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mercredi 11 septembre 2019

Dublin J3

Troisième et dernier jour à Dublin. Non contents d'avoir visité le très moderne et à la fois très historique Aviva Stadium, nous nous aventurons dans Croke Park, le troisième plus grand stade d'Europe après celui de Barcelone et celui de Wembley. Ce ne sont pas que les dimensions architecturales qui nous importent, bien que celles-ci soient impressionnantes ; ce sont aussi et surtout les dimensions culturelles et historiques qui nous intéressent. Au départ, Croke Park est un terrain vague de Dublin qui sert de lieu de rencontre pour les sports gaéliques comme le football gaélique ou le hurling (qui se joue avec une sorte de crosse en bois). Afin d'empêcher ce terrain d'être accaparé par des promoteurs dans le but d'y construire des logements, on l'entoure de murs sommaires. Ce n'est que bien plus tard que des tribunes seront construites. Nous sommes à la fin du XIXème siècle, période où les envies d'indépendance commencent à chatouiller fortement des Irlandais las de subir la domination Anglaise. Or, ce qui dérange l'occupant, c'est le caractère fortement politique de Croke Park : on y entretient la tradition, on y parle le gaélique, on y discute de l'Indépendance : c'est donc un lieu à soumettre à tout prix. C'est ainsi qu'en 1916, les troupes britanniques, ayant eu vent de quelque complot anti monarchique, s'introduisent dans le stade et tirent sur la foule et sur les joueurs, en plein match, un dimanche. Cet événement tragique est appelé le "Bloody Sunday" (à ne pas confondre avec celui d'Irlande du Nord, bien des années plus tard) et reste à jamais gravé dans la mémoire collective. D'ailleurs, lorsque l'autre stade de Dublin, l'Aviva Stadium, sera en travaux, au début des années 2000, Croke Park devra accueillir des rencontres internationales de rugby et de football. Les Dublinois se souviennent encore de l'appréhension générale au moment où a retenti la première note de l'hymne anglais, pays ennemi et coupable du massacre de 1916 et de bien d'autres drames pendant les guerres d'Indépendance. Une histoire que l'on ne connaît que très peu et qui en dit long sur le caractère fort de ce peuple uni, unique et fier de sa culture. C'est en sachant tout cela que nous visitons le musée avec d'autant plus d'intérêt et de respect pour ces deux sports gaéliques dont les joueurs sont restés des amateurs et dont le succès s'est répandu à travers le monde, au rythme des migrations. C'est ainsi que nous découvrons des équipes de hurling en Argentine et à New York, preuve s'il en faut de l'importance de la diaspora irlandaise. 



Après cette visite sportive qui s'est muée en visite culturelle et historique passionnante, il nous faut terminer ce séjour intense à Dublin par une escapade au grand air. A trente minutes de bus du centre-ville, la presqu'île de Howth nous attend. Dès l'arrivée, à travers les vitres de notre véhicule urbain, nous sommes séduits. Le petit port est charmant, peuplé de citadins venus humer l'air du large et déguster des fishs and chips à toute heure comme nous grignotons des chichis ou des glaces italiennes. Chacun sa conception gastronomique de la plage. La rue qui long le port est garnie de petits restaurants typiques qui offrent à peu près tous les mêmes plats de poissons, mais ont la particularité de servir des mets ultra frais, directement pêchés sur place. On comprend bien que l'activité touristique a cependant pris le pas sur celle, plus traditionnelle, de la pêche. Il n'en demeure pas moins que Howth a un petit goût de paradis perdu que l'on aime. Nous parcourons la jetée, aller et retour, jusqu'au phare ; admirons les îles ; saluons les oiseaux ; sourions aux passants. Il fait beau. C'est une magnifique journée ensoleillée, idéale pour paresser sur une plage. La première que nous découvrons étonne les habitués d'interminables étendues de sable fin que nous sommes : qu'elle est loin la mer ! Une immense langue de sable mouillé et de vase nous sépare du large. Impossible de se baigner. Impossible de s'asseoir. Nous allons voir ailleurs. Grand bien nous prend : de l'autre côté du village, après avoir grimpé une côte digne d'un sommet alpin, nous empruntons un escalier taillé dans la colline et descendons jusqu'à une autre plage, de galets cette fois, abritée du vent grâce à sa forme arrondie. Nous nous émerveillons devant cette superbe crique en haut de laquelle de belles demeures font face à la mer d'Irlande, bleue, magnifique. Là-bas, juste en face, c'est l'Angleterre. Mais ici, vraiment, c'est l'Irlande. 
Notre voyage se termine avec cette dernière image idyllique qui reste gravée dans notre rétine. Ce pays, ces gens, ces paysages, cette nature, cet accueil, ce patrimoine, cette culture, nous les garderons longtemps en mémoire. Longtemps. Car l'Irlande nous a touchés en plein cœur. 







