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lundi 5 mars 2018

Les Jésuites

Alain Woodrow, Les Jésuites, 1990.
Alors non, ce n'est pas ce que vous croyez, ce n'est pas que je n'ai plus rien à lire. Le sujet m'intéresse vraiment. Le rapport avec le voyage ? Énorme ! La Compagnie de Jésus, c'est ce petit groupe d'originaux créé par Ignace de Loyola au XVIème siècle qui se mettent en tête de s'essaimer partout dans le monde pour convertir les populations au christianisme. Une équipée d'illuminés dont les débuts sont un peu chaotiques et dont le pape de l'époque se méfie pas mal, mais qui ont le mérite de jurer fidélité au Saint Père et de se mettre à sa disposition, quelle que soit la mission que celui-ci leur confère : ça aide. La Compagnie de Jésus est finalement reconnue officiellement en 1540 et c'est parti pour une progression complètement dingue. Ils sont partout. Très vite, on les retrouve dans le nouveau monde, en Chine, au Japon, en Europe évidemment. Leur méthode est simple : se fondre dans la masse, à Rome faire comme les romains, adopter les coutumes locales. C'est presque du travestissement ! Ils appellent cela "l'inculturation". S'habiller en mandarin, pousser la ressemblance à son paroxysme et convertir les élites locales pour provoquer des conversions de masse parmi le peuple, ça s'apparente quand même à une grosse supercherie. Mais cela se fait dans le respect de l'Autre. Et puis, partout où ils opèrent, les Jésuites respectent et suivent non seulement les cultures autochtones, mais apprennent également la langue, inestimable vecteur de transmission. Pourquoi employer le latin face à des Indiens ou des Quechuas ? C'est une absurdité à laquelle les Jésuites n'adhèrent pas. Au contraire, le catéchisme mondial des Jésuites est polyglotte. 
Je connaissais déjà le sujet en ce qui concerne la partie américaine de leur épopée. Très tôt, la Compagnie de Jésus est appelée à la rescousse dans les colonies de la couronne espagnole afin de procéder au nombre incalculable de confessions engendrées par la christianisation forcée des populations. Leur présence sur les terres américaines est forcément contrastée, puisqu'ils sont là pour "extirper l'idolâtrie" et recourir à la sévérité si cela est nécessaire (dans le cas d'apostats qui pratiquent leur ancienne religion en cachette ou des "héchiceros" ("sorciers", en fait les prêtres des religions andines) pour lesquels on construit même des prisons : les idoles sont brûlées et les sanctuaires détruits. On n'est pas non plus à une époque formidable. Pourtant, les Jésuites s'opposent farouchement à la barbarie de l'Inquisition et aux thèses guerrières du vice-roi Toledo. Ils prônent la persuasion, la discussion, le prêche, afin d'amener pacifiquement les indigènes à se tourner vers la nouvelle religion, ce qui, à l'époque, ne va pas du tout de soi. De même qu'en Chine, ils enseignent le catéchisme dans les langues locales et ne voient pas en quoi les cultures andines s'opposeraient au catholicisme. 

Dans les années 70, c'est d'une autre forme d'ouverture d'esprit dont les Jésuites font preuve. Résolument tournée vers les pauvres dont elle partage le quotidien, la Compagnie se fait la voix des sans voix et finit inévitablement par lutter contre les dictatures en place, notamment en Amérique Centrale. De là à franchir le cap de l'engagement politique, il n'y a qu'un pas et les Pères le franchissent souvent spontanément. Non pas par attachement au marxisme, mais parce que certaines de ces thèses correspondent à leur vision de la justice sociale. Seulement voilà, le Pape et toute l'institution catholique ont une peur bleue du communisme et on trouve toutes sortes de prétextes pour accuser les Jésuites. Personne ne les défend lorsqu'ils se font assassiner dans les villages salvadoriens ou nicaraguayens. Jean-Paul II en personne durcit l'attitude de Rome. On a tendance à valoriser Jean-Paul pour son engagement de paix à travers le monde, mais on a tendance à oublier son soutien indéfectible envers les dictatures latino-américaine et son rejet farouche des mouvements populaires...auxquels les Jésuites prennent part. On se souvient de l'image marquante de la visite du Pape au Nicaragua en 1983, lorsqu'il admonesta vertement le Père Ernesto Cardenal dont il réprouvait l'engagement envers le peuple opprimé. Son frère, Fernando Cardenal, avait carrément été viré de l'Eglise par le Pape. C'est dire !
On ne peut qu'éprouver de la sympathie pour ces religieux qui mènent finalement une vie "comme les autres", travaillent (on veut parler ici des "prêtres ouvriers"), se syndicalisent, font de la résistance au nazisme pendant la guerre, et ont finalement tout pour plaire. Que l'on soit chrétien ou pas, l'histoire de la Compagnie de Jésus en dit long sur les tares de l'institution catholique, ses excès, son élitisme et son esprit étriqué. Le livre est, outre un document précieux pour qui s'intéresse à la Compagnie, un voyage étonnant dans les méandres de l'Eglise, ainsi que l'incroyable aventure d'hommes portés à favoriser la connaissance et le respect de l'Autre plus haut que tout. 

