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mardi 5 février 2019

Nomade sur la voie d'Ella Maillart

Amandine Roche, Nomade sur la voie d'Ella Maillart, 2003. 
Il y a d'abord un sentiment enfoui, le pressentiment d'une quête à mener, la sensation de quelque chose d'incomplet qui nous taraude et ne demande qu'à se réparer. Comment ? On l'ignore encore. Et puis, soudain, un accident qui nous réveille, une rencontre qui nous révèle et c'est le départ. Comme Ella Maillart, on "prend son bâton de pèlerin" pour aller à la découverte de soi-même. Amandine Roche a vécu, les unes à la suite des autres, plusieurs de ces circonstances qui vous révèlent le sens de l'existence. D'abord, une rencontre avec le Dalaï Lama qui lui a montré le chemin des Droits Humains, l'une des raisons qui l'ont entraînée vers des études de droit international. Ensuite, un accident de voiture qui bouscule ses certitudes et fait jaillir mille interrogations existentielles. Enfin, une rencontre indirecte avec Ella Maillart, qu'elle se promet de retrouver. Malheureusement, lorsqu'elle parvient enfin à Chandolin, le dernier refuge de l'aventurière, la vieille dame s'est déjà envolée vers les cimes éternelles. Qu'importe, puisqu'elle veut absolument percer le mystère Ella, Amandine se lance sur les routes à sa recherche. D'abord, en mission avec l'UNICEF, puis seule, nomade, à travers l'Asie. Elle sent la nécessité viscérale de traverser tous les pays, toutes les frontières, les déserts et les montagnes que l'aventurière suisse a traversés afin de comprendre son fonctionnement, la nature de sa quête et surtout ce qui l'a amenée à connaître une spiritualité profonde, empreinte de sagesse. Comment trouver la paix et où se cache-t-elle ? Chez les nomades, sans doute, et dans leur mode de vie ancestral en harmonie avec la nature, dans un temps qui n'est pas le nôtre et un espace plus vaste que ceux dans lesquels nous vivons.

Après une mission en Ouzbékistan qui se termine précipitamment par une tentative d'assassinat, Amandine poursuit son travail en Tadjikistan. Déjà, dans le cadre de son travail, Amandine part à la rencontre de l'autre et on perçoit toute sa sensibilité et son intérêt non feint pour les personnes qui se trouvent en face d'elle. Une fois sa mission terminée, elle décide de poursuivre seule. Ce sera le Kirghizistan, une épopée à travers le mythique et terrible désert du Takla Makan dans le Xinjiang chinois. Puis, le Pakistan montagneux et tribal, taliban aussi, et un séjour inoubliable en Afghanistan au moment des attentats du 11 septembre 2001. La guerre se prépare et Amandine, tandis que tous les ressortissants étrangers sont évacués, mesure l'horreur de ce qui est sur le point de se passer. Elle anticipe mentalement les ravages que ne manqueront pas de produire les bombardements américains sur ce pays et ce peuple auxquels elle est déjà tellement viscéralement attachée. Elle quitte l'Afghanistan avec des caravanes de réfugiés qui tentent, avec moins de chance qu'elle, de passer au Pakistan afin de sauver leur vie. Dans ses bagages, elle rapporte les yeux éplorés d'une petite fille qui la supplie de la prendre avec elle et qu'elle ne peut emmener. Parce qu'en prendre une, se serait une injustice si cruelle pour tous les autres enfants qui en auraient besoin. Cette rencontre-là marque Amandine au fer rouge et trace un profond sillon dans la route qu'elle est en train de se dessiner. En Inde, elle rencontre des sages. Au Tibet, elle voit la colonisation économique et culturelle chinoise qui muselle et interdit, réglemente et fait taire des moines qui, malgré tout, poursuivent leur sacerdoce et cette foi la touche profondément. Une fois encore, elle s'écarte des sentiers battus et côtoie les nomades. Puis, c'est la Chine. La froideur des gens, l'incompréhension, la modernité et le mutisme la choquent après la chaleur humaine incomparable qu'elle a éprouvée tout au long de son périple. Une fois la frontière russe passée et en dépit du froid intense de la Sibérie, elle se sent déjà en Europe. Il est temps de rentrer, elle le sait. Moscou, Saint Pétersbourg, Berlin et enfin Chandolin comme un retour aux sources. La paix, elle est là. Dans la montagne, face au Cervin, dans le calme infini du dernier refuge de l'aventurière suisse Ella Maillart. La paix, elle est là. En chacun de nous. Faire un long voyage. Revenir. Et trouver au point d'arrivée ce qu'on a mis tant de kilomètres à chercher. 
On peut lire ce livre comme un voyage initiatique. Ou un récit de voyage. Ou un document géographique, culturel, géopolitique, pourquoi pas spirituel. On peut s'arrêter là. Et on peut aussi, si on est curieux (c'est mon cas), aller voir plus loin. Apprendre que maintenant, après maintes péripéties, Amandine enseigne le yoga et la méditation aux humanitaires de la ligne de front et à d'anciens talibans en Afghanistan... Une princesse sur cette terre.
(Amandine Roche a ensuite publié Le vol des colombes en 2005 et La route vers soi en 2009... et on les lira !)

lundi 10 décembre 2018

Je suis de nulle part

Olivier Weber, Je suis de nulle part. Sur les traces d'Ella Maillart, 2003.
Nous avions déjà évoqué cette grande voyageuse qu'est Ella Maillart à travers un livre autobiographique dans lequel elle disait... ce qu'elle voulait bien dire, la dame n'étant pas forcément loquace sur les raisons profondes qui la poussèrent à parcourir le monde. Par la suite, j'ai écouté une passionnante émission sur l'aventurière suisse qu'évoquait l'écrivain et reporter Olivier Weber. Le temps d'un bivouac radiophonique, il nous entraînait sur les traces d'Ella Maillart qu'il avait lui-même suivies, de la Suisse à l'Afghanistan en passant par différents ports et autres déserts. En faisant ma vaisselle ce jour-là, je me suis dit qu'il fallait absolument que je mette la main (après l'avoir séchée) sur le livre en question. Car je pressentais qu'il ne s'agissait pas d'une simple biographie dont l'auteur aurait été vérifier les sources sur le terrain, mais plutôt d'une histoire en miroir, d'une folle quête de l'héroïne et, à travers elle, de soi. En fait, la quête de tous les voyageurs : qu'est-ce qu'on fout là ? Cette question lancinante fonctionne comme un ancrage, un leitmotiv fataliste pour qui ne se reconnaît plus dans le monde dans lequel il vit. A la veille de la deuxième guerre mondiale, Ella sent bien que quelque chose lui échappe, que la société européenne part à la dérive et, au lieu de combattre, de s'interroger, elle va voir ailleurs. Non pas pour fuir, car le fuyard revient une fois le péril évanoui. Non pas pour voir si l'herbe est plus verte ailleurs : elle aime son Lac Léman et ses cimes alpines. Plutôt, pour se reconnecter avec quelque chose de profond, pour retisser un lien qui aurait été rompu. Peu importe que l'autre bout du fil se situe à l'autre bout du monde. Peu importe qu'il s'agisse de terres hostiles peuplées, si peu, par des peuples nomades dont elle ne connaît pas les us et coutumes. Qu'est-ce qu'on fout là, c'est se questionner sur sa propre présence au monde, sur le hasard qui nous fait naître ici ou ailleurs et sur la possibilité de rencontrer une terre où l'on se sent soi, où les portes du possible sont ouvertes. Bien évidemment, pour Ella Maillart comme pour d'autres, la course est perpétuelle et la pause une perte de temps. Un retour au pays une incongruité puisque les réponses ne se situent pas là. Quoique, peut-être bien que si. A la fin de sa vie, l'aventurière retrouve sa terre natale et s'établit dans le village de Chandolin, avec une vue imprenable sur ce totem de granit qu'est le Cervin. Là, elle comprend que tout est là, tout le temps, en fait : à l'intérieur d'elle-même. Après tous ces voyages, la destination finale, c'est ce coin de Suisse où elle pose ses valises, celles, matérielles, de ses déplacements, et celles de l'âme. Elle a enfin (peut-être, car en est-on jamais sûr) atteint la plénitude. Et Olivier Weber de tenter de trouver la clé du mystère Maillart, sur des bateaux ballotés dans la tempête, dans les steppes, dans un ashram en Inde, en Afghanistan et finalement à Chandolin. Qu'est-ce qu'on fout là ? Ella Maillart reste imperturbable et ne lui livrera jamais complètement la clé de l'énigme. Alors, comme tant d'autres, sommes-nous condamnés à errer de part et d'autre de la planète, à la recherche d'une réponse à nos angoisses existentielles.
Un livre passionnant, total, à la fois géographique, philosophique et humain, brut, entier. 

