Affichage des articles dont le libellé est Engagement. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Engagement. Afficher tous les articles

jeudi 16 mai 2019

Passer la frontière

Enfant, pour moi, la frontière, c'était la Suisse. C'était l'éternelle question : "As-tu bien pensé à prendre ta carte d'identité ?", parce que nous allions voir de l'autre côté du massif si le ciel était plus bleu. Une fois dans la vallée du Rhône, c'était souvent le cas, le soleil ayant élu domicile dans cette vallée fertile inondée d'abricotiers, bénie des dieux. La voiture ralentissait devant la cahute des douaniers. Parfois, ils sortaient et prenaient un air sévère. D'autre fois, on n'en voyait pas l'ombre d'un seul. Nous ne nous sommes jamais fait arrêter, contrairement à d'autres véhicules qui étaient systématiquement fouillés. Plus louche, sans doute. Moins profil bas. Moins passe-partout. J'étais enfant et je ne comprenais pas ces choses-là, le sens du mot faciès et ce petit pincement au ventre que je ressentais malgré tout au passage de cette frontière. Au fil des années, les douaniers ont de moins en moins pointé le bout de leur nez et puis, un beau jour, on ne les a quasiment plus vus du tout. La frontière est restée ce passage d'une région à l'autre, la pompe à essence et pas grand-chose qui sépare culturellement, géologiquement, intrinsèquement le Valais et la Haute Savoie. A mes yeux, de frontière, il n'y avait pas. Du Val d'Aoste à Martigny, de Chamonix à Valsavarenche en passant par Sion, je passais mes étés dans une seule et unique superbe région aux multiples paysages. Les frontières, je marchais dessus. Je jouais à être, au sommet, à cheval sur deux pays.

J'ai véritablement compris le sens du mot "frontière" lors de mon premier voyage outre-mer. Jeune enseignante, éternelle étudiante, je traversai l'Atlantique par les airs pour aller mener des recherches de terrain en Bolivie, chez les mineurs d'étain. Les années suivantes, j'effectuai le même trajet pour les mêmes raisons et pour d'autres, plus personnelles. L'avion avant l'atterrissage. Des formulaires à remplir. Une adresse au Brésil ? Aucune. Un lieu précis ? J'avais, la première fois, appris l'adresse par cœur, écolière zélée. Combien de temps est-ce que je reste. Mes dates de départ et d'arrivée. Un numéro de téléphone. Des gens à contacter. La somme d'argent liquide dans mes poches. L'objet de ma visite. Vue du ciel, la terre n'a pas de frontières. Pourtant, elles existent et on nous le fait sentir. Plus ou moins courtoisement. Est-ce que je transporte des armes ? Bien sûr que non ! Pour qui me prenez-vous ? Et puis, un jour, un incident. Soudain, on commence à comprendre ce que d'autres vivent quotidiennement, en mille fois pire. 
Aéroport de Sao Paulo. Les femmes et les enfants d'abord, connaissent pas. La queue est longue, immobile, fatigante... d'autant plus avec un enfant de 17 mois sur la hanche. Dans un moment d'égarement, mon exaspération s'exprime par un soupir. Je n'aurais jamais dû respirer si fort. On me fait signe : vous, là, entrez dans la cabine. Une femme antipathique, en uniforme, s'occupe de mon cas. Elle me fouille, consciencieusement, sans ménagement. L'enfant sur la hanche, puis sur l'autre hanche. Elle palpe aussi le bébé. Un peu. Trop. Suffisamment pour que je ressorte de la cabine les larmes aux yeux. Sous les regards réprobateurs des autres passagers qui considèrent que, si l'on a fouillé cette gringa, c'est qu'elle avait forcément quelque chose à se reprocher, je regagne ma place tout au bout de la file. Honteuse. Penaude. Apeurée. Et je n'ai rien fait. Juste soupirer. Au moment de passer devant le douanier, il jette à moitié mon passeport. Je baisse les yeux.  

Se faire fouiller, c'est être coupable aux yeux des autres. Je me souviens des recommandations d'un ami sud-américain qui m'avait fermement et définitivement déconseillé de passer par les Etats-Unis pour me rendre en Bolivie. Avec les différents tampons que j'avais sur mon passeport, je risquais d'avoir le même sort que lui : on l'avait gardé enfermé pendant 5 heures, séparé de sa famille, dans une pièce sans fenêtres dans laquelle on l'avait fait se déshabiller entièrement. Juste pour l'humilier. Juste pour le plaisir. C'était à Miami. Une autre amie, qui a un certain nombre de tampons émanant d'un pays musulman, n'essaie même pas de rêver se rendre un jour aux States tant elle sait que le voyage serait compliqué. 
Aujourd'hui, en tant qu'Européen, on se la pète parce qu'on peut passer les lignes invisibles où se trouvaient les anciennes frontières comme ça, en marche arrière, à cloche pied, dix fois par heure si ça nous chante. On fréquente ces affreuses zones commerciales, parsemées de pompes à essence, de magasins de cigarettes, alcools et autres produits détaxés. On fait semblant que l'Europe est géniale, sans barrières, sans limites, que la circulation y est libre et sans entraves. Et l'on oublie que nous sommes des enfants gâtés, que cette prétendue liberté n'est pas donnée à tout le monde et que, pour d'autres, notre Europe Bisounours, c'est l'enfer. 
On peut bien cracher sur le mur qui fait la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis ; sur les autres murs de la honte qui font comme des cicatrices sur la planète. On peut faire la moue devant les clôtures électrifiées et manifester contre les barbelés, les milices armées et les polices exotiques répressives. On se pense toujours mieux que les autres et dans tous les domaines. Pourtant, on devrait se regarder dans le miroir, juste pour voir. On y verrait les murs qui, il n'y a pas si longtemps que cela, nous séparait. On y verrait la Méditerranée pleine de cadavres. On y verrait les enfants, en Grèce, dans les centres de rétention. Les étudiants en France reconduits à la frontière. Les migrants morts de froid durant leur traversée des Alpes, perdus dans la neige. Traqués. Apeurés. On y verrait des gens généreux, courageux, condamnés pour avoir aidé. On y verrait notre immense honte. 

Il y a peu, j'ai étudié avec mes élèves des documents sur les plages espagnoles. Sur certains, on y voyait le côté idyllique. Sur un autre, des migrants déshydratés et épuisés dont l'embarcation de fortune accostait enfin sur le sol andalou. Ce que je voulais faire remarquer, c'était que les plages espagnoles n'étaient pas idylliques pour tout le monde. Et puis, aussi, qu'il y avait des gens qui aidaient, et d'autres qui filmaient ou s'en foutaient. Savez-vous ce que mes élèves d'un collège rural et qui n'ont jamais vu, de leur vie, un noir en vrai, m'ont répondu quand je leur ai demandé quelle aurait été leur réaction, en tant que touristes sur cette plage ? "Je m'enfuis, c'est peut-être des terroristes". "Je les dénonce pour que la police vienne les chercher". "J'ai peur". "Bien fait pour eux. Ils n'avaient qu'à rester chez eux." Je me suis dit qu'ils regardaient trop les infos. Et que les discours bien huilés sur la peur de l'étranger fonctionnaient toujours aussi bien. Comment avoir peur de ces gens qui, enfin, à bout de forces, ont réussi à fuir la guerre pour arriver sur une terre de paix ? Comment souhaiter la mort d'humains, comme eux, d'adolescents ? Qu'a-t-on à perdre à donner asile, protection, aide, amour ? Rien. Nous avons tout à gagner et, en premier lieu, la grandeur d'âme. Celle qui nous fait tellement défaut. Les frontières, c'est bon pour les mauviettes. Et nous, on n'a pas peur, parce que notre amour ne connaît pas de barrières. 

mardi 5 février 2019

Nomade sur la voie d'Ella Maillart

Amandine Roche, Nomade sur la voie d'Ella Maillart, 2003. 
Il y a d'abord un sentiment enfoui, le pressentiment d'une quête à mener, la sensation de quelque chose d'incomplet qui nous taraude et ne demande qu'à se réparer. Comment ? On l'ignore encore. Et puis, soudain, un accident qui nous réveille, une rencontre qui nous révèle et c'est le départ. Comme Ella Maillart, on "prend son bâton de pèlerin" pour aller à la découverte de soi-même. Amandine Roche a vécu, les unes à la suite des autres, plusieurs de ces circonstances qui vous révèlent le sens de l'existence. D'abord, une rencontre avec le Dalaï Lama qui lui a montré le chemin des Droits Humains, l'une des raisons qui l'ont entraînée vers des études de droit international. Ensuite, un accident de voiture qui bouscule ses certitudes et fait jaillir mille interrogations existentielles. Enfin, une rencontre indirecte avec Ella Maillart, qu'elle se promet de retrouver. Malheureusement, lorsqu'elle parvient enfin à Chandolin, le dernier refuge de l'aventurière, la vieille dame s'est déjà envolée vers les cimes éternelles. Qu'importe, puisqu'elle veut absolument percer le mystère Ella, Amandine se lance sur les routes à sa recherche. D'abord, en mission avec l'UNICEF, puis seule, nomade, à travers l'Asie. Elle sent la nécessité viscérale de traverser tous les pays, toutes les frontières, les déserts et les montagnes que l'aventurière suisse a traversés afin de comprendre son fonctionnement, la nature de sa quête et surtout ce qui l'a amenée à connaître une spiritualité profonde, empreinte de sagesse. Comment trouver la paix et où se cache-t-elle ? Chez les nomades, sans doute, et dans leur mode de vie ancestral en harmonie avec la nature, dans un temps qui n'est pas le nôtre et un espace plus vaste que ceux dans lesquels nous vivons.