dimanche 8 octobre 2017

Che Guevara, héros ou bourreau : 50 ans après

Jacobo Manchover, La face cachée du Che, 2007.
Aujourd'hui plus que jamais, l'homme fait polémique. Depuis 1959 et pendant des décennies, le monde entier (ou presque) lui a envoyé des fleurs, a chanté ses louanges d'intellectuel libérateur de Cuba, de sauveur de la démocratie face à la dictature de l'horrible Batista. Lui, et Fidel Castro. Mais tandis que Castro est devenu à son tour un dirigeant, le Che est quant à lui parti sur les routes du monde pour diffuser son idée de la révolution, répandre son idéal de Viêt Nam en Europe, en Afrique et en Amérique Latine. C'est finalement en Bolivie qu'est mort celui que l'on considère encore de nos jours comme un héros. Son image galvaudée trône sur les tee-shirts et les casquettes de jeunes gens qui ne savent à peu près rien de Guevara. Besancenot lui a dédié un livre et des politiques, des intellectuels se revendiquent encore de ses idées. Des idées choisies, triées sur le volet, parmi des phrases, d'innombrables écrits et des comportements qui sont loin de faire l'unanimité. Le Che n'était pas l'idéaliste romantique et poète que l'imagerie castriste a bien voulu construire pour nos petits cœurs en manque de messies. Certains prisonniers qui ont eu affaire à lui, des proches qui l'ont suivi lors de ses différentes tentatives d'insurrections le décrivent même comme un véritable boucher.

Le livre ici évoqué se base pour beaucoup sur les écrits du Che : lettres, journaux, textes officiels ou retranscriptions d'interventions orales. Et, déjà, le romantisme est entaché d'une violence verbale, d'un farouche désir de combat, d'armes, de guerre et de sang, d'une froide cruauté qui mettent à mal le portrait idyllique jusqu'alors diffusé. Difficile d'accuser de mensonge un universitaire qui se dit lui-même un ancien fervent admirateur du Che. Justement, c'est en relisant le Che, en buvant ses paroles que Manchover a détecté la faille. Une énorme faille. Est-il vraiment médecin ? A-t-il réellement obtenu son diplôme ? La question reste presque secondaire face à sa cruauté qui fait régner la peur autour de lui et qui, elle, est bien réelle. Comment des intellectuels qui ont visité les célèbres geôles de La Cabaña et qui ont certainement compris ce qui s'y jouait - des exécutions sommaires et sans procès orchestrées par le Che -, comment Sartre et Beauvoir ont-ils pu se voiler la face à ce point ? Se sont-il saussi bouché les oreilles pour ne pas entendre l'apologie des exécutions que Guevara a pourtant faites au micro des Nations Unies, permettant ainsi une large diffusion à cette horrible idée ? Régine Deforges va plus loin, en n'étant pas le moins du monde choquée que l'on construise un "émouvant" musée dans cette horrible prison que fut La Cabaña. Comble de l'ironie, se sont les intellectuels français qui ont donné ses lettres de noblesse à la si belle légende du Che, à ce personnage qui les avait en horreur et qui avouait ne jamais lire de livres. 
La création de cette légende dorée a été en partie voulue par Fidel car, si le Che quitte Cuba, c'est que ses interventions sans filtre, son attachement douteux à la doctrine stalinienne et son caractère imprévisible gênent le pouvoir. En fait, Castro le coule littéralement en lisant dès le lendemain de son départ la lettre d'adieu de Guevara au peuple cubain, laquelle ne devait être dévoilée qu'après sa mort. De cette façon, le retour au bercail lui est interdit : il est condamné à errer sur les routes du monde tel un paria. L'Afrique est un fiasco. Le peuple se contrefout de ce pseudo sauveur venu de l'extérieur et qui ignore tout ou partie des clés de la situation. Il devient exécrable avec ses hommes : l'un d'entre eux, ayant eu un enfant avec une locale, sera forcé de l'épouser. Il finira par se suicider. Quant à la Bolivie, l'histoire est un peu similaire. Le Parti Communiste, tout comme celui de Cuba, ne le considère par comme un des siens. Les paysans ne comprennent absolument rien de ce que ces blancs viennent foutre là. Ils en ont peur. La CIA est à ses trousses. C'est la fin avant même le début. 
Demain, 9 octobre 2017, partout dans le monde seront célébrés les 50 ans de sa mort. Des milliers d'articles, de reportages et de commentaires vont fleurir sur le web, dans la presse, à la télévision. Certains lui rendront un hommage vibrant et larmoyant. D'autres, amères, rugiront en silence que leur vérité ne soit pas entendue. La polémique fera rage, encore une fois. Alors, qu'allons nous préférer encore cette année ? Le confort de l'image du héros sans taches qui nous rassure et nous motive à poursuivre nos quêtes ? Ou bien allons-nous enfin devenir adulte et voir les choses en face, cesser d'admirer ce qui ne mérite pas de l'être et chercher enfin des modèles à notre mesure, des faiseurs de paix et non des prêcheurs de haine ? 

dimanche 27 novembre 2016

Castro est mort, vive Castro ?

