjà évoqué cette grande voyageuse qu'est Ella Maillart à travers un livre autobiographique dans lequel elle disait... ce qu'elle voulait bien dire, la dame n'étant pas forcément loquace sur les raisons profondes qui la poussèrent à parcourir le monde. Par la suite, j'ai écouté une passionnante émission sur l'aventurière suisse qu'évoquait l'écrivain et reporter Olivier Weber. Le temps d'un bivouac radiophonique, il nous entraînait sur les traces d'Ella Maillart qu'il avait lui-même suivies, de la Suisse à l'Afghanistan en passant par différents ports et autres déserts. En faisant ma vaisselle ce jour-là, je me suis dit qu'il fallait absolument que je mette la main (après l'avoir séchée) sur le livre en question. Car je pressentais qu'il ne s'agissait pas d'une simple biographie dont l'auteur aurait été vérifier les sources sur le terrain, mais plutôt d'une histoire en miroir, d'une folle quête de l'héroïne et, à travers elle, de soi. En fait, la quête de tous les voyageurs : qu'est-ce qu'on fout là ? Cette question lancinante fonctionne comme un ancrage, un leitmotiv fataliste pour qui ne se reconnaît plus dans le monde dans lequel il vit. A la veille de la deuxième guerre mondiale, Ella sent bien que quelque chose lui échappe, que la société européenne part à la dérive et, au lieu de combattre, de s'interroger, elle va voir ailleurs. Non pas pour fuir, car le fuyard revient une fois le péril évanoui. Non pas pour voir si l'herbe est plus verte ailleurs : elle aime son Lac Léman et ses cimes alpines. Plutôt, pour se reconnecter avec quelque chose de profond, pour retisser un lien qui aurait été rompu. Peu importe que l'autre bout du fil se situe à l'autre bout du monde. Peu importe qu'il s'agisse de terres hostiles peuplées, si peu, par des peuples nomades dont elle ne connaît pas les us et coutumes. Qu'est-ce qu'on fout là, c'est se questionner sur sa propre présence au monde, sur le hasard qui nous fait naître ici ou ailleurs et sur la possibilité de rencontrer une terre où l'on se sent soi, où les portes du possible sont ouvertes. Bien évidemment, pour Ella Maillart comme pour d'autres, la course est perpétuelle et la pause une perte de temps. Un retour au pays une incongruité puisque les réponses ne se situent pas là. Quoique, peut-être bien que si. A la fin de sa vie, l'aventurière retrouve sa terre natale et s'établit dans le village de Chandolin, avec une vue imprenable sur ce totem de granit qu'est le Cervin. Là, elle comprend que tout est là, tout le temps, en fait : à l'intérieur d'elle-même. Après tous ces voyages, la destination finale, c'est ce coin de Suisse où elle pose ses valises, celles, matérielles, de ses déplacements, et celles de l'âme. Elle a enfin (peut-être, car en est-on jamais sûr) atteint la plénitude. Et Olivier Weber de tenter de trouver la clé du mystère Maillart, sur des bateaux ballotés dans la tempête, dans les steppes, dans un ashram en Inde, en Afghanistan et finalement à Chandolin. Qu'est-ce qu'on fout là ? Ella Maillart reste imperturbable et ne lui livrera jamais complètement la clé de l'énigme. Alors, comme tant d'autres, sommes-nous condamnés à errer de part et d'autre de la planète, à la recherche d'une réponse à nos angoisses existentielles.
Un livre passionnant, total, à la fois géographique, philosophique et humain, brut, entier. 

lundi 3 décembre 2018

Le rêve mexicain

J.M.J. Le Clézio, Le rêve mexicain ou la pensée interrompue, 1988.
On entend souvent dire que l'on ne peut connaître le Mexique sans avoir lu Le rêve mexicain de Le Clézio. En tout cas, sa densité et sa richesse en font un ouvrage de référence. En revanche, ce n'est pas un livre que l'on pourra lire avec la légèreté d'un roman ou d'un récit de voyage. Il faut disposer d'un cerveau bien accroché et pourquoi pas de quelques notions d'histoire précolombienne afin d'appréhender la totalité des informations. Car ce que l'auteur cherche à nous faire comprendre par une argumentation détaillée, c'est l'ampleur du choc qui a eu lieu lors de l'arrivée des Européens en Amérique. Cette déflagration a toujours été étudiée d'un point de vue européo-centriste et par conséquent minimisée. Ici, Le Clézio réussit à adopter un point de vue neutre. Sans pour autant sombrer dans la vision du "bon sauvage"et idéaliser les traditions autochtones, l'auteur s'attache, sur l'axe du rêve, des projections de chaque camp, à préciser toutes les différences culturelles qui ont abouti à cette non rencontre. Car, on le sait bien, c'est lorsqu'on veut faire rentrer l'Autre dans le moule que l'on a construit pour lui que les déconvenues sont les plus grandes. C'est ainsi que récemment le missionnaire américain John Chau s'est fait tuer par des membres de la tribu des Sentinelles qu'il visait à convertir à la "bonne" parole évangélique. Dans le cas du Mexique, le but n'est pas simplement religieux. Il est aussi économique (recherche de l'or à tout prix) et politique (le royaume espagnol désirant dominer le monde, rien que ça).
Pour ce qui est du fait religieux, il émane d'un fort sentiment de supériorité culturelle de la part des Européens qui considèrent toute population non chrétienne comme une bande d'impies sauvages et irrécupérables. Partout où ils se rendent, les blancs font s'agenouiller les peuples conquis, par la force, en employant la plus terrible des violences, devant leurs images divines. Or, au Mexique, Le Clézio nous explique comment cette conversion était de toute façon impossible. Les Aztèques, qu'il étudie tout particulièrement, ne croient pas en un Dieu, ne pratiquent pas une religion : leurs dieux vivent en eux, ils sont la religion. Pour preuve, ces cérémonies au cours desquelles ont lieu les sacrifices humains de personnes en qui, pour l'occasion, tel ou tel dieu s'est incarné. La divinité est là, parmi eux, en eux, prend corps quotidiennement. Il ne s'agit pas d'un être parfait, supérieur, sans failles et à qui ont se soumet. Dieu est un homme comme les autres, avec ses qualités et ses travers. Dieu peut-être en toi, ou en moi, et il est partout à la fois. Conception totalement inadmissible pour les catholiques qui ajoutent cela à la liste de leurs arguments en faveur du massacre des Aztèques. De là, on peut facilement comprendre la méprise : rien de plus facile pour un peuple imbibé de divin de rêver au retour de leur dieu principal sous les traits d'un humain. Les Aztèques prennent Cortès et ses soldats pour des dieux. Pour nous, Européens à l'esprit cloisonné et stéréotypé, c'est inenvisageable, voire ridicule. Pour les anciens mexicains, rien de plus naturel. Lorsqu'ils réalisent qu'en réalité, ces barbus casqués et armés ne sont que de misérables corps déserté par le divin, il est déjà trop tard. L'Empire est tombé.

