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lundi 3 décembre 2018

Le rêve mexicain

J.M.J. Le Clézio, Le rêve mexicain ou la pensée interrompue, 1988.
On entend souvent dire que l'on ne peut connaître le Mexique sans avoir lu Le rêve mexicain de Le Clézio. En tout cas, sa densité et sa richesse en font un ouvrage de référence. En revanche, ce n'est pas un livre que l'on pourra lire avec la légèreté d'un roman ou d'un récit de voyage. Il faut disposer d'un cerveau bien accroché et pourquoi pas de quelques notions d'histoire précolombienne afin d'appréhender la totalité des informations. Car ce que l'auteur cherche à nous faire comprendre par une argumentation détaillée, c'est l'ampleur du choc qui a eu lieu lors de l'arrivée des Européens en Amérique. Cette déflagration a toujours été étudiée d'un point de vue européo-centriste et par conséquent minimisée. Ici, Le Clézio réussit à adopter un point de vue neutre. Sans pour autant sombrer dans la vision du "bon sauvage"et idéaliser les traditions autochtones, l'auteur s'attache, sur l'axe du rêve, des projections de chaque camp, à préciser toutes les différences culturelles qui ont abouti à cette non rencontre. Car, on le sait bien, c'est lorsqu'on veut faire rentrer l'Autre dans le moule que l'on a construit pour lui que les déconvenues sont les plus grandes. C'est ainsi que récemment le missionnaire américain John Chau s'est fait tuer par des membres de la tribu des Sentinelles qu'il visait à convertir à la "bonne" parole évangélique. Dans le cas du Mexique, le but n'est pas simplement religieux. Il est aussi économique (recherche de l'or à tout prix) et politique (le royaume espagnol désirant dominer le monde, rien que ça).
Pour ce qui est du fait religieux, il émane d'un fort sentiment de supériorité culturelle de la part des Européens qui considèrent toute population non chrétienne comme une bande d'impies sauvages et irrécupérables. Partout où ils se rendent, les blancs font s'agenouiller les peuples conquis, par la force, en employant la plus terrible des violences, devant leurs images divines. Or, au Mexique, Le Clézio nous explique comment cette conversion était de toute façon impossible. Les Aztèques, qu'il étudie tout particulièrement, ne croient pas en un Dieu, ne pratiquent pas une religion : leurs dieux vivent en eux, ils sont la religion. Pour preuve, ces cérémonies au cours desquelles ont lieu les sacrifices humains de personnes en qui, pour l'occasion, tel ou tel dieu s'est incarné. La divinité est là, parmi eux, en eux, prend corps quotidiennement. Il ne s'agit pas d'un être parfait, supérieur, sans failles et à qui ont se soumet. Dieu est un homme comme les autres, avec ses qualités et ses travers. Dieu peut-être en toi, ou en moi, et il est partout à la fois. Conception totalement inadmissible pour les catholiques qui ajoutent cela à la liste de leurs arguments en faveur du massacre des Aztèques. De là, on peut facilement comprendre la méprise : rien de plus facile pour un peuple imbibé de divin de rêver au retour de leur dieu principal sous les traits d'un humain. Les Aztèques prennent Cortès et ses soldats pour des dieux. Pour nous, Européens à l'esprit cloisonné et stéréotypé, c'est inenvisageable, voire ridicule. Pour les anciens mexicains, rien de plus naturel. Lorsqu'ils réalisent qu'en réalité, ces barbus casqués et armés ne sont que de misérables corps déserté par le divin, il est déjà trop tard. L'Empire est tombé.