Il fallait bien que je sorte de mon silence. Depuis deux jours, on n'entend parler que de lui. Le Lider Maximo est mort et deux discours s'affrontent, le manichéisme est roi... surtout quand on s'arrête à ce que disent "les infos", la Bible de ceux qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez. Alors, Fidel Castro, ange ou démon ? Pour tenter de mettre un terme aux jugements à l'emporte-pièce et aux commentaires de ceux qui n'y connaissent rien ou pas grand chose, voici quelques pistes : 
Oui, l'embargo américain a ruiné le pays
Comprendre l'Amérique Latine est impossible si l'on ne prend pas en compte ses relations avec son encombrant voisin, les Etats-Unis. Car, dès 1823, les USA profitent de leur popularité (sincère ou obligée) auprès des tout nouveaux gouvernements latino-américains qu'ils ont aidé à mettre en place au lendemain des indépendances, et pondent la doctrine Monroe qui vient sanctifier des relations déviantes.  Le texte disqualifie l'Europe et institue pour de longues années la domination économique et politique nord américaine sur son "arrière cour" latino. L'Amérique Latine passe ainsi en un clin d'oeil d'un colonialisme à l'autre, de la couronne espagnole au joug de l'oncle Sam. Cuba n'est pas encore indépendant qu'il a déjà perdu toute perspective d'émancipation. Rien d'étonnant alors qu'en 1962, ce cher président Kennedy instaure un embargo économique qui assiège la petite île pour des décennies. Plus d'échanges avec l'étranger, plus de voyages, plus de tourisme, Cuba est diabolisée. 
Oui, Cuba devient une dictature
En réponse à la situation critique de son pays qui ne peut plus échanger sa canne à sucre avec grand monde, Castro durcit sa politique, tout récemment proclamée comme état "socialiste" et l'institutionnalise. Il envoie le Che, trop maoïste à son goût, trop proche de l'idée d'une révolution active et armée, se balader un peu partout dans le monde, jusqu'à l'inciter à une disparition de la vie politique avec son départ pour l'Afrique, puis sa mort en Bolivie. Castro peut alors staliniser, bureaucratiser Cuba à son goût. A partir de là, naît une sorte de paranoïa anti yankee qui est alimentée par la censure, la surveillance des citoyens et d'autres méthodes peu glorieuses... pas si éloignées que cela de la "chasse aux sorcières" si à la mode sur le territoire du Ku Klux Klan et autres associations prônant l'intolérance, la violence et le racisme. 
Oui, Castro a libéré son peuple
Revenons un peu en arrière. Nous sommes en 1959, à la veille de l'entrée de Castro et du Che à la Havane, marquant le succès de leur entreprise révolutionnaire. Qui gouverne encore le pays à cette date ? Ce délicieux Batista, dictateur devant l'éternel, ou plutôt l'une des marionnettes que les Etats-Unis ont eu la bonne idée d'installer au pouvoir d'un pays latino-américain, de manière à pouvoir gouverner à leur guise en sous-main. Les belles voitures américaines, cela vous parle ? Elles datent de cette merveilleuse époque où Cuba est infestée par la mafia américaine, où l'île vit sous le règne de la prostitution, de la drogue et de la répression. Alors, oui, Castro libère son peuple, lui redonne sa souveraineté. Ensuite, grâce à la réforme agraire, il redonne la terre, alors accaparée par de grands propriétaires terriens, à ses citoyens. L'alphabétisation, le travail collaboratif et la santé connaissent des progrès phénoménaux. Ce n'est pas de l'angélisme, c'est un constat historique. 
Non, tout n'est pas tout noir ou tout blanc
Comme nous avons tenté de le démontrer, le manichéisme fait rarement loi en Histoire, qui plus est lorsqu'il s'agit de l'Amérique Latine, surtout lorsqu'on sait que son histoire est intimement liée à sa relation avec les Etats-Unis, pays lui-même pétri de contradictions et loin d'être une démocratie modèle. Pas question de glorifier dans sa totalité l'œuvre de Fidel Castro, dont on sait très bien qu'elle est entachée d'excès autoritaristes. Mais pas question non plus de dire que c'était mieux avant ou qu'avec la mort de Castro le peuple cubain est enfin libre. Certes, les exilés basés à Miami crient victoire et chantent la mort du tyran. Mais combien sont-ils à être descendants de ces riches propriétaires terriens arrosés de dollars à l'époque de Batista, de ceux qui méprisaient le peuple et refusaient de renoncer à leurs privilèges ? Et puis, soyons réalistes, l'île n'a pas attendu le décès du Lider Maximo pour s'ouvrir au monde... et au retour de la domination yankee. 
Plusieurs voies sont encore possibles pour Cuba : un retour en arrière, comme c'est le cas dans certains pays d'Amérique Latine où les USA ont repris leur domination (c'est ce qu'on appellerait le syndrome de Stockholm) ; ou encore suivre l'exemple de la Bolivie où le pays se cherche et est en passe de se trouver une voie libérée du joug nord américain, de redevenir propriétaire de ses ressources naturelles. Cuba, maîtresse de son destin ? Cela reste à voir... 

samedi 11 juin 2016

Viva Cuba !