jeudi 2 août 2018

Croisières et caravanes

Ella Maillart, Croisière et caravanes, 1951.
Une sorte de version fantasque d'Alexandra David Neel mêlée à une anticipation de la backpakeuse à la recherche de son moi profond. Ella Maillart nait en 1903 au bord du Lac Léman dans une famille aisée. Elle pourrait se contenter de vivre une vie de fille destinée à être mère au foyer plus tard, mais elle préfère pratiquer le ski, monter une équipe féminine de hockey, naviguer sur le lac, profiter de tout ce que la région peut offrir d'activités sportives. Sacré nana, Ella. Et puis, elle a l'avantage de ne pas avoir à se soucier de travailler, la question financière étant plus que secondaire et la deuxième guerre mondiale étant encore si loin. En outre, en Suisse, que peut-on craindre ? Sa quête d'aventures, ou plutôt son simple syndrome de bougeotte aigüe, la mènent dans la Russie post révolutionnaire, en Europe Centrale puis en Orient au cours de plusieurs voyages mouvementés. Elle marche à travers la Chine et le Tibet, côtoie des nomades dont elle partage le quotidien. Ella est à la recherche d'une vie libérée de ses contraintes matérielles, proche du primitivisme et de l'essentiel. Le travail ? Pour quoi faire ! Or, elle n'est pas ethnologue, ni aventurière, encore moins écrivaine. Elle ne prétend pas instruire le monde sur ses découvertes et n'est pas à la recherche d'exploits, telle une Alexandra David Neel qui se change en mendiante pour être la première européenne à pénétrer dans Lhassa l'interdite. Cependant, pour financer ses voyages, elle doit tout de même se mettre à écrire des articles et des livres. Sans le vouloir, son importante production écrite contribue à diffuser un certain nombre d'informations sur des régions peu fréquentées dans cette période d'entre deux guerres. A la fin de cette autobiographie, Ella Maillart confie séjourner en Inde auprès de sages et de maîtres religieux afin d'introduire une certaine spiritualité dans sa vie. Un Mange, prie, aime de l'époque. Ella n'est pas si loin des blogueuses d'aujourd'hui dont les motifs qui les amènent à parcourir le monde sont avant tout un égocentrisme prononcé, le rejet d'une routine préétablie et un sentiment d'insatisfaction que l'on espère combler au prix de milliers de kilomètres. On exagère. Car Ella, c'est surtout une championne de ski, une navigatrice hors pair, une marcheuse qui n'a  pas froid aux yeux, une vie bien remplie et un regard aiguisé sur le monde. Une femme qui devrait être un modèle pour les jeunes filles d'aujourd'hui. 

samedi 30 juin 2018

La montagne n'est pas un parc d'attractions

En voyant ce genre de reportage sur cet homme merveilleux, Suisse autodidacte qui construit des ponts à travers le monde à l'aide de vieux câbles de remontées mécaniques, on a envie de tout démonter dans les Alpes et de leur envoyer. D'abord, parce qu'ils en ont besoin. Ensuite, parce qu'on en a trop.


L'escalade
Sur les 100 millions de visiteurs qui viennent chaque année dans les Alpes, combien viennent pour les loisirs ? Et combien viennent en réalité pour la beauté des paysages ? Depuis que le tourisme s'est installé, répondant aux besoins économiques de régions enclavées et défavorisées marquées par une forte émigration, les vallées ont pu offrir des emplois à bon nombre d'habitants et leur permettre de rester dans leurs montagnes. Que ce soit dans l'hôtellerie ou dans l'exploitation des remontées mécaniques, le tourisme, c'est du pain béni. On sait par exemple qu'au Tyrol, 1 habitant sur 3 en vit et que sa part dans le PIB est énorme. Or, une fois la manne financière mise à jour, on s'est mis à construire toujours plus de stations de sports d'hiver, à façonner des pistes, à domestiquer toujours plus les pentes des Alpes. Ce qui est drôle, c'est que comme dans le cas de Tignes ou d'Isola 2000, les capitaux investis sont venus de Paris... et les bénéfices y sont retournés directement, sans véritablement passer entre les mains des locaux. Qu'importe, le touriste est roi et, pour en accueillir toujours plus, on continue encore aujourd'hui à exploiter le filon au maximum. Pour capter le flot des visiteurs, toutes les innovations sont bonnes. Avec la plus complète inconscience, on transforme les Alpes en gigantesque champ de foire, en parc d'attractions géant. L'hiver, la neige dissimule les dégâts faits sur le paysage, mais l'été, les stigmates apparaissent au grand jour...

La chute
Forêts arrachées, érosion, sols tellement compactés par les dameuses que l'eau n'y pénètre plus et menace de provoquer des inondations, l'ampleur de la catastrophe se lit sur le paysage. L'eau des torrents, que l'on dit pure et fraîche, est en fait un égout à ciel ouvert. Les analyses révèlent en effet la présence de bactéries de type colibacille ou E Coli, hautement dangereuses pour la santé. D'autre part, la végétation a un mal fou à se frayer un chemin à travers cette terre pilée qui accueille durant une grande partie de l'année de la neige artificielle. La biodiversité est plus faible et la période d'épanouissement de la végétation plus réduite sur les pentes aménagées pour le ski que partout ailleurs. Le fait que plus aucune piste des Alpes ne fonctionne sans canons à neige est également un fait édifiant : pollution, haute consommation en électricité et en eau ont des conséquences sur la nature, mais également sur le coût. Le ski est en passe de devenir un sport de luxe. Or, selon un célèbre hôtelier suisse, "si l'on place la question écologique au centre du problème, on n'obtiendra aucun projet économiquement viable". La prise de conscience n'est pas au menu. Et quand il n'y aura plus de neige du tout ? Alors on développera le tourisme estival, mais sur le même modèle : pistes de VTT (voir notre article à ce sujet), via ferrata, ponts suspendus. L'artificialisation restera de mise.Ou bien - et comme cela existe déjà près du centre de la capitale autrichienne - on construira d'horribles complexes sportifs, pistes de ski en matière synthétique. D'ici à ce que les entrepreneurs aient la bonne idée d'en recouvrir les pentes des Alpes, il n'y a qu'un pas. En attendant, et parce qu'ils sont quand même conscient du caractère inéluctable du réchauffement climatique, la tendance est à l'urgence, à l'innovation permanente, histoire de s'en mettre le plus possible plein les poches avant que l'or blanc ne disparaisse pour de bon.
L'alpage
La solution n'est pas pour autant de mettre l'homme hors jeu. Depuis des millénaires, l'humain entretient le paysage et maintient l'équilibre naturel. Dans les alpages où paissent les animaux, la faune et la flore sont plus variées que dans les zones inexploitées. Si l'homme désertait les lieux, la forêt envahirait tout. L'agriculture et l'élevage font partie du patrimoine culturel des Alpes. On sait par exemple que la transhumance est un fait habituel et instauré depuis plus de 6000 ans, c'est-à-dire depuis l'époque du célèbre Ötzi dont les restes ont été retrouvés extrêmement bien conservés dans les glaces en Italie, près de la frontière autrichienne. Avec ses remontées mécaniques et ses pistes de ski, l'homo businessus ruine tout ce magnifique patrimoine culturel. 