samedi 31 août 2019

Dublin J1

Premier jour à Dublin. Première traversée de la ville d'ouest en est, en direction de la mer, pour parvenir à ce gigantesque quartier ultra moderne des Silicon Docks, nommé ainsi en référence à la Silicon Valley californienne. De même que sa grande sœur américaine, Dublin héberge en effet tous les grands groupes dédiés aux nouvelles technologies, moteurs de recherche, fabricants d'ordinateurs et autres réseaux sociaux, implantés dans ce pays dont les taux d'imposition leur sont très favorables. Que l'on adhère ou pas à ce genre d'entreprises, il faut admettre que le quartier, pour qui aime l'architecture moderne, est assez imposant, voire majestueux, ce qui peut faire hurler les amateurs d'architecture ancienne, mais après tout, vivons avec notre temps. Le long du fleuve, les immeubles de verre prennent un autre relief qui leur donne un peu plus encore de caractère. 
Autre construction ambitieuse : l'Aviva Stadium, temple du rubgy et du football irlandais depuis bien des années, depuis l'époque où il s'appelait encore Lansdowne Road. Ici ont eu lieu les plus grandes rencontres internationales et, même si tout a été détruit en 2006 et entièrement rebâti, il flotte encore au-dessus de cette pelouse, dans ces tribunes que l'on entend malgré nous résonner du chant des supporters, des souvenirs, des mythes, des histoires et l'aura de figures légendaires. On ne peut s'empêcher d'être ému quand on a regardé à la télévision des dizaines de matchs des joueurs en vert, dont on voit d'ailleurs quelques maillots dans le musée du stade. La différence de largeur d'épaules entre les tenues de 1915 et celles des années 2010 a de quoi effrayer. La préparation physique, la professionnalisation du jeu, on n'ose penser à d'autres causes moins avouables. Bien que ce stade moderne ressemble à d'autres enceintes sportives ailleurs dans le monde, celui-ci a une particularité : une tribune plus basse que les autres. Pourquoi ? Pour que les maisons situées derrière celle-ci ne se voient pas privées des précieux et rares rayons de soleil irlandais. Le climat dicte ses règles. 
D'ailleurs, quand nous pique-niquons dans le très joli St Stephen's Green Park, la pluie nous dérange. Malgré tout, la pause est salutaire pour nos pieds déjà bien fatigués. Les goélands ont beau nous harceler, ils n'auront pas notre déjeuner. Afin d'éviter d'éventuelles averses et pour profiter de la gratuité de nombreux sites culturels nationaux, nous entrons dans le sublime musée archéologique. Armés du plan et décidés à en écumer tous les étages, nous terminons à peine la première étape quand un gardien met tout le monde à la porte : ici, on ferme à 17 heures. Peu importe que l'on soit dans une capitale, touristique qui plus est et en plein mois de juillet. On ferme à 17 heures. Nous nous consolons de cet échec (mais ce n'est que partie remise) en pénétrant sur la pointe des pieds dans la National Library of Ireland. Dans la salle de lecture située à l'étage et à laquelle on accède par un large escalier, pas de photos, pas de commentaires, pas de conversation. Silence complet. Les chercheurs et les étudiants qui travaillent là, installés sur de belles tables de bois brillant, doivent parfois se sentir comme des animaux en cage que les touristes regardent avec plus ou moins de discrétion. A moins qu'ils ne soient trop concentrés pour se rendre compte de quoi que ce soit. En tout cas, le grand hall aux élégantes colonnes est un excellent endroit pour attendre la fin d'une averse. 
Après ces deux passages dans des monuments néo-classiques à vocation culturelle, nous ne pouvons faire autrement que de poursuivre notre visite de la ville par Trinity College. L'Université de Dublin est immense. Et verdoyante. Les bâtiments anciens qui entourent la cour pavée démesurée sont tous plus impressionnants les uns que les autres. On se dit qu'il ne doit pas être tellement désagréable d'étudier sur ce campus dont l'histoire remonte au XVIème siècle et qui a dû voir défiler un certain nombre d'étudiants brillants. On rêverait d'en être ! 
Après tout ce sérieux, un peu de légèreté nous fera le plus grand bien. C'est pourquoi nous rendons une petite visite de courtoisie à la célèbre Molly Malone, figure emblématique dublinoise créée de toutes pièces dans une chanson populaire, mais devenue tellement connue qu'elle en est quasiment devenue réelle. Preuve en est, sa statue qui trône en plein centre-ville auprès de laquelle les admirateurs posent pour la photo et dont les seins sont beaucoup plus clairs que le reste du corps, éclaircis par l'effleurement superstitieux de millions de mains baladeuses. Afin de terminer cette journée dans une même tendance épicurienne, nous nous perdons dans le petit quartier de Temple Bar réputé pour, comme son nom l'indique, ses bars. Une Guinness nous fait le plus grand bien après ces 10 ou 15 kilomètres à pieds parcourus dans la journée (quand on aime, on ne compte pas). Et puis, puisqu'il faut bien recharger ses batteries par l'estomac, nous nous installons dans la salle chaleureuse, toute de bois vêtue, du charmant Shack Restaurant. Viande de bœuf en sauce tendrement fondante. Poulet à la mode du Connemara. Poissons délicieux. Soupes roboratives. Service impeccable. Décor traditionnel en pleine ville. De quoi vous réconcilier avec l'existence ! 
Dublin, quel accueil ! C'est trop d'honneur... 