Il vous reste encore deux jours pour y aller ! Jusqu'au lundi 13 juin, ambiance cubaine garantie à la foire expo de Bourges. Je m'y suis rendue hier avec des élèves. Nous étions prêts : cela faisait une semaine que dans mon collège de campagne, on disait qu'on allait "à Cuba", jusqu'à y croire (presque) pour de vrai ; on avait commencé à aborder le sujet en classe, sur le mode "Cuba, paradis ou enfer ?" (oui, parce que tout ce qu'on étudie en classe doit être pro-blé-ma-ti-sé, c'est la règle !) ; les petits questionnaires pédagogiques proposés par l'expo étaient dans mon sac : on était lancés ! Un instant, j'ai eu peur du revers de la médaille, de tout ça pour ça, de me retrouver avec quarante enfants blasés face à quatre panneaux informatifs et deux photos. J'ai très vite été rassurée. Dès l'entrée, la salsa vous happe et vous vous retrouvez dans une rue de la Havane, bordée de ses célèbres façades colorées. Si vous passez sous les arcades, vous plongez directement dans de magnifiques photos qui dépeignent la capitale cubaine. Ensuite, c'est la reconstitution de l'épicerie traditionnelle, du bureau d'Ernest Hemingway et... de la plage, avec du vrai sable, des paysages idylliques et l'inévitable bar à mojitos. Apparemment, de ce que j'en ai vu, les élèves se sont éclatés, se sont pris en photo "à la plage", on ajouté leur touche de peinture à la toile collective à laquelle tout le monde peut participer. Cuba, ils y sont allés et c'était cool.




Allez, quelques bémols ? Une amie à moi y est allé et a trouvé ça tout petit, cliché, vide, un peu pourri. Mon avis ; pour qui veut du folklore, c'est très bien. Je me serais bien vue, comme mes élèves, poser devant la grosse voiture américaine ou marcher pieds nus dans le sable. Par contre, si je regarde ça de plus près, je constate une anomalie : le dernier stand, en bout d'expo, étalage de bijoux en argent et de ... panamas... et tenu par un couple... d'Equatoriens ! Bon, je vous passerai mes réflexions sur le business, la falsifications des origines dans un but commercial et le message culturel erroné donné au public. Dans l'ensemble, comme on dit sur un bulletin de collégien, l'expo est bien faite, dynamique, dense, festive et assez dépaysante. Par contre, j'attends leurs réactions en ce qui concerne notre problématique, "Cuba, paradis ou enfer ?", parce que là, clairement, il manque l'un des deux aspects... 
Vivement la fin du week-end pour qu'on en reparle, qu'on se replonge dans l'ambiance tropicale et délabrée de Cuba, en regardant notre film étudié en ce moment et qui s'appelle justement "Viva Cuba", comme l'expo ! 

jeudi 18 février 2016

Latines, belles et rebelles

Hernando Calvo Ospina, Latines, belles et rebelles, 2015.
C'est bien écrit. Et bien traduit. Une ode à la femme latino-américaine, mais pas à la femme vue dans les yeux de l'homme machiste. Non. Il s'agit d'un hommage à celles qui, dans l'adversité, dans un monde dominé par les hommes dans lequel elles n'avaient pas le droit à la parole, se sont levées d'une seule voix et ont parfois pris les armes. Qu'il s'agisse de libérer leur peuple du joug espagnol ou de s'insurger contre une dictature, les femmes mises à l'honneur ont toutes joué un rôle prépondérant dans l'histoire de leur nation. Bâti sur un plan chronologique, ce document nous mène d'époque en époque, cherchant également à rétablir quelques vérités. Pourquoi encore honorer la traîtresse Malinche qui a vendu le peuple aztèque au conquérants espagnols, quand d'autres combattantes indigènes se sont quand à elles illustrées pour sauver leur culture ? Non, la révolution mexicaine n'a pas été une révolution de machistes moustachus, et non, le récit de la maya quiché Rigobeta Menchu, prix Nobel de la paix, n'a pas été inventé de toutes pièces. Par ailleurs, à travers l'action incessante des mères et des grands-mères, des épouses et des sœurs, on en apprend de belles sur le régime soi-disant démocratique d'Uribe en Colombie, lequel, pour mieux accuser les FARC des barbaries qu'il commet lui-même, enlève et tue des centaines de jeunes hommes innocents et met ces crimes sur le dos de la révolution. Bien évidemment, le livre est très engagé politiquement et on en pense ce que l'on veut. Cependant, l'expérience personnelle de l'auteur ainsi que ses connaissances indéniables sur tout ce qui concerne l'histoire de l'Amérique Latine fait de son œuvre un document incontournable. Après la vision des vaincus exprimée par Nathan Wachtel, nous lisons ici la vision passionnante des femmes, jamais vaincues et jamais soumises. Des héroïnes du quotidien et des fondatrices, des combattantes et des mères, des commandantes et des artistes grâce à qui le continent latino-américain est ce qu'il est aujourd'hui. Seul bémol, bien évidemment, cette anthologie ne pouvait être exhaustive, l'absence regrettée dans ces pages de la courageuse Domitila Chungara et des femmes de mineurs boliviens, qui ont elles aussi mené des luttes essentielles. Entre le féminisme moderne et la complémentarité entre les deux sexes prônée par les cultures indigènes, un ouvrage passionnant, instructif, édifiant. À ne pas manquer.
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mardi 13 octobre 2015