Qu'en serait-il aujourd'hui s'il en avait été autrement ? Si les blancs n'avaient pas été si présomptueux et méprisants ? S'ils étaient venus en observateurs attentifs et non en extrémistes religieux (convertis-toi ou meurs, pardon mais oui, bien évidemment, c'est de l'extrémisme religieux) ? C'est ce que l'auteur cherche à nous faire comprendre en se dépouillant de ses frusques judéo-chrétiennes pour mieux plonger dans les croyances, les rituels et les connaissances de ces peuples que nous avons trop longtemps écrasés de ce dédain qui fait notre essence. D'ailleurs, à votre avis, est-ce bien normal que le dictionnaire refuse la majuscule aux dieux des religions polythéistes quand il la recommande naturellement pour le Dieu des monothéistes ? Il serait intéressant de se poser la question de ce que les civilisations que nous avons massacrées auraient apporté au vieux monde déjà vicié et sclérosé si nous les avions simplement écoutées, reconnues comme nos semblables. Le franciscain Bernardino de Sahagun, en compilant au lendemain de la conquête les cultures aztèques dans son œuvre majeure intitulée Histoire générale des choses de la Nouvelle Espagne le sait bien. Dans un premier temps, ce travail est censé permettre de mieux comprendre les coutumes indigènes afin de faciliter le travail des évangélisateurs (en gros, repérer chaque interstice de vulnérabilité dans lequel le catholicisme pourra être injecté à forte dose). Mais ce qu'il apprend, ce qu'il découvre est tellement monumental qu'il ne peut s'empêcher d'être sidéré, admiratif, voire séduit par cette culture imprégnée de divinité, dont la cruauté apparente n'est que la manifestation d'une religiosité intense. Ce n'est pas un hasard si le roi Philippe II d'Espagne en interdira la publication.
C'est cette harmonie parfaite entre le réel et le mythe, entre le quotidien et le divin, entre l'homme et son environnement naturel, que les aventuriers des siècles suivants, écœurés de matérialisme, se sont acharnés à vouloir retrouver. Parmi eux, Antonin Artaud qui se rend chez les Tarahumaras du nord du Mexique afin de toucher du doigt cette réalité bâillonnée avec la colonisation. Une sorte de paradis perdu, de pan entier de l'histoire de l'Humanité que nous avons délibérément supprimé de nos consciences, mais qui nous parle encore, au plus profond de notre être. Aujourd'hui, le schéma est toujours le même, partout dans le monde : mine polluante en Guyane contre forêt millénaire, routes commerciales contre Rohingyas, productivité vs territoire Mapuche au Chili. On muselle, on tue, on prive les peuples de leurs terres, meilleur moyen de les déconnecter de l'endroit duquel ils puisent leur force, afin de mieux les soumettre et de les enrôler, esclaves, petits pions sans voix, dans cette marche mondiale pour l'enrichissement matériel. De spiritualité, de philosophie et d'écologie primordiale, l'homme moderne ne veut plus. Et c'est ainsi que le livre de Le Clézio trouve une toute autre résonance en nous, en ce qu'il nous renvoie à ce rêve brisé d'une possible rencontre avec l'Autre, d'un possible enrichissement mutuel, non pas économique, mais de la pensée.
Extraits.
"La grande question que nous posent les cultures indigènes du Mexique - et d'une façon générale, tout le continent amérindien - est bien celle-ci : comment auraient évolué ces civilisations, ces religions ? Quelle philosophie aurait pu grandir dans le Nouveau Monde, s'il n'y avait eu la destruction de la Conquête ? En détruisant ces cultures, en abolissant aussi complètement l'identité de ces peuples, de quelle richesse les Conquérants européens nous ont-ils privés ? Car c'est bien d'une privation, d'un exil qu'il faut parler. Les vainqueurs espagnols, portugais, puis français et anglo-saxons qui ont assujetti l'immensité du continent amérindien ne sont pas seulement responsables de la destruction des croyances, de l'art et des vertus morales des peuples qu'ils ont capturés. Par une sorte de contre-coup qu'ils ne pouvaient imaginer eux-mêmes, ils ont été à l'origine d'un profond changement dans notre propre culture, les premiers aventuriers de cette civilisation matérialiste et opportuniste qui s'est étendue sur le monde tout entier, et qui peu à peu s'est substituée à toutes les autres philosophies."
"Aussi, n'est-ce pas un hasard si notre civilisation occidentale retrouve aujourd'hui les thèmes philosophiques et religieux des Indiens d'Amérique. Parce qu'il s'est placé dans une position de déséquilibre, parce qu'il s'est laissé entraîner par sa propre violence, l'homme d'Occident doit réinventer tout ce qui faisait la beauté et l'harmonie des civilisations qu'il a détruites."