mercredi 28 août 2019

Cork dans l'ordre

Ce jour-là, Cork est disposée à me laisser choisir un itinéraire. Il faut dire que la journée de la veille a été fatigante. Riche, mais fatigante. Et puis, je pars le lendemain. Elle ne veut sans doute pas que je reste sur une mauvaise impression. En passant devant l'hôpital, une vieille dame à l'étage m'adresse un salut amical et tout sourire derrière la baie vitrée. Je lui réponds avec la même amabilité rieuse. La balade commence décidément bien. Je décide de débuter mon périple à travers la ville par une escale dans la cathédrale Saint Finbarr. Et comme Cork ne peut pas s'empêcher d'être la ville des paradoxes, on entre dans un temple anglican qui n'a pas grand chose de l'austérité protestante : richesse des décors, ors et peintures colorées, brillants. L'édifice en serait presque baroque. Vitraux, orgues. La totale. Et bien évidemment le sens du profit avec une entrée à 6 euros et, parsemées dans tout l'édifice, des incitations aux dons. La grande loterie de Dieu. Ceci étant, il faut bien entretenir cette superbe cathédrale.
Après ce déploiement de pierres, de verres, de marbres et de bois, l'appel de la nature est le plus fort. Cork m'autorise à faire le tour de son Lough, ce plan d'eau circulaire situé au sud de la ville, en la compagnie d'une multitude d'oiseaux de tailles, de couleurs et d'espèces différentes. Cygnes, oies, canards, poules d'eau, pigeons, mouettes et autres espèces dont nous ignorons le nom cohabitent dans un joyeux (et odorant) tintamarre, s'envolent en bande au-dessus des promeneurs et laissent à peine un espace libre pour marcher. Apparemment, ceci est leur domaine. Cette réserve naturelle improvisée placée au cœur d'une ville comme Cork est un havre de paix appréciable au-milieu du béton et des briques. 
Pourtant, ce n'est rien à côté du grand parc Fitzgerald qui jouxte la nom moins imposante Université. Austère, soit dit en passant. Mais enrichie par un rutilant complexe sportif tout neuf où il est possible de jouer, de courir, de nager et qui dispose même d'une crèche pour vous permettre d'y déposer vos bambins pendant que vous faites vos longueurs dans la belle piscine chauffée. Un luxe. A côté, donc, se trouve le Fitzgerald Park avec ses plates-bandes, ses fontaines, ses fleurs et ses arbres autour desquels les familles viennent aérer leurs enfants et les amoureux conter fleurette. Moi, je ne fais qu'imaginer le calme éventuel, car Cork y organise pour ma venue un bruyant et animé festival dédié aux communautés LGBT. Une sorte de folle garden party musicale et ludique où tout le monde se retrouve et s'amuse, rit aux éclats et partage un moment de convivialité dans la plus grande sérénité (trois policiers tranquillement assis dans leur camionnette en train d'écouter la radio constituent le seul contingent de surveillance de ce rendez-vous, ce qui en dit long sur le caractère pacifique des Irlandais). 
Finalement, derniers ahanements, me voici au sommet de la ville - la vue en vaut la chandelle - devant les portes de l'ancienne prison, la Cork City Gaol. Moi franchement, ça me fait froid dans le dos de visiter ce genre de "musée". Mais je crois que ce que Cork a voulu me dire, c'est d'abord qu'elle est une ville révolutionnaire et que l'Indépendance a été gagnée ici de haute lutte (d'ailleurs, cela froisse les Dublinois, mais Cork serait en droit, de par ses actions héroïques en faveur de la liberté de l'Irlande, de prétendre au titre de capitale du pays) ; ensuite, c'est de me faire rentrer dans le crâne qu'elle est une ville de paradoxes, comme le sont les belles personnes : tiraillée entre l'hier et le demain, bien campée dans le temps présent, fière de ses cicatrices et avide d'avenir. Et qu'une ville, comme une personne, ça ne se juge par au premier coup d’œil. 
Merci pour la leçon, Cork. Merci pour la visite. Et pour la récompense : ce repas illustrant ces paradoxes que nous venons d'évoquer dans la très chic Spitjack Rotisserie dans laquelle des d'élégantes dames en robes de noce viennent déguster en s'en mettant plein les doigts des viandes rôties dans une ambiance distinguée et une déco bistrot zen. En tout cas, le hamburger maison est savoureux et très finement présenté ce qui, en soi, est tout un paradoxe. 