Qu'en serait-il aujourd'hui s'il en avait été autrement ? Si les blancs n'avaient pas été si présomptueux et méprisants ? S'ils étaient venus en observateurs attentifs et non en extrémistes religieux (convertis-toi ou meurs, pardon mais oui, bien évidemment, c'est de l'extrémisme religieux) ? C'est ce que l'auteur cherche à nous faire comprendre en se dépouillant de ses frusques judéo-chrétiennes pour mieux plonger dans les croyances, les rituels et les connaissances de ces peuples que nous avons trop longtemps écrasés de ce dédain qui fait notre essence. D'ailleurs, à votre avis, est-ce bien normal que le dictionnaire refuse la majuscule aux dieux des religions polythéistes quand il la recommande naturellement pour le Dieu des monothéistes ? Il serait intéressant de se poser la question de ce que les civilisations que nous avons massacrées auraient apporté au vieux monde déjà vicié et sclérosé si nous les avions simplement écoutées, reconnues comme nos semblables. Le franciscain Bernardino de Sahagun, en compilant au lendemain de la conquête les cultures aztèques dans son œuvre majeure intitulée Histoire générale des choses de la Nouvelle Espagne le sait bien. Dans un premier temps, ce travail est censé permettre de mieux comprendre les coutumes indigènes afin de faciliter le travail des évangélisateurs (en gros, repérer chaque interstice de vulnérabilité dans lequel le catholicisme pourra être injecté à forte dose). Mais ce qu'il apprend, ce qu'il découvre est tellement monumental qu'il ne peut s'empêcher d'être sidéré, admiratif, voire séduit par cette culture imprégnée de divinité, dont la cruauté apparente n'est que la manifestation d'une religiosité intense. Ce n'est pas un hasard si le roi Philippe II d'Espagne en interdira la publication.
C'est cette harmonie parfaite entre le réel et le mythe, entre le quotidien et le divin, entre l'homme et son environnement naturel, que les aventuriers des siècles suivants, écœurés de matérialisme, se sont acharnés à vouloir retrouver. Parmi eux, Antonin Artaud qui se rend chez les Tarahumaras du nord du Mexique afin de toucher du doigt cette réalité bâillonnée avec la colonisation. Une sorte de paradis perdu, de pan entier de l'histoire de l'Humanité que nous avons délibérément supprimé de nos consciences, mais qui nous parle encore, au plus profond de notre être. Aujourd'hui, le schéma est toujours le même, partout dans le monde : mine polluante en Guyane contre forêt millénaire, routes commerciales contre Rohingyas, productivité vs territoire Mapuche au Chili. On muselle, on tue, on prive les peuples de leurs terres, meilleur moyen de les déconnecter de l'endroit duquel ils puisent leur force, afin de mieux les soumettre et de les enrôler, esclaves, petits pions sans voix, dans cette marche mondiale pour l'enrichissement matériel. De spiritualité, de philosophie et d'écologie primordiale, l'homme moderne ne veut plus. Et c'est ainsi que le livre de Le Clézio trouve une toute autre résonance en nous, en ce qu'il nous renvoie à ce rêve brisé d'une possible rencontre avec l'Autre, d'un possible enrichissement mutuel, non pas économique, mais de la pensée.
Extraits.
"La grande question que nous posent les cultures indigènes du Mexique - et d'une façon générale, tout le continent amérindien - est bien celle-ci : comment auraient évolué ces civilisations, ces religions ? Quelle philosophie aurait pu grandir dans le Nouveau Monde, s'il n'y avait eu la destruction de la Conquête ? En détruisant ces cultures, en abolissant aussi complètement l'identité de ces peuples, de quelle richesse les Conquérants européens nous ont-ils privés ? Car c'est bien d'une privation, d'un exil qu'il faut parler. Les vainqueurs espagnols, portugais, puis français et anglo-saxons qui ont assujetti l'immensité du continent amérindien ne sont pas seulement responsables de la destruction des croyances, de l'art et des vertus morales des peuples qu'ils ont capturés. Par une sorte de contre-coup qu'ils ne pouvaient imaginer eux-mêmes, ils ont été à l'origine d'un profond changement dans notre propre culture, les premiers aventuriers de cette civilisation matérialiste et opportuniste qui s'est étendue sur le monde tout entier, et qui peu à peu s'est substituée à toutes les autres philosophies."
"Aussi, n'est-ce pas un hasard si notre civilisation occidentale retrouve aujourd'hui les thèmes philosophiques et religieux des Indiens d'Amérique. Parce qu'il s'est placé dans une position de déséquilibre, parce qu'il s'est laissé entraîner par sa propre violence, l'homme d'Occident doit réinventer tout ce qui faisait la beauté et l'harmonie des civilisations qu'il a détruites."