La leçon
Elle nous vient encore une fois de l'alpiniste sud-tyrolien Reinhold Messner. Selon lui, les ravages sont dus à plusieurs facteurs. Il faut d'abord savoir que 90% des Alpes restes sauvages et protégées du tourisme de masse, lequel ne profite donc en réalité qu'à une minorité de villages et de stations. Le bon sens voudrait que l'on décentralise ce tourisme pour mieux en répartir les bénéfices à travers tout l'arc alpin. Car, pendant que de gros complexes manipulent des millions d'euros, des hameaux souffrent encore de l'exode de leurs habitants. En parallèle de cette décentralisation, il faudrait penser à privilégier le tourisme "doux", à la ferme, chez l'habitant, dans le respect des valeurs locales et de l'environnement. Pourquoi cela n'est-il pas encore établi ? Les gens ne veulent-ils donc pas tous aller là où les autres ne sont pas ? En pensée, oui. Mais dans les faits, les touristes viennent s'entasser dans de grands immeubles, reproduisent en vacances ce qu'ils fuient le reste de l'année : l'agitation, le bruit, la circulation, la vitesse, la pollution, l'agressivité. La ville copiée - collée à la montagne. Ce n'est pas de la détente ou du loisir, c'est l'exacte prolongement de ce que les citadins disent ne pas supporter ! Ils ne profitent ni des grands espaces, ni du silence. D'autre part, la mécanisation accrue de la montagne ne fait paradoxalement qu'augmenter le risque d'accidents. A l'âge de "l'alpinisme assisté", les pitons et les câbles en acier sont là pour procurer des sensations aux grimpeurs du dimanche, tout en leur évitant les risques. Rejetant la responsabilité sur d'autres, les touristes sont de plus en plus inconscients et comptent sur un sauvetage en hélicoptère en cas de problème. 
La montagne n'est pas un parc d'attractions. Si nous continuons à la considérer de la sorte, nous courons à sa perte et la nôtre. Nous détruisons ce qu'il y a de plus précieux : le patrimoine naturel et culturel de l'humanité. 

lundi 18 juin 2018

Randonner avec des enfants

Les "activités en famille" sont très à la mode, sans doute sous l'influence de la doctrine de super Nanny pour souder les tribus. Quand il s'agit d'aller bâtir des châteaux sur les plages de l'Atlantique ou de visiter une ferme dans la Creuse, rien de trop risqué. Or, lorsque l'activité consiste à aller gravir des montagnes, les choses peuvent se compliquer. Voilà pourquoi, après vous avoir présenté ce qu'il ne faut surtout pas faire, nous vous prodiguerons quelques conseils pour randonner en famille dans la joie et la bonne humeur !

La mauvaise méthode 
Elle consiste à entraîner les enfants dans des entreprises sportives trop éprouvantes pour leurs petites jambes. Le menu idéal pour les dégoûter de la randonner serait à peu de choses près le suivant :
- leur faire parcourir des dizaines de kilomètres à une vitesse démesurée
- ne faire que de courtes pauses
- partir à l'heure où le soleil est le plus haut et les faire souffrir de la chaleur
- réaliser des dénivelés de folie
- répéter l'entreprise chaque jour
Il est évident que des dénivelés quotidiens entre 700 et 1000 mètres ne sont pas forcément adaptés à des enfants de dix ans dont la condition physique et le goût pour la performance ne sont pas développés. Le dépassement de soi n'a pas encore cours à cet âge là et un enfant ou un ado n'ont strictement rien à cirer du fameux crédo "je le fais pour tester mes limites". Transmettre n'est pas soumettre et ce n'est pas ainsi que l'on inoculera aux jeunes le virus de la montagne. Pire, ils finiront par la détester et par espérer chaque matin en ouvrant les volets du chalet que la pluie soit au rendez-vous et que la torture du jour soit annulée. La mauvaise méthode, c'est prendre la montagne pour un mur d'escalade ou un camp de redressement sportif pour jeunes délinquants. C'est ignorer les mythes qui la façonnent et les richesses qui la composent, reléguer la faune et la flore au second plan. C'est ne faire figurer au registre des souvenirs de vacances que des chiffres, des courbatures et des ampoules aux pieds. 

Une autre approche
Il est évident qu'il faut partir de la capacité de l'enfant et il est impossible d'établir une règlementation là-dessus : chaque petite personne a sa propre résistance, sa propre envie, sa propre tolérance à l'effort et à la souffrance physique. Car, on ne va pas se mentir, randonner, c'est avant tout galérer. Mais pas au point d'en pleurer, certainement pas. Pas au point de maudire le gentil marcheur croisé sur la route et qui traitera vos gambettes de douze ans de "jambes de gazelle" en pensant que vous survolez la pente, alors que vous agonisez en silence. La bonne approche, c'est toujours faire pencher la balance du côté du plaisir. Ce n'est pas marcher loin devant et attendre, c'est tenir par la main et aller au rythme de l'enfant. C'est écouter son souffle, guetter son pied fatigué qui commence à trébucher, débusquer le sourire qui se crispe et la réponse qui se fait plus brève, moins animée, un peu fâchée. 
Ce qui est drôle, c'est que si votre enfant possède une très bonne condition physique malgré son jeune âge, les personnes que vous croiserez dans vos folles randonnées pourront vous regarder comme un parent tortionnaire alors vous êtes loin de l'être ! A l'image de ces marcheurs croisés sur le chemin du Lac Blanc et qui prenaient pour une folle la mère indigne (moi, en l'occurrence...) qui obligeait son enfant d'à peine quatre ans à monter là-haut. Ce qu'ils ne savent pas, c'est que je ne le referais peut-être pas aujourd'hui. Non pas parce que je me suis a posteriori sentie coupable de reproduire le schéma, mais parce que quelques années plus tard, le même enfant n'aurait plus la même envie spontanée, la même résistance, la même motivation. Et c'est là qu'il faut savoir réfréner ses ardeurs. 

Égoïsme vs empathie
La randonnée est avant tout une épopée solitaire, une aventure à la fois avec et contre soi-même au cours de laquelle il est difficile de manager l'autre quand on est soi-même en proie à la fatigue et au doute. Le risque, en emmenant ses enfants dans ses délires de cimes, c'est de se mettre au centre de l'action et de satisfaire sa propre passion égoïste. Il est difficile d'admettre que l'on ne peut pas tout faire, que l'on doit revoir ses ambitions estivales à la baisse pour s'adapter à ceux qui vous accompagnent. Au passage, cela est également valable avec des adultes. Soit on part seul et on fait ce que l'on veut, soit on prend l'autre en considération et on choisit des sommets abordables à tout le groupe. En fait, la randonnée à plusieurs est une excellente leçon de vie. Et puis, hormis la destination finale, le col au bout du monde, la vue sur toute la chaîne du Mont Blanc, c'est le chemin lui-même qui a de l'intérêt et c'est sans doute cela qu'il faut privilégier. 
Plein d'idées peuvent émerger de cette réflexion :
- conduire l'enfant sur les sentiers de votre enfance
- lui montrer la fonte des glaciers avec un "avant" en photo et un "après" sur le terrain
- réaliser un herbier de fleurs de montagnes en les dessinant (il est bien entendu interdit de les cueillir)
- organiser un safari photo avec au programme bouquetins, chamois et marmottes (pourquoi pas après les avoir étudiés de près au Parc Merlet)
- avoir pour but un pique-nique royal en altitude 
- s'imaginer dans une aventure de Tintin à la recherche du fameux temple Inca
- entamer la conversation avec d'autres marcheurs (spéciale dédicace à ces adorables randonneurs valaisans en extase devant la pointure 27 qui arpentait leurs sentiers avec autant de bonheur et de fougue). 

A vous de trouver votre recette pour partager et transmettre l'amour de la montagne, en douceur et avec le sourire ! 

