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mardi 5 février 2019

Nomade sur la voie d'Ella Maillart

Amandine Roche, Nomade sur la voie d'Ella Maillart, 2003. 
Il y a d'abord un sentiment enfoui, le pressentiment d'une quête à mener, la sensation de quelque chose d'incomplet qui nous taraude et ne demande qu'à se réparer. Comment ? On l'ignore encore. Et puis, soudain, un accident qui nous réveille, une rencontre qui nous révèle et c'est le départ. Comme Ella Maillart, on "prend son bâton de pèlerin" pour aller à la découverte de soi-même. Amandine Roche a vécu, les unes à la suite des autres, plusieurs de ces circonstances qui vous révèlent le sens de l'existence. D'abord, une rencontre avec le Dalaï Lama qui lui a montré le chemin des Droits Humains, l'une des raisons qui l'ont entraînée vers des études de droit international. Ensuite, un accident de voiture qui bouscule ses certitudes et fait jaillir mille interrogations existentielles. Enfin, une rencontre indirecte avec Ella Maillart, qu'elle se promet de retrouver. Malheureusement, lorsqu'elle parvient enfin à Chandolin, le dernier refuge de l'aventurière, la vieille dame s'est déjà envolée vers les cimes éternelles. Qu'importe, puisqu'elle veut absolument percer le mystère Ella, Amandine se lance sur les routes à sa recherche. D'abord, en mission avec l'UNICEF, puis seule, nomade, à travers l'Asie. Elle sent la nécessité viscérale de traverser tous les pays, toutes les frontières, les déserts et les montagnes que l'aventurière suisse a traversés afin de comprendre son fonctionnement, la nature de sa quête et surtout ce qui l'a amenée à connaître une spiritualité profonde, empreinte de sagesse. Comment trouver la paix et où se cache-t-elle ? Chez les nomades, sans doute, et dans leur mode de vie ancestral en harmonie avec la nature, dans un temps qui n'est pas le nôtre et un espace plus vaste que ceux dans lesquels nous vivons.

Après une mission en Ouzbékistan qui se termine précipitamment par une tentative d'assassinat, Amandine poursuit son travail en Tadjikistan. Déjà, dans le cadre de son travail, Amandine part à la rencontre de l'autre et on perçoit toute sa sensibilité et son intérêt non feint pour les personnes qui se trouvent en face d'elle. Une fois sa mission terminée, elle décide de poursuivre seule. Ce sera le Kirghizistan, une épopée à travers le mythique et terrible désert du Takla Makan dans le Xinjiang chinois. Puis, le Pakistan montagneux et tribal, taliban aussi, et un séjour inoubliable en Afghanistan au moment des attentats du 11 septembre 2001. La guerre se prépare et Amandine, tandis que tous les ressortissants étrangers sont évacués, mesure l'horreur de ce qui est sur le point de se passer. Elle anticipe mentalement les ravages que ne manqueront pas de produire les bombardements américains sur ce pays et ce peuple auxquels elle est déjà tellement viscéralement attachée. Elle quitte l'Afghanistan avec des caravanes de réfugiés qui tentent, avec moins de chance qu'elle, de passer au Pakistan afin de sauver leur vie. Dans ses bagages, elle rapporte les yeux éplorés d'une petite fille qui la supplie de la prendre avec elle et qu'elle ne peut emmener. Parce qu'en prendre une, se serait une injustice si cruelle pour tous les autres enfants qui en auraient besoin. Cette rencontre-là marque Amandine au fer rouge et trace un profond sillon dans la route qu'elle est en train de se dessiner. En Inde, elle rencontre des sages. Au Tibet, elle voit la colonisation économique et culturelle chinoise qui muselle et interdit, réglemente et fait taire des moines qui, malgré tout, poursuivent leur sacerdoce et cette foi la touche profondément. Une fois encore, elle s'écarte des sentiers battus et côtoie les nomades. Puis, c'est la Chine. La froideur des gens, l'incompréhension, la modernité et le mutisme la choquent après la chaleur humaine incomparable qu'elle a éprouvée tout au long de son périple. Une fois la frontière russe passée et en dépit du froid intense de la Sibérie, elle se sent déjà en Europe. Il est temps de rentrer, elle le sait. Moscou, Saint Pétersbourg, Berlin et enfin Chandolin comme un retour aux sources. La paix, elle est là. Dans la montagne, face au Cervin, dans le calme infini du dernier refuge de l'aventurière suisse Ella Maillart. La paix, elle est là. En chacun de nous. Faire un long voyage. Revenir. Et trouver au point d'arrivée ce qu'on a mis tant de kilomètres à chercher. 
On peut lire ce livre comme un voyage initiatique. Ou un récit de voyage. Ou un document géographique, culturel, géopolitique, pourquoi pas spirituel. On peut s'arrêter là. Et on peut aussi, si on est curieux (c'est mon cas), aller voir plus loin. Apprendre que maintenant, après maintes péripéties, Amandine enseigne le yoga et la méditation aux humanitaires de la ligne de front et à d'anciens talibans en Afghanistan... Une princesse sur cette terre.
(Amandine Roche a ensuite publié Le vol des colombes en 2005 et La route vers soi en 2009... et on les lira !)

mardi 8 janvier 2019

Berlin. J4.