mardi 13 novembre 2018

Petit pays

Gaël Faye, Petit Pays, 2016.
"Waou ! Pfiuuuu... Purée !...
- Quoi ?
- Ce bouquin !..."
Voici en exclusivité la teneur de la riche et dense conversation que j'ai pu tenir juste après avoir refermé le livre de Gaël Faye. Les seules onomatopées que j'ai pu extraire de ma bouche, c'était déjà trop de mots pour cette œuvre. Parce que pour la décrire, il n'y en a pas. Jee vais tout de même tenter de faire un effort et de structurer mon ressenti, car sinon on ne va pas aller très loin, vous et moi.

"La musique est un cri qui vient de l'intérieur", disait un célèbre chanteur stéphanois. Les mots de Gaël Faye doivent venir de là aussi. Du plus profond, des tripes, du bide. Et en même temps du rêve, de quelque chose d'onirique et d'enfantin qui vient s'écrabouiller sur l'absurde tragédie de la guerre comme des papillons sur un pare-brise. Je structure, je structure... 
Nous sommes en 1992, à Bujumbura, la capitale du Burundi. Gaby a dix ans et vit avec son père, français, sa mère Rwandaise et sa petite sœur Ana. C'est le temps de l'enfance, de l'innocence, des mangues gorgées de sucre et de soleil, des escapades dans le quartier avec les copains et des petites bêtises sans grandes conséquences. Le narrateur, adulte, se souvient de cette période comme d'un âge d'or. Peut-être l'embellit-il d'ailleurs avec la distance. Le père de Gaby refuse que ses enfants entendent parler de politique. Les conflits d'intérêts et de pouvoir sont loin et c'est très bien ainsi. Certes, les domestiques sont noirs, les blancs installés là depuis l'époque de la colonisation maintiennent un ordre établi archaïque, mais on n'y prête plus attention. Il en a toujours été ainsi et, pour Gaby, chaque chose est à sa place. Petit à petit, pourtant, le malaise s'insinue dans la vie familiale, dans le pays, dans le quartier, dans la bande de copains et dans la tête de Gaby. Une réflexion raciste plus appuyée que d'habitude de la part de Jacques, l'ami belge des parents. Une réaction d'Yvonne, la mère de Gaby, qui pour une fois soutient le regard du colon. Le conflit qui lézarde la solidité du couple. Quelque chose d'irréparable qui s'installe. Au Rwanda, juste de l'autre côté de la frontière, les Hutus et les Tutsis s'affrontent encore. Ce n'est pas la première fois que la guerre civile éclate dans le pays et c'est la raison pour laquelle la mère de Gaby ainsi que le reste de sa famille vit en exil au Burundi. Seulement, le cœur d'Yvonne est là-bas, sur sa terre de naissance. Et elle en tremble de peur. La rupture entre les parents est consommée. Yvonne quitte le foyer et laisse les enfants avec leur père. La réalité commence à prendre corps dans la vie de Gaby.

D'autant qu'au Burundi, les élections approchent et que, si la démocratie engendre des espoirs de la part de la population, elle provoque aussi des craintes. Et celles-ci sont justifiées. Coup d'état. Représailles. Assassinats. Couvre feu. Et dans le poste de radio, les informations venant du Rwanda où les Tutsis se font massacrer par les Hutus. Jusqu'au bout, Gaby tente de s'accrocher à son enfance, comme un petit garçon qui plisse violemment les yeux pour que le rêve de la nuit passée ne s'évapore pas. Dans sa bande, les copains plongent tête la première dans la réalité du conflit. Ils s'endurcissent, parlent comme des hommes, trouvent des armes, s'organisent non plus en bande, mais en gang. Balles perdues. Agressions. Meurtres. Gaby s'éloigne du groupe pour se réfugier dans la littérature et dans les romans que lui prête madame Economopoulos, une immigrée grecque. Pendant ce temps, Yvonne décide coûte que coûte de partir au Rwanda, essayer de retrouver son frère, sa cousine et ses enfants après le cessez-le-feu. Elle ne réapparaît à la maison que traînée par Jacques, l'ami qui l'a retrouvée par hasard, errant dans une rue, métamorphosée. 
En fait, l'histoire, on la connaît. La guerre. Le génocide. Le silence de l'Europe. L'horreur pendant des mois. Et nous, Français, devant la télé. Loin, très loin. A l'abri. En sécurité. Spectateurs distancié d'un film plutôt réaliste. Gaël Faye choisit de nous raconter l'histoire de l'intérieur, telle que son personnage l'a vécue. Attention, ceci n'est pas une autobiographie, insiste-t-il. Ceci est une fiction. Enfin, non, Gaël, pardon. Avec tout mon respect. Ceci n'est pas un roman. C'est un poème. Un hymne à l'enfance qu'on assassine. A l'innocence pure et sucrée que l'on projette dans la guerre, de la même façon que l'on jetterait une fleur dans l'eau bouillante. Ceci est un tableau, un chant d'amour à un pays, un dessin tracé avec un doigt d'enfant sur la terre brune avant que celle-ci ne s'inonde de sang. Monsieur Gaël Faye, merci. Merci d'être venu pas loin de chez nous et de nous avoir offert cette lecture musicale, ce récit chanté, ces vers récités sur la guitare. Merci d'avoir écrit et de continuer à le faire. Merci d'ouvrir grand la porte des possibles et de raconter en toute liberté, d'exploser les moules, de revisiter la grande histoire et d'en faire quelque chose de particulier, de sensoriel, de corporel. Merci pour cette bouffée d'air offerte, pour cette affirmation humaniste. Voilà ce que c'est que la guerre. C'est un exterminateur d'enfances. Et en réponse, voilà ce qu'est l'art : une éclatante et vibrante catharsis. 