jeudi 22 août 2019

Galway au fil de l'eau

Indéniablement, Galway est une ville d'eau. Les raseurs sans originalité diraient qu'il s'agit de la Venise irlandaise, parce qu'il faut toujours qu'il y ait quelque chose de Venise dans une ville pour qu'elle obtienne ses lettres de noblesse. Or, Galway n'est pas Venise. Elle vaut mieux qu'une simple comparaison. La particularité de cette aimable cité est de nous faire passer sans cesse d'une rive à l'autre à travers les multiples ponts qui jalonnent notre parcours. 
Tout commence autour du port, le long de la Long Walk et ses maisons colorées qui nous mène jusqu'à la porte espagnole, souvenir d'une époque où le commerce fleurissait à Galway. Premier pont. C'est la rivière Corrib que l'on remonte. A moins que l'on ne vire à gauche et que l'on choisisse de suivre le canal, qui lui-même se divise en plusieurs bras. C'est à y perdre son gaélique ! On ne sait plus de quel côté de l'eau on se trouve, quel pont nous mène chez nous et quelle rive suivre pour aller à tel ou tel endroit. Galway s'amuse avec notre sens de l'orientation et nous teste sans cesse. La première fois que l'on se pose au bord du canal, c'est avec nos lourds sacs à dos de voyageurs. Nous n'en pouvons plus de les traîner à travers la ville en attendant de nous rendre à la gare routière pour prendre le bus qui nous mènera dans le Connemara. Alors, nous faisons comme les autochtones : nous profitons du soleil pour nous allonger dans l'herbe tendre et suivre d'un œil nonchalant le mouvement quasi imperceptible du courant, les ronds que font les araignées d'eau à la surface et le manège des goélands affamés et insolents qui forment un attroupement gai et impertinent autour de la vieille dame qui leur donne du pain. De temps en temps, nous fermons les yeux. Qu'il est agréable de ne rien faire, ici. Visiter une ville, ce n'est pas seulement marcher pendant des heures à la chasse au musée, c'est aussi goûter, l'espace d'un instant, au même bonheur que les gens d'ici, voir ce que cela produit sur notre organisme et comment cela le change ainsi que notre perception des choses et du temps. 



En suivant les méandres de l'eau, nous comprenons que sa présence apporte une paix, un calme aux habitants qui se reflète parfaitement dans l'emplacement même des édifices. Ainsi, l'Université abrite un centre d'art et se laisse traverser par le canal. De même la cathédrale est posée sur un semblant de lac, un endroit où le cours de l'eau s'interrompt pour permettre, qui sait, à Dieu de mener sa barque jusqu'au monument qui lui a été construit.  Et il ne s'agit pas d'une simple petite église de rien du tout. L'intérieur est lumineux, coloré, vivant, brillant, presque festif. Comme dans beaucoup d'églises irlandaises, l'entrée est très payante, mais étant donné le trésor de décoration et d'architecture qu'elles renferment, on veut bien leur pardonner. 