Assez de marcher pendant des heures, de courir la ville de droite et de gauche, d'explorer les frontières révolues et les points cardinaux, les centres et les cœurs, les écueils et les recoins. Assez du frühstück qui implique un repas de midi sauté. Mal aux jambes, mal au dos. Envie d'une journée normale de touriste lambda. Après un petit déjeuner à la française - les croissants et le café au lait, que c'est bon... -, nous passons la porte du musée des instruments de musique qui se trouve tout à côté de la Philharmonie. Dans le grand espace ouvert, moderne, l'éclairage soigné met en valeur toute une colonie de pianos et de clavecins, d'orgues de toutes sortes. On s'attarde devant chaque instrument, on l'étudie, on le scrute, on l'admire, on en fait le tour, on le photographie mentalement ; on s'en étonne, on le commente, on en sourit, bref, on prend notre temps. Les baies vitrées teintées tamisent la (relative) luminosité extérieure. On se sent bien, à l'abri, privilégié dans cet écrin, ce coffret à bijoux si séduisant. Dans le cas de certains instruments ou de certaines reconstitutions de mécaniques, le visiteur est autorisé à toucher, à s'essayer à la musique. Me voici, incognito, discrètement, dans la grande salle quasi déserte en ce matin de décembre, grattant sur une jolie guitare blanche un rythme de huayño péruvien. Dernière note. Silence feutré. On s'amuse. On teste également un "Dato Duo", sorte de mini synthétiseur capable de produire toute une série de rythmes, de nuances, d'intensités de sons, de les mémoriser, les mélanger. Il doit falloir des mois, des années de pratique avant de maîtriser cet engin ! Rassasiés de beautés et d'étrangetés, nous sortons enfin, ravis de ce délicieux intermède artistique au chaud et à l'abri.





Cette fois, on peut vraiment le dire : nous sommes sur les Champs Elysées berlinois. Nous nous trouvons à l'ouest de la ville et ne savons où donner de la tête tant les magasins pullulent de part et d'autre de ces grandes et belles avenues. Nous nous gardons de visiter les 60 000 mètres carrés du KaDeWe, le plus grand ensemble commercial d'Europe et réservons nos forces pour dénicher un petit restaurant, le dernier du voyage. Nous le trouvons au septième étage d'une tour. "Neni" a le mérite de nous offrir à la fois une cuisine aux saveurs et aux parfums du Proche Orient, revisitée, fine et délicate, et un superbe panorama sur la capitale, y compris sur son immense parc zoologique. Nous faisons coucou aux oiseaux en contrebas, apercevons la coupole du Reichstag au loin, ainsi que l'église du souvenir que nous verrons de plus près ensuite.


Cette église reste là, plantée comme un cheveu sur la soupe au-milieu de ce quartier hyper branché. Elle est le dernier témoin encore debout des terribles bombardements qui ont détruit une grande partie de Berlin lors de la deuxième guerre mondiale. A ses côtés, un nouveau bâtiment construit en 1959 escorte cette coquille vide, malheureusement encore une fois, à ses dépens, symbole de la violence humaine. En effet, sur les marches attenantes sont allongés des bouquets de fleurs, disposées des bougies et des photos, rappelant qu'ici même, il y a deux ans, un fou au volant d'un camion avait foncé sur la foule. Que voulez-vous, l'histoire se répète. Sans cesse. C'était là, sur ce marché de Noël qui sent bon la viande, le sucre, les épices et le gras. Entre ces allées peuplées de vendeuses à la mine souriante et joues rouges et rebondies. Là, en pleine euphorie festive. Là, cannelle et goût de sang. Chocolat et cailloux dans la bouche. Quelle tristesse. Hormis les roses déposées et les portraits des disparus, rien ne semble entacher cette farouche volonté qu'ont les humains de surmonter leurs traumatismes par le plaisir, le jeu, le rire, la dévotion envers les jolies choses de la vie. Peut-être parce qu'ils savent que la vie n'est qu'un cycle infini. Hier, on pleurera. Demain, on riait. Pourquoi ne pas respirer aujourd'hui ?


Les trottoirs sont bondées. Les passants traversent les rues, telles des fourmis disciplinées qui s'arrêtent d'un seul pas, redémarrent quand c'est le moment. Un flot discontinu et pourtant paisible qui reste un compagnon épuisant pour qui a déjà les pattes bien fourbues. Il nous faut sortir des troupeaux en file indienne. Nous entrons dans le Karstadt, cette sorte de Galeries Lafayettes allemandes dans lesquelles on trouve absolument tout. C'est le centre commercial que l'on rêve d'avoir à côté de chez soi. Besoin d'une casserole ? D'une robe du soir ? D'un nouvel agenda ? L'objet tant désiré se trouve immanquablement au Karstadt. Nous essayons de nous auto-persuader que nous n'avons besoin de rien, mais il est strictement impossible de ressortir d'ici les mains vides. Une gourde, un éléphant en peluche, et encore, on se retient. Consciencieusement, sans rien omettre, sans oublier aucun recoin, nous effectuons notre tournée. Chaque étage est scrupuleusement fouillé, les escalators maintes fois montés et descendus. Rayon de sport. Papèterie. Rayon jouets. Alimentation. Nous sommes intraitables. Lorsque nous sortons enfin, il fait nuit (il faut dire qu'en décembre, à Berlin, le soleil se couche à 15h57).