samedi 3 novembre 2018

Marche et invente ta vie

Bernard Ollivier, Marche et invente ta vie, 2017.
Bernard Ollivier, c'est ce retraité qui, malmené par la vie, en recherche d'un sens à la suite de son existence, poussé par un besoin irrépressible de marcher, se met en route avec ses godillots et son sac à dos. D'abord, il entreprend de faire le pèlerinage jusqu'à Compostelle. Puis, toujours en solitaire, il se lance sur la mythique route de la Soie. Au terme de ces expériences qui ont la capacité de changer un homme, il décide de créer l'Association Seuil dans une démarche anti égoïste. Si les chemins l'ont aidé à se remettre en selle, il doit en faire profiter les autres. Il a déjà eu vent d'expériences de marche pour aider de jeunes délinquants à s'en sortir, notamment en Belgique avec l'association Oikoten. L'idée germe dans sa tête et, en 2003, l'association Seuil est officiellement créée. L'idée est la suivante : grâce à la marche, donner un coup de pouce à la résilience pour des jeunes en rupture et qui sont aux portes de la prison. Et vous savez quoi ? ça marche. On peut lire sur le site que 95% des jeunes qui ont marché avec Seuil parviennent à une réinsertion.

Les casseroles que ces jeunes ont a traîner sont souvent plus lourdes que le sac à dos. Pour qui n'est plus habitué à la discipline, avoir un but, se fixer un objectif et le suivre jusqu'au bout n'est pas évident. D'autant que les marches se font à l'étranger et durent plusieurs mois. Il est difficile de se couper de son quotidien, de se retrouver seul avec soi-même, ses doutes et ses démons, et la tentation de tout envoyer promener et d'arrêter arrive assez rapidement dans le parcours. Les accompagnateurs sont là pour ça, pour remotiver le jeune, l'encourager et lui prouver qu'il peut réussir. Au fond, le premier pas, le plus difficile, était la décision de partir et, si ce premier pas a été fait, les autres doivent forcément suivre. Dans ce livre, Bernard Ollivier a recontacté un échantillon de quatorze garçons et filles qui ont participé à des marches. Afin de brosser un portrait réaliste des adolescents qui ont effectué ces parcours, il a opté pour une variété dans les témoignages : de la réinsertion réussie à l'échec. Or, on se rend bien compte que même si un parcours a été interrompu, la trace qu'il laisse dans le corps et dans l'esprit de celui qui l'a mené à bien, même à moitié, est indélébile et le marque à jamais dans sa manière d'affronter la vie. 
Il faut lire ce livre et voir le très bon documentaire dans lequel la réalisatrice Stéphanie Paillet nous permet de suivre une jeune marcheuse sur la route de sa résilience. Il faut vraiment se pencher sur ce sujet. Il faut enfin comprendre que l'enfermement ne mène à rien (il suffit de constater les chiffres effarants de la récidive après un passage en prison) ; que rien ne vaut les grands espaces pour éprouver ses capacités ; qu'on ne peut avancer qu'en liberté. 

Démarche from Stéphanie Paillet on Vimeo.

jeudi 1 novembre 2018

Silence

Shûsaku Endô, Silence, 1966.
Japon. Première moitié du XVIIème siècle. Les Portugais, qui tentent d'installer la religion catholique dans le pays, finissent par être bannis du territoire nippon. Au début, tout se passe pour le mieux. Les Jésuites, fidèles à leur réputation d'hommes rusés, s'attirent les bonnes grâces de l'élite et s'intègrent dans la société japonaise. Ils s'habillent en costume traditionnel, apprennent la langue et deviennent des traducteurs émérites. On apprécie la compagnie de ces lettrés venus d'Europe et on leur permet d'accéder aux plus hautes sphères. Par ce que l'on pourrait taxer de "supercherie", leur domination s'installe peu à peu, jusqu'à leur conférer un pouvoir de plus en plus important, ce qui dérange les projets d'unification du pays et de soumission de toutes les régions à l'Empereur. Si l'ennemi est à l'intérieur, rien ne va plus. En 1614 est donc signé un édit d'expulsion des missionnaires catholiques. Par ailleurs, on continue de commercer avec d'autres puissances européennes, mais en tout bien tout honneur, sans que les occidentaux ne se piquent de vouloir imposer quoi que ce soit aux Japonais. Entre temps, certains habitants se sont déjà convertis à la nouvelle religion et, lorsque les persécutions commencent contre les chrétiens, la torture va bon train. Les fidèles sont pourchassés et enjoints d'apostasier, c'est-à-dire de renier leurs croyances pour revenir à la raison, en fait à la foi bouddhiste. Une chasse aux sorcières se met en place sur tout le territoire et des prêtres sont pris au piège. C'est alors que la nouvelle arrive : il paraîtrait que le père Ferreira aurait apostasié pour échapper à la torture et à la mort. Deux prêtres portugais décident alors de partir à sa recherche et de vérifier la nouvelle. On suit surtout le parcours de l'un d'entre eux, le père Rodrigues. 