Plus loin, la rivière Corrib s'élargit et nous voici sur le pont des saumons, ainsi surnommé car ces délicieux poissons le remontent sportivement chaque année à la saison des amours pour aller se reproduire en amont, à l'endroit où le fleuve forme un immense lac. De saumon, nous ne verrons pas la couleur, mais nous sentirons leur odeur qui nous mettra, nous le reconnaissons, l'eau à la bouche. D'ailleurs, c'est un met de choix de la cuisine irlandaise que l'on sert cuit ou fumé. Ce saumon-là, messieurs dames, ne provient pas des élevages intensifs et alimentés d'antibiotiques norvégiens, qu'on se le dise ! Si nous n'avons pas croisé l'animal roi de Galway, nous avons en revanche aperçu quelques talentueux pêcheurs à la mouche qui lançaient au-dessus des flots leur longue ligne avec une adresse et une élégance toute artistique. 

Fin du parcours. Devant nous, le fleuve qui entre dans les terres. Nous ne savons que trop bien ce qu'il y a après. Il y a cette immense lac Corrib, cette mer intérieure dans laquelle la rivière prend sa source. Il y a cette étendue tantôt bleue, tantôt grise selon les caprices du ciel et des nuages qui s'y reflètent. Il y a cette route qui longe le lac et qui conduit au sauvage et mystérieux Connemara. Ce chemin, nous l'avons déjà parcouru et nous savons les merveilles vers lesquelles il mène. C'est pourquoi, face à la promenade urbaine qui se termine en une sorte de quai, c'est un départ mental et intérieur que nous entreprenons. Vers l'intérieur des terres. Sans doute ce monsieur assis non loin de là, sur les marches de sa maison, le regard perdu dans l'eau et le sourire aux lèvres, est-il en voyage là-bas lui aussi. Un instant, nous envions son rêve éveillé. 

lundi 19 août 2019

Comment ne pas tomber amoureux de Galway

Comment ne pas tomber amoureux de Galway ? Voici nos conseils avisés.
Fuir l'agitation
Si le Latin quarter est le cœur de la ville, le lieu où tout se passe, the place to be, Dieu qu'il est envahi de monde et, en premier lieu, de touristes ! On y parle toutes les langues et ce melting pot de populations hétéroclites peut, de manière fort compréhensible, rebuter le puriste. Depuis quand se mélange-t-on ainsi ? L'Irlande aux Irlandais ! Ceci étant, ces derniers ne sont pas exempts de reproches, eux qui passent leur temps libre à flâner dans les rues piétonnes, à s'interpeller joyeusement en se tapant sur l'épaule ou à siroter des bières brunes durant des heures sur les tables d'un sombre pub en discutant à bâtons rompus des derniers événements sportifs et, comble de l'inutilité, de tout et de rien. Au travail, que Diable ! Et chacun chez soi ! Les amoureux de mélancolique solitude ne trouveront rien qui alimente leur spleen dans cette ville animée, bruyante et trop gaie. 


Détester la musique et l'art en général 
Violons, flûtes, percussions,  instruments à cordes, cornemuse sont une véritable torture pour les oreilles. Si vous aimez le silence, votre place n'est pas ici : les rues de Galway résonnent jour et nuit de mélodies traditionnelles et de chants entonnés en chœur par des voix ravies de ce qu'elles produisent. Il est impossible de boire un rafraîchissement seul et dans le calme tant chaque pub est le théâtre d'un concert permanent et gratuit. Un peuple aussi féru de musique ne doit pas être des plus travailleur, c'est une évidence. 
Par ailleurs, quelle drôle d'idée de ponctuer les avenues et les allées de poèmes gravés dans la pierre ! Depuis quand la poésie doit-elle s'inviter dans la cité ? N'est-elle pas faite pour rester enfermée dans les livres et les salons ? Galway est une saltimbanque, condamnons ensemble sa légèreté et sa fantaisie qui s'illustrent également dans la confection de bijoux telle la bague Claddagh que les irlandaises arborent en tant qu'anneau de fiançailles. Un simple cercle de métal ne suffisait pas, il a fallu que les joailliers se distinguent en créant un motif original que l'on porte même avec une certaine fierté. 