Nous quittons ce quartier enchanteur aux mille tentations. Non loin de là, à dix minutes de marche (une peccadille), il paraît que Savignyplatz est jolie. Malheureusement, les illuminations de Noël ne sont pas de mise sur la place et c'est dans le noir le plus total que nous l'entrevoyons. Néanmoins, nous savourons l'ambiance rétro de ses rues piétonnes et de ses petites boutiques sous les arcades du métro.
Il nous reste encore du temps. Et tant de choses à découvrir. Mais que choisir ? En a-t-on encore envie ? Quand on sait qu'il faut partir, l'esprit s'engourdit et refuse de réfléchir. Prolonger quelques minutes le parcours n'aurait aucun sens. Le cœur n'y est plus. Nous reprenons notre valise et nous dirigeons vers l'aéroport. Le bus qui nous y conduit passe tout près de la porte de Brandebourg. Nous la regardons une dernière fois pour nous la fixer dans la rétine. La soirée est déjà bien avancée quand nous quittons Berlin et nous sommes déjà à Paris. Orly est aussi vide qu'à l'aller. Il est plus de vingt-trois heures et il nous faut reprendre la route. Retrouver le brouillard. La campagne. Et Berlin qui se joue de nos yeux fatigués et dont les images, indélébiles, se substituent au tracé monotone de l'autoroute. Berlin énigmatique. Berlin sublime et hideuse, fière et misérable, estropiée et grandiose. Berlin qui ne nous sort plus de la tête. 

dimanche 6 janvier 2019

Berlin. J3.

Le frühstück de ce matin est moins fourni, les choses ont repris leur cours et, les jours fériés terminés, les berlinois sont retournés au travail. Le concept reste tout de même une bonne affaire puisque le buffet à volonté ne nous coûte que 10 euros et nous permet de faire l'économie du repas de midi. 
La journée s'annonce plus belle que la veille (entendez : pour l'instant, il ne pleut pas). Nous prenons le S-Bahn en direction de l'est. Si nous choisissons le plus souvent d'éviter les transports en commun, ce n'est pas qu'ils sont surchargés ou qu'ils fonctionnent mal. Les trains sont en bon état, propres et pas du tout bondés, les horaires sont respectés. Or, les tarifs sont relativement prohibitifs pour les visiteurs : si l'on se contente de trois stations, le ticket est à 1,70 euro (entre nous, trois stations, autant les faire en marchant) ; en revanche, le tarif passe à 2, 70 euros dès que l'on effectue un parcours de plus de trois arrêts. De quoi nous conforter dans notre idée de voir la ville à pied. Bref, nous descendons du train et nous retrouvons face à lui : ce pan de 1300 mètres de mur conservé, intact, au-milieu des immeubles modernes en construction de ce quartier florissant. Un mur interrompt le cours de l'histoire, de la vie, décale le quotidien, dévie les pas et empêche les histoires d'amour. Un mur est contre nature. Il coupe le cours du fleuve et immobilise, bloque, restreint, glace. Un mur vous tue. Et, à Berlin, le mur est partout. On en retrouve des bribes sous forme de lignes au sol, de stèles décrochées et exposées, de vrais-faux extraits dans les magasins de souvenirs. A East Side Gallery, le béton a été recouvert de street art et n'a pas vocation à disparaître. Les visiteurs se prennent en photo devant les fresques, effleurent le mur de leurs doigts gantés, regardent, sourient, puis s'en vont. Et nous on reste là à se dire, tu te rends compte, avant, les gens de l'autre côté ne voyaient plus le fleuve. Tu te rends compte, comme ça, il a l'air inoffensif, mais imagine-le surmonté de barbelés et ponctué de gardes armés. Tu te rends compte, il n'y a pas si longtemps, ce truc était infranchissable. Pire que la peur. Pire que la guerre. Un mur. Tu te rends compte, on en construit encore. 



Alors c'est quoi, Berlin Est ? Certes, c'est la cathédrale et les beaux monuments. Mais ce sont aussi les cités, forêt de tours dans lesquelles nous choisissons délibérément de nous promener. Ces rues ne figurent pas dans les guides et il n'y a aucun touriste ici. Or, connaître une ville, c'est se frotter à tous ses aspects et nous voulons tout découvrir. Alors nous nous perdons dans le Berlin moins rutilant, clochards sous les ponts, tags, vitres ébréchées et courants d'air dans les couloirs. Une vieille dame que l'on croise regarde, interrogative, mon appareil photo. Sans doute se demande-t-elle ce qui nous attire ici. Peut-être se dit-elle que nous nous sommes perdus. Elle ne sait pas que nous sommes des égarés volontaires. Nous parvenons ainsi, par les boulevards vides de circulation, jusqu'à la vaste Strausberger Platz. Les imposants immeubles au style soviétique qui l'entourent n'ont rien de laid et on même un charme certain. Quoi qu'on en dise, ici, il y a dû y avoir des gens heureux. Évidemment, on a décrié, critiqué, banni et on a ancré dans nos mentalités la détestation de ce "bloc de l'est". Soyons un instant objectifs. Où est le mal ? Où est le bien ? Ce n'est pas un hasard si certains berlinois sont nostalgiques de cette époque. C'est bien que, quelque part au fond d'eux, ces années leur ont aussi procuré un certain bonheur. Nous levons les yeux vers les inscriptions évoquant la Russie, la Bulgarie au sommet des barres de béton et c'est de l'émotion que nous ressentons de nous trouver dans cet autre monde qui, sur les écrans de son cinéma, diffusait les images de la société telle qu'il voulait bien la faire rêver à ses habitants. 