mardi 2 octobre 2018

Ni vivants ni morts

Federico Mastrogiovanni, Ni vivants ni morts, 2017.
Il ne faut définitivement pas prendre pour argent comptant tout ce qu'on lit dans les médias. Voilà l'une des leçons que l'on pourrait tirer de la lecture du livre de Mastrogiovanni. Certains sujets, plus épineux que d'autres - quoique tous les sujets mériteraient des lectures approfondies avant d'être traités, - exigent une rigueur dans la connaissance. Je vous dis ça, parce que j'avais tenté d'aborder le thème de la mort au Mexique avec mes élèves, qu'après avoir évoqué la mort en tant que fête, folklore bien connu dans le monde entier et dont nous avons trop souvent une vision digne de "La vengeance du serpent à plumes" - n'en déplaise à certains professeurs qui font du survol culturel et bénissent le cliché - après un texte d'Octavio Paz (ayons de l'ambition pour nos élèves), je leur avais présenté un document sur la disparition des 43 étudiants d'Ayotzinapa, survenue le 26 septembre 2014. Ce n'est pas que j'étais à côté de la plaque et les élèves eux-mêmes avaient bien saisi la complexité de l'affaire et les effrayantes zones d'ombres qui planaient là-dessus. Mais, je n'avais pas perçu la réelle profondeur, les vraies racines de cette disparition qui a permis d'en révéler plein d'autres. La lecture d'articles de presse n'avait pas suffit. Aujourd'hui, au terme de la lecture de l'enquête réalisée sur plusieurs années par le journaliste italien Federico Mastrogiovanni, j'en sais bien davantage. Et j'en suis renforcée dans ma conviction : ne jamais se taire, continuer à en parler, jusqu'à la vérité. 