Après une mission en Ouzbékistan qui se termine précipitamment par une tentative d'assassinat, Amandine poursuit son travail en Tadjikistan. Déjà, dans le cadre de son travail, Amandine part à la rencontre de l'autre et on perçoit toute sa sensibilité et son intérêt non feint pour les personnes qui se trouvent en face d'elle. Une fois sa mission terminée, elle décide de poursuivre seule. Ce sera le Kirghizistan, une épopée à travers le mythique et terrible désert du Takla Makan dans le Xinjiang chinois. Puis, le Pakistan montagneux et tribal, taliban aussi, et un séjour inoubliable en Afghanistan au moment des attentats du 11 septembre 2001. La guerre se prépare et Amandine, tandis que tous les ressortissants étrangers sont évacués, mesure l'horreur de ce qui est sur le point de se passer. Elle anticipe mentalement les ravages que ne manqueront pas de produire les bombardements américains sur ce pays et ce peuple auxquels elle est déjà tellement viscéralement attachée. Elle quitte l'Afghanistan avec des caravanes de réfugiés qui tentent, avec moins de chance qu'elle, de passer au Pakistan afin de sauver leur vie. Dans ses bagages, elle rapporte les yeux éplorés d'une petite fille qui la supplie de la prendre avec elle et qu'elle ne peut emmener. Parce qu'en prendre une, se serait une injustice si cruelle pour tous les autres enfants qui en auraient besoin. Cette rencontre-là marque Amandine au fer rouge et trace un profond sillon dans la route qu'elle est en train de se dessiner. En Inde, elle rencontre des sages. Au Tibet, elle voit la colonisation économique et culturelle chinoise qui muselle et interdit, réglemente et fait taire des moines qui, malgré tout, poursuivent leur sacerdoce et cette foi la touche profondément. Une fois encore, elle s'écarte des sentiers battus et côtoie les nomades. Puis, c'est la Chine. La froideur des gens, l'incompréhension, la modernité et le mutisme la choquent après la chaleur humaine incomparable qu'elle a éprouvée tout au long de son périple. Une fois la frontière russe passée et en dépit du froid intense de la Sibérie, elle se sent déjà en Europe. Il est temps de rentrer, elle le sait. Moscou, Saint Pétersbourg, Berlin et enfin Chandolin comme un retour aux sources. La paix, elle est là. Dans la montagne, face au Cervin, dans le calme infini du dernier refuge de l'aventurière suisse Ella Maillart. La paix, elle est là. En chacun de nous. Faire un long voyage. Revenir. Et trouver au point d'arrivée ce qu'on a mis tant de kilomètres à chercher. 
On peut lire ce livre comme un voyage initiatique. Ou un récit de voyage. Ou un document géographique, culturel, géopolitique, pourquoi pas spirituel. On peut s'arrêter là. Et on peut aussi, si on est curieux (c'est mon cas), aller voir plus loin. Apprendre que maintenant, après maintes péripéties, Amandine enseigne le yoga et la méditation aux humanitaires de la ligne de front et à d'anciens talibans en Afghanistan... Une princesse sur cette terre.
(Amandine Roche a ensuite publié Le vol des colombes en 2005 et La route vers soi en 2009... et on les lira !)

mardi 18 décembre 2018

Thomas Pesquet chez les Kogis ou l'histoire de la rencontre

Il n'y a aucun secret là-dessus : j'aime énormément l'émission Rendez-vous en terre inconnue, dont le dernier numéro a amené le spationaute Thomas Pesquet en Colombie, à la rencontre des Kogis. Ces histoires de rencontres de deux univers totalement différents et ces liens qui se tissent malgré tout entre l'invité et ses hôtes relèvent de quelque chose de magique, dans un mode où les relations entre êtres humains sont la plupart du temps gouvernées par l'envie, la peur, la haine ou l'intérêt. 
Dans la plupart des émissions de la série, les invités montrent leurs émotions et les détracteurs du programme critiquent cette propension au pleurnichage de la part de pauvres garçons et filles riches venus chouiner sur des valeurs perdues. Ensuite, ils rentrent dans leur pays civilisé, dans leur 150 mètres carrés avec vue sur la Seine, commandent des sushis et la vie reprend son cours. Ce qui pousse les esprits chagrins à en conclure que ce programme ne sert à rien d'autre qu'à exaucer les caprices d'enfants gâtés au détriment des peuples autochtones. Certains adeptes de l'émission ont trouvé atypique, voire décevante, la "performance" de Thomas Pesquet. Le bonhomme n'est pas une pleureuse et, tout au long du reportage, on le voit peu exprimer ses émotions, douter, être touché par les êtres qui l'entourent. On imagine cependant qu'il ressent des choses mais ce n'est pas forcément télévisuel. Ce qui est en revanche hautement intéressant, c'est que rien ne vient polluer les paroles, les images, les actes qui nous sont présentés. Dénué de tout sentimentalisme, l'épisode nous permet d'accéder de plein pied à la compréhension d'un sujet essentiel dans l'histoire des relations humaines : la rencontre entre les peuples.


Mural de Diego Rivera représentant la conquête de l'empire aztèque

Les premiers rendez-vous
Avant de pénétrer réellement dans la communauté Kogis, Thomas Pesquet et Frédéric Lopez doivent rencontrer les chamans. Au bord de cette rivière, au-milieu de la forêt, en pleine montagne, les sorciers les sondent. Ce paysage de commencement du monde, ce silence végétal, ces indigènes face à ces deux grands occidentaux nous replongent irrémédiablement à l'époque des premières rencontres entre blancs et autochtones qui ont eu lieu en Amérique. L'opposition entre les deux scènes est criante. Les chamans demandent en effet à leurs invités européens de rassembler leurs pensées négatives (la peur en fait partie), puis de les abandonner là, à cet endroit précis, afin d'entrer dans leur communauté avec leurs seules pensées positives. Cela implique de faire confiance à l'autre. De compter sur lui pour être guidé à travers les coutumes, les habitudes et l'organisation sociale de la communauté. Sans a priori. Faisons maintenant un bon dans le passé. Revoyons les conquistadors, leur esprit de supériorité, leurs idées préconçues et leurs fantasmes de domination. Le monde aurait certainement été radicalement différent si les premières rencontres s'étaient déroulées sur le modèle de celle de Thomas Pesquet et des Kogis. Utopie ? Lorsque vous entrez pour la première fois dans la maison de quelqu'un, vous demandez si vos pieds mouillés de pluie et de boue ne risquent pas de salir les tapis, n'est-ce pas ? Même schéma. 


Une scène du film "Même la pluie" ("También la lluvia") de Iciar Bollain montrant la confrontation entre Christophe Colomb et Hatuey

La peur
Partout dans le monde, l'homme blanc est venu imposer ses croyances et sa vision du monde de manière agressive. En tous temps, sa soif de profit, sa cupidité et sa conviction profonde d'être un être supérieur l'a fait arriver chez les autres en terrain conquis. Peu lui importe d'avoir les chaussures pleine de boue et de piétiner le tapis. Peu lui chaut de se montrer agressif, puisque la fin justifie les moyens. On sait aujourd'hui que les traumatismes des générations passées se transmettent sans que l'on en ait forcément conscience. On sait que l'héritage générationnel n'est pas que génétique mais est aussi psychologique. Cette rencontre extrêmement violente qui a donné lieu à des massacres, des conversions forcées, des confiscations de territoire et d'identité, a engendré un sentiment de peur qui se transmet depuis des siècles. Dans le cas des Kogis, cette peur, justifiée, compréhensible, a été démultipliée par une série d'expériences néfastes. D'abord, il y a eu la conquête espagnole. Puis, le conflit sanglant entre la guérilla marxiste des FARC et les paramilitaires du gouvernement. Aujourd'hui, l'homme blanc implante des usines ultra polluantes sur leur territoire. A chaque fois, on constate que l'étranger ne vient que pour semer la mort. Les populations se voient obligées de fuir, d'abandonner leurs terres ancestrales, de se réfugier dans les montagnes, tels des parias. Thomas Pesquet le confirme. "Tu te rends compte, ils ont PEUR de nous !". Il comprend que les Kogis ont dû endurer de terribles souffrances pour que leur venue, pourtant pacifique, soit un vecteur de peur. De la nouveauté, de la surprise, de l'étrangeté, passons, mais la peur est en elle-même un révélateur des épisodes terribles de leur histoire. Nous, les Blancs, faisons peur à des millions de gens dans le monde. Nous les avons traumatisés, volés, violés, spoliés, humiliés, rendus esclaves, massacrés, contaminés, dépouillés de leur identité, punis pour leurs croyances, condamnés au silence. Une femme battue, un enfant maltraité ressent cette peur durant toute sa vie. Même si cette personne s'en sort, elle transmettra un peu de cette peur à sa propre descendance. Imaginons-nous maintenant ce genre de traumatisme à l'échelle d'un groupe de population, d'une ethnie, d'un peuple, d'un pays, d'un continent. Nous comprenons alors que les dommages ne se sont pas limités à ceux qui ont vécu le premier rendez-vous manqué, mais perdurent encore aujourd'hui dans les inconscients, dans les souvenirs, dans l'héritage psychologique des peuples que nous avons martyrisés. 