samedi 26 mai 2018

Ma voie

Reinhold Messner, Ma voie, 2012.
Le traducteur était fâché avec la concordance des temps, la syntaxe et les accords grammaticaux. On se demande comment un éditeur peut laisser passer ça... Qu'importe ! Les paroles de Reinhold Messner n'en ont pas été altérées (même si j'insiste il fallait parfois plisser les yeux et froncer les sourcils pour comprendre). 
Ce livre est un recueil d'interviews et de publications du célèbre alpiniste tyrolien. A travers ces textes, on perçoit clairement la philosophie de vie qui lui a permis de tracer "sa voie", comme l'indique le titre. Si certains voient Messner comme un égoïste, un ours, un profiteur, un mégalomane, d'autres l'admirent sans bornes. En fait, Messner, on l'adule ou on l'exècre. Il n'y a pas d'entre deux. Pas de tiédeur chez cet homme qui brûle de projets, de rêves, d'envies, de désirs de défis. Un personnage éclectique qui ne se laisse guider que par lui-même. 
Il y a d'abord eu l'alpiniste, le vainqueur des 14 sommets de plus de 8000 mètres, celui qui a gravi l'Everest sans oxygène. Celui, aussi, qui a perdu son frère dans la tragique descente du Nanga Parbat en 1970. Celui qui a subi pendant 35 ans une terrible campagne d'accusations fallacieuses, le traitant quasiment d'assassin, jusqu'à ce qu'on retrouve les restes de son frère et que sa thèse soit avérée. Frôlant la mort à chaque ascension, Messner se fout pourtant royalement d'être un héros. Bien sûr, comme tout le monde, il a besoin de reconnaissance. Mais il n'incite personne à suivre sa trace. S'il se veut élitiste, ce n'est pas par prétention mais juste par responsabilité : ses expéditions n'engagent que lui. Si d'autres se lancent dans la même aventure et y périssent, ce n'est aucunement de sa faute mais de leur propre responsabilité. En montagne, chacun doit se prendre en charge. C'est pour cela, entre autres, qu'il peste contre la sécurisation à outrance des voies et des parois. Cela peut sembler paradoxal, mais la sécurité provoque les accidents. Permettre à tous, en transformant l'Everest et d'autres sommets en parcs d'attractions de haute altitude, c'est leurrer le client. C'est lui faire croire qu'en lui laissant sur le trajet des tentes et des bouteilles d'oxygène, en l'encadrant et en l'infantilisant au maximum, il pourra lui aussi devenir Messner ou Hillary. Or, la montagne reste dangereuse, les conditions climatiques capricieuses et l'altitude rendra toujours la progression périlleuse. Messner, lui, a toujours pris soin de ne laisser aucune trace de ses expéditions. Ni pitons, ni déchets. Rien. Et il milite pour que la montagne redevienne un sanctuaire naturel, pour que les nombreux équipements qui la défigurent soient réduits, voire supprimés. Pour qu'elle ne soit accessible qu'à ceux qui peuvent se permettre d'y aller, à leurs risques et périls, en toute responsabilité. Car c'est de la difficulté que naît la conscience du danger et, par conséquent, la prudence. On ne peut que le suivre sur ce sujet.
Il faut pouvoir le suivre, Messner. Ceux qui font les choses à moitié, les incompétents, les hésitants, les limités ne l'intéressent pas. Il n'a pas le temps pour la demi mesure. Après les 8000, ce fut la traversée du désert de Gobi, le pôle Nord et d'autres folles expéditions, en équipe et souvent en solitaire. Tester ses limites, non pas pour titiller la mort, mais par une incommensurable soif de vivre intensément. Et puis, il y a ce projet de musée de la montagne, ces conférences, ces interventions comme coach devant des managers. Messner ne se repose jamais. Il a trop de choses à faire. Et, il a beau n'en avoir strictement rien à faire d'être un exemple, pardon, mais il en est un. Il réveille les rêves enfouis, fait ressurgir les projets avortés, incite à faire des choix tranchants, à ne se laisser guider que par son instinct, à ne surtout pas écouter les autres, quitte à les perdre de vue. Et à vivre l'instant, à le rendre brûlant ou glacé mais à le vivre à fond. Pardon, monsieur Messner, mais vous êtes mon héros. 

mardi 27 mars 2018

Mes 7 plus folles randos dans les Alpes

Folles, parce que le paysage là-haut est grandiose.
Folles, parce que parfois c'est une vraie galère pour y parvenir.
Folles, parce que la nature est incroyable.
Folles, parce que certaines images restent gravées à vie.

Le désert de Platé
Le désert de Platé est accessible depuis Passy ou depuis l'horrible station de Flaine, depuis laquelle, évidemment, on peut faire comme la dame dans le reportage et prendre sagement les remontées mécaniques pour y monter. Mais quand on est dur de dur, randonneur de chez randonneur, on n'hésite pas à se faire mal pour voir du paysage. Du coup, la montée est raide, très raide et fait extrêmement mal aux jambes. Surtout quand on est ado et qu'on n'a pas une condition physique dingue. Et qu'on voit passer le téléphérique au-dessus de nos têtes. Enfin, on l'imagine, parce qu'on a les yeux fixés sur le chemin et on ahane pas mal. Il y a quand même 900 et quelques mètres de dénivelée !
Et là-haut, ça donne quoi ? Pas de photos à vous proposer mais ce bout de reportage en montre suffisamment pour qu'on se rende compte de la grandeur  du truc, de l'immensité de ce désert calcaire sur lequel on se sent tout petit. Et puis, en face, le panorama offert en cadeau est celui de toute la chaîne du Mont Blanc. Alors, oui, c'est ardu, mais le jeu en vaut la chandelle. 


Le glacier d'Argentière
Une leçon douloureusement apprise est une leçon retenue. Plus question de faire à pied ce qu'un téléphérique peut nous permettre de faire. A Argentière, on grimpe dans celui des Grands Montets afin de nous avancer un peu et terminer la route à pied, vers le point de vue sur le glacier. La balade n'est pas très longue, le paysage est beau, le chemin est large et agréable, c'est familial. Mais ce n'est pas une banale rando. Non. C'est l'accès au bord de ce qui est appelé à disparaître dans les années à venir et que les générations futures ne pourront pas connaître, j'ai nommé : un glacier. Une masse de glace bleutée, éblouissante et vivante qui avance, respire, souffle, craque. Entendre l'un de ces énormes craquements lorsqu'un morceau du glacier se détache est un instant magique. Sentir ce froid polaire qui monte jusqu'à nous, une sensation inédite. Toucher des yeux l'un des derniers survivants de ce que notre pollution humaine est en train d'exterminer, un cadeau inestimable. C'est là qu'il faut aller pour prendre conscience de l'urgence d'une réaction. Tant de beauté naturelle ne doit plus être sacrifiée sur l'autel du profit et du progrès technique.

Le Nid d'Aigle
Leçon à moitié retenue : le train rouge ou Tramway du Mont Blanc conduit jusqu'au terminus de l'ascension, mais un téléphérique existe aussi pour couper cette montée qui, sans lui, est très très longue. On le prend donc le téléphérique de Bellevue aux Houches, mais la rando n'est pas terminée ! On traverse la ligne de chemin de fer et c'est parti pour une belle ascension. Je me souviens de deux étapes majeures : une plaine d'altitude d'herbe verte et de fleurs, ondulant sous le léger vent d'été, avec de paisibles vaches noires Hérens. Une sorte de vestibule du paradis. Enchantement de courte durée, car par la suite il faut affronter le rocher, le minéral, quelques échelles, les jambes et les bras sollicités. Jusqu'à atteindre ce fameux nid d'Aigle, sous le glacier de Bionnassay, à l'abri des géants alpins du massif du Mont Blanc. Un lieu sur fréquenté (forcément, avec le train, tout le monde peut y avoir accès) mais les visiteurs se cantonnent plus ou moins dans le périmètre du restaurant. Dès qu'on s'en éloigne un peu, le calme revient et la vue n'en est pas altérée pour autant. Et puis, si on est discret, on peut avoir la chance de croiser, juste là, à quelques mètres, des bouquetins. Rencontre inoubliable, forcément. 

Le glacier du Mont Miné
L'une des balades du dimanche prisée des valaisans qui y viennent sourire aux lèvres et bouquet de fleurs dans le sac à dos, en papotant gaiment et en marchant d'un pas léger. ça fait rêver ! Je me souviens d'un large chemin ombragé, de la chaleur lourde de l'été tempérée par la fraîcheur du torrent, du vol des papillons aux couleurs merveilleuses, des sonnailles des vaches qui accompagnent chaque pas. Le tableau bucolique par excellence... En fait, on peut tout aussi bien choisir de marcher sans s'arrêter ou de s'arrêter sans marcher et observer les beautés qui nous environnent, écouter, sentir, ressentir... Et puis, se relever, parce qu'il faut le voir, ce fameux glacier ! Il mérite le détour ! Cette cascade, ce ciel pur, ces montagnes protectrices, ces couleurs qui vont du gris au vert en passant par le turquoise. On est dans l'Himalaya, ma parole ! Où sont les yacks ? La Dent Blanche domine et, juste en face d'elle, minuscule face au géant, la petite cabane Bricola dont on se dit qu'elle est extrêmement bien située. Quelle vue doit-on avoir depuis ses fenêtres ! 