D'ailleurs, le cas des 43 n'arrive qu'à la fin du livre, pour la simple et bonne raison que le journaliste a commencé son enquête bien avant ce fait. Il vit au Mexique depuis un certain temps, il sait parfaitement ce qui s'y passe : la violence omniprésente et un nombre incalculable d'assassinats. On peut même parler de génocide. La première chose qui nous vient en tête, c'est le crime organisé, la drogue, les cartels. Sauf que pas du tout. Ou pas exactement. Page après page, on apprend que les cartels ne sont en fait que des exécutants, qu'ils contrôlent des territoires et terrorisent des villages entiers au nom de quelqu'un d'autre. Et vous savez de qui ? De l'État. L'état mexicain dans toute sa splendeur qui, non seulement s'arrange très bien de cette violence, mais la veut, la commandite, la conçoit en un véritable plan d'extermination de sa propre population. Ce n'est pas un hasard si l'auteur va jusqu'à comparer cette violence d'état à celle des nazis. Les faits, les événements, les liens, les procédés, tout concorde à rapprocher ces deux régimes. Alors, pourquoi cette obstination à éliminer ? Les causes sont multiples mais se rejoignent en une seule : faire taire la population, la museler en la terrorisant, semer la peur, paralyser les consciences afin d'avoir les mains libres. Dans quel but ? Si on vous dit que les états où les assassinats et les disparitions sont les plus nombreux correspondent à ceux qui cachent d'énormes ressources minières, vous commencez à y voir plus clair ? Alliés des États-Unis, disciples obéissants des compagnies étrangères, fervents fanatiques de l'ultra libéralisme, les gouvernements qui se sont succédés à la tête du Mexique ont opté pour le génocide comme meilleur moyen pour, d'une part, libérer les terres convoitées des habitants gênants et, d'autre part, pour faire taire toute forme de contestation. Le nouveau président récemment élu a promis de remédier à la situation. Monsieur Lopez Obrador, qui fait enfin virer le pays à gauche, aura fort à faire. Parce qu'il y a des familles qui attendent, des populations décimées, des enquêtes falsifiées - dans le cas des 43 étudiants, c'est de la manipulation de preuves de haut vol -, des absents dont on ne peut pas faire le deuil et des cancers en masse à cause des exploitations minières polluantes. 
Ce qui est frappant, c'est que Mastrogiovanni ne se contente pas d'enquêter sur les disparus. Il les fait parler, leur redonne une voix, remonte à la source du combat de chacun d'entre eux. Rester libre, vouloir traverser les frontières de l'Amérique Centrale vers les États-Unis, être au mauvais endroit au mauvais moment mais vouloir juste être quelqu'un de bien, promouvoir l'art et la liberté d'expression, éduquer la population pauvre et analphabète, autant de motifs pour finir avec une balle dans la tête, dissout dans l'acide, jeté sur le bord d'une route ou dans une fosse commune. Mastrogiovanni dresse ainsi un panorama complet de la situation, sans oublier de prendre en compte la parole de ceux qui restent, les mères qui attendent, les familles stigmatisées, les pères qui n'abandonnent jamais. Nous aussi, nous devrions nous joindre à eux dans ce combat. 

Les 43 étudiants de l'École rurale d'Ayotzinapa ont été enlevés - sont-ils morts ? Le gouvernement s'évertue encore à empêcher les enquêtes et à falsifier les preuves... - parce qu'ils éduquaient la population rurale. Leur école, fondée en 1926, a pour objectif d'instruire les paysans, de leur apprendre à se défendre face à une société néo-libérale qui les écrase. Cultiver la terre et cultiver les esprits. Semer les graines d'une autre vision du monde. Enseigner pour libérer la parole. Nous aussi, nous devrions nous unir à cette cause et empêcher que ce genre de choses existent, qu'un État tout puissant et répressif annihile les consciences et dispose des territoires comme bon lui semble. Federico Mastrogiovanni ne signe pas seulement une enquête. Il nous interroge sur nos propres comportements, réveille nos esprits engourdis, enrichit nos perceptions et livre un témoignage bouleversant et sensible, une poétique de l'horreur qui s'immisce dans nos têtes pour ne plus nous laisser en paix. Et ne pas être en paix, c'est l'assurance de ne jamais abdiquer, d'être toujours en éveil.

mercredi 2 mai 2018

Les enfants de Sanchez

Oscar Lewis, Les enfants de Sanchez. Autobiographie d'une famille mexicaine, 1961.
Adolescente, je m'étais prise de passion pour le Mexique. Je décalquais les photos des temples mayas et je dressais des listes interminables de livres à lire sur le sujet. J'établis toujours ce genre de liste, sauf qu'aujourd'hui internet me permet en général de trouver ce que je veux. A l'époque, les bibliothécaires roulaient des yeux ulcérés par l'incompréhension en me voyant tapoter sur le clavier de leurs ordinateurs, dans l'encadré "Rechercher", des titres aussi farfelus qu'inconnus de leur services. J'ai retrouvé Les enfants de Sanchez, d'occasion (je n'achète presque plus que des livres d'occasion) et me suis félicitée 1. de l'avoir enfin dans ma bibliothèque 2. de ne pas l'avoir lu quand j'étais adolescente. J'avais fantasmé ce bouquin en y projetant toutes mes envies : il me racontera la vie d'une famille mexicaine, me fera voyager à travers leurs traditions, me fera voir du pays. En effet, le pavé de 600 pages raconte bien la vie d'une famille mexicaine, mais à quinze ans, certaines scènes m'auraient choquée et je n'aurais pas eu la maturité nécessaire pour lire entre les lignes. Car il ne s'agit pas de folklore. Il s'agit d'anthropologie. 