Outre le récit personnel de cette quête, c'est toute l'histoire de l'implantation du catholicisme dans le monde qui est retracée ici. La question que l'on est immédiatement amené à se poser est la suivante : pourquoi, alors que cela a très bien fonctionné dans d'autres pays, il n'en a pas été de même au Japon ? En Amérique Latine, les missionnaires se sont appuyés sur les différents dieux ancestraux et ont plaqué sur chacun d'entre eux un saint chrétien ayant plus ou moins les mêmes attributs (confirmant par là le côté polythéiste et superstitieux du catholicisme). Ce subterfuge ne pouvait évidemment pas fonctionner avec le bouddhisme. Pour plus d'éclaircissements sur cet aspect que je reconnais ne pas maîtriser, je vous recommande vivement d'aller potasser les excellents écrits de ma copine sur son site Bisogna Morire. On pourrait opposer à cela qu'il y a bel et bien eu des conversions au Japon. Or, étaient-elles sincères ? En Amérique Latine, le catholicisme a été imposé par la violence et on sait que les anciennes croyances ont été volontairement refoulées (il fallait faire semblant, histoire de survivre)... mais ont continué à exister en secret, transmises de génération en génération pour ressurgir aujourd'hui, intactes. Au Japon, on ne peut pas parler de violence dans le processus de conversion. Pourtant, la question de la sincérité, ou plutôt de la compréhension, perdure. Les japonais fraîchement convertis parlaient-ils exactement de la même chose que ce que le dogme véhiculé par les missionnaires disait ? C'est ce qu'explique Ferreira à Rodrigues quand les personnages se retrouvent enfin face à face. Et c'est toute l'histoire du décalage entre les cultures, cette transposition impossible qui a créé et continue de provoquer tant de conflits.
En effet, si Rodrigues a une idée claire et précise de la religion qu'il professe, les paysans japonais ne peuvent la saisir qu'à travers le prisme de leur propre représentation du monde, opérant consciemment ou inconsciemment une série d'ajustements indispensables à l'assimilation d'une nouvelle donnée. En fait, ce n'est même pas la question de la sincérité ou pas, mais plutôt celle de l'impossibilité culturelle d'intégrer une religion étrangère. Ajoutez à cela l'esprit de supériorité avec lequel toutes ces campagnes d'évangélisation ont été menées de par le monde, l'arrogance de l'homme blanc se pensant investi d'une mission divine, civilisatrice, on arrive au constat suivant : de rencontre, il n'y a pas eu. On a simplement assisté à l'effleurement entre deux mondes irréconciliables. D'un côté, une tradition millénaire profondément enracinée ; de l'autre, la seule conviction d'hommes illuminés. Rodrigues en est l'illustration parfaite, lui qui est persuadé que les chrétiens japonais adhèrent complètement au dogme catholique et qui, aveuglé par sa propre représentation de la foi, ne peut admettre ce que Ferreira essaie de lui faire comprendre en lui expliquant l'impossibilité de cette rencontre, lui qui, en apostasiant, l'a parfaitement compris et a, en quelque sorte, admis sa défaite. Cependant, le doute pointe en lui et s'insinue dans l'esprit de Rodrigues tel un poison amer. A quoi bon tous ces massacres d'innocents ? La parole divine en vaut-elle vraiment la peine ? Dieu veut-il réellement cela ? Pourquoi, si sa mission doit se poursuivre malgré la torture et les massacres, Dieu ne répond-il pas ? Existe-t-il vraiment ? Si oui, alors, pourquoi ce silence ? 

mercredi 10 octobre 2018

Professeur Leca, Chirurgien du cœur

Elizabeth Drévillon, Professeur Leca, chirurgien du cœur, 2003.
Drôle de voyage que ceux de ces enfants venus de pays d'Afrique, d'Asie ou d'ailleurs pour se faire réparer le cœur. Drôle d'aventure que celle de ces petits qui quittent leur pays pour plusieurs semaines, plusieurs mois pour affronter les examens, les piqûres et les opérations et rentrer plus vivants qu'avant dans leurs familles. Ce prodige est permis par l'association Mécénat Chirurgie cardiaque - Enfants du Monde, créée en 1996 par le professeur Francine Leca, première femme chirurgienne cardiaque en France. Toute cette incroyable histoire ne serait rien sans elle.
Déterminée, têtue, autoritaire, les qualificatifs ne font pas dans la demi-mesure. Née en 1938, ce n'est que tout récemment que la dame au caractère bien trempé arrête d'opérer, alors qu'elle flirte déjà avec les quatre-vingts ans. Durant toutes ces années, elle a été pionnière dans ses études, pionnière dans la chirurgie et plus encore dans la spécialité cardiaque. Un monde d'hommes. Parfois machistes, d'autres fois au contraire admiratifs, aucun n'est indifférent à l'ascension de Francine Leca dans la discipline. Une progression fulgurante mais qui n'est pas due au hasard. La jeune femme, après s'être fait renvoyer de deux lycées et pour prouver à ses parents, en particulier à son père, qu'elle est digne de confiance, se lance à corps perdu dans les études de médecine. Personne ne doute de sa réussite car, quand Francine veut quelque chose, elle l'obtient. En lisant son parcours, on comprend toute la difficulté de ces études ingrates, longues, l'externat, l'internat, le passage obligé par plusieurs spécialités, des heures de travail harassantes et un salaire ridicule par rapport à cet engagement, tout cela pour n'être dans un premier temps que le sous-fifre de ses supérieurs. Chaque jour, c'est accepter d'être en retrait et saisir au vol chacune des responsabilités que l'on vous demande de prendre. Cela, Francine le fait à merveille. Elle passe son temps à l'hôpital, ne compte pas ses heures, au grand désespoir de son mari qui lui reproche de délaisser la vie de famille. Leur couple en sera victime et le divorce sera houleux. Elle perdra la garde de ses enfants : à l'époque, qu'une femme mette autant d'énergie dans son travail est très mal perçu, le féminisme n'ayant pas encore le pouvoir de changer des conventions sociales arriérées et bien installées. Cependant, à entendre ses enfants, ce n'est pas la rancœur qui domine, mais l'admiration pour une mère certes dure, mais aimante et qui leur a appris une foule de choses, qui leur a permis, à travers son exemple et les valeurs qu'elle leur a transmises, de se tenir droits dans la vie et d'aller au bout de leurs projets. Une sorte d'émulation permanente. Certes, les vacances qu'ils passaient avec elle ne se déroulaient pas sous le signe du farniente. Dans l'hacienda du grand-père en Andalousie, quand les enfants veulent monter à cheval, il leur faut d'abord courir après leur monture et la saisir par l'encolure ! Rien ne leur tombe tout cru dans le bec, tout passe par un travail acharné. C'est la philosophie de Francine. Et apprendre, encore et toujours. Un exemple de cette soif de connaissance et de savoir : à 39 ans, alors qu'elle passe déjà de longues journées en tant que chirurgien, Francine se met en tête de passer un BTS agriculture, simplement parce qu'elle veut devenir spécialiste du sujet afin de créer une plantation d'eucalyptus dans la ferme familiale en Espagne. Elle ne l'obtiendra pas et cela la mettra en rage. Seulement, il ne faut pas appesantir sur les échecs, il n'en valent pas la peine. Avancer, toujours avancer. Aller de l'avant et ne jamais regarder en arrière.