Le barrage d'Emosson
Un classique dans le Valais. Juste après la frontière, on s'engage à gauche sur une route assez mince. Virage après virage, on prend de l'altitude, jusqu'au grand parking du barrage d'Emosson. De là, la dernière fois que nous y sommes allés en 2015, il fallait prendre un bus (payant mais obligatoire) pour franchir le barrage en travaux (perpétuels, les travaux) et descendre de l'autre côté. Alors, la marche commence, d'abord sur la route qui monte lentement mais sûrement, sans pause, de manière monotone. En plein été, quand la chaleur monte du goudron, c'est assez réchauffant. Heureusement, il y a les quelques tunnels du plafond desquels tombent des gouttes d'eau glacée. Dans le cou, c'est l'idéal pour se rafraîchir... Ensuite, c'est l'aventure. Il y a des années de cela, on pouvait aller à pied sur le barrage du Vieux Emosson, or en 2015 il était en travaux, si bien que le "chemin" nous a entraînés en amont, sur un sentier... en fait, en vrai, il n'y avait plus de sentier. Juste un balisage peint sur les rochers, les gros cailloux. C'était assez périlleux, attention les yeux. J'en connais une qui à 7 ans s'est prise pour un chamois et a fait fi du balisage pour aller plus haut, aller plus haut... et est restée tétanisée en mode "au secours, je ne peux plus descendre". Voyez un peu le sauvetage périlleux qui a eu lieu... Plus sérieusement, le lac asséché du Vieux Emosson m'a serré le cœur, moi qui l'ai connu tout bleu, ou couvert de glace, par toutes les températures et tous les vents. Allez, on leur pardonne, aux gros engins de chantier : les barrages d'Emosson produisent de l'électricité pour une vaste région et le paysage reste un joyau. Et puis, pour les amoureux des prouesses techniques humaines, c'est un lieu à voir !

Le lac Blanc
Ahhh, le Lac Blanc, la réserve naturelle des Aiguilles Rouges, le panorama sur la chaîne du Mont Blanc de l'autre côté de la vallée, là, juste en face à vol d'oiseau : c'est un must. Il y a énormément de monde sur le chemin, malgré la difficulté de celui-ci. Disons le franchement, c'est une autoroute et ça gâche un peu le plaisir. Cette année-là, les jambes qui m'accompagnaient avaient à peine 4 ans et on me prenait pour une tortionnaire. Ne pas s'y fier : je peinais tout autant, voire plus ! Les gros cailloux sont difficiles à franchir, il faut lever les jambes sans cesse et puis le sentier monte et redescend, sans arrêt, ce qui coupe définitivement les jambes. Et c'est assez long. Malgré le télésiège qui nous conduit jusqu'à l'Index, il reste encore un bout de route à faire. Là-haut, mieux vaut avoir apporté sa gourde parce que les jus de fruits et autres boissons gazeuses sont à un prix prohibitif. Quant à trouver un endroit où s'asseoir, c'est un véritable combat. Je vous dresse un portrait bien négatif, non ? Allez, il reste la beauté du panorama, ce lac envoûtant à cette altitude, le souvenir, enfant, de l'avoir vu disparu sous une belle couche de neige et la nostalgie de réaliser que ça n'arrivera peut-être plus jamais, maudit réchauffement climatique... 

Le grand col Ferret 
Alors celle-là, c'est ma préférée, celle durant toute laquelle mon esprit a autant vagabondé que mes jambes, pendant le trajet de laquelle j'ai rêvé, divagué, voyagé dans ma tête et dans le paysage. D'abord, on se gare un peu au-milieu de nulle part et on se dit d'avance que ça va être génial. Ensuite, on est dans les alpages, on croise des vaches cool (tu m'étonnes ! vivre ici, ça rend zen), on sent le parfum des fleurs alpines, c'est Heidi mais en mieux. Et puis, on passe au minéral. Fini la douceur, place aux roches, au désert de gris, de bruns et d'ocres, couleurs irréelles. Enfin, on arrive au col et c'est l'éblouissement. Figurez-vous qu'on se trouve debout sur une frontière multiple : pile entre l'Italie dont on voit la belle vallée qui s'étire au loin, la France et la Suisse. Le Mont Blanc n'est pas très loin, le Mont Dolent est à portée de main et fait office de borne frontière et, au-delà des nuages on voit même le Cervin (enfin, il faut avoir de bons yeux). Qu'importe, on est là pour se raconter des histoires, pour s'embellir la vie, pour croire en la beauté du monde et en l'être humain. Pour croire en soi, pour se trouver grand et fort, pour se nourrir de ce que la nature nous offre de plus majestueux. Alors, si on a envie de voir le Cervin, on écarquille les mirettes et on le voit, et puis c'est tout ! Le grand col Ferret, un jour, j'y retournerai... et rien que de le dire ça me fait rêver...
(c'était il y a trèèèèès longtemps...)

mardi 27 février 2018

Les JO auront-ils encore lieu dans les Alpes ?

D'après un article du Monde Diplomatique de février, rien n'est moins sûr. Mais revenons-en à la définition : les JO, qu'est-ce que c'est ? Du point de vue sportif et social, une immense fête du sport qui a lieu tous les quatre ans (en fait tous les deux ans, puisque s'alternent les Jeux d'été et ceux d'hiver), un rendez-vous international où toutes les nations se réunissent, un moment de paix, un temps hors du temps. Une rupture dans les conflits ou, plutôt, un instant, trois semaines pendant lesquelles cette actualité prend le pas sur toutes les autres. Pendant les Jeux Olympiques, on oublie la guerre. On oublie et c'est à double tranchant : on reprend espoir en l'humain, on se dit qu'une autre façon de cohabiter est possible... mais on devient également amnésique, on occulte les catastrophes humanitaires et les sauvageries politiques qui, elles, continuent de se jouer chaque jour à travers le monde. Certains diront donc des JO que c'est un pont entre les peuples ; d'autres un grand gâchis égoïste marqué par le déni et l'ignorance. Toujours est-il que cela réunit non seulement un grand nombre de participants, mais aussi des millions de téléspectateurs. Autant dire que la manne financière est énorme. Seulement voilà, les Alpes, elles, ne veulent plus des Jeux Olympiques.
Fabien mérelle. — « Chute ou envol », 2010

En 2006, Turin, gagnante fac à Sion, a été la dernière ville alpine à s'y coller et cela ne laisse pas un grand souvenir aux Italiens. On a construit des infrastructures ruineuses, mais les fédérations n'ont pas suivi et il y a eu dans les faits peu de pratiquants supplémentaires. Des pistes de ski ont par exemple coûté plusieurs dizaines de millions d'euros et n'ont servi deux fois après les Jeux Olympiques. Aujourd'hui, les installations sont abandonnées et défigurent le paysage. Les voix des villageois se font entendre eux qui pensaient que les JO allaient apporter de nombreux emplois et qui se voient déçus, parce que, sur ces sites, on amenait les athlètes pour la compétition et ils repartaient. Il y a même eu des pertes économiques... D'autre part, les délais imposés par les institutions olympiques pour construire sont trop courts et les bâtiments ont été mal faits. A Sestrières, les édifices devaient se transformer en village universitaire mais aujourd'hui ce sont des migrants qui vivent dans ces ruines. 
Malgré ce constat négatif, Turin va à nouveau présenter un dossier pour 2026. Des Jeux durables et low coast : un rêve impossible tant que le CIO imposera la structure des Jeux telle qu'elle est. 
Si on remonte un peu plus loin dans le temps, on peut se rendre à Albertville où on a encore plus de recul, puisque les Jeux datent de 1992. Si les installations sportives sont toujours utilisées, elles restent déficitaires et le département est obligé de compenser par des subventions (150 000  euros pour les tremplins, par exemple). Cependant, la construction de l'autoroute et d'autres infrastructures innovantes ont permis une ouverture de la région et la valorisation de celle-ci. Le problème, aujourd'hui, réside dans le fait que le comité olympique en demande toujours plus, dans des régions où il n'est plus nécessaire d'attirer les visiteurs et où on est de plus en plus inquiet face à l'impact écologique d'un tel événement.
Le cas d'Athènes est une pure catastrophe. On a aveuglément obéi au CIO qui a poussé à construire de nombreuses et coûteuses infrastructures pour lesquelles aucun plan préalable de réutilisation n'a été établi. Si bien qu'après les jeux, les installations se sont rapidement écroulées ou on été rachetées par des promoteurs, lesquels ont provoqué une spéculation sans limites.
Albertville
En résumé, on peut affirmer que les Jeux Olympiques ne font plus rêver les habitants des Alpes. Si plusieurs villes alpines ont posé des candidatures pour des Jeux futurs, lors du référendum correspondant les populations ont majoritairement voté contre le projet. Dans les Alpes, on n'a pas besoin de JO pour attirer des touristes et, dans ce domaine, on cherche plutôt à réparer les dégâts des exagérations passées, quand on construisait à tout va pour séduire les visiteurs du monde entier. Complexes hôteliers, logements, pistes de skis, remontées mécaniques : on persiste et on signe dans la destruction. Les glaciers fondent mais on continue encore et toujours d'ouvrir de nouvelles pistes de ski. On a beau s'entourer de géologues pour officiellement minimiser l'impact sur l'environnement, c'est toujours trop et il faudrait absolument arrêter le massacre. Pourtant, le profit fait office de religion et on veut maintenant séduire les chinois et les indiens. Les montagnards n'en peuvent plus de cette loi du profit qui défigure leurs montagnes. Alors, leur demander de faire un effort supplémentaire en accueillant les gargantuesques JO d'hiver, ce n'est plus pensable. 
Si les candidatures des différentes villes sont politiques, le refus, lui est populaire.
Sur un mur de Chamonix
La ville valaisane de Sion  propose pour 2026 une candidature, comme celle de Turin, basée sur le développement durable et portée, comme par hasard, par des entrepreneurs. Le referendum aura lieu le 10 juin prochain. Pas sûr que l'issue en soit positive.
Plus de détails dans cet article. 
Depuis Sotchi et ses Jeux les plus chers de l'histoire, arrosés de neige artificielle et marqués par la corruption et les affaires de dopage, on comprend que les habitants de Sion et des autres villes alpines soient réticents...
Pourtant, une autre alternative est certainement possible, si on voulait bien s'en donner la peine, se défaire du carcan de la grosse machine totalitaire CIO, mettre en avant le sport et la réunion des nations, valoriser la nature avant tout. Des JO écolos, pourquoi ne pas y croire ? 
Quelque part, à la frontière italo-suisse...