Après une marche épuisante le long de de l'interminable Karl Marx Allee, Alexander Platz offre un contraste saisissant. Nous sommes toujours à l'est, mais ici les immeubles soviétiques se mêlent aux énormes centres commerciaux modernes. Nous nous trouvons dans un autre cœur de ville. Car, oui, au fond, on peut dire que Berlin a plusieurs cœurs. C'est peut-être cela qui lui donne cette vivacité. On sent qu'ici, la population se mélange et on est bien loin des quartiers riches. Les habitants viennent de partout et on retrouve un peu la diversité qui fait notamment la richesse de Paris. Symbole de la volonté de l'est de rivaliser avec l'ouest dans tous les domaines, la tour de la télévision, haute de plus de trois-cents mètres. Une démesure qui témoigne sans conteste d'un fort complexe d'infériorité de la part d'un régime qui voulait toujours plus, toujours mieux, toujours plus haut et plus fort. Une manière de se légitimer, sans doute. Psychologie de comptoir. Nous ferons l'économie des 13 euros et ne nous offrirons pas cette montée qui n'aurait fait que nous projeter dans les nuages. 
On avance, on ne sait plus de quel côté du mur on est, on perd le nord dans cette ville disloquée puis recollée. On dit que l'on retourne vers le centre, mais de quel centre parle-t-on ? 


Une chose est sûre, le quartier Saint Nicolas est le plus ancien de Berlin. Son église date du 13ème siècle et les maisons qui se sont construites autour forment un petit village paisible, hors du temps, rassurant avec ses belles façades, ses rues pavées et ses arcades commerçantes. Un havre de paix qui contraste avec l'agitation de la capitale. Le silence qui y règne représente une parenthèse dans notre journée. 



Nous traversons une première fois la Spree, puis deux. Beaux quartiers. Ambassades. Ministères. Nous voici à Gendarmenmarkt, l'une des parties les plus riches de Berlin. L'église allemande et l'église française encadrent le non moins grandiose Konzerthaus qui a tout l'air d'un temple grec. Grandeur et démesure. Le marché de Noël lui-même est payant, signe qu'on est bien loin d'un quartier populaire. Pour preuve, l'hôtel Hilton occupe presque tout un côté de la place. Ici vivent les gros portefeuilles. C'est beau, bien sûr. Éblouissant. Un peu superficiel ?




Check Point Charlie. Dernière étape du jour. Avant, il n'y avait rien. Juste un espace vide, sans vie, en friche. Il n'y avait que cet unique point de passage entre l'est et l'ouest, réservé aux officiels. Un faux espoir. Un poste frontière muselé, pieds et poings liés. Tout a bien changé. Rénovation, construction, modernisation, dynamisation, action. Et comme un cheveu sur la soupe, l'ancienne cahute des "douaniers". De faux militaires américains prennent la pose avec les touristes. La barrière est définitivement relevée pour la punir d'avoir été trop longtemps baissée. On ne lève plus les yeux vers elle, l'attraction est ailleurs. Le musée, les marchands du temple, les faux tampons sur les faux passeports, les porte-clés et les cartes postales, les crêpes au Nutella. On regarde les photos, on réfléchit, et puis on se dit que c'est mieux ainsi. Se souvenir et avancer. On a du mal à se figurer ce que c'était. Quand il n'y avait rien. Rien que la poussière et les rêves piétinés. On aime ou on aime pas. Que voulez-vous, ma bonne dame, c'est la société de consommation qui veut cela et le passé s'achète aussi, tout comme les crêpes au Nutella. Est-ce un bien, est-ce un mal ? Je ne veux pas qu'on me réponde. Je ne veux pas entrer dans le jeu. Je ne veux pas qu'on me vende un souvenir, qu'on me fasse la promotion d'un état d'esprit, d'une façon de penser droit. Je veux ressentir la ville, toute de travers, âcre et sucrée, par le seul pouvoir de mes cinq sens. La découverte d'une cité n'a d'intérêt que si l'on va au-delà de son apparence. Berlin, tu ne nous as pas encore tout dit et on voit bien que derrière ton apparente résilience, au fond de toi tu cherches encore à recoller les morceaux. Tu as beau faire la fière, quelque chose cloche. Je repense à cela en me gavant de Käsespätzle, dans la chaleur rassurante de quelque chose de connu. Un restaurant comme mille autre. Un relent de paysages alpins, là-bas, au loin. Je fermes les yeux pour ce soir sur les méandres de Berlin.



jeudi 3 janvier 2019

Berlin. J2.

En ce boxing day qui est comme un dimanche, aussi calme et joyeux qu'un jour férié (en réalité, c'en est un puisque le 26 décembre est chômé en Allemagne), la journée commence par un frühstück. Il ne s'agit en aucun cas d'un classique petit-déjeuner à la française, mais d'un véritable repas convivial et réjouissant. Nous sacrifions sans mal à la tradition et nous mêlons aux familles venues profiter intelligemment (c'est-à-dire en mangeant) de cette journée non travaillée. "Chez Alex", dans notre désormais familier Sony Center, le frühstück est impressionnant : boulettes de viandes, saucisses, gnocchis et choucroute, pommes de terre gratinées, haricots verts en sauce, salades en tous genres, saumon et hareng fumés si fondants que c'est indécent, plateaux de fromages. Nous passons sur les fruits et autres croissants au beurre pour nous concentrer sur l'essentiel. A l'extérieur, il fait toujours aussi froid et les rues de Berlin ne demandent qu'à voir nos semelles les emprunter. Nous nous devons d'emmagasiner des calories. 
Mais avant de nous perdre encore dans la capitale, quelque chose nous intrigue : ce "Mall", centre commercial aux dimensions exubérantes. Nous y pénétrons et réalisons que, férié oblige, toutes les boutiques sans exception sont closes. Qu'importe, nous n'avions pas l'intention de faire du shopping dans les innombrables magasins de vêtements, de chaussures, de sacs à main et autres accessoires. Et puis, c'est une manière complètement nouvelle de découvrir l'un de ces mastodontes de la consommation. Vides de visiteurs, totalement silencieuses, les allées richement illuminées et décorées pour les fêtes de fin d'année sont un monde merveilleux pour les âmes voyageuses. L'étage des enfants finit de nous envoûter. Nos yeux scintillent devant les vitrines peuplées de douces peluches et de maisonnettes en bois et nous nous amusons follement à prendre la pose aux côtés des Playmobils à taille humaine. Nous rions comme des petits fous et personne n'est là pour nous rappeler à l'ordre. Même les chevaux de bois ont l'air de nous adresser un sourire entendu. Encore habités par cet élan infantile, nous voici entonnant, main sur le cœur, l'hymne canadien devant l'ambassade du Canada. 