Danvin, "Entrevue avec les sauvages"

Le bon sauvage
Pour se racheter, parce que certains avaient enfin compris l'horreur du processus entamé avec la colonisation, on a voulu redonner ses lettres de noblesse à cet autochtone que nous avions allègrement piétiné. On s'est mis à l'ausculter, à l'observer, à se rendre chez lui de manière pacifique pour étudier ses coutumes. On l'a élevé au rang de "bon sauvage". Seulement, là encore, nous avons fait fausse route. Le considérer comme tel n'avait rien d'une relation égalitaire et équitable. En valorisant sa prétendue sauvagerie, nous le méprisions. Il est difficile pour l'homme blanc de quitter son costume cravate auréolé de supériorité. La pitié, la charité ne sont que d'autres manifestations tout aussi sournoises du dédain. Bien sûr, nous ne leur faisions pas de mal. Bien sûr, nous nous montrions gentils et affables. Or, nous les considérions tout de même comme des sous-hommes, une étape moins évoluée de nous-mêmes, de petits frères qui n'auraient pas eu encore accès au développement et pour lesquelles nous éprouverions plus de tendresse que d'admiration, que nous regarderions de haut avec une attitude paternaliste et, encore une fois, dominatrice. Ce que dit Thomas Pesquet est frappant : chez les Kogis, nous sommes comme des enfants et ils nous traitent comme tels, parce qu'au fond, nous ne savons rien. Nous sommes incapables de nous débrouiller tout seuls. Impotents, remis à notre place d'incapables face à la nature. Incapables de se nourrir seuls, de construire une maison, de fonctionner en communauté. Individualistes handicapés de la relation sociale. Avec humour, les Kogis inversent la vapeur et nous font comprendre que les sauvages ne sont pas toujours ceux que l'on croit.


L'Américain John Chau tué par la tribu des Sentinelles qu'il était venu évangéliser

L'humilité
Après tout ce que nous avons fait vivre à des populations meurtries à travers le monde, la moindre des choses, c'est de se montrer discret et humble. De se faire tout petit. Quand on voyage, surtout, il faut garder dans un coin de la tête que nous sommes le pétrole qui rase les forêts, les champs de soja qui assèchent les terres, le trafic de drogue qui assassine, les diamants qui tuent, l'expansionnisme commercial et la mondialisation qui continuent de piller et de détruire. Comme le dit très bien Denis Mukwege dans son discours de réception du prix Nobel de la paix 2018, lorsque nous utilisons notre voiture, notre smartphone, nous devons toujours garder à l'esprit que des gens meurent chaque jour pour en fabriquer les composants. Au Congo, ce sont les mines de lithium qui dévorent les hommes. Mais les exemples à travers le monde sont légion. Alors, même si nous ne sommes pas à la tête de telles exploitations mortifères, nous devons garder les yeux ouverts, être conscients de ce que nous faisons et de ce que chacun de nos actes implique sur d'autres êtres humains. La prise de conscience est la première étape. Adapter son comportement en est une autre. A l'heure où le tourisme "solidaire" fleurit, on peut se demander comment il est possible qu'au XXI ème siècle, des jeunes gens pourtant dotés d'une intelligence conséquente s'arment encore de pitié et de condescendance et se prennent pour de nouveaux messies venus inonder le Tiers Monde de crayons de couleurs et de cahiers de brouillon. L'attention est louable, mais marque surtout la survivance de ce concept colonialiste de "bon sauvage" (d'autant plus lorsqu'il s'agit de diffuser une quelconque religion). De nombreuses associations "humanitaires" privées ne sont qu'une autre forme d'expression de l'orgueil blanc venu aider, civiliser, développer le pauvre habitant du Tiers Monde. Un manque d'humilité criant.


Photo tirée de la page Facebook de l'association Tchendukua, dont le fondateur est Eric Julien et qui aide les Kogis à racheter leurs terres 

Une autre voie est possible
Quittons nos bottes souillées. Redescendons de notre estrade. Quand nous nous rendons quelque part, baissons les yeux, soyons humbles. Ne prétendons rien. Juste, apprenons. Redevenons élèves et acceptons d'être instruits par nos professeurs. Les Kogis, lucides, tiennent à dire à Thomas Pesquet tout le mal qu'ils pensent de nos usines. Le charbon, affirment-ils, ne doit plus être utilisé. Les ressources naturelles s'épuisent. La terre est fatiguée. Elle a la fièvre. Le bon sauvage nous en met plein la tête dans cette séquence. Rien à voir avec de la jolie sagesse autochtone et des maximes philosophiques pour illustrer un calendrier. Le réchauffement climatique est dans toutes les consciences. Nul n'est besoin d'engager d'éminents scientifiques et de mettre en place de coûteuses recherches pour tirer de telles conclusions. Pour les populations qui vivent dans, avec, au rythme de la nature, le constat est évident, la conclusion d'une simplicité enfantine. Apprenons de cela. Restons à notre place de cancres et cherchons à boire les paroles sages de nos enseignants. Et qui mieux que ces peuples autochtones pour nous rabattre le caquet et nous instruire ? Les problèmes, nous les connaissons. Les solutions existent. Quand voudrons-nous bien les écouter, apprendre nos leçons et réussir les tests futurs ? Les Kogis précisent bien qu'ils ne veulent pas nous voir. Ils refusent qu'on leur rende visite. Non pas parce qu'ils ne soient pas accueillants. Non pas qu'ils soient des hurons acariâtres. Cependant, nous leur avons fait trop de mal et la venue de touristes qui les regarderaient comme on guette des espèces rares dans un zoo ne leur fait pas envie. On les comprend. "Vous avez détruit vos terres, et maintenant, vous espérez venir chez nous pour profiter de cette nature que nous conservons si laborieusement ? La détruire à son tour ? Il n'en est pas ainsi." Le message est clair. Voyageons. Apprenons. Humbles. Pieds nus. Comme des enfants. N'ayons aucune autre ambition que de comprendre l'autre et de l'accepter tel qu'il est. Le rejeter, c'est perpétuer cette idée selon laquelle nous valons mieux que lui. A l'abri dans votre maison surchauffée, peuplée d'écrans plats et de frigos pleins à craquer, pouvons-nous vraiment nous sentir supérieurs à celui qui a traversé déserts, mers et frontières pour fuir courageusement la guerre cannibale que nous avons nous-mêmes nourrie d'armes et arrosée de contrats pétroliers ? 

samedi 3 novembre 2018

Marche et invente ta vie

Bernard Ollivier, Marche et invente ta vie, 2017.
Bernard Ollivier, c'est ce retraité qui, malmené par la vie, en recherche d'un sens à la suite de son existence, poussé par un besoin irrépressible de marcher, se met en route avec ses godillots et son sac à dos. D'abord, il entreprend de faire le pèlerinage jusqu'à Compostelle. Puis, toujours en solitaire, il se lance sur la mythique route de la Soie. Au terme de ces expériences qui ont la capacité de changer un homme, il décide de créer l'Association Seuil dans une démarche anti égoïste. Si les chemins l'ont aidé à se remettre en selle, il doit en faire profiter les autres. Il a déjà eu vent d'expériences de marche pour aider de jeunes délinquants à s'en sortir, notamment en Belgique avec l'association Oikoten. L'idée germe dans sa tête et, en 2003, l'association Seuil est officiellement créée. L'idée est la suivante : grâce à la marche, donner un coup de pouce à la résilience pour des jeunes en rupture et qui sont aux portes de la prison. Et vous savez quoi ? ça marche. On peut lire sur le site que 95% des jeunes qui ont marché avec Seuil parviennent à une réinsertion.

Les casseroles que ces jeunes ont a traîner sont souvent plus lourdes que le sac à dos. Pour qui n'est plus habitué à la discipline, avoir un but, se fixer un objectif et le suivre jusqu'au bout n'est pas évident. D'autant que les marches se font à l'étranger et durent plusieurs mois. Il est difficile de se couper de son quotidien, de se retrouver seul avec soi-même, ses doutes et ses démons, et la tentation de tout envoyer promener et d'arrêter arrive assez rapidement dans le parcours. Les accompagnateurs sont là pour ça, pour remotiver le jeune, l'encourager et lui prouver qu'il peut réussir. Au fond, le premier pas, le plus difficile, était la décision de partir et, si ce premier pas a été fait, les autres doivent forcément suivre. Dans ce livre, Bernard Ollivier a recontacté un échantillon de quatorze garçons et filles qui ont participé à des marches. Afin de brosser un portrait réaliste des adolescents qui ont effectué ces parcours, il a opté pour une variété dans les témoignages : de la réinsertion réussie à l'échec. Or, on se rend bien compte que même si un parcours a été interrompu, la trace qu'il laisse dans le corps et dans l'esprit de celui qui l'a mené à bien, même à moitié, est indélébile et le marque à jamais dans sa manière d'affronter la vie. 
Il faut lire ce livre et voir le très bon documentaire dans lequel la réalisatrice Stéphanie Paillet nous permet de suivre une jeune marcheuse sur la route de sa résilience. Il faut vraiment se pencher sur ce sujet. Il faut enfin comprendre que l'enfermement ne mène à rien (il suffit de constater les chiffres effarants de la récidive après un passage en prison) ; que rien ne vaut les grands espaces pour éprouver ses capacités ; qu'on ne peut avancer qu'en liberté. 