Le temps passe et Francine est toujours aussi passionnée par son travail de "plomberie", comme elle dit. Un travail d'artisan, de précision, que celui de réparer des cœurs, d'autant plus lorsque ceux-ci sont de plus en plus petits. Francine Leca se spécialise dans les enfants et raconte dans son livre certaines des familles qu'elle a pu rencontrer, certains des jeunes qu'elle a opérés, parfois à de multiples reprises. Au bloc, la chirurgienne ne plaisante pas. Il faut que les gens qui l'entourent soient à la hauteur car elle ne supporte pas l'imperfection. Avec les parents, elle est au contraire douce et profondément humaine, bienveillante, présente à chaque instant. Sa porte est toujours ouverte. Un mélange de professionnalisme et d'humanité qui font les êtres exceptionnels. Pas étonnant qu'en plus de son travail à l'hôpital, elle trouve encore le temps et l'énergie de partir en mission à l'étranger. Pour une semaine, deux, un peu plus. C'est là qu'elle touche véritablement du doigt la pauvreté, le dénuement, le besoin criant de soins. On la suit notamment en Syrie où, en partenariat avec l'association Terre des Hommes, elle reçoit des dizaines et des dizaines d'enfants, avec des examens préalables parfois flous ou insuffisants - quand ils ne sont pas absents - et décide de qui il est urgent d'envoyer en France. Parfois, les mamans sont réticentes à laisser leurs enfants s'en aller. D'autres fois, les parents comprennent que c'est la seule chance pour leurs petits de survivre. Sans opération, dans le pays où ils vivent et avec leur condition sociale défavorisée, c'est la mort assurée. Et c'est là que le voyage commence.
Un accompagnateur vient chercher l'enfant dans son pays et prend l'avion avec lui jusqu'à Paris. Ensuite, les familles d'accueil prennent le relais. Une relation inouïe se lie entre ces enfants, malades et déracinés provisoires, et ces familles qui ont tant d'amour à donner, qui se dévouent pour prendre soin d'eux, les accompagner lors des examens à l'hôpital, avant et après l'opération, jusqu'à leur rétablissement et le retour au pays. Francine recommande de ne pas trop gâter les enfants, car leur pays d'accueil déborde de richesse en comparaison avec la région dans laquelle ils vivent. Le contraste peut être étouffant, déroutant, incompréhensible. Mais il est difficile de se retenir pour les familles d'accueil qui tiennent à ce que leurs petits protégés passent cette épreuve dans les meilleures conditions possibles. Les mauvaises langues se demandent bien quelle est l'utilité de soigner les enfants pour les renvoyer dans un pays en guerre, dans lequel il finiront par mourir de faim ou sous les bombes. Francine Leca monte sur ses grands chevaux : justement ! Tous les enfants ont le droit d'avoir des chances égales face à la dureté de la vie ! Et c'est pour cela pour qu'elle les soigne, pour qu'ils ne souffrent pas en plus d'un handicap. Pour qu'ils vivent comme les autres et qu'ils aient la possibilité de prendre le chemin qu'ils ont envie de prendre. Les lettres de reconnaissance affluent, des familles pleines de gratitude, des enfants sauvés, des possibilités offertes par la pleine santé.
Comment alors ne pas suivre aveuglément cette femme ? Comment ne pas lui vouer une admiration sans bornes ? Comment ne pas avoir envie de marcher dans ses pas, à sa propre mesure, chacun sur son chemin mais dans la même direction : développer un savoir à la perfection et offrir ses compétences en se dévouant aux autres ? Un exemple, un modèle, une femme merveilleuse. 