Dehors, le changement est brutal. Nous passons de la chaleur rassurante de l'enchantement à la pluie qui arrose finement mais sûrement le mémorial de l'Holocauste ou Mémorial aux Juifs assassinés d'Europe. Nous sommes en plein centre et les deux mille et quelques stèles anonymes, grises, brutes de béton, donne le ton. Ici, on n'oublie pas. On fait avec. On vit au présent en laissant au passé la place qui lui est due. Ici, on se souvient. Belle leçon que celle-ci : pour avancer vers le futur, renier le passé est la dernière chose à faire. Ici, à Berlin, parce qu'on sait que l'Histoire est un éternel recommencement, on croit fermement que dire, montrer, reconnaître, c'est permettre aux douleurs de s'exprimer et aux horreurs de ne plus se reproduire. Sisyphe descendu de sa montagne. Au-milieu de ces allées oppressantes, émouvantes, on prend la mesure, on ressent, on réfléchit, on se questionne. Au fond, c'est sans doute ce qu'a voulu l'architecte américain Peter Eisenmann. Frapper nos consciences oublieuses. 



Plus loi, c'est le Reichstag. On se remémore l'incendie. La sombre période. Aujourd'hui, la coupole de verre qui le surmonte sèche nos larmes. Le monument est beau et représente autre chose. L'avant et le maintenant. Sauf que derrière, une ligne au sol, c'est l'ancien emplacement du mur. Cette ligne court à travers la ville. On peut la suivre si on veut, ou l'ignorer. Si l'on passe dessus en voiture, elle nous rappelle. Même si on ne le voit plus, le mur est là, tout le temps, partout. Sous la porte de Brandebourg, on tente de se figurer la fin de la séparation, l'ouverture, l'exaltation et la joie sans bornes qui s'est débridée ici, un jour de novembre, il y a presque trente ans. Les touristes se prennent en photo. Un visiteur turc, ravi de pouvoir échanger dans la langue de Molière qu'il trouve "très belle", nous demande un cliché de lui avec la porte en arrière plan. L'amour de la liberté n'a pas de frontières. 



Unter den Linden. La longue avenue avec une promenade en son centre mène de la porte de Brandebourg à la cathédrale de Berlin. Nous sommes dans l'un des plus beaux quartiers de la ville, avec ses églises, ses universités, ses théâtres aux allures néo-classiques. Nous sommes avant l'obscurantisme des dictatures, à une époque où on pensait que l'architecture servait autant à démontrer la richesse intellectuelle d'un pays que la puissance de ses princes. La mégalomanie de ces derniers n'est certes pas l'illustration d'une société égalitaire. Pourtant, nous ne pouvons leur jeter la pierre. Car qui bâtit de si beaux temples à la culture et au savoir mérite une certaine considération. En ce moment, une ligne de métro est en cours de prolongement. Le progrès ne s'arrête jamais et la course en avant de Berlin vers la modernité est effrénée. 


Nous avons déjà beaucoup marché. La pluie fine du matin a laissé place à de vraies gouttes et nos pieds ont pris l'eau. L'humidité s'est immiscée dans nos os malgré les vêtements chauds. Nous avons froid et besoin de nous asseoir. En face de nous, irréelle dans le brouillard qui assomme la ville entière, la cathédrale de Berlin semble un refuge adéquat. L'entrée est payante. Quitte à se reposer ici, autant profiter de la visite de ce monument construit en plusieurs étapes et que chaque architecte succédant à l'autre a voulu plus démesuré. Au fond, Dieu n'a rien à voir là-dedans et, si l'on prétend célébrer sa grandeur, c'est en fait la puissance du monarque, du prince que l'on exprime dans ces monuments. Entrer dans la postérité, c'est l'objectif. Ne crachons pas dans la soupe et n'analysons plus. Les dorures, l'orgue qui figure au classement des plus grands d'Europe, l'orchestre baroque qui répète sous la formidable coupole, tout concorde pour mener à la contemplation. Que l'on soit croyant ou non, la beauté est indéniable. Le spectacle va commencer, nous devons quitter notre place et choisissons de grimper tout en haut du dôme. Les escaliers sont interminables, c'est une épreuve physique pour parvenir au sommet du monument. Depuis cette sorte de galerie extérieure que nous parcourons le nez au vent, le mauvais temps est manifeste... et l'immensité de la ville également. Avant de rentrer sagement à l'intérieur, on se dit qu'il doit y avoir un certain charme à se trouver là un jour de grand soleil. Nous finissons dans la crypte aux dizaines de sarcophages, mais c'est un Apfelstrudel, explosion d'épices, et un thé brûlant qui nous ramènent pleinement à la vie. 