Démarche from Stéphanie Paillet on Vimeo.

mercredi 10 octobre 2018

Professeur Leca, Chirurgien du cœur

Elizabeth Drévillon, Professeur Leca, chirurgien du cœur, 2003.
Drôle de voyage que ceux de ces enfants venus de pays d'Afrique, d'Asie ou d'ailleurs pour se faire réparer le cœur. Drôle d'aventure que celle de ces petits qui quittent leur pays pour plusieurs semaines, plusieurs mois pour affronter les examens, les piqûres et les opérations et rentrer plus vivants qu'avant dans leurs familles. Ce prodige est permis par l'association Mécénat Chirurgie cardiaque - Enfants du Monde, créée en 1996 par le professeur Francine Leca, première femme chirurgienne cardiaque en France. Toute cette incroyable histoire ne serait rien sans elle.
Déterminée, têtue, autoritaire, les qualificatifs ne font pas dans la demi-mesure. Née en 1938, ce n'est que tout récemment que la dame au caractère bien trempé arrête d'opérer, alors qu'elle flirte déjà avec les quatre-vingts ans. Durant toutes ces années, elle a été pionnière dans ses études, pionnière dans la chirurgie et plus encore dans la spécialité cardiaque. Un monde d'hommes. Parfois machistes, d'autres fois au contraire admiratifs, aucun n'est indifférent à l'ascension de Francine Leca dans la discipline. Une progression fulgurante mais qui n'est pas due au hasard. La jeune femme, après s'être fait renvoyer de deux lycées et pour prouver à ses parents, en particulier à son père, qu'elle est digne de confiance, se lance à corps perdu dans les études de médecine. Personne ne doute de sa réussite car, quand Francine veut quelque chose, elle l'obtient. En lisant son parcours, on comprend toute la difficulté de ces études ingrates, longues, l'externat, l'internat, le passage obligé par plusieurs spécialités, des heures de travail harassantes et un salaire ridicule par rapport à cet engagement, tout cela pour n'être dans un premier temps que le sous-fifre de ses supérieurs. Chaque jour, c'est accepter d'être en retrait et saisir au vol chacune des responsabilités que l'on vous demande de prendre. Cela, Francine le fait à merveille. Elle passe son temps à l'hôpital, ne compte pas ses heures, au grand désespoir de son mari qui lui reproche de délaisser la vie de famille. Leur couple en sera victime et le divorce sera houleux. Elle perdra la garde de ses enfants : à l'époque, qu'une femme mette autant d'énergie dans son travail est très mal perçu, le féminisme n'ayant pas encore le pouvoir de changer des conventions sociales arriérées et bien installées. Cependant, à entendre ses enfants, ce n'est pas la rancœur qui domine, mais l'admiration pour une mère certes dure, mais aimante et qui leur a appris une foule de choses, qui leur a permis, à travers son exemple et les valeurs qu'elle leur a transmises, de se tenir droits dans la vie et d'aller au bout de leurs projets. Une sorte d'émulation permanente. Certes, les vacances qu'ils passaient avec elle ne se déroulaient pas sous le signe du farniente. Dans l'hacienda du grand-père en Andalousie, quand les enfants veulent monter à cheval, il leur faut d'abord courir après leur monture et la saisir par l'encolure ! Rien ne leur tombe tout cru dans le bec, tout passe par un travail acharné. C'est la philosophie de Francine. Et apprendre, encore et toujours. Un exemple de cette soif de connaissance et de savoir : à 39 ans, alors qu'elle passe déjà de longues journées en tant que chirurgien, Francine se met en tête de passer un BTS agriculture, simplement parce qu'elle veut devenir spécialiste du sujet afin de créer une plantation d'eucalyptus dans la ferme familiale en Espagne. Elle ne l'obtiendra pas et cela la mettra en rage. Seulement, il ne faut pas appesantir sur les échecs, il n'en valent pas la peine. Avancer, toujours avancer. Aller de l'avant et ne jamais regarder en arrière.

Le temps passe et Francine est toujours aussi passionnée par son travail de "plomberie", comme elle dit. Un travail d'artisan, de précision, que celui de réparer des cœurs, d'autant plus lorsque ceux-ci sont de plus en plus petits. Francine Leca se spécialise dans les enfants et raconte dans son livre certaines des familles qu'elle a pu rencontrer, certains des jeunes qu'elle a opérés, parfois à de multiples reprises. Au bloc, la chirurgienne ne plaisante pas. Il faut que les gens qui l'entourent soient à la hauteur car elle ne supporte pas l'imperfection. Avec les parents, elle est au contraire douce et profondément humaine, bienveillante, présente à chaque instant. Sa porte est toujours ouverte. Un mélange de professionnalisme et d'humanité qui font les êtres exceptionnels. Pas étonnant qu'en plus de son travail à l'hôpital, elle trouve encore le temps et l'énergie de partir en mission à l'étranger. Pour une semaine, deux, un peu plus. C'est là qu'elle touche véritablement du doigt la pauvreté, le dénuement, le besoin criant de soins. On la suit notamment en Syrie où, en partenariat avec l'association Terre des Hommes, elle reçoit des dizaines et des dizaines d'enfants, avec des examens préalables parfois flous ou insuffisants - quand ils ne sont pas absents - et décide de qui il est urgent d'envoyer en France. Parfois, les mamans sont réticentes à laisser leurs enfants s'en aller. D'autres fois, les parents comprennent que c'est la seule chance pour leurs petits de survivre. Sans opération, dans le pays où ils vivent et avec leur condition sociale défavorisée, c'est la mort assurée. Et c'est là que le voyage commence.
Un accompagnateur vient chercher l'enfant dans son pays et prend l'avion avec lui jusqu'à Paris. Ensuite, les familles d'accueil prennent le relais. Une relation inouïe se lie entre ces enfants, malades et déracinés provisoires, et ces familles qui ont tant d'amour à donner, qui se dévouent pour prendre soin d'eux, les accompagner lors des examens à l'hôpital, avant et après l'opération, jusqu'à leur rétablissement et le retour au pays. Francine recommande de ne pas trop gâter les enfants, car leur pays d'accueil déborde de richesse en comparaison avec la région dans laquelle ils vivent. Le contraste peut être étouffant, déroutant, incompréhensible. Mais il est difficile de se retenir pour les familles d'accueil qui tiennent à ce que leurs petits protégés passent cette épreuve dans les meilleures conditions possibles. Les mauvaises langues se demandent bien quelle est l'utilité de soigner les enfants pour les renvoyer dans un pays en guerre, dans lequel il finiront par mourir de faim ou sous les bombes. Francine Leca monte sur ses grands chevaux : justement ! Tous les enfants ont le droit d'avoir des chances égales face à la dureté de la vie ! Et c'est pour cela pour qu'elle les soigne, pour qu'ils ne souffrent pas en plus d'un handicap. Pour qu'ils vivent comme les autres et qu'ils aient la possibilité de prendre le chemin qu'ils ont envie de prendre. Les lettres de reconnaissance affluent, des familles pleines de gratitude, des enfants sauvés, des possibilités offertes par la pleine santé.
Comment alors ne pas suivre aveuglément cette femme ? Comment ne pas lui vouer une admiration sans bornes ? Comment ne pas avoir envie de marcher dans ses pas, à sa propre mesure, chacun sur son chemin mais dans la même direction : développer un savoir à la perfection et offrir ses compétences en se dévouant aux autres ? Un exemple, un modèle, une femme merveilleuse. 

lundi 8 octobre 2018

Pourquoi on danse ?

D'abord, vient le mouvement. L'expression du corps, des émotions à travers les gestes, déliés, vifs, langoureux, énergiques, souples. C'est comme si, de tous temps, on avait commencé par danser. Avant d'aller à la guerre, après les batailles, pour se séduire, quand on se marie, pour les dieux, par habitude. Dans toutes les cultures, la danse est omniprésente. Pourquoi ? Parce ce qu'elle dit beaucoup de choses de nous, de là où on vient, de comment on vit et de notre philosophie de vie, d'ailleurs. Danser, c'est déjà s'exprimer. Au rythme des percussions, des violons, des sabots ou pieds nus sur le sol, partout dans le monde, on danse et on se rassemble. On se réunit autour d'un fait culturel commun dans lequel on se reconnaît et par lequel s'expriment nos ancêtres qui, longtemps avant nous, ont effectué les mêmes pas sur la terre, sur la pierre, sur les planches. Cela ressemble à une communion, quelque chose d'éminemment spirituel et, à la fois, de terriblement humain. Un lien social, un reflet de nos organisation, de nos croyances, de nos joies et de nos peines collectives. En fait, la danse est une sorte de livre vivant dans lequel est contenu l'ensemble de nos histoires en tant que peuples. Par la danse, on dit qui on est. 