vendredi 5 octobre 2018

Million dollar marathon

Philip Maffetone, Million dollar marathon, 2017.
Xi s'évade du Tibet, traverse les montagnes en courant, arrive en Inde, se fait repérer par un entraîneur et commence à courir des marathons. Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ? On pourrait reprocher à l'auteur de nous priver de descriptions, d'avoir survolé ses personnages et de ne pas avoir cherché à approfondir leurs caractères, leurs ressentis. On pourrait lui reprocher d'avoir écrit ce roman en courant. Or, les mots se suffisent à eux-mêmes et, en peu de pages, il dit tout. On visualise, on comprend, on s'attache, on adhère. Il gagne haut la main. Bien sûr, les amateurs de sport auront leur compte avec cette précision dans les chiffres lorsqu'il s'agit d'évoquer les temps de parcours des différentes courses et ce mythique passage sous les deux heures pour un marathon. On touche ici à la question des limites du corps humain, ainsi qu'à la course aux records toujours plus féroce, alimentée par les sponsors, les médias et les milliards de dollars qui circulent autour de cet événement sportif. Certains diront que ce n'est même plus du sport. Ce qui est incroyable, dans ce roman de Maffetone - qui connaît très bien le sujet de par ses compétences d'entraîneur sportif, de scientifique et médecin -, c'est que c'est un réfugié tibétain, berger, pieds nus, qui va tenter de pulvériser les deux heures de courses et de gagner ce million de dollars promis au vainqueur. Les codes sont brisés et on s'attaque aux clichés, aux a priori raciaux et sociaux. C'est aussi l'occasion, à travers cette fable, puisque c'en est une, de questionner nos valeurs et cette question des biens matériels qui prennent tellement de place dans nos vies, aux dépens de nos richesses culturelles, de nos traditions ancestrales et de notre essence profonde. Les valeurs de Xi sont celles de ses ancêtres : vivre en harmonie avec la nature et en liberté. C'est là que la question de l'invasion du Tibet par la Chine et sa féroce colonisation culturelle, économique, territoriale, politique prend toute sa dimension. L'auteur produit, l'air de rien, un récit engagé. Sans revendications, sans hargne, sans grands discours, simplement en suivant le rythme des pieds nus de son héros sur la piste et des chansons anciennes qu'il fredonne pour imprimer un rythme à sa course, au grand désarroi des observateurs, des spécialistes et de ses concurrents. Sommes-nous vraiment ouverts à ce genre de choses ? Sommes-nous réceptifs à ces personnages que l'on croise ici et là et qui pourraient, par leur action, leur comportement face à la vie, bouleverser l'ordre des choses et, pas après pas, changer la face du monde ? Enfin, dernière interrogation et pas des moindres : quand serons-nous enfin prêts à reconnaître l'immense valeur de ceux qui débarquent les mains vides mais l'âme si riche dans nos pays, rescapés de la guerre ou de la misère ? Le récit est peut-être un peu naïf, mais il est touchant et répond à une vraie réalité politique et historique, ainsi qu'à des problématiques sportives et financières importantes. Alors, qu'on soit passionné de sport, partisan de la liberté pour le Tibet, adulte, enfant, la lecture du roman de Philip Maffetone ne peut pas nous faire de mal. Comme se jeter de l'eau froide du torrent au visage pour se réveiller. 

mardi 2 octobre 2018

Ni vivants ni morts

Federico Mastrogiovanni, Ni vivants ni morts, 2017.
Il ne faut définitivement pas prendre pour argent comptant tout ce qu'on lit dans les médias. Voilà l'une des leçons que l'on pourrait tirer de la lecture du livre de Mastrogiovanni. Certains sujets, plus épineux que d'autres - quoique tous les sujets mériteraient des lectures approfondies avant d'être traités, - exigent une rigueur dans la connaissance. Je vous dis ça, parce que j'avais tenté d'aborder le thème de la mort au Mexique avec mes élèves, qu'après avoir évoqué la mort en tant que fête, folklore bien connu dans le monde entier et dont nous avons trop souvent une vision digne de "La vengeance du serpent à plumes" - n'en déplaise à certains professeurs qui font du survol culturel et bénissent le cliché - après un texte d'Octavio Paz (ayons de l'ambition pour nos élèves), je leur avais présenté un document sur la disparition des 43 étudiants d'Ayotzinapa, survenue le 26 septembre 2014. Ce n'est pas que j'étais à côté de la plaque et les élèves eux-mêmes avaient bien saisi la complexité de l'affaire et les effrayantes zones d'ombres qui planaient là-dessus. Mais, je n'avais pas perçu la réelle profondeur, les vraies racines de cette disparition qui a permis d'en révéler plein d'autres. La lecture d'articles de presse n'avait pas suffit. Aujourd'hui, au terme de la lecture de l'enquête réalisée sur plusieurs années par le journaliste italien Federico Mastrogiovanni, j'en sais bien davantage. Et j'en suis renforcée dans ma conviction : ne jamais se taire, continuer à en parler, jusqu'à la vérité. 

D'ailleurs, le cas des 43 n'arrive qu'à la fin du livre, pour la simple et bonne raison que le journaliste a commencé son enquête bien avant ce fait. Il vit au Mexique depuis un certain temps, il sait parfaitement ce qui s'y passe : la violence omniprésente et un nombre incalculable d'assassinats. On peut même parler de génocide. La première chose qui nous vient en tête, c'est le crime organisé, la drogue, les cartels. Sauf que pas du tout. Ou pas exactement. Page après page, on apprend que les cartels ne sont en fait que des exécutants, qu'ils contrôlent des territoires et terrorisent des villages entiers au nom de quelqu'un d'autre. Et vous savez de qui ? De l'État. L'état mexicain dans toute sa splendeur qui, non seulement s'arrange très bien de cette violence, mais la veut, la commandite, la conçoit en un véritable plan d'extermination de sa propre population. Ce n'est pas un hasard si l'auteur va jusqu'à comparer cette violence d'état à celle des nazis. Les faits, les événements, les liens, les procédés, tout concorde à rapprocher ces deux régimes. Alors, pourquoi cette obstination à éliminer ? Les causes sont multiples mais se rejoignent en une seule : faire taire la population, la museler en la terrorisant, semer la peur, paralyser les consciences afin d'avoir les mains libres. Dans quel but ? Si on vous dit que les états où les assassinats et les disparitions sont les plus nombreux correspondent à ceux qui cachent d'énormes ressources minières, vous commencez à y voir plus clair ? Alliés des États-Unis, disciples obéissants des compagnies étrangères, fervents fanatiques de l'ultra libéralisme, les gouvernements qui se sont succédés à la tête du Mexique ont opté pour le génocide comme meilleur moyen pour, d'une part, libérer les terres convoitées des habitants gênants et, d'autre part, pour faire taire toute forme de contestation. Le nouveau président récemment élu a promis de remédier à la situation. Monsieur Lopez Obrador, qui fait enfin virer le pays à gauche, aura fort à faire. Parce qu'il y a des familles qui attendent, des populations décimées, des enquêtes falsifiées - dans le cas des 43 étudiants, c'est de la manipulation de preuves de haut vol -, des absents dont on ne peut pas faire le deuil et des cancers en masse à cause des exploitations minières polluantes. 
Ce qui est frappant, c'est que Mastrogiovanni ne se contente pas d'enquêter sur les disparus. Il les fait parler, leur redonne une voix, remonte à la source du combat de chacun d'entre eux. Rester libre, vouloir traverser les frontières de l'Amérique Centrale vers les États-Unis, être au mauvais endroit au mauvais moment mais vouloir juste être quelqu'un de bien, promouvoir l'art et la liberté d'expression, éduquer la population pauvre et analphabète, autant de motifs pour finir avec une balle dans la tête, dissout dans l'acide, jeté sur le bord d'une route ou dans une fosse commune. Mastrogiovanni dresse ainsi un panorama complet de la situation, sans oublier de prendre en compte la parole de ceux qui restent, les mères qui attendent, les familles stigmatisées, les pères qui n'abandonnent jamais. Nous aussi, nous devrions nous joindre à eux dans ce combat. 