Cette journée interminable nous entraîne ce soir dans l'énorme Mercedes Benz Arena, à l'est de la capitale, pour assister à un match de hockey. Comme à chaque fois, rien ne vaut un événement sportif pour sortir des sentiers balisés et se mêler aux autochtones. En Allemagne, le hockey sur glace est une institution et les Eisbären de Berlin une équipe phare du championnat. Autrefois membre leader de la ligue est allemande, les Ours Blancs, autrefois Dynamo, ne mettent qu'une saison à retrouver leur place de choix dans l'Allemagne réunifiée. Douze mille spectateurs en feu trépignent d'impatience au moment de l'entrée des équipes sur la glace. Spectacle pyrotechnique, chansons reprises par la foule en délire, speaker qui vocifère les noms des joueurs, mascottes tournoyant comme des patineurs autour de la piste, une ambiance délirante nous enveloppe et on se prend au jeu. Il faut bien une currywurst et quelques frites pour qu'on se remette de toutes ces émotions. L'arbitre siffle, le match commence. On est au-milieu de tout cela, de ces gens réunis pour encourager leur équipe. On n'a plus mal nulle part. On est bien. 


mardi 1 janvier 2019

Berlin. J1.

Conduire de nuit à travers la forêt et n'avoir pour seule compagnie que les renards et le brouillard. 
A six heures trente, voir les lumières de Paris. En ce matin de jour férié, l'aéroport semble encore assoupi. On marche sur la pointe des pieds. L'avion décolle. A travers le hublot, voir le soleil se lever., le ciel s'inonder de rose orangé. Ensuite, voler à travers le coton des nuages. De soleil, on n'entendra plus parler. 
Le bus nous dépose à la porte de Brandebourg. Pas de doute, nous sommes à Berlin. Un premier frisson nous parcourt. 
Le Sony Center et les tours new-yorkaises de la Potsdamer Platz sont notre premier contact avec la ville. Gratte-ciel de verre, flèches de métal qui s'élancent dans les hauteurs. Fines et solides, fières demoiselles ambitieuses, séductrices. Tapageuses ? Sous la coupole, c'est la féérie de Noël. On a envie d'en faire mille fois le tour, de s'enivrer les yeux de magiques illuminations, de courir et de sauter comme des enfants. Nous déjeunons chez Josty, dans un décor élégant, bougies, lumières tamisées. Raviolis faits maison, al dente, dans une sauce crémeuse au mascarpone et potiron, agrémentés de graines de courge. Un paradis de saveurs. Rusticité et délicatesse. Renversant. 


Nous voici face à la Philarmonie. Un mythe. Le bâtiment jaune d'or, moderne, est un peu déroutant mais néanmoins très beau, d'autant plus lorsqu'on imagine les merveilles symphoniques que l'on peut y entendre. Le nez contre la vitre, nous apercevons le luxe blanc et lumineux du hall et rêvons quelques instants de pouvoir nous asseoir dans cette incroyable salle. Autour, l'ensemble des édifices correspondent à toute une série de musées, dans un quartier totalement dédié à l'art, lequel prend une place prépondérante à Berlin. Message reçu. 

Nous poursuivons notre marche en direction du Tiergarten. En hiver, l'un des poumons verts de la ville est un peu dégarni, grisonnant, privé de sa luxuriance. Cependant, on en mesure la taille et l'importance en le longeant jusqu'à la colonne de la victoire, en empruntant cette interminable avenue qui part de la porte de Brandebourg. Non loin de là, le château de Bellevue, résidence du président de la République, affiche ses allures de Maison Blanche. L'apparat étant son unique fonction, pourquoi s'en priver ? Nous longeons la Spree, mais la nuit tombe tôt à Berlin, tout à l'est de l'Allemagne. A seize heures, dans l'obscurité complète, nous nous rendons compte que nous allons en sens inverse. Il est temps de rentrer nous reposer après cette journée entamée au cœur de la nuit précédente. 


Avant de nous endormir pour de bon, une spécialité culinaire nous revigorera. Nous choisissons le restaurant Lindenbrau aux accents bavarois, au-milieu du Sony Center, sur cette Potsdamer Platz  qui sera notre point de repère dans la ville. Wiener Schnitzel, fameuses escalopes de veau panée, et Curry Wurst, la célébrissime saucisse berlinoise accompagnée d'une sauce tomate au curry que les autochtones dévorent à toute heure, partout et en toute circonstance finissent de nous revigorer. Jusqu'à nous suffire. Et au -delà, car les plats allemands ont ceci d'économique que les cuisiniers ont la main lourde sur le remplissage de l'assiette. Nos petits estomacs français déclarent forfait. 
Au terme de cette première journée, nous entrevoyons déjà les contours d'une capitale à la folie des grandeurs : grandes avenues, grands bâtiments, grands projets, grandes assiettes. Nous n'avons encore rien vu, mais, déjà, la ville nous plaît. Demain est un autre jour. Berlin attendra. 

dimanche 30 décembre 2018

Berlin. Impressions.

Il y a des villes qui sont naturellement belles.
Il y a des villes qui ne le sont objectivement pas.
Il y a des villes agréables et d'autres grises et maussades. 
Il y a des villes lumineuses, des villes charmantes, des villes modernes, des villes bétonnées, des villes sales, des villes en chantier, des villes étouffantes, des villes vertes, des villes accueillantes, des villes froides. 
Il y a autant de qualificatifs qu'il y a de villes.
Et puis il y a Berlin.
Indéfinissable Berlin.
Inclassable Berlin.
Une ville déchirée, ou deux villes réunifiées, un puzzle de quartiers, un assemblage d'architectures, un patchwork de tendances, d'époques, d'atmosphères. 