12 octobre, rien à célébrer

Au lendemain des célébrations au cours desquelles s'exacerbe cette gloire macabre que ressentent les Espagnols à l'heure d'évoquer leur conquête assoiffée de sang et d'or de l'Amérique, je souhaitais partager quelques réflexions. Comme le disent parfaitement les voix qui s'élèvent en Amérique Latine, non, l'Amérique n'a pas été "découverte" en 1492. Non, il n'y a eu ni rencontre, ni partage, seulement des guerres et des massacres, une soumission brutale. Plutôt que de colonisation, parlons de génocide. Plutôt que de métissage, parlons de viol physique, historique et culturel. Certes, de ce choc est né la possibilité qu'ont les latino-américains de manipuler et de magnifier cette belle langue qu'est le castillan. Mais il existe un refus plus que légitime de "fêter" cette funeste date du 12 octobre, date à laquelle des conquérants barbares et pour la plupart analphabètes ont entamé la mise à sac d'un continent entier et la mise à mort de ses plus grandes civilisations. Le 12 octobre, il n'y a rien à célébrer. 

Comment, alors, certains professeurs d'espagnol osent-ils encore, par ignorance, par mépris ou par racisme, traiter le sujet de la "découverte de l'Amérique" en des termes presque bucoliques, en parlant de syncrétisme et de mélange des cultures ? Comment, ayant pour but de présenter aux élèves le "monde hispanique" dans sa diversité, peut-on encore placer une civilisation au-dessus d'une autre, ou parler de la culture latino-américaine, si vivace, si vivante, en la comparant à celle de la "mère patrie"? L'esprit colonialiste règne encore dans les salles de classe et dans les amphithéâtres des universités. Je l'avais évoqué ici au sujet de la langue. D'ailleurs, je lutte toujours autant pour faire admettre aux élèves débutants que non, l'espagnol d'Espagne n'est pas la seule vérité et que, bien sûr que oui, l'espagnol d'Amérique Latine est tout aussi valable. En France aussi, on a un certain passé qui nous fait nous sentir supérieurs dans biens des domaines...
Refusant de présenter la colonisation sans parler des massacres, et trouvant le sujet trop emprunt d'un risque évident de manichéisme, je préfère présenter l'Amérique Latine à mes élèves dans ce qu'elle a de plus original, de plus grandiose et de plus vivant. L'art qu'elle crée avec ses tripes, les poèmes qu'elle arrache à ses entrailles tourmentées, la musique, la peinture, la littérature et les images qui la montrent telle qu'elle est : une mère au coeur mille fois brisé mais dont les jambes fermement plantées dans la terre des ancêtres sont autant de racines desquelles jaillissent des arbres plus résistants et plus éblouissants que dans la vieille Europe. 
Avant d'emmener mes élèves dans un voyage immobile qui part de Cuba pour aller vers le Pérou, en passant par le Mexique, l'inévitable frontière, la Bolivie et d'autres pays encore, je leur envoie en pleine figure ce cœur qui palpite et ces veines qui tressaillent, qui bouillonnent du sang de la création. 
Trois documents phares.

- Une vidéo de Calle 13, Latinoamérica, qui leur en met plein les mirettes :


- Un poème de Nicomedes Santa Cruz, déclamé par ses soins qui leur titille les oreilles.

- Un mural sur un mur du Chile, énorme fresque dont le concept les laisse rêveurs:
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- Et puis, comment ne pas conclure en chantant ce magnifique hymne si bien interprété par Mercedes Sosa.

Je vous assure qu'en les entendant si bien chanter, en écoutant attentivement leurs commentaires, je suis de plus en plus persuadée que la manière de présenter l'Histoire n'est pas une fatalité, qu'il n'est pas du tout insurmontable de faire privilégier une "vision des vaincus" qui contredit alors intrinsèquement ce que porte ce terme de négatif. Car les vainqueurs, ce sont eux, les Latino-américains. 