Les 43 étudiants de l'École rurale d'Ayotzinapa ont été enlevés - sont-ils morts ? Le gouvernement s'évertue encore à empêcher les enquêtes et à falsifier les preuves... - parce qu'ils éduquaient la population rurale. Leur école, fondée en 1926, a pour objectif d'instruire les paysans, de leur apprendre à se défendre face à une société néo-libérale qui les écrase. Cultiver la terre et cultiver les esprits. Semer les graines d'une autre vision du monde. Enseigner pour libérer la parole. Nous aussi, nous devrions nous unir à cette cause et empêcher que ce genre de choses existent, qu'un État tout puissant et répressif annihile les consciences et dispose des territoires comme bon lui semble. Federico Mastrogiovanni ne signe pas seulement une enquête. Il nous interroge sur nos propres comportements, réveille nos esprits engourdis, enrichit nos perceptions et livre un témoignage bouleversant et sensible, une poétique de l'horreur qui s'immisce dans nos têtes pour ne plus nous laisser en paix. Et ne pas être en paix, c'est l'assurance de ne jamais abdiquer, d'être toujours en éveil.

vendredi 21 septembre 2018

L'invention du voyage

L'invention du voyage, Anne Bécel, Sylvain Tesson, Christian Bobin, Isabelle Autissier, Pierre Rabhi, Alexis Jenni, etc..., 2016.

C'est marrant comme un livre peut complètement coller à ce qu'on pense, peut dire parfaitement ce qu'on balbutie maladroitement depuis si longtemps. Non, voyager n'est pas que se déplacer, réserver un hôtel et poursuivre son parcours en abrutissant la toile de récits inintéressants. Voyager, c'est beaucoup plus profond que cela. Bien évidemment, certains auteurs du livre, comme Isabelle Autissier, n'envisagent pas le voyage autrement que sous forme de déplacement géographique et reconnaissent ne trouver aucun frisson dans leur quotidien sédentaire. C'est un point de vue très intéressant. Mais, ce qui frappe, c'est que la plupart des intervenants ont livré à la journaliste Anne Bécel, coordinatrice de cet ouvrage, des textes passionnants sur leur vision d'un état de voyage permanent, puisant dans les souvenirs, dans l'imagination, la lecture, l'écriture ou encore la spiritualité. Peut-on, en effet, retrouver cet état d'esprit libéré, ce lâcher prise et cet émerveillement permanent une fois que nous sommes de retour en terrain connu ? Peut-on suivre ce fil conducteur qu'est la soif de l'autre, l'ouverture à la découverte et à l'imprévu au cœur de notre routine trop souvent perçue comme inintéressante, voire abrutissante ? Sylvain Tesson nous glisse ainsi sa vision de "l'éblouissement pratiqué comme un exercice spirituel" car "la morosité est un poison qui décharge la moelle". Une philosophie de vie. On est loin de considérer qu'il suffit de quelques tissus bariolés et d'un vase en terre cuite posé sur la cheminée pour être en état de voyage permanent. On n'y est même pas du tout. Là n'est pas la question. Ici, on parle état d'esprit face au monde, face à l'Autre, face à la vie. Car, pourquoi se sent-on si bien ailleurs ? Parce que, loin de nos convenances, de notre rôle à jouer et de notre position sociale, on est libre d'être ce que l'on est, d'accepter les choses telles qu'elles sont et d'en célébrer la beauté. De là à dire que le voyage est avant tout spirituel, il n'y a qu'un pas. D'ailleurs, voyager, c'est d'abord aller à la rencontre de soi. C'est ainsi que Bernard Ollivier, le marcheur, a créé une association, Seuil, qui accompagne pendant plusieurs mois et sur des sentiers rudes et formateurs des jeunes en rupture et n'ayant plus d'autre choix que de faire ce périple avant la prison. Selon lui, le taux de réussite est énorme, parce que les jeunes, en marchant, loin de tout, prennent confiance en eux, se découvrent une force et une identité jusqu'alors insoupçonnées. Il est difficile de résumer les multiples aspects de cet ouvrage en quelques lignes et il faut vraiment le lire pour saisir l'essence de chaque texte. Un livre à garder dans sa bibliothèque et à relire de temps en temps, pour se rafraîchir les idées, se remettre les points sur les "i", poursuivre la route...