Berlin, cela sonnait comme traumatisme. Guerre. Deuil. Tristesse. Mur. Décombres. Cela sonnait comme capitale, monuments, modernité, art. Tout cela mélangé. Et on se demandait comment ces éléments si disparates pouvaient s'accorder entre eux pour former une seule et même cité. Après quatre jours à l'arpenter du nord au sud et d'est en ouest, des dizaines de kilomètres à pied au compteur, les joues rougies par le vent froid, le verdict est évident : résilience. 
Berlin est une résiliente. Détruite, bombardée, balafrée par cette affreuse cicatrice qu'a été le mur, elle a su renaître de ses cendres, se réparer, se reconstruire. Mettre en avant ce passé grandiose, assumer ses douleurs et ses failles, se lancer dans une course effrénée vers la modernité. Aller de l'avant. Sans oublier, jamais. 
Il est des villes gâtées. Il est des villes à genoux. 
Et puis il y a des villes touchantes, inoubliables, images même de la renaissance.
Tellement humaine, Berlin.
Troublant miroir de que l'on peut connaître au plus profond d'un corps meurtri qui regarde vers les étoiles. 
Au premier plan, le mur. 
Au second, un immeuble en construction.
Les deux, Berlin.

A droite, l'église du souvenir, bombardée. 
Autour, les tours du quartier moderne, florissant.

Les deux, Berlin. 

dimanche 18 février 2018

Ces extravagantes sœurs Mitford

Annie Le Floc'hmoan, Ces extravagantes sœurs Mitford, 2002.
Si les cours d'histoire à l'école étaient dispensés de la sorte, on en retiendrait plus de choses et ce serait beaucoup plus passionnant. Une liste de dates, une chronologie ou une énumération de grands noms et de batailles célèbres restent abstraites tant qu'on ne les met pas en relation avec la "petite" histoire, celle des gens, de l'anecdotique, celle où les grands événements coïncident avec le récit personnel et familial. La vie des sœurs Mitford est l'illustration parfaite de ces personnages dont l'existence croise le chemin de l'Histoire et qui jouent un rôle dans le déroulement de cette dernière. N'allons cependant pas croire qu'il s'agisse d'une famille lambda. Les Mitford sont tout ce qu'il y a de plus aristocratique et conservateur, des nobles comme on n'en fait plus. Est-ce l'originalité de leur père qui aime à s'entourer d'animaux et à vivre dans des endroits improbables, qui à une époque se fait chercheur d'or au Canada ? Est-ce parce qu'aucune des filles n'est allée à l'école et a dû se créer une vie intérieure infiniment riche afin de survivre à l'ennui et au manque d'amour (les enfants nobles étaient à l'époque élevés par une nourrice et n'avaient que deux brefs contacts par jour avec leur mère) ? Les sœurs Mitford ont en tout cas développé des stratégies originales pour combler les vides : elles lisent énormément, s'inventent une langue bien à elles et chacune s'enferme dans ses rêves. Ce sont la poursuite de ces rêves et de ces ambitions, ainsi que des caractères bien trempés qui ne souffrent pas la contradiction qui les amèneront à sortir très tôt du carcan et à vivre des expériences hors normes. A dix-huit ans, lors du bal qui inaugure leur entrée dans le monde et ouvre la recherche aux prétendants fortunés, aucune des sœurs ou presque ne prend le chemin de la tradition. 

L'une se perd à Oxford avec des étudiants homosexuels, l'autre voue un culte à Hitler, star montante de la politique, une autre se prend de passion pour la lutte des républicains espagnols. Simples intérêts d'adolescentes en mal de sensations ? Pas vraiment car, entêtées dans leurs engouements peu communs, elles persistent et signent chacune dans leur voie. Nancy, l'aînée, fréquente le petit monde littéraire de Londres et finit par devenir un écrivain reconnu. Unity tombe littéralement en pâmoison devant Hitler, s'expatrie en Allemagne pour le suivre partout, en vraie groupie. Diana, qui a elle aussi fréquenté le Führer aux côtés de sa sœur, épouse un anglais sympathisant nazi de la première heure. Jessica, quant à elle, s'enfuit en Espagne afin d'aider les républicains dans leur lutte contre Franco mais ne parvient pas à participer vraiment à cette révolution. Qu'importe, elle ne renonce pas à ses idées, s'exile aux Etats-Unis avec son premier mari, adhère au Parti Communiste, prend fait et cause pour les déshérités et les noirs avec son second mari avocat, à une époque où il ne fait pas bon avoir des idées d'égalité et de fraternité au pays de l'oncle Sam. Sa trajectoire est sans aucun doute celle qui m'a le plus passionnée, puisqu'elle reste fidèle à ses idées jusqu'à sa mort et qu'elle transforme chaque cause qu'elle embrasse en victoire, produisant livres et articles, se battant contre la justice et les politiques et mobilisant des foules en faveur de chacun de ses combats. Le destin des deux dernières sœurs Mitford est plus conventionnel, étant donné que l'une devient duchesse du Devonshire et que l'autre finit sa vie en toute discrétion dans son domaine anglais, auprès de ses animaux. Et au-milieu de toutes ces femmes, il y a Tom, le fils dont le destin n'égalera jamais celui du reste de la fratrie. Il mourra pendant la seconde guerre mondiale. 
Ce qui est passionnant, dans ce récit très documenté, c'est à la fois le fait que les Mitford aient été partie prenante des événements mondiaux qui ont bouleversé la première moitié du XXème siècle, mais également leur propension, où qu'elles soient et quoi qu'elles fassent, à conserver la conscience de leur origine, un attachement indéfectible au lien familial malgré les différends idéologiques, ainsi qu'une élégance toute aristocratique dans leur comportement, leur manière de parler et d'écrire. Que l'on soit d'accord ou non avec leurs idées, on ne peut rester indifférent à leur parcours, à leur génie, à leur talent et à leur classe internationale. Franchement, si les cours d'histoire étaient dispensés de la sorte, avec en point de mire la vie de telles femmes, je reprendrais bien un peu d'école ! 