Abhorrer la couleur 
Galway est placée sous le signe du mauvais goût. Au lieu de se contenter du gris, du beige et du marron traditionnellement utilisés dans les constructions, elle se pique d'afficher des couleurs vives tel le rouge, le jaune, le vert, le bleu, le turquoise, le mauve et j'en passe sur ses façades, ses portes et ses fenêtres. On pourrait penser que cela est fait pour plaire aux visiteurs : même pas ! Les maisons de pêcheurs ont également droit à leur couche de peinture et on trouve aussi des touches de couleurs dans les quartiers populaires pourtant à l'écart des circuits touristiques. Ces éclats vifs donnent la nausée aux amateurs d'uniformité, de teintes discrètes et effacées. 



Vomir sur la douceur de vivre
Surtout, ne pas se rendre au Kennedy Park. Des gens oisifs y restent assis en tailleur ou allongés pendant des heures à discuter, rire, manger ou dormir sur l'herbe fraîche et tendre. Il n'est pas rare que des promeneurs qui pourtant ne s'étaient jamais croisés de leur vie entament une aimable conversation au sujet de leur petit chien ou du beau temps qu'il fait. Un lieu qui transpire le bonheur de l'instant présent. A éviter. 
De même, ne pas entrer dans les restaurants et en particulier dans certains Gastro Pubs où l'on vous servira le meilleur poisson que l'on n'a jamais pêché, pané et arrosé de citron, accompagné de frites trop savoureuses et trop croustillantes, le tout dans une ambiance chaleureuse et détendue qui frise l'obscénité. 
En ville, fuir les magasins de vêtements qui proposent des pulls, écharpes, bonnets et autres accessoires tricotés dans la laine de mouton trop douce et qui a l'insolence d'être produite localement. Cette manie qu'ont les Irlandais de s'envelopper le corps dans des lainages à la douceur rassurante a de quoi écœurer les aficionados du synthétique made in China. A raison. 
Enfin, résister à la tentation de caler son pas agacé de voyageur pressé dans ce rythme chaloupé sur lequel la ville entière se balance avec une joie non dissimulée qui vire à la niaiserie. Marcher vite. Eviter de s'attarder. Filer droit. 


Etre fâché avec les éléments
Quelle horreur que de manger un sandwich complet au pain moelleux et garni de fine sauce, tomates fraîches, poulet parfumé et autres ingrédients recherchés au bord de l'eau ! Quelle scène ridicule que de recevoir en pleine face l'écume et les embruns que le vent vous projette au visage ! Quelle idée de choisir le plein air et la nourriture faite maison qui coule le long des doigts et dont les saveurs vous restent en bouche, quand on peut aisément trouver une place assise au chaud dans un de ces temples de la restauration rapide qui fleurissent à tous les coins de rue dans toutes les villes du monde. D'accord, il y en a peu à Galway. En fait, nous n'en avons pas croisé. Mais en cherchant bien, ça doit bien se trouver. Persévérez !
Luttez contre les éléments ! Ayez en horreur ces journées où plusieurs saisons se succèdent dans un incessant ballet entre nuages et temps ensoleillé. Ne faites pas comme les Irlandais qui se saisissent de la moindre goutte de soleil pour se bronzer le nez et qui sourient sous une pluie battante. L'été, c'est l'été. L'hiver doit rester l'hiver. Soyez inflexibles sur le sujet. S'il pleut en juillet, boudez. 

Voilà quelques conseils pour ne pas tomber amoureux de Galway. Fermer les yeux et les oreilles, avoir les cinq sens en panne et l'âme cimentée par de vieilles et tenaces rancœurs envers le monde en général. Ou bien, si tout cela ne suffit pas, une méthode radicale : ne pas y mettre les pieds, jamais. 