mardi 31 mars 2015

Benigno, dernier compagnon du Che

Dariel Alarcon Ramirez, Christophe Dimitri Réveille, Ruben Tamayo, Benigno, dernier compagnon du Che, 2006.
Gros pavé présent dans ma bibliothèque depuis plusieurs mois, merci le petit virus qui m'a obligée à rester à la maison et m'a permis de terminer sa lecture, je peux maintenant vous parler du livre rouge qui trônait dans mes étagères, fermé depuis trop longtemps. Toujours réticente en abordant un témoignage fait à partir d'entretiens -la traduction va-t-elle être bonne ? la forme ne va-t-elle pas massacrer le fond ? la construction sera-t-elle cohérente ?-, j'ai entamé, selon ma mauvaise habitude, la lecture avec appréhension. Tout n'est pas parfait en terme de langue, mais nous passerons. Le fond, lui, est passionnant. 
Nous découvrons page après page ce qu'a été la vie de l'un des derniers compagnons du Che, de ceux qui sont ressortis vivants de la souricière bolivienne et ont miraculeusement échappé à une mort pourtant plus que certaine. Mais Benigno, ce n'est pas qu'un guérillero. C'est avant tout un paysan. C'est surtout un enfant qui a grandi trop vite, mûri trop tôt par des circonstances dramatiques : pauvreté, violences, abandons, morts... Le cocktail parfait pour faire d'un jeune homme piétiné par la vie une machine à tuer. D'ailleurs, il l'avoue lui-même : ses débuts aux côtés de Camilo Cienfuegos dans la Sierra Maestra ne sont pas dûs à un élan révolutionnaire passionné mais à une immense envie de vengeance, nourrie par le désir de tuer les assassins de sa première compagne. Car à l'époque, Cuba est tiraillée entre les barbudos de Castro et l'armée de Batista qui cherche à les éliminer. Dans les campagnes, les paysans se retrouvent entre les deux camps et paient un lourd tribut, tour à tour suspectés d'appartenir à un camp ou à l'autre. Benigno, analphabète mais connaissant parfaitement le terrain, s'enrôle donc dans la lutte armée de cette bande d'utopistes qui arrivent au pouvoir à La Havane en 1959. Là, aux côtés de Cienfuegos, de Castro, du Che, il explique apprendre beaucoup, se cultiver, réfléchir et grandir moralement. 
Ensuite, il fait partie des combats menés en Afrique, puis en Bolivie. On découvre alors un autre visage, celui d'un homme censé, posé, bien loin de ses idées vengeresses du début. Pourtant, s'il est dévoué corps et âme au Che, il lui manque encore un certain nombre d'éléments dans l'appréhension de la réalité de cette guerre perdue d'avance. C'est pourquoi, avec le recul des années et l'analyse qu'il a pu faire des événements passés, Benigno nous offre dans ce livre un témoignage passionnant : celui d'un homme qui, loin d'avoir renoncé à ses idéaux, les réaffirme au contraire et se place dans une position extrêmement critique vis à vis d'un régime, celui de Castro, qui n'a rien à envier à la dictature de Batista, le tyran qu'il se disait combattre à la fin des années 50. On apprend ainsi tous les rouages du pouvoir, des révélations inédites sur les alliances contre nature et on découvre plus que jamais le visage d'un homme, Castro, qui développe dès le début des années 60 un régime policier et totalitariste dont il se veut le seul maître. Edifiant. 
Quant à Ariel Alarcon Ramirez, alias "Benigno",  son personnage reste gravé dans la mémoire du lecteur. On admire sa bravoure, son courage, son abnégation mais aussi sa capacité à remettre en question des choses auxquelles pourtant on lui avait fait croire dur comme fer. Le portrait d'un homme sans concessions, d'un homme entier, fidèle à lui-même et à ses idées, quel que soit le prix à payer pour la vérité. 
Associé à témoignage est née une bande dessinée qui retrace la vie de Benigno et dont Dimitri Réveille a écrit le scénario. Il faut avoir les deux en mains, car le deuxième ouvrage est forcément parcellaire. Mais l'essentiel y est dit et les dessins sont sobres, réalistes. On y voit beaucoup de visages, les regards tour à tour apeurés ou déterminés des hommes du Che. Un complément intéressant au premier ouvrage. 
Christophe Réveille, Simon Géliot, Benigno, Mémoires d'un guerillero du Che, 2013.
Et quelque chose nous dit que l'aventure n'est pas terminée...