vendredi 8 septembre 2017

Henri Bordeaux, Joseph Peyré : de la misogynie en montagne

Que les choses soient claires et nettes, posées dès le départ : je ne suis pas une féministe. Non que j'aime me faire dominer par les hommes dans une société machiste, gagner moins qu'eux et me faire mépriser quand je porte une jupe. Cependant, je ne suis pas du tout dans la mouvance militante qui veut qu'on fasse tout comme les hommes. Pardon, mais je ne suis PAS un homme. Je tiens à rester une femme avec tout ce que ça a de particulier. Dans les sociétés andines, loin d'être aussi machistes qu'on le pense (cette fâcheuse tendance n'arrivant qu'avec la colonisation espagnole), hommes et femmes ne sont pas identiques mais complémentaires. Aucun ne prend le dessus sur l'autre, mais chacun est respecté et utile dans le couple pour ce qu'il sait faire de mieux. Une équipe, en quelque sorte. En réalité, ce qui rend les femmes féministes, c'est le machisme de nos sociétés. Dans les deux romans que je viens de lire et qui se situent tous les deux en montagne, c'est à la misogynie dans toute sa splendeur que j'ai été confrontée. De quoi énerver les demoiselles les plus pacifiques. J'explique. 
Henri Bordeaux, Le barrage, 1927.
L'histoire d'un village des Alpes à qui l'on apprend qu'il va être noyé au profit d'un barrage hydro électrique et de sa retenue d'eau. Le village pourrait ici être un personnage à part entière, s'il ne formait qu'un et, comme un seul homme, choisissait de se rebeller plutôt que de plier. Or, la grande majorité du village se soumet sans trop broncher et il est fait dans le livre un éloge au progrès qui arrive dans les chaumières et les fait sortir de l'obscurantisme païen. Reste un personnage, celui du chasseur de chamois rustre qui se comporte en ours et qui, lui, se refuse à admettre que son village puisse disparaître sous les eaux. On donne cependant des circonstances atténuantes à ce comportement : la mort de sa femme, sa fille au couvent après la mort de son fiancé. Que Dieu lui pardonne. Car la religion est omniprésente et, même lorsque les traditions et le respect voué à la montagne sont évoqués, le Créateur n'est jamais bien loin. Quid des femmes, me direz-vous ? Eh bien aucune ne sort vraiment du lot. Vierges effarouchées sans défenses face à l'appétit des ouvriers - étrangers, et ce n'est pas qu'un détail - venus construire le barrage, mères de famille aux fourneaux, sans voix, sans conscience, aveuglées par leurs sentiments et bigotes. Heureusement, Dieu est juste et bon : l'âme des égarées sera sauvée, tout est pardonné. On voit bien, mais c'est l'époque, me direz-vous ?, que les femmes n'ont pas le droit de cité dans les débats concernant la sauvegarde ou non de ce village. Au fond, n'importe quelle histoire aurait été bonne pour qu'Henri Bordeaux nous serve sa morale sur la salvation et le pardon. 
D'autres villages engloutis:

 Lac du barrage de Tignes
Lac du barrage de Roselend

Joseph Peyré, Matterhorn, 1939.
Dix ans plus tard, les choses ne sont pas améliorés. Pire, elles sont dites explicitement. Au rayon des femmes qui se mouvent dans le microcosme de Zermatt en été : la paysanne sans voix qui passe son temps à attendre son fiancé guide de haute montagne, l'américaine hystérique qui veut coûte que coûte bâtir une sorte d'hospice catholique en haut du Cervin, et la touriste fortunée et malheureuse en amour qui croit dur comme fer que de grimper au Cervin avec son mari pourra ressouder leur couple. Reconnaissons cependant que, niveau folie, les hommes ne sont pas en reste puisqu'un dément ayant construit un Matterhorn en carton dans sa résidence d'été y place avec minutie les petites croix qui symbolisent les morts tombés sur les différentes parois. Sa voix prophétique dit à quel point cette montagne rend fou et suscite des passions incontrôlées, mêlant la peur et le désir illuminé. Kate, notre fameuse touriste fortunée, choisit de prendre comme guide le robuste Jos-Mari afin de suivre avec lui l'entraînement long et nécessaire qui pourra lui permettre d'améliorer sa condition physique et ainsi gravir le Cervin. Les amateurs de montagne pourront ici faire abstraction de tout le côté niais de leur relation et de l'absence d'action pour savourer de belles pages d'écriture montagnarde. Là-dessus, on ne va pas cracher dans la soupe lorsqu'on nous propose de si belles descriptions des sommets et des ascensions. Ni lorsque les guides - également sauveteurs - y sont présentés comme des demi-héros. Remarquons simplement que la montagne leur est réservée, que c'est une affaire d'hommes et de virilité. La femme, elle, est une pauvre créature frêle, aux capacités physiques extrêmement limitées, voire inexistantes et qui est comme un intrus dans ce milieu écrasé de machisme. Certaines phrases du livres le disent d'ailleurs de manière totalement explicite. 

Alors quoi ?
Alors, d'une part, malgré mes critiques, j'ai beaucoup aimé lire ces deux livres. Le premier, parce qu'il raconte une histoire dans des paysages qui me sont chers et qu'il fait écho à tous les autres villages des Alpes qui seront noyés dans les années suivantes. Le second, parce qu'il évoque le Cervin, ce sommet mythique que j'ai eu la chance d'approcher adolescente et dont la force m'a marquée à vie, dans une écriture beaucoup plus riche et intéressante que le premier roman. 
D'autre part, cela m'amène à me poser les questions suivantes : le milieu de l'alpinisme est-il toujours misogyne ? Si on regarde la place des femmes dans les grandes ascensions himalayennes encore teintées de nationalisme des années 50 - 60, on ne peut pas vraiment dire que les choses se soient améliorées. Les exploits féminins sont-ils autant valorisés que ceux des hommes ? Le statut de héros ne se décline-t-il pas essentiellement au masculin ? 
Mon enquête sur la misogynie des cimes ne fait que commencer... 

lundi 21 août 2017

3 livres rouges qui nous mènent vers les cimes

Rien ne me rend plus dingue que les couvertures rouges des Editions Guérin de Chamonix. Rien ne me donne autant envie de me perdre dans un livre comme on va se perdre en montagne, seul dans les alpages avec juste le bruit du torrent et le souffle du vent. J'ai récemment dévoré trois d'entre eux avec gloutonnerie, je vous en parle tout de suite.