On revendique sa culture, son Histoire. On met en scène des événements qui ont forgé nos sociétés, nos groupes ethniques, qu'ils soient dignes de fierté ou terribles. La colonisation, l'acculturation forcée, le mépris de l'indigène, la douleur de l'exil, d'un côté. Et puis la continuité dans les démonstrations culturelles, la perpétuation des traditions, la non résignation, le courage de résister. Les danses à travers le monde montrent parfaitement la capacité de résilience des peuples. Par là même, la danse devient politique. Un outil de revendication qui va bien au-delà des discours et des débats stériles. Quand les discussions s'évertuent à s'interroger sur le racisme, l'intégration, le respect, la danse leur rit au nez, se plante au centre, en pleine lumière et dit "je suis là", "j'existe", "je suis comme je suis". Métisse, mélangée, tissée d'influences multiples et hétérogènes qui produisent une manifestation pourtant cohérente, reconnaissable. En réalité, la danse est subversive. Parce qu'elle a pris sans protester des centaines d'amants, adopté des milliers d'enfants et qu'elle se déshabille devant nous, nous entraîne à faire de même, sans fausse pudeur. Le flamenco en est un bel exemple, lui qui contient dans ses veines du sang arabe, gitan, juif, peuples haïs des catholiques pendant des siècles et dont pourtant ils revendiquent l'art à travers le flamenco. Quand un espagnol exprime son dénigrement envers les populations qui lui sont étrangères et s'approprie dans un même temps le flamenco en tant que danse nationale, il est pris à son propre piège. Quand il tape dans ses mains, au spectacle, c'est au même rythme que celui imprimé par des mains brunes, gitanes, orientales bien avant lui. La danse sème un trouble bénéfique dans les références culturelles et nous enveloppe dans un multiculturalisme réjouissant.
  
Et puis, la danse est thérapie. La danse est activisme. La danse n'est pas un sport. C'est un art, un mode d'expression qui en dit souvent beaucoup plus que des mots. Le danseur Bolewa Sabourin l'a bien compris, en ce qu'elle a été son outil de résilience, la seule façon d'accepter son corps et son identité, son chemin vers la compréhension de soi. La chose qui a sublimé son chaos. Conscient de la puissance du mouvement, Bolewa a voulu transmettre. A travers son association Loba ("exprime-toi" en Lingala), il fait pénétrer l'art dans la cité. Mieux, il transforme l'art en acteur du changement. En ce moment, la compagnie RE-Creation œuvre pour la résilience à travers la danse des femmes qui ont subi des violences sexuelles. Cette initiative est née de la rencontre de Bolewa Sabourin avec le tout récent prix Nobel de la Paix 2018, le gynécologue congolais Denis Mukwege, engagé depuis des décennies dans la protection, le soin et la réhabilitation en tant que femmes des victimes de violences sexuelles. S'il fallait encore des preuves que la danse est plus qu'un art... 
Voici une vidéo de Bolewa Sabourin expliquant son parcours, ses convictions, ses engagements :

vendredi 5 octobre 2018

Million dollar marathon

Philip Maffetone, Million dollar marathon, 2017.
Xi s'évade du Tibet, traverse les montagnes en courant, arrive en Inde, se fait repérer par un entraîneur et commence à courir des marathons. Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ? On pourrait reprocher à l'auteur de nous priver de descriptions, d'avoir survolé ses personnages et de ne pas avoir cherché à approfondir leurs caractères, leurs ressentis. On pourrait lui reprocher d'avoir écrit ce roman en courant. Or, les mots se suffisent à eux-mêmes et, en peu de pages, il dit tout. On visualise, on comprend, on s'attache, on adhère. Il gagne haut la main. Bien sûr, les amateurs de sport auront leur compte avec cette précision dans les chiffres lorsqu'il s'agit d'évoquer les temps de parcours des différentes courses et ce mythique passage sous les deux heures pour un marathon. On touche ici à la question des limites du corps humain, ainsi qu'à la course aux records toujours plus féroce, alimentée par les sponsors, les médias et les milliards de dollars qui circulent autour de cet événement sportif. Certains diront que ce n'est même plus du sport. Ce qui est incroyable, dans ce roman de Maffetone - qui connaît très bien le sujet de par ses compétences d'entraîneur sportif, de scientifique et médecin -, c'est que c'est un réfugié tibétain, berger, pieds nus, qui va tenter de pulvériser les deux heures de courses et de gagner ce million de dollars promis au vainqueur. Les codes sont brisés et on s'attaque aux clichés, aux a priori raciaux et sociaux. C'est aussi l'occasion, à travers cette fable, puisque c'en est une, de questionner nos valeurs et cette question des biens matériels qui prennent tellement de place dans nos vies, aux dépens de nos richesses culturelles, de nos traditions ancestrales et de notre essence profonde. Les valeurs de Xi sont celles de ses ancêtres : vivre en harmonie avec la nature et en liberté. C'est là que la question de l'invasion du Tibet par la Chine et sa féroce colonisation culturelle, économique, territoriale, politique prend toute sa dimension. L'auteur produit, l'air de rien, un récit engagé. Sans revendications, sans hargne, sans grands discours, simplement en suivant le rythme des pieds nus de son héros sur la piste et des chansons anciennes qu'il fredonne pour imprimer un rythme à sa course, au grand désarroi des observateurs, des spécialistes et de ses concurrents. Sommes-nous vraiment ouverts à ce genre de choses ? Sommes-nous réceptifs à ces personnages que l'on croise ici et là et qui pourraient, par leur action, leur comportement face à la vie, bouleverser l'ordre des choses et, pas après pas, changer la face du monde ? Enfin, dernière interrogation et pas des moindres : quand serons-nous enfin prêts à reconnaître l'immense valeur de ceux qui débarquent les mains vides mais l'âme si riche dans nos pays, rescapés de la guerre ou de la misère ? Le récit est peut-être un peu naïf, mais il est touchant et répond à une vraie réalité politique et historique, ainsi qu'à des problématiques sportives et financières importantes. Alors, qu'on soit passionné de sport, partisan de la liberté pour le Tibet, adulte, enfant, la lecture du roman de Philip Maffetone ne peut pas nous faire de mal. Comme se jeter de l'eau froide du torrent au visage pour se réveiller. 

mardi 2 octobre 2018

Ni vivants ni morts

Federico Mastrogiovanni, Ni vivants ni morts, 2017.
Il ne faut définitivement pas prendre pour argent comptant tout ce qu'on lit dans les médias. Voilà l'une des leçons que l'on pourrait tirer de la lecture du livre de Mastrogiovanni. Certains sujets, plus épineux que d'autres - quoique tous les sujets mériteraient des lectures approfondies avant d'être traités, - exigent une rigueur dans la connaissance. Je vous dis ça, parce que j'avais tenté d'aborder le thème de la mort au Mexique avec mes élèves, qu'après avoir évoqué la mort en tant que fête, folklore bien connu dans le monde entier et dont nous avons trop souvent une vision digne de "La vengeance du serpent à plumes" - n'en déplaise à certains professeurs qui font du survol culturel et bénissent le cliché - après un texte d'Octavio Paz (ayons de l'ambition pour nos élèves), je leur avais présenté un document sur la disparition des 43 étudiants d'Ayotzinapa, survenue le 26 septembre 2014. Ce n'est pas que j'étais à côté de la plaque et les élèves eux-mêmes avaient bien saisi la complexité de l'affaire et les effrayantes zones d'ombres qui planaient là-dessus. Mais, je n'avais pas perçu la réelle profondeur, les vraies racines de cette disparition qui a permis d'en révéler plein d'autres. La lecture d'articles de presse n'avait pas suffit. Aujourd'hui, au terme de la lecture de l'enquête réalisée sur plusieurs années par le journaliste italien Federico Mastrogiovanni, j'en sais bien davantage. Et j'en suis renforcée dans ma conviction : ne jamais se taire, continuer à en parler, jusqu'à la vérité. 

D'ailleurs, le cas des 43 n'arrive qu'à la fin du livre, pour la simple et bonne raison que le journaliste a commencé son enquête bien avant ce fait. Il vit au Mexique depuis un certain temps, il sait parfaitement ce qui s'y passe : la violence omniprésente et un nombre incalculable d'assassinats. On peut même parler de génocide. La première chose qui nous vient en tête, c'est le crime organisé, la drogue, les cartels. Sauf que pas du tout. Ou pas exactement. Page après page, on apprend que les cartels ne sont en fait que des exécutants, qu'ils contrôlent des territoires et terrorisent des villages entiers au nom de quelqu'un d'autre. Et vous savez de qui ? De l'État. L'état mexicain dans toute sa splendeur qui, non seulement s'arrange très bien de cette violence, mais la veut, la commandite, la conçoit en un véritable plan d'extermination de sa propre population. Ce n'est pas un hasard si l'auteur va jusqu'à comparer cette violence d'état à celle des nazis. Les faits, les événements, les liens, les procédés, tout concorde à rapprocher ces deux régimes. Alors, pourquoi cette obstination à éliminer ? Les causes sont multiples mais se rejoignent en une seule : faire taire la population, la museler en la terrorisant, semer la peur, paralyser les consciences afin d'avoir les mains libres. Dans quel but ? Si on vous dit que les états où les assassinats et les disparitions sont les plus nombreux correspondent à ceux qui cachent d'énormes ressources minières, vous commencez à y voir plus clair ? Alliés des États-Unis, disciples obéissants des compagnies étrangères, fervents fanatiques de l'ultra libéralisme, les gouvernements qui se sont succédés à la tête du Mexique ont opté pour le génocide comme meilleur moyen pour, d'une part, libérer les terres convoitées des habitants gênants et, d'autre part, pour faire taire toute forme de contestation. Le nouveau président récemment élu a promis de remédier à la situation. Monsieur Lopez Obrador, qui fait enfin virer le pays à gauche, aura fort à faire. Parce qu'il y a des familles qui attendent, des populations décimées, des enquêtes falsifiées - dans le cas des 43 étudiants, c'est de la manipulation de preuves de haut vol -, des absents dont on ne peut pas faire le deuil et des cancers en masse à cause des exploitations minières polluantes. 
Ce qui est frappant, c'est que Mastrogiovanni ne se contente pas d'enquêter sur les disparus. Il les fait parler, leur redonne une voix, remonte à la source du combat de chacun d'entre eux. Rester libre, vouloir traverser les frontières de l'Amérique Centrale vers les États-Unis, être au mauvais endroit au mauvais moment mais vouloir juste être quelqu'un de bien, promouvoir l'art et la liberté d'expression, éduquer la population pauvre et analphabète, autant de motifs pour finir avec une balle dans la tête, dissout dans l'acide, jeté sur le bord d'une route ou dans une fosse commune. Mastrogiovanni dresse ainsi un panorama complet de la situation, sans oublier de prendre en compte la parole de ceux qui restent, les mères qui attendent, les familles stigmatisées, les pères qui n'abandonnent jamais. Nous aussi, nous devrions nous joindre à eux dans ce combat. 