La conclusion à tirer de cette lecture, c'est que la pauvreté est mère de tous les vices ; ou que le vice conduit à la pauvreté. Sans chercher à savoir qui, de l'œuf ou de la poule, on peut dire que, dans tous les cas, les deux sont liés. La vie de cette famille transpire la misère. Bien qu'elle ne figure pas au palmarès des plus pauvres parmi les pauvres du Mexique, la recherche d'argent - on n'est pas loin du roman picaresque - est ce qui les anime au quotidien. Et, bizarrement, pas vraiment la sortie de leur statut ni l'ascension sociale, la conscience de "classe" étant très marquée et directrice de leur destin. Le père, lui, a vu sa vie évoluer entre son enfance misérable à Veracruz et son établissement à Mexico, où il a réussi à trouver un travail fixe et à faire vivre sa famille plus ou moins décemment. Il est profondément déçu que ses enfants n'aient pas suivi son chemin, les garçons bagarrant et se saoulant plus que de raison et l'une des filles mère bien trop tôt et à de multiples reprises. Le cas de Consuelo, l'autre fille, est très intéressant en ce qu'il reflète cette impossibilité génétique de gravir les échelons. Elle a beau essayer d'étudier, quelque chose, un lien profond, la renvoie sans cesse au marasme familial. Et au lieu de l'encourager et de suivre son exemple, elle qui travaille et cherche à s'assumer, à ne pas dépendre d'un homme et à se réaliser, ses frères et sœurs la culpabilisent, méprisent sa tendance à vouloir "changer de classe". Le père le dit lui-même : que cherche-t-elle ? Quand on est pauvre, on le reste. 
Pour les femmes, la relation avec les hommes les contraint à demeurer esclaves de ce que leur corps peut apporter de plaisir. On ne se marie pas, chez les pauvres. On voit une femme, on la prend, on lui saute dessus, on lui fait des gosses, on la bat, on la quitte, on va voir ailleurs et le scénario recommence avec une autre. Les hommes distribuent ainsi leur semence un peu partout dans le voisinage et entretiennent plusieurs "familles" en même temps. Si les guillemets sont nécessaires, c'est que le noyau familial n'existe quasiment pas. Rien de plus instable qu'un couple, rien de plus fréquent que des enfants abandonnés à leur sort parce que la mère est morte ou que le père est allé faire sa vie avec une autre femme. La pauvreté appelle la pauvreté, la violence appelle la violence et ces deux fléaux deviennent héréditaires. Aucune perspective d'avenir dans ces "viviendas", ces cours intérieures autour desquelles vivent des familles affamées et endettées dans les petites pièces sans meubles, sans confort, sans fenêtres. On comprend que chaque vivienda est une micro société de laquelle il est quasiment impossible de sortir et vers laquelle, inexorablement, on finit toujours par revenir. 
Ce qui est intéressant, c'est qu'au delà de l'analyse anthropologique qu'on peut tirer de ce livre, au delà du constat purement sociologique sur les dégâts de la violence, de l'alcool et du machisme exacerbé et agressif, c'est le côté psychologique qui passionne. Chaque personnage se confie généreusement à Oscar Lewis, lui livrant sans retenue ses espoirs déçus, ses états d'âme, les péripéties de sa vie. De résilience, on n'en voit pas l'ombre. Mais là où une simple étude nous aurait fait détester ce milieu, les témoignages à la première personne nous offrent une palette de nuances, nous rendent attachantes ces personnalités multiples, engluées dans leur misère sentimentale, orphelins malheureux dont l'absence de mère a marqué le chemin. 
On devrait faire plus ample connaissance avec le monde, se dit-on alors, avec les gens et leurs histoires. On devrait écouter ces voix souvent ignorées ou passées sous silence. Alors, on cesserait de vouloir classer les bons et les mauvais en deux catégories bien distinctes. On ne verrait plus de tout noir ou de tout blanc. De toute évidence, c'est le contact avec les mille et une nuances de gris qui nous rend plus tolérants. 