Reinhold Messner, La montagne nue, 2005.
Il ne s'agit pas seulement là de l'autobiographie de l'alpiniste italien vainqueur d'un certain nombre de sommets himalayens. C'est l'un des livres phares sur le sujet, l'un de ceux que l'on se doit d'avoir bien en vue dans sa bibliothèque lorsqu'on est un amoureux de la montagne et un admirateur fervent des aventuriers modernes. Mais l'histoire de Reinhold ne serait pas complète si elle n'était pas immédiatement mise en perspective avec celle de son frère Gunther, son indéfectible compagnon de cordée qui disparut en 1970, avalé par une avalanche après qu'ils ont ensemble vaincu la cime mythique du Nanga Parbat. Et puis, au delà de l'exploit qui implique une foi aveugle dans la réussite et une volonté surhumaine, il y a la controverse, la polémique, comme souvent d'ailleurs dans les grandes ascensions. Mauvaise organisation ou manipulation ? Accident ou abandon ? Les différentes versions s'affrontent depuis des décennies sans que rien ne vienne calmer les rancœurs et les doutes. Sur le toit du monde, au-delà de ses limites, l'homme est capable du plus grand altruisme, de la plus belle abnégation comme du plus pur égoïsme. Messner raconte ces paradoxes de manière passionnante dans son livre et le met en relief avec l'histoire des cordées qui l'ont précédé sur le Nanga Parbat, la "montagne nue". Et on reste, après cette lecture, à jamais à genoux et bouche bée devant la force de cet homme.
Pour aller plus loin...
Un film de Joseph Vilsmaier est sorti en 2010 sur l'ascension du Nanga Parbat. Un documentaire d'Andreas Nickel sur Messner existe également depuis  2012. Les deux sont disponibles en entier sur You Tube.




Lionel Terray, Les conquérants de l'inutile, 1961.
Encore une fois, un livre précieux, un ouvrage passionnant qui ne se limite pas à l'autobiographie. Finalement, l'un des plus beaux livres qui aient jamais été écrits sur la montagne. Le genre de ceux qu'on n'a pas envie de terminer, dont on a envie de reprendre la première page dès la dernière tournée. Une philosophie de vie qui se dessine au fil des chapitres et qui instruit, remet chaque chose à sa place et ridiculise nos doutes quotidiens de pauvres fourmis apeurées. Lionel Terray, c'est une existence dédiée à la montagne. Mais pas que. C'est le refus de l'alpinisme compétition, l'altruisme poussé au zénith, l'humain dans ce qu'il a de plus pur. L'anti Herzog. La cordée qu'il forme avec Lachenal les mènera jusqu'au sommet de l'Annapurna mais qu'importe. La gloire n'intéresse pas Terray. Ce qu'il aime, ce qui le passionne, c'est de monter pour rien. Plus la conquête est sans motif, inutile, plus elle l'inspire. Et en contrebas des plus hautes cimes de la terre, il y a les hommes. Et Terray les aime profondément, les hommes. Sherpas, quechuas, il les côtoie, parle des heures avec eux, partage leur quotidien, apprend et se tait. Humilité. Terray nous laisse des films inédits tournés à des endroits improbables de la terre. 
Pour aller plus loin...
Certains films sont visibles sur le site de la Cinémathèque d'Images de Montagne. De quoi y passer quelques belles heures... 

Vincent Jaccard, Petites aventures de l'autre côté du Mont Blanc, 2016.
Une fois que vous aurez lu ces deux pavés rouges et vu les nombreux films correspondant, voici de quoi vous reposer. L'auteur, alpiniste par goût, après avoir pas mal traîné ses crampons de chaque côté des Alpes, s'est un jour posé la question suivante : pourquoi se faire mal, pourquoi tâter du doigt ses limites, vouloir aller toujours plus haut, toujours plus loin ? Alors, il regarde autour de lui, dans le Val d'Aoste de ses ancêtres et se met à raconter. Avec une grande générosité, il nous livre ses plus jolis souvenirs. Un pèlerinage, l'arrivée au chalet, la polainte de Maria, les silences qui en disent long, la vie, quoi. Les bouquetins croisés au hasard, le froid qui pique, les gueuletons dans les alpages, le soleil, les nuages. Un livre d'épicurien à faire lire à ceux qui ne sont pas (encore) des montagnards dans l'âme, pour leur faire comprendre qu'il n'y a pas que les ascensions, le Mont Blanc et les sensations. Qu'il y a quelque chose d'autre, quelque chose qui nous attache à la montagne pour la vie. Quelque chose qui court dans notre sang et qui nous ramène sans cesse à elle. Qu'on soit tout près ou très loin d'elle, la montagne est toujours là. Ou plutôt, on y est en fait à chaque instant. Dans le cœur, dans la tête. Un bel hymne à une région. 
Pour aller plus loin...
Une vidéo dans laquelle l'auteur présente son livre. C'est toujours super, quand c'est l'auteur qui raconte lui-même ce qu'il a écrit !

Si avec tout ça vous n'êtes pas vous aussi conquis par les livres rouges, je ne comprends pas !

mardi 6 juin 2017

Les alpinistes

Yves Ballu, Les alpinistes, 1984.
"Pourquoi ?". Ainsi s'intitule le dernier chapitre du livre d'Yves Ballu. Reprenons depuis le début afin de mieux comprendre comment on aboutit à cette question. 

L'épopée alpine commence dans les années 1750, lorsque Saussure, naturaliste genevoix, Paccard, médecin à Chamonix et le savoyard Balmat se mettent en tête de gravir le Mont Blanc. A partir de ce moment, c'est une série d'aventuriers et de savants en tous genres qui vont se piquer de devenir des alpinistes d'un jour...
Véritables expéditions scientifiques (le rituel veut qu'ensuite chaque vainqueur de la cime fasse bouillir de l'eau au sommet) pourtant sous équipées à l'époque, c'est accompagnées de guides locaux et expérimentés que celles-ci mènent à bien leurs conquêtes. Même les femmes s'y mettent ! Quitte à partir armées de longues jupes qu'elles ôtent une fois les derniers yeux observateurs éloignés, afin de ne garder qu'un pantalon, plus apte à ce genre de sport. Les meilleurs guides commencent à prendre une importance folle et sont de plus en plus sollicités par des clients exigeants et avides de résultats. C'est la naissance de la profession. Les "premières" s'enchaînent... ainsi que les premiers accidents. Dramatiques, certaines ascensions se terminent en véritable scénario catastrophe, faisant virer au cauchemar la belle aventure humaine. Contre la montagne, l'homme ne peut rien. Certes, les succès sont légions, mais pour chaque réussite, combien d'échecs ? Combien de disparus, d'enfouis sous des avalanches, de congelés dans des crevasses, de membres gelés, de morts de fatigue ? Ce qui frappe le plus dans ces récits, se sont ces hommes a priori valeureux, solides, forts, qui finissent par tellement ralentir le pas qu'ils s'arrêtent, s'assoient et meurent. Une véritable hécatombe à travers les siècles. La question de l'équipement se pose sur le devant de la scène dans les années 60-70-80. Faut-il encore monter "à l'ancienne", sans cordes et sans pitons préalablement installés sur le versant, ou bien faut-il au contraire profiter des progrès technologiques pour "assurer" un minimum de sécurité (en sachant que le fait de s'encorder a aussi provoqué des chutes en série d'une cordée tout entière, quand des grimpeurs en solo n'auraient pas entraîné leurs camarades dans leur chute) ? Le débat reste entier. Le livre date un peu mais, à l'heure actuelle, la problématique reste inchangée, tout comme celle qui cherche à déterminer quelle est la part de passion et quelle est la part de soif de gloire dans l'alpinisme. Quand on lit les chapitres consacrés à l'alpinisme pendant la seconde guerre mondiale et la course aux sommets menée par le régime nazi, on a envie, effectivement, de méditer longuement sur la question. Aimer la montagne, c'est peut-être aussi la laisser à ce qu'elle est, une entité presque divine, imprévisible et qui nous dépasse, dans tous les sens du terme. C'est peut-être avoir la sagesse de la regarder de loin sans vouloir la dominer, la respecter comme on la respecte dans les Andes, où les alpinistes désireux de lui monter dessus doivent en demander l'autorisation aux sages du villages. Puisque la montagne est une déesse. 

dimanche 14 mai 2017

Visite express à Bercy, entre sport, balade et shopping

Le sport
L'Accor Hôtel Arena, ex POBP, est une salle incroyable pour voir du sport de haut niveau dans une ambiance survoltée. Après les championnats du monde de handball où nous étions entourés de Danois pas si flegmatiques que leur réputation ne le laisse supposer et des Egyptiens fidèles à leur sang chaud méditerranéen, nous nous sommes frottés ce week-end au public du championnat du monde de hockey sur glace, sport dont nous suivons assidûment les péripéties outre Atlantique. Nous avons donc enchaîné trois matchs dans la journée et avons croisé des Biélorusses, des Slovènes, des Norvégiens et des Finlandais, mais nous n'avions encore rien vu jusqu'au dernier match : le Suisse - Canada que nous attendions. Noyés dans une marée rouge et blanche d'Helvètes au comble de l'excitation, nous nous sommes difficilement frayé un chemin entre les costumes de vaches alpines, les drapeaux, écharpes, chapeaux et chants hurlés en suisse allemand, nous... pauvres supporters canadiens esseulés ! Transportés dans la salle par 12 000 personnes en furie, nous avons assisté à un événement tout à fait marquant. Toute la Suisse semblait avoir été vidée de ses habitants tant la densité était forte dans Bercy et dans tout le quartier ! Ce sont des moments comme cela qui nous autorisent à penser que les gens sont encore capables de se rassembler pour des choses positives... même si la Suisse a finalement battu le Canada champion du monde en titre et que nous nous sommes faits... tout petits petits... Malgré la défaite, quel frisson de voir évoluer à quelques mètres de nous les joueurs que nous admirons tout le reste du temps devant notre petit écran ! 