mardi 18 juin 2013

Viva Cuba

Viva Cuba, Juan Carlos Cermata Malberti, 2006.
"Viva Cuba, viva Fidel !", c'est le premier commentaire qui apparaît sur You Tube quand on regarde la BO de ce film. Et en effet, contrairement à d'autres films ou docus fictions cubains, comme Suite Habana par exemple qui, sans être une critique du régime ni un portrait exagéré du délabrement du pays, met bien en scène les paradoxes de l'île, Viva Cuba en présente plutôt une vision idéalisée. Assez caricaturale même, mais, évidemment, pour les besoins de la comédie. Du mois croit-on au début qu'il s'agit d'une comédie...
Deux enfants en sont les protagonistes : Malu et Jorgito, âgés d'une dizaine d'années, les meilleurs amis du monde. La première vit avec sa mère, une bourgeoise bigote dont le souhait le plus pressant est de quitter Cuba ; le second vit avec ses parents, fidèles à Castro et dont le père, quand il boit trop, a tendance à avoir la main leste. Nous nous situons donc pleinement dans ce qui fonde les films comiques : l'opposition criante, le décalage. Et cela fonctionne assez bien. Jusqu'à ce que Malu découvre que, pour quitter son pays, ce qu'elle refuse catégoriquement de faire, son père, qui vit à l'autre bout de Cuba, doit signer une autorisation de sortie du territoire à sa mère. Les deux enfants décident alors de se sauver et de partir à la recherche de ce père qui pourrait influer sur le destin de Malu. C'est à ce moment que la comédie, toujours omniprésente malgré tout, commence à se teinter de la tristesse d'une aventure désespérée, celle de deux gamins prêts à tout pour ne jamais se quitter. La route est semée d'embûches et de rencontres, toutes plus initiatiques les unes que les autres, avec, c'est vrai, une morale sous-jacente  un peu voyante, quoique assez habilement dissimulée pour un public encore jeune : le vol, la peur, le mensonge, la fraternité, des valeurs universelles à mettre cependant en parallèle avec des références constantes, par les images ou la bande-son, à Fidel, au Che, à José Marti et à la Révolution, aux coupeurs de canne à sucre et autres héros de la patrie. 
La fin n'est pas racontable, comme dans beaucoup de films. Elle est surprenante, abrupte, c'est le cas de le dire, un peu romantique. Et comment ne pas lui trouver de dimension politique ?
Malgré tout, ce film reste très joli à voir, notamment grâce aux deux personnages de Malu et Jorgito, si attachants et spontanés, à de bons moments de rire et à d'autres belles scènes. Les paysages sont très bien filmés et Cuba est dépeinte sous toutes ses coutures, de la côte battue par les vents aux forêts tropicales, en passant par les plages paradisiaques de Varadero. Il est aussi agréable de regarder ce film en compagnie de jeunes adolescents et d'en parler ensuite avec eux, d'entendre leurs points de vue et de les voir se reconnaître dans cet hymne à l'enfance, à l'amitié et, bien sûr, à un pays. 

dimanche 26 mai 2013

Los mercaderes del Che

Alex Ayala Ugarte, Los mercaderes del Che, 2012.
Il est étonnant de se rendre compte que l'un des livres les plus vendus en 2012 en Bolivie a été écrit par un Espagnol et qu'il ne s'agit pas d'un roman mais de chroniques journalistiques. Mais Alex Ayala n'est pas un Espagnol comme les autres, puisqu'il a décidé, alors qu'il était arrivé dans le pays un an plus tôt avec une bourse en main, de rester en Bolivie. C'était en 2001 et, depuis, il a collaboré à plusieurs journaux, a notamment été directeur du supplément dominical du journal La Razon, ce qui ne fait qu'accréditer son grand talent. De plus, si son livre est composé de chroniques, elles sont rédigées dans un style si fluide, tellement bien écrit et si éloigné de la médiocrité de ce qu'on peut malheureusement lire aujourd'hui dans certains journaux boliviens, que l'on est aussitôt happé par les pérégrinations de ce journaliste hors normes. Alex Ayala choisit en effet pour cet ouvrage un axe totalement inattendu. Il est allé chercher, fouiller, investiguer dans les petits recoins de l'Histoire, pour y dénicher les récits de personnages incroyables, de faits qui, malgré leur apparence de détails insignifiants, en disent long sur les grands événements historiques contemporains ou plus anciens. Du tailleur des présidents boliviens à l'équipe de football d'El Alto séquestrée dans son stade par les habitants, en passant par le roi noir des Yungas, les souvenirs laissés par Pablo Escobar et les témoins des dernières heures du Che à La Higuera, nous suivons le journaliste, l'enquêteur, à travers des rencontres fascinantes de vérité et de profondeur, écrite dans une langue qui ressemble à s'y méprendre à celle d'un bolivien du cru. C'est à peine croyable, et pourtant, tout comme il se fond dans le paysage, dans le décor et parvient à pénétrer dans l'intimité des personnages dont il raconte la vie, Ayala manie la langue de La Paz, d'El Alto avec la facilité d'un faussaire professionnel de chefs-d'oeuvre. Son oeuvre à lui, pourtant, n'est pas une falsification, et elle mérite bien tous les lauriers qui lui ont été décernés depuis sa publication. Un livre à mettre entre toutes les mains et un auteur à suivre.