dimanche 12 novembre 2017

Les 1001 visages de Munich

Quand on se trouve dans une ville avec plus de 8 siècles d'histoire, l'architecture prend forcément une importance capitale. A Munich, la tendance est exacerbée puisqu'on peut suivre différents parcours architecturaux, suivant les époques et les courants artistiques qui ont influencé sa construction. 
Munich italienne
Impossible de ne pas remarquer l'omniprésence de l'architecture Renaissance, de l'influence italienne dans les rues de la ville. Que ce soit avec les édifices religieux ou les bâtiments privés, les arcades, les couleurs, le style, tout nous ramène à l'Italie. Tant et si bien que, si le froid ne nous rappelait pas à l'ordre, on pourrait se croire à Rome ou à Florence. Certains esprits chipoteurs iront jusqu'à affirmer que c'est d'un véritable plagiat qu'il s'agit... Peu importe : pour nos yeux qui aiment voir du beau, ce petit côté méridional donne une touche chaleureuse à la ville. 


Munich néoclassique
Et puis, plus loin, c'est la Grèce. Au XIX ème siècle, on redécouvre l'Antiquité et on se dit que, niveau constructions, ils n'étaient pas si mauvais que cela, nos ancêtres. Alors, partout en Europe on se met à refaire des colonnes de partout, à construire des répliques du Parthénon et à avoir des idées de grandeur. Munich n'échappe pas à la règle. On peut voir le résultat dans le quartier des musées avec notamment la Glyptothèque. Ce qui est marrant, c'est que par la suite ce sont des architectes européens influencés par l'Antiquité grecque qui vont aller concevoir et construire des édifices à Athènes au XIXème. Une sorte de retour à l'envoyeur ! 

Munich et le nazisme 
Le truc moins drôle, c'est que la magnifique Königsplatz, de par sa grandeur justement, a souvent été le lieu privilégié des rassemblements nazis orchestrés par Hitler. Ou comment s'appuyer sur les civilisations passées et les détourner pour asseoir un projet abject. Aujourd'hui, la ville se tourne vers son passé pour l'exorciser. C'est ce qu'on doit dire à nos enfants, toujours : l'Histoire, il faut la connaître, c'est important, pour ne surtout pas refaire les mêmes erreurs. En 2015 a été inauguré dans ce but le Centre de Documentation du nazisme. Outre le fait que l'idée est exemplaire et essentielle, le bâtiment, ce cube tout blanc, est très audacieux (bon, ben, j'ai pas fait de photo, désolée). Pas très loin de là se trouve une place dédiée aux victimes du nazisme, sur laquelle une flamme brûle éternellement, comme celle de la mémoire qu'on devrait toujours avoir avivée. D'autres constructions pourtant très modernes sont elle aussi liées au nazisme : les bureaux de la multinationale Siemens et le siège monumental de BMW, firmes dont on sait qu'elles ont exploité des travailleurs forcés durant la seconde guerre mondiale. Les usines étaient même implantées tout près des camps de concentration dans le cas de Siemens. Le travail de mémoire, même s'il a été long, tardif et qu'il reste incomplet, a cependant débuté et a été motivé par la publication d'ouvrages accusateurs sur le lien des riches familles d'industriels avec le régime fasciste. Aujourd'hui, les temps ont changé et, grâce aux enseignements tirés du passé, il faut plus que jamais aller de l'avant. 

Munich princière
Avant tout ça, pendant quatre siècles, Munich a abrité les souverains de Bavière. Et ce qui était d'abord une citadelle a été transformé au fil des siècles en sublimissime palais. Un genre de Versailles en plein centre-ville : la Residenz. La visite de toutes les salles prend une bonne partie de la journée. On passe de chambre en chambre, on admire les lustres, les tapisseries, les meubles, les plafonds, les peintures, on n'a pas assez de nos deux yeux pour tout voir. Évidemment, la seconde guerre mondiale est passée par là, détruisant une bonne partie des bâtiments avec les bombardements, mais dès 1945 ce joyau architectural a été peu à peu restauré. L'église est peut-être le clou du spectacle : tout en briques et dénudée, on ne s'attend pas du tout à ce genre d'architecture dans un palais qui brille de mille feux baroques. Il paraît que le roi avait été très impressionné par les chapelles byzantines du XIIème siècle, ce qui expliquerait son choix. En tout cas, le tout nous a complètement envoûtés. 




Munich unique
Et puis il y a Marienplatz. Vous savez, ces villes ou villages miniatures recréés pour les besoin des décorations de Noël ? Eh bien Marienplatz, c'est ça. Un enchantement, un régal, un conte de fée devenu réalité. Au menu : une église, une colonne, des beffrois, des tours, des façades, de quoi en avoir le tournis. Endroit très fréquenté par les touristes, mais également par les munichois, on s'y rassemble au choix pour écouter le carillon ou pour célébrer les victoires de championnat d'Allemagne du Bayern. Toutes les lignes de métro y passent. En fait, c'est The place to be à Munich.


Vidéo maestro !