samedi 17 août 2019

Le Connemara

Le voyage 
Il y a des gens qui bavardent pendant les trajets en bus. Moi, non. Je regarde le paysage. Ou plutôt je le scrute. Je l'étudie, je le mesure, je le jauge, je l'évalue, je le goûte avec les yeux. Je caresse du regard la peau douce des moutons libérée de leur laine pour l'été. Je hume l'odeur de la végétation et plonge ma main dans l'eau froide des lacs. 
De Galway à Lettrerfrack, en deux heures, on a le temps de se projeter mille fois dans les collines, d'y courir mentalement. Tout en restant concentré sur ce que fait le chauffeur car, même si on est obligé de lui faire confiance, on s'accroche à ce qu'on peut du siège de devant pour tenter d'atténuer les soubresauts des petites routes sinueuses. Virages serrés, coups de volant et coups de frein, le roulis incontrôlé du véhicule donne le mal de mer. Et puis, il s'arrête partout. C'est-à-dire, partout où quelqu'un veut descendre, que ce soit au bout de l'allée qui mène à une maison ou au-milieu de nulle part. C'est à se demander où ces gens habitent et les voir ainsi quitter le navire au cœur de l'immensité végétale et minérale leur confère une part de mystère dont ils ne se doutent même pas. Clifden, puis Cleggan. Là, la mer nous éblouit par son immensité liquide. Nos rétines ont absorbé tellement de vert qu'on s'était figuré qu'aucune autre teinte au monde n'existait. De voir l'eau, on en est presque soulagé. Quelques kilomètres encore et nous voilà au terminus : Letterfrack. 

L'hébergement
Le Old Monastery Hostel nous accueille. Il s'agit d'une auberge 100% bohème nichée près d'une cascade à l'entrée du parc national du Connemara. Stephen et sa femme veillent sur leurs hôtes avec une discrète gentillesse. Le petit déjeuner en témoigne : le porridge et le pain, faits maison, sont prêts juste pour le lever des premiers dormeurs. Le salon est un vrai bazar kitsch et chaleureux rempli de livres, de jeux de société, de cartes et d'une multitude d'objets hétéroclites qui font de la décoration un assemblage unique en son genre. Les chambres sont collectives et peuplées de jeunes gens détendus et originaux venant d'un peu partout dans le monde, de familles campant parfois dans le jardin et d'aventurières solitaires et heureuses. Nous logeons dans une charmante maison de poupée aux coussins fleuris, plaids de laine bleu ciel et tulle blanc en guise de ciel de lit. Malgré l'indéniable humidité, nous dormons comme des souches dans ce cocon tout doux et sucré, maison de contes de fées. Au matin, nous nous extrayons péniblement du lit moelleux pour nous aventurer sur les sentiers du parc. 


Le parc national du Connemara
Loin de posséder l'équipement professionnel de la plupart des randonneurs, nous parvenons cependant à réaliser les mêmes performances qu'eux : venir à bout du circuit rouge, le plus ardu et qui, au terme d'une ascension ventée et raide, nous amène au sommet de la Diamond Hill, quelques 400 et quelques mètres plus haut. Tout au long de la montée, on s'extasie sur la grandeur de ce qui  nous entoure : les collines et leur végétation particulière (bruyères, genévriers et, tout en bas, des buissons entiers de fuchsias) ; en bas, les lacs ; au fond, la mer. La mer si proche que l'on en sent les parfums d'iode dans le vent jusqu'au sommet. Un étonnant mélange de montagne et de climat océanique qui fait la particularité de cet endroit sauvage et préservé. On n'imagine pas être plus en contact avec les éléments qu'ici. Et puis, modestement, on se sent comme un animal apprêté et maladroit, lourd et trébuchant, qu'accueillent les autochtones : vaches paisibles et moutons alpinistes broutant à flanc de colline. Au terme de la balade, on est lavé et revigoré, repus de beauté, usé par le vent et les muscles ayant eu leur dose d'exercice physique pour quelques temps. Mais désireux d'exploiter le filon jusqu'au bout, nous entreprenons de finir l'après-midi sur le magnifique sentier en sous bois situé en contrebas de la maison des visiteurs, grands arbres tordus et cascades roucoulantes. 


 



Letterfrack
Là, on peut se recharger les batteries à grands coups de fish and chips (poisson local et savoureux), de Guinness ou de délicieuse red beer à l'intérieur du typique Veldons ou à la terrasse ensoleillée qui contraste avec l'épais brouillard qui nous avait enveloppés au sommet de la Diamond Hill, rendant partiellement ridicule la traditionnelle photo souvenir de la cime vaincue. Là où la météo avait prédit de la pluie, nous voici plissant les yeux et fronçant les sourcils pour atténuer les effets d'un imprévisible ensoleillement. 
L'Irlande n'a pas fini de nous surprendre !