dimanche 1 juillet 2012

Chico y Rita

Entamons donc une petite série sur les films de l'été.
Le premier donc s'intitule Chico et Rita, de 2010 et du réalisateur Fernando Trueba.
Le film m'intéressait pour plusieurs raisons: d'abord parce qu'il situe son action entre la Cuba pré-révolutionnaire et la Cuba d'aujourd'hui, ensuite parce qu'il s'agit d'un film d'animation, enfin parce que la musique est au centre de l'oeuvre. Trois bonnes raisons pour enfin me poser et voir cette petite perle. Les dessins de Javier Mariscal sont magnifiques, très réalistes et même temps très artistiques. Je ne m'y connais pas beaucoup en film d'animation, ni en illustration, mais ces dessins-là m'ont de suite fait penser à un carnet de voyage, aux visages entre ombre et lumière de Titouan Lamazou, un mélange de souvenirs d'enfant et d'art pur. Ensuite, la mise en mouvement des corps suit une technique très poussée qui rend le film hyper vivant et réaliste, si bien qu'on finit par en oublier le côté pictural pour pénétrer vraiment dans l'histoire et dans les personnalités. La musique y est pour beaucoup, en ce qu'elle est bien plus qu'une illustration sonore, pratiquement la protagoniste de Chico et Rita. Chico et Rita, justement, sont deux musiciens. Lui est un jeune pianiste au talent prometteur, elle, une chanteuse à la voix suave et sensuelle. Ils se rencontrent et de suite leur relation oscille entre collaboration professionnelle qui vise à gagner un concours et jeu de séduction-passion-déchirure. Dans La Havane de la fin des années 40, le jazz commence à prendre sa place de musique à la mode, et la mode est aux rythmes américains. Le concours est remporté par Chico et Rita mais les deux artistes-amants se séparent et partent chacun de leur côté pour New York. Nous sommes en plein coeur de l'évolution musicale de l'époque, du début des années 50, avec Chano Pozo, Charly Parker, Dizzie Gillespie, Mario Bauza... c'est-à-dire à l'origine d'une musique métissée, entre le jazz et la musique cubaine, ce qui donnera naissance, une décennie plus tard, à la salsa. Les personnages, entre fiction et réalité, retracent donc cette histoire musicale dans ce qui est à n'en pas douter un hommage à la musique cubaine. Mais, à la différence d'un documentaire comme a pu l'être Buena Vista Social Club, Chico et Rita n'est pas qu'une bande son. C'est avant tout un film, une histoire qui s'incruste, se tisse dans le canevas de la grande Histoire de l'époque: celle de l'après guerre aux Etats-Unis qui voit déjà poindre avec horreur les prémices de la ségrégation raciale, celle de Cuba dominée par les américains puis révolutionnaire, qui interdit du même coup la musique américaine et fait de Chico, l'ancien pianiste prometteur, un cireur de chaussures dans les rues dévastées de La Havane. Je pourrais en parler pendant des heures tant le film est beau et m'a plu, mais allez plutôt le voir par vous-même et donnez-moi en des nouvelles!
"La musique les a unis... le succès les a séparés..."

vendredi 7 décembre 2007

Suite Habana

Parfois l'art se passe de commentaires, tout comme les films se passent de dialogues pour laisser la place aux sons, aux images, aux sensations. C'est le cas de Suite Habana, une magnifique oeuvre du réalisateur cubain Fernando Pérez sortie en 2003. Tout au long de ce docu-fiction, nous suivons durant une journée une série de personnages dans leurs activités quotidiennes à la Havane. Fernando, jeune ouvrier en bâtiment; Julio, cordonnier; Ivan qui travaille à l'hôpital; Amanda qui vend du mani pour survivre; le petit Francisquito et sa grand-mère... Et après leur journée de travail monotone et bien réglée, lorsque la nuit tombe, chacun se montre sous un jour totalement différent. L'un devient danseur étoile, l'autre travesti ou musicien, ou bien encore peintre. La nuit, c'est le royaume de tous les possibles, c'est la réalisation éphémère des rêves de chacun, une parenthèse dans le quotidien qui révèle les personnages et les rend d'autant plus touchants. Et pour cela pas besoin de dialogues. Aucun personnage ne parle et ce sont les bruits assourdissants de la rue, ceux plus discrets de la maison qui construisent cette Suite Habana, cette symphonie d'humanité et de sensations. En l'absence de mots à poser sur ce que nous voyons, le réalisateur choisit de nous laisser le choix de toutes les interprétations, selon la sensibilité de chacun, selon ce que le film, les situations, les personnages lui évoquent ou dans la mesure où ces images le renvoient à une expérience vécue. Suite Habana est un chef d'oeuvre, qui à chaque visionnement nous replonge dans une atmosphère unique et nous interpelle différemment, nous offre la possibilité, la liberté totale d'investir ce que nous voyons de sentiments et d'impressions personnelles. Un moment unique de poésie comme on en voit rarement.
Voici les liens sur You Tube puisque le film y est présent par séquences mais dans son intégralité. Prenez le temps, cela en vaut le détour, peut-être même plus qu'un détour, une pause, une grande respiration:







jeudi 4 octobre 2007

40 ans

Quarante ans que le Che est mort assassiné en Bolivie, à Vallegrande. En Bolivie tous les journaux en parlent. En France Olivier Besancenot publie un livre. Et tous les jours des tas de gens très différents arborent son image comme un totem. Des tas de gens qui se mettent le doigt dans l'oeil jusqu'au coude en croyant connaitre cet homme dont au fond ils ne connaissent que des clichés, des approximations, des stéréotypes, des idées reçues. Avant de s'approprier une personalité et d'en faire le symbole de choses qui n'ont strictement rien à voir, il faudrait d'abord apprendre, s'informer, lire et comprendre le Che, ses idées, ses convictions et ses combats. Pour cela, il faut lire la biographie de Pierre Kalfon qui retrace tout le parcours du Che jusqu'en Bolivie et démonte pas mal d'idées reçues. Parfois les gens ne savent rien, ne comprennent rien et croient pourtant être dans le vrai avec leur pensée étriquée et réductrice, et moi, les gens qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez et qui ont un jugement sur tout, ça me désespère. Qu'ils s'informent d'abord, et après seulement qu'ils donnent éventuellement leur avis.