La balade
Après toute cette agitation, il nous fallait de la verdure, de l'oxygène, de l'espace. Nous les avons trouvés dans le super et grand parc Yitzhac Rabin, à quelques pas de l'arène sportive. Situé sur l'emplacement des anciens entrepôts de vin (on peut encore voir les vestiges des rails), les trois jardins qui composent le parc ont chacun leur caractère. Près de Bercy, on trouve d'abord les prairies, puis la partie plus pédagogique des parterres qui comprend également la "maison du jardinage", une véritable mine d'or pour les jardiniers professionnels ou amateurs. Centre de ressources, conseils, partage, tout tend à prouver qu'il est tout à fait possible de jardiner en ville. Plus encore, le parc nous incite à végétaliser, cultiver, faire pousser, reverdir les métropoles pour les rendre plus humaines. Plus loin, on passe une passerelle et on se retrouve dans les jardins romantiques et leurs jolis bassins sur lesquels nagent des poules d'eau et se dressent des hérons. On ne se croirait presque plus en ville. Le bruit des voitures a disparu, les immeubles sont cachés par la végétation, un vrai bonheur que ce jardin. 




Le shopping
Il y a l'immensité snob des Champs Elysées... et le shopping à taille humaine de Bercy Village. Si toutes les rues et tous les passages portent des noms de grands crus, c'est parce que le quartier abritait les chais qui ont vu vivre le plus grand marché viticole du XIXème siècle. Aujourd'hui, les chais sont rénovés et transformés en boutiques. Le cour Saint Emilion reste l'endroit emblématique de ce quartier, avec ses rues pavées et son ambiance villageoise. Certes, un village chic. Les magasins qui le peuplent ne s'adressent pas à des portefeuilles trop restreints puisqu'il s'agit pour l'essentiel de grandes marques de thé, de vêtements, de décoration ou d'épiceries fines. C'est l'anti marché aux puces de Montreuil. Très bobo, l'endroit est agréablement nuancé par l'omniprésence de touristes (en particulier en cette période de grand événement sportif). Les restaurants ne sont pas en reste (sans jeux de mots ou avec), puisqu'on peut profiter de la gastronomie à la française, de bons vins et de terrasses agréables pour des prix raisonnables. J'aime beaucoup ce quartier de Paris ! 

Les alentours
- Le Parc de Bercy, où les familles pique-niquent, les sportifs exhibent leur musculature et les flâneurs flânent. 
- Les bords de Seine pour observer le va et vient des péniches, s'embrasser en amoureux ou aller voir des concerts sur des bateaux. 
- Le musée des Arts Forains pour passer un excellent moment de divertissement et d'émerveillement, retomber en enfance et rire aux éclats.
- La cinémathèque française qui ravira les amateurs du 7ème art.
- Le Ministère de l'Economie (de nos impôts) pour son architecture moderne époustouflante. 

mardi 7 février 2017

J'apprends l'allemand ou mes aventures avec les langues étrangères

Apprendre une langue, c'est déjà voyager. C'est pénétrer la mentalité d'autres peuples, pouvoir ensuite communiquer avec eux directement, sans interprète, sans filtre et accéder à une culture autrement que comme un touriste guide du Routard, plutôt d'homme à homme, d'âme à âme. Une fois que vous avez compris ça, vous saisissez le pourquoi de cette boulimie qui me caractérise, cette envie féroce de baragouiner toutes les langues du monde. Depuis toujours, depuis l'école, entendre des gens parler un autre dialecte que le mien me fascine. Comme tout le monde, j'ai appris l'anglais, comme certains, j'ai appris aussi l'espagnol. Je voulais voir le Pérou, le temple du Soleil de Tintin et devenir archéologue au Mexique. Bon, c'est un peu raté, je ne suis devenue que prof d'espagnol. Mais le fait de transmettre n'est pas resté mon unique but, n'est pas devenu une voie de garage et je suis restée étudiante dans l'âme. Comme chacun sait, tous les explorateurs préparent leurs voyages en étudiant les différents idiomes qu'ils vont rencontrer lors de leurs périples à travers la planète. Non contente d'avoir trois langues à mon actif, je me suis dit au lycée que j'ajouterais bien l'italien à mon bagage, et c'était reparti ! Une langue, c'est une culture, une manière de penser, une histoire, une littérature, un humour, une vision artistique. Je ne pouvais pas m'imprégner de l'art de la Renaissance italienne sans en connaître les mots en VO. Voilà donc pour les quatre langues que je maîtrise. 

Ensuite, j'ai fait plusieurs incursions dans d'autres apprentissages. Le portugais m'a laissée sans voix. Pourtant une langue latine au même titre que celles que je parle déjà, je n'ai jamais réussi à formuler des phrases. Ce n'est pas faute d'avoir assisté à des heures et des heures de cours en brésilien sur la civilisation de ce grand pays ! Cependant, si je comprends assez bien cette langue, mes mandibules et mon cerveau ont toujours refusé de s'unir pour me permettre de la parler. Le portugais reste un mystère... Quant au japonais, s'il vous plaît, n'en parlons plus ! Dans l'éventualité de passer des diplômes pour enseigner le français à l'étranger, il fallait que je me mette dans la peau d'un apprenant et que je découvre une langue totalement inconnue. Il y a avait au menu du russe et du japonais, j'ai opté pour la seconde. Sauf que la prof, pendant les deux seules heures de cours nippones de ma vie, n'a pas émis une seule syllabe en français. De quoi être complètement déboussolée ! Et le quechua, dans tout ça ? Pour mes études et pour des raisons personnelles, j'ai aussi entrepris d'apprendre cette langue indigène d'Amérique Latine et j'avoue que j'avais bien progressé, je ne me débrouillais pas mal. En Bolivie, lors de mon dernier voyage en 2014, j'attrapais même au vol quelques bribes de conversation. Aujourd'hui, mes cahiers sont soigneusement rangés, mais si je m'y remettais, je pense que les bases reviendraient. J'avais aussi été tentée par le grec, belle langue, belle histoire, beau pays que j'adore. Et par l'allemand, parce que la Suisse, les films d'Arte en VO, la littérature, etc, etc. Et surtout, pourquoi pas ? C'est cette langue que je me suis mise en tête d'apprendre. Pas évident, sans professeur, mais mon oreille est aguerrie aux multiples prononciations et aux mécanismes d'apprentissage et de constructions grammaticales. Je suis encouragée au quotidien par plusieurs coachs, Berlin n'a qu'à bien se tenir !


Quelle méthode choisir, voilà une bonne question. Le mieux, c'est de commencer tout petit, c'est ce qu'on dit. Ensuite, il y a controverse : certains pensent que l'ancienne méthode faite de grammaire et conjugaisons à haute dose était la bonne ; d'autres plébiscitent le "bain linguistique", c'est-à-dire le fait d'apprendre sur place, dans le pays, avec un(e) petit(e) ami(e) du cru, c'est selon. Il semble qu'un bon dosage, un savant mélange entre les deux options soit un compromis acceptable. Étudier très sérieusement, assidûment... et appliquer ce que l'on sait lors de petits voyages pour se mettre à l'épreuve, enrichir son vocabulaire, améliorer sa prononciation et sa spontanéité. Vous l'aurez saisi, mes aventures avec les langues étrangères sont loin d'être terminées !