Les 43 étudiants de l'École rurale d'Ayotzinapa ont été enlevés - sont-ils morts ? Le gouvernement s'évertue encore à empêcher les enquêtes et à falsifier les preuves... - parce qu'ils éduquaient la population rurale. Leur école, fondée en 1926, a pour objectif d'instruire les paysans, de leur apprendre à se défendre face à une société néo-libérale qui les écrase. Cultiver la terre et cultiver les esprits. Semer les graines d'une autre vision du monde. Enseigner pour libérer la parole. Nous aussi, nous devrions nous unir à cette cause et empêcher que ce genre de choses existent, qu'un État tout puissant et répressif annihile les consciences et dispose des territoires comme bon lui semble. Federico Mastrogiovanni ne signe pas seulement une enquête. Il nous interroge sur nos propres comportements, réveille nos esprits engourdis, enrichit nos perceptions et livre un témoignage bouleversant et sensible, une poétique de l'horreur qui s'immisce dans nos têtes pour ne plus nous laisser en paix. Et ne pas être en paix, c'est l'assurance de ne jamais abdiquer, d'être toujours en éveil.

samedi 30 juin 2018

La montagne n'est pas un parc d'attractions

En voyant ce genre de reportage sur cet homme merveilleux, Suisse autodidacte qui construit des ponts à travers le monde à l'aide de vieux câbles de remontées mécaniques, on a envie de tout démonter dans les Alpes et de leur envoyer. D'abord, parce qu'ils en ont besoin. Ensuite, parce qu'on en a trop.


L'escalade
Sur les 100 millions de visiteurs qui viennent chaque année dans les Alpes, combien viennent pour les loisirs ? Et combien viennent en réalité pour la beauté des paysages ? Depuis que le tourisme s'est installé, répondant aux besoins économiques de régions enclavées et défavorisées marquées par une forte émigration, les vallées ont pu offrir des emplois à bon nombre d'habitants et leur permettre de rester dans leurs montagnes. Que ce soit dans l'hôtellerie ou dans l'exploitation des remontées mécaniques, le tourisme, c'est du pain béni. On sait par exemple qu'au Tyrol, 1 habitant sur 3 en vit et que sa part dans le PIB est énorme. Or, une fois la manne financière mise à jour, on s'est mis à construire toujours plus de stations de sports d'hiver, à façonner des pistes, à domestiquer toujours plus les pentes des Alpes. Ce qui est drôle, c'est que comme dans le cas de Tignes ou d'Isola 2000, les capitaux investis sont venus de Paris... et les bénéfices y sont retournés directement, sans véritablement passer entre les mains des locaux. Qu'importe, le touriste est roi et, pour en accueillir toujours plus, on continue encore aujourd'hui à exploiter le filon au maximum. Pour capter le flot des visiteurs, toutes les innovations sont bonnes. Avec la plus complète inconscience, on transforme les Alpes en gigantesque champ de foire, en parc d'attractions géant. L'hiver, la neige dissimule les dégâts faits sur le paysage, mais l'été, les stigmates apparaissent au grand jour...

La chute
Forêts arrachées, érosion, sols tellement compactés par les dameuses que l'eau n'y pénètre plus et menace de provoquer des inondations, l'ampleur de la catastrophe se lit sur le paysage. L'eau des torrents, que l'on dit pure et fraîche, est en fait un égout à ciel ouvert. Les analyses révèlent en effet la présence de bactéries de type colibacille ou E Coli, hautement dangereuses pour la santé. D'autre part, la végétation a un mal fou à se frayer un chemin à travers cette terre pilée qui accueille durant une grande partie de l'année de la neige artificielle. La biodiversité est plus faible et la période d'épanouissement de la végétation plus réduite sur les pentes aménagées pour le ski que partout ailleurs. Le fait que plus aucune piste des Alpes ne fonctionne sans canons à neige est également un fait édifiant : pollution, haute consommation en électricité et en eau ont des conséquences sur la nature, mais également sur le coût. Le ski est en passe de devenir un sport de luxe. Or, selon un célèbre hôtelier suisse, "si l'on place la question écologique au centre du problème, on n'obtiendra aucun projet économiquement viable". La prise de conscience n'est pas au menu. Et quand il n'y aura plus de neige du tout ? Alors on développera le tourisme estival, mais sur le même modèle : pistes de VTT (voir notre article à ce sujet), via ferrata, ponts suspendus. L'artificialisation restera de mise.Ou bien - et comme cela existe déjà près du centre de la capitale autrichienne - on construira d'horribles complexes sportifs, pistes de ski en matière synthétique. D'ici à ce que les entrepreneurs aient la bonne idée d'en recouvrir les pentes des Alpes, il n'y a qu'un pas. En attendant, et parce qu'ils sont quand même conscient du caractère inéluctable du réchauffement climatique, la tendance est à l'urgence, à l'innovation permanente, histoire de s'en mettre le plus possible plein les poches avant que l'or blanc ne disparaisse pour de bon.
L'alpage
La solution n'est pas pour autant de mettre l'homme hors jeu. Depuis des millénaires, l'humain entretient le paysage et maintient l'équilibre naturel. Dans les alpages où paissent les animaux, la faune et la flore sont plus variées que dans les zones inexploitées. Si l'homme désertait les lieux, la forêt envahirait tout. L'agriculture et l'élevage font partie du patrimoine culturel des Alpes. On sait par exemple que la transhumance est un fait habituel et instauré depuis plus de 6000 ans, c'est-à-dire depuis l'époque du célèbre Ötzi dont les restes ont été retrouvés extrêmement bien conservés dans les glaces en Italie, près de la frontière autrichienne. Avec ses remontées mécaniques et ses pistes de ski, l'homo businessus ruine tout ce magnifique patrimoine culturel. 



La leçon
Elle nous vient encore une fois de l'alpiniste sud-tyrolien Reinhold Messner. Selon lui, les ravages sont dus à plusieurs facteurs. Il faut d'abord savoir que 90% des Alpes restes sauvages et protégées du tourisme de masse, lequel ne profite donc en réalité qu'à une minorité de villages et de stations. Le bon sens voudrait que l'on décentralise ce tourisme pour mieux en répartir les bénéfices à travers tout l'arc alpin. Car, pendant que de gros complexes manipulent des millions d'euros, des hameaux souffrent encore de l'exode de leurs habitants. En parallèle de cette décentralisation, il faudrait penser à privilégier le tourisme "doux", à la ferme, chez l'habitant, dans le respect des valeurs locales et de l'environnement. Pourquoi cela n'est-il pas encore établi ? Les gens ne veulent-ils donc pas tous aller là où les autres ne sont pas ? En pensée, oui. Mais dans les faits, les touristes viennent s'entasser dans de grands immeubles, reproduisent en vacances ce qu'ils fuient le reste de l'année : l'agitation, le bruit, la circulation, la vitesse, la pollution, l'agressivité. La ville copiée - collée à la montagne. Ce n'est pas de la détente ou du loisir, c'est l'exacte prolongement de ce que les citadins disent ne pas supporter ! Ils ne profitent ni des grands espaces, ni du silence. D'autre part, la mécanisation accrue de la montagne ne fait paradoxalement qu'augmenter le risque d'accidents. A l'âge de "l'alpinisme assisté", les pitons et les câbles en acier sont là pour procurer des sensations aux grimpeurs du dimanche, tout en leur évitant les risques. Rejetant la responsabilité sur d'autres, les touristes sont de plus en plus inconscients et comptent sur un sauvetage en hélicoptère en cas de problème. 
La montagne n'est pas un parc d'attractions. Si nous continuons à la considérer de la sorte, nous courons à sa perte et la nôtre. Nous détruisons ce qu'il y a de plus précieux : le patrimoine naturel et culturel de l'humanité. 

lundi 25 juin 2018

Milagro Sala, l'étincelle d'un peuple

Alicia Dujovne Ortiz, Milagro Sala, l'étincelle d'un peuple, 2017.
Le livre d'Alicia Dujovne Ortiz n'est pas un résumé. C'est une introduction qui nous incite à aller voir plus loin, une enquête de terrain, un hymne à Milagro et à la femme dans ce qu'elle a de plus courageux, une ode aux peuples qui relèvent enfin la tête.
Contrairement à ce que dit le trait d'esprit, certes les Mexicains descendent des Aztèques et les Péruviens des Incas, mais les Argentins ne descendent pas tous du bateau. Tous ne sont pas issus d'une belle immigration européenne blanche. Avant que les Italiens et autres Hongrois débarquent sur le continent, il y avait des gens, en Argentine. Des Kollas, des Guaranis, des face d'Indiens, des peaux cuivrées, des mains de paysans, des adorateurs de la terre et du soleil, des qui parlaient aux arbres. Des que par la suite la colonisation a fait taire, a humilié, a méprisé, a tenté de faire oublier. Des qui se sont réveillés partout ailleurs, en Bolivie, en Équateur, mais qu'en Argentine on a pris un soin méticuleux à cantonner aux livres d'histoire. Des à qui on a nié l'existence au présent. Dans un même mouvement de négation de l'autre et d'invention d'un pays Européen outre-Atlantique, on a relégué les pauvres dans des quartiers qui ont tout de bidonvilles. Or, ces pauvres là se caractérisent par leur peau brune. Dans ces quartiers en marge de la ville, drogue, prostitution, violence ne sont que les conséquences d'un manque cruel de perspectives, du chômage, du désœuvrement, du découragement et de la honte intégrée en soi. Conséquence des années 90 et des politiques néo libérales qui ont privatisé chaque parcelle de terre du pays, on confisqué les bénéfices, ont permis aux plus riches de s'enrichir davantage pour enfoncer d'autant plus ceux qui, déjà, n'avaient pas grand-chose. Milagro est la voix de ce peuple là.

Milagro prend à bras le corps la résolution d'offrir à tous ce que seuls les riches possèdent : santé, éducation, travail. Sa première initiative consiste à distribuer les Verres de Lait aux petits qui partent souvent à l'école le ventre vide. Elle mobilise ainsi les jeunes, les occupe, les fait dévier de leur parcours tout tracé vers la drogue et la violence. Elle met les femmes à l'honneur, leur rend leur dignité. Et l'initiative prend de l'ampleur. Milagro comprend qu'il ne faut rien attendre des hautes sphères, qu'il faut agir par soi-même. Dans les quartiers pauvres de Jujuy, il y a des centaines de mains capables de maçonnerie, de plomberie, de peinture, de cuisine, de couture. Il y a même des instituteurs, des professionnels de la santé. Le mouvement Tupac Amaru - en hommage à l'Inca du même nom qui a organisé une grande rébellion contre l'envahisseur espagnol au 18ème siècle - se crée et se développe. Un espoir est en train de naître...
Sauf que la politique s'en mêle. Milagro crée son parti politique, devient députée, ce qui énerve son rival Gerardo Morales. Déjà, des accusations fallacieuses pleuvent sur la dirigeante sociale. Et puis, en 2003, Nestor Kirchner est élu président de l'Argentine et sa politique coïncide avec celle du mouvement Tupac Amaru, qu'il se propose d'aider, allant ainsi à l'encontre du néo-libéralisme ravageur qui fabrique tant de pauvreté. Kirchner débloque des fonds et permet ainsi aux écoles, aux garderies, aux centres de santé, aux logements, de voir le jour. Milagro mène les opérations, économise l'argent que le gouvernement lui donne, construit deux fois plus de choses que ce qui était prévu avec la même somme. Gerardo Morales prend la mouche, cherche à tout prix à faire taire ce mouvement qui discrédite son pouvoir. Le 16 janvier 2016, un an après l'arrivée de Mauricio Macri à la tête du pays, Milagro Sala est arrêtée. 



Pourquoi est-elle emprisonnée, détenue sans jugement, arbitrairement ? D'abord, parce qu'elle a remis sur le devant de la scène tout un peuple de pauvres, de face bronzées, de mères célibataires et de drogués, qu'elle leur a donné leur juste valeur et qu'elle a prouvé qu'ils avaient du talent, que eux aussi étaient partie prenante de ce grand pays, qu'ils y avaient leur place ; ce que les classes moyennes et la bourgeoisie (sans parler des plus riches) exècrent le plus au monde, la racaille, les Indiens, les peuples colonisés, elle en a fait des citoyens. Ensuite, Milagro est devenue gênante : le mouvement Tupac Amaru a pris une telle ampleur qu'il a fait vaciller les partis politiques traditionnels, leur a ôté un peu de leur pouvoir. Enfin, parce qu'elle revendique les droits des peuples indigènes, qu'elle en a adopté les coutumes et les croyances et que, comble du malheur, c'est une femme. Une femme, vous vous rendez compte ? Une femme qui ne baisse pas la tête. 
Cela fait donc plus de deux ans qu'elle est enfermée dans cette prison sordide. Et pendant ce temps, à l'extérieur, les trahisons vont bon train, souvent poussées par la peur. Ceux qui l'entouraient se sont retrouvés démunis face à Morales, lequel a fait vider les écoles, les centres de santé de tout leur matériel. Tout ce que Milagro avait patiemment construit, il l'a détruit. Finies, les piscines dans lesquelles les enfants qui n'y auraient jamais eu droit auparavant venaient s'ébrouer. Terminés, les soins dentaires et la rééducation pour les enfants handicapés. Au revoir, les ateliers, les chantiers, les coopératives, les multiples emplois de la fourmilière. 
Y a-t-il un espoir de libération pour Milagro ? C'est ce dont sont convaincus les comités de soutien qui se sont formés dans le monde entier pour plaider sa cause. Et si elle sort, est-ce que tout sera encore possible ? Il faut y croire. Il faut encore avoir l'espoir que cette femme, volontaire, parfois autoritaire avec ses ouailles - mais une mère ne ferait-elle pas de même pour remettre ses enfants terribles dans le droit chemin ?- que ce visage de bronze et ce cœur d'or aura de nouveau l'opportunité de mener à bien son projet le plus fou : celui de l'égalité. 
Ici un lien pour aider à la réalisation d'un documentaire et participer à son échelle à la libération de Milagro :
Welcome to the Cantri

lundi 12 février 2018

Rosinha mon canoë

José Mauro de Vasconcelos, Rosinha mon canoë, 1969.
Au début, j'ai entamé la lecture de ce bouquin récupéré par hasard pour le tester quant à l'âge des lecteurs auxquels il est destiné. J'ignore pourquoi, peut-être le titre, ou la photo de la couverture (certainement pas choisie par l'auteur mais plutôt par l'éditeur de la traduction française), mais je l'ai d'abord pressenti comme étant un livre pour enfant. C'est avec ce présupposé que j'ai lu les premières pages au fil desquelles, en effet, on se croirait dans un conte. En pleine forêt amazonienne, au Brésil, la jungle, les arbres, l'omniprésence des animaux, ces deux derniers groupes placés au même plan que les hommes. Le cycle de la vie, la faune et la flore comme personnages prépondérants de la peinture et pas seulement en tant que paysage. Et puis Ze Oroco qui mène sa barque le long du fleuve dans un mouvement continu qui n'a ni début ni fin, qui converse avec les indiens, qui véhicule des tas d'histoires sur les gens des deux rives, les villages, les indigènes. Le temps semble s'être arrêté, ou du moins s'écouler tellement lentement que l'on a tout le loisir de laisser parler les légendes et les contes. Seulement, ces histoires du fleuve, c'est le canoë de Ze Oroco qui les lui susurre à l'oreille. Oui, la barque parle. Entre eux se tissent d'interminables conversations autour du feu, sur la plage. Joli tableau, n'est-ce pas ?

Je comprends rapidement que nous ne nous trouvons pas au cœur d'un livre pour enfant mais bel et bien entre les pages magistrales d'une œuvre du réalisme magique latino-américain, ce courant littéraire qui a connu de belles heures à la moitié du XXème siècle. Pas besoin de plus d'indices pour identifier ce concept inimitable que ce long passage conté dans lequel les arbres conversent. De la naissance jusqu'à la mort, on observe les végétaux à la loupe ou, plutôt, on est plongé dans leur monde, on entend leur point de vue sur les caprices du fleuve, la vie, la souffrance, la joie, le rythme des saisons. Ce monde enchanté transmet également un message : celui de la nécessité de protéger la nature, d'en prendre soin comme s'il s'agissait de nous-mêmes, de respecter sa diversité et son temps qui n'est pas celui des hommes. Les hommes qui se divisent en deux catégories : ceux qui s'intègrent dans la biodiversité sans en impacter le fonctionnement millénaire et ceux qui en perturbent le fonctionnement dans le seul but d'en tirer un profit. Tueurs de crocodiles, abatteurs d'arbres s'opposent à quelqu'un comme Ze Oroco qui serait le chantre de ce monde merveilleux et harmonieux pourtant sur le fil, harcelé par la modernité et l'ignorance.
Le personnage qui incarne cette menace, c'est le docteur. Blanc venu de la grande ville, il apporte tout autant son savoir médical pour soigner la population du village qu'un état d'esprit opposé à celui que nous venons de décrire précédemment. Il veut absolument rencontrer Ze Oroco, dans le but de l'emmener avec lui en ville et de le faire interner dans une structure psychiatrique afin de guérir sa tendance à entendre des voix. A ce moment du récit, définitivement, on entre dans la tragédie. A l'hôpital, Ze Oroco devient fou. Car, à nos yeux déjà séduits par son mode de vie proche de la nature et sensibilisés aux beautés et aux richesses de celle-ci, ce sont les blancs, les malades. Eux qui vivent dans le béton, qui refusent toute interaction avec le vivant, qui s'obstinent à enfermer le protagoniste dans une logique matérialiste qui exclut toute relation avec le langage des arbres et des animaux. A chaque fois que la forêt se manifeste à lui, Ze Oroco subit les pires tortures de la part de ses geôliers. Au bout de trois ans, il est enfin libéré, mais tout en lui et autour de lui a changé. La situation de la forêt et de ses hôtes s'est dégradée. Les hommes sont devenus plus avides de profit et ont perdu le sens de la communion avec les plantes et les oiseaux telle qu'elle existait auparavant. Ze Oroco lui-même est un être blessé, quelqu'un qui a lu dans le futur et qui sait ce que le monde va devenir s'il suit cette marche vers la négation des cycles naturels. Comment alors reprendre sa vie d'avant ? Pourtant, un chemin, un espoir restent possibles...
Le roman de Vasconcelos est aussi dense que l'Amazonie et offre plusieurs lectures simultanées. On peut simplement y voir un conte, ou aller plus loin et y lire un conte philosophique sur l'homme, sa personnalité, son fonctionnement et sa relation avec la nature au fil du temps, son rapport à la modernité et au progrès. Au-delà du conte, on peut aussi interpréter ces pages comme un plaidoyer en faveur d'une vie plus naturelle, une accusation de notre mode de fonctionnement contemporain matérialiste. En somme, ce peut être aussi un roman engagé, militant. Enfin, l'auteur nous permet de lire un magnifique exemple littéraire du réalisme magique latino-américain et nous fait même pressentir quelque chose comme un manifeste, notamment dans l'opposition entre la première partie, poétique, correspondant parfaitement aux canons du réel merveilleux, et la seconde, dans laquelle tout ce qui fait référence à ce style est nié et asphyxié par la douche froide et violente de l'hôpital psychiatrique plaçant la raison au-dessus de tout. Si la lecture nous interpelle et prend tout son sens, nous aiguise les sens et la réflexion, c'est que les descriptions, sensorielles, oniriques, poétiques et ancrées dans une réalité locale populaire, humble, marquée par la pauvreté, sont une démonstration magistrale de ce qu'est le réalisme magique latino-américain.
Alors non, cette fable ne convient sans doute pas à des petits, mais très rapidement, comme une antidote à la société que l'on veut nous imposer, il faut la placer entre leurs mains. Parce que l'avenir, c'est eux. Pour ne pas qu'une fois adultes ils se disent que c'est trop tard. 

mercredi 7 février 2018

Trois livres pour voyager depuis son canapé

Pour le grand retour du blog et étant donné que j'ai entrepris un assez long voyage qui m'empêche pour un temps de voyager dans l'espace, c'est à travers les livres que je vous propose de vous évader. L'occasion de s'échapper de sa lourde enveloppe corporelle pour, sans bouger de son canapé, aller à la rencontre de personnages étonnants et inspirants, et vivre des aventures incroyables depuis son salon. 
Bertrand Piccard, Brian Jones, Le tour du monde en 20 jours, 1999.
Jules Verne a trouvé son successeur en la personne de Bertrand Piccard qui réussit un tour du monde en ballon et sans escale. Une aventure humaine autant que scientifique, un défi relevé au quotidien pour voler dans les vents favorables et l'optimisation de la performance grâce à la présence d'un staff technique impressionnant. L'équipe veut laisser le moins de prise possible au hasard et tout est étudié précisément : chaque souffle d'air, chaque perturbation, chaque courant ascendant, à quelle altitude faut-il voler... et quelles autorisations de survol de l'espace aérien faut-il obtenir. Certains pays ne laissent pas n'importe qui envahir leur ciel et offrent des délais de passage restreints, ce qui provoque chez nos compétiteurs quelques sueurs froides. L'océan, le désert, les montagnes, la terre entière vue du ciel et le message suivant : vue de là-haut, la paix semble aller de soi tellement notre planète est belle et ses paysages sublimes ; vues de là-haut, les guerres et les conflits de territoires semblent d'autant plus absurdes. 
Pour aller plus loin...
Si vous voulez en savoir plus sur Bertrand Piccard, allez sans tarder sur son site internet. Vous y apprendrez que le monsieur est psychiatre, hypnothérapeute, a été ambassadeur aux Nations Unies, mandat pendant lequel il a oeuvré pour la cause des femmes, a fondé une organisation humanitaire qui lutte contre le Noma, une maladie liée à la pauvreté et complètement ignorée en Europe. Il donne également des conférences à travers le monde. On peut lire aussi son parcours expéditionnaire détaillé qui est en lien direct avec son engagement pour les énergies renouvelables et la sauvegarde de la planète. Quand on sait que son grand père a servi de modèle à Hergé pour créer le personnage du professeur Tournesol, on ne peut que s'intéresser au grand homme, à ce "savanturier" comme le dit son site qui est une source d'inspiration inépuisable pour qui a encore plein de rêves sous la pédale. C'est en rencontrant de tels personnages que l'on appuie sur l'accélérateur de la confiance et qu'on a envie de se lancer dans de beaux projets. 

Eric Massiet du Biest, Yann Vrignaud, Le tour du monde en traction, 1990. 
Un autre tour du monde, moins scientifique, plus aléatoire mais tout aussi passionnant. Les protagonistes ont la fougue et l'insolence de leurs vingt ans et l'amour de leurs véhicules : deux vénérables tractions pas forcément adaptées à tant de kilomètres sur des routes qui souvent n'en sont pas. Il faut tout le talent d'un mécanicien de génie pour ressusciter des moteurs à l'agonie et permettre au convoi de repartir après chaque avarie. Livre polyphonique puisque chaque participant à l'aventure raconte sa version de l'anecdote, du pays traversé, il est écrit avec simplicité mais c'est justement ce qui nous entraîne à poursuivre la lecture. Un vent de fraîcheur et de spontanéité souffle sur ces pages et on se prend au jeu, on s'attache aux personnages, on leur souhaite de réussir. Plus de 25 ans après, le livre n'a pas pris une ride et je connais une lectrice assidue qui se souvient encore avec émotion de la première fois où elle a ouvert le bouquin. Si j'avais lu ça adolescente, j'aurais eu des étincelles dans les yeux pendant assez longtemps !
Pour aller plus loin...
Si revoir et réentendre Nicolas Hulot parler dans son micro aux commandes de son engin volant vous rend nostalgique, c'est le moment de visionner cette vidéo (il en existe plusieurs disponibles sur internet) dans laquelle le reporter volant présente un extrait de l'aventure filmé et envoyé par les participants eux-mêmes. 


Et puis, parue en 2009, 20 ans après l'aventure, une bande dessinée publiée aux éditions Hoëbeke et dont on peut retrouver généreusement l'intégralité sur le blog de l'atelier de Joub réinterprète le parcours des aventuriers en offrant une histoire originale et en même temps proche des péripéties vécues par le groupe.

Anne Collet, Danse avec les baleines, 1999.
La dame a du chien. La dame sait ce qu'elle veut, se laisse guider par son instinct et ne va que là où celui-ci lui dicte d'aller, ne fait que ce qu'elle a envie de faire. Son parcours est celui de quelqu'un qui a trouvé sa passion, qui a tout mis en œuvre pour réussir et qui n'a jamais lâché le morceau. Celui d'une personne à l'intelligence pointue, à l'intelligence du cœur et qui a une envie folle de transmettre et de partager, en témoigne son expérience avec un équipage d'enfants sur le bateau Fleur de Lampaul. Anne Collet nous en apprend des tonnes (c'est le cas de le dire) sur les cétacés qui paraissent si éloignés de nous et avec lesquels, pourtant, nous partageons de nombreux points communs. Sans pédanterie scientifique, sans simplification méprisante, elle emploie les termes justes pour nous faire part de ses recherches et nous livre un message sans concession sur la nécessité de protéger notre planète et sa biodiversité. En lisant le livre des années après sa publication, on constate avec effroi que les prévisions d'Anne Collet étaient justes et que certaines espèces ont déjà été rayées de la carte de nos océans, la faute à la sur-pêche, à l'homme, à la pollution, à notre indifférence. Un voyage à la fois humain, scientifique et nécessaire. Une rencontre inspirante avec une femme de caractère qui nous enseigne que quand on veut suivre son étoile, si on s'en donne les moyens, alors tout est possible.
Pour aller plus loin...
Si vous brûlez de savoir ce que sont devenus les ados qui ont navigué sur le Fleur de Lampaul, une page intéressante à lire accompagnée d'une vidéo.
Si le sort et la protection des cétacés vous passionnent, rendez-vous sur le site de l'observatoire Pelagis, qui est un pôle important de recherche situé à La Rochelle et qui mène également une action de sauvetage des mammifères marins en cas d'échouage. Si vous vivez sur la côte, vous pouvez vous aussi signaler une observation ou un échouage et ainsi participer à la protection des espèces !