lundi 5 mars 2018

Les Jésuites

Alain Woodrow, Les Jésuites, 1990.
Alors non, ce n'est pas ce que vous croyez, ce n'est pas que je n'ai plus rien à lire. Le sujet m'intéresse vraiment. Le rapport avec le voyage ? Énorme ! La Compagnie de Jésus, c'est ce petit groupe d'originaux créé par Ignace de Loyola au XVIème siècle qui se mettent en tête de s'essaimer partout dans le monde pour convertir les populations au christianisme. Une équipée d'illuminés dont les débuts sont un peu chaotiques et dont le pape de l'époque se méfie pas mal, mais qui ont le mérite de jurer fidélité au Saint Père et de se mettre à sa disposition, quelle que soit la mission que celui-ci leur confère : ça aide. La Compagnie de Jésus est finalement reconnue officiellement en 1540 et c'est parti pour une progression complètement dingue. Ils sont partout. Très vite, on les retrouve dans le nouveau monde, en Chine, au Japon, en Europe évidemment. Leur méthode est simple : se fondre dans la masse, à Rome faire comme les romains, adopter les coutumes locales. C'est presque du travestissement ! Ils appellent cela "l'inculturation". S'habiller en mandarin, pousser la ressemblance à son paroxysme et convertir les élites locales pour provoquer des conversions de masse parmi le peuple, ça s'apparente quand même à une grosse supercherie. Mais cela se fait dans le respect de l'Autre. Et puis, partout où ils opèrent, les Jésuites respectent et suivent non seulement les cultures autochtones, mais apprennent également la langue, inestimable vecteur de transmission. Pourquoi employer le latin face à des Indiens ou des Quechuas ? C'est une absurdité à laquelle les Jésuites n'adhèrent pas. Au contraire, le catéchisme mondial des Jésuites est polyglotte. 
Je connaissais déjà le sujet en ce qui concerne la partie américaine de leur épopée. Très tôt, la Compagnie de Jésus est appelée à la rescousse dans les colonies de la couronne espagnole afin de procéder au nombre incalculable de confessions engendrées par la christianisation forcée des populations. Leur présence sur les terres américaines est forcément contrastée, puisqu'ils sont là pour "extirper l'idolâtrie" et recourir à la sévérité si cela est nécessaire (dans le cas d'apostats qui pratiquent leur ancienne religion en cachette ou des "héchiceros" ("sorciers", en fait les prêtres des religions andines) pour lesquels on construit même des prisons : les idoles sont brûlées et les sanctuaires détruits. On n'est pas non plus à une époque formidable. Pourtant, les Jésuites s'opposent farouchement à la barbarie de l'Inquisition et aux thèses guerrières du vice-roi Toledo. Ils prônent la persuasion, la discussion, le prêche, afin d'amener pacifiquement les indigènes à se tourner vers la nouvelle religion, ce qui, à l'époque, ne va pas du tout de soi. De même qu'en Chine, ils enseignent le catéchisme dans les langues locales et ne voient pas en quoi les cultures andines s'opposeraient au catholicisme. 

Dans les années 70, c'est d'une autre forme d'ouverture d'esprit dont les Jésuites font preuve. Résolument tournée vers les pauvres dont elle partage le quotidien, la Compagnie se fait la voix des sans voix et finit inévitablement par lutter contre les dictatures en place, notamment en Amérique Centrale. De là à franchir le cap de l'engagement politique, il n'y a qu'un pas et les Pères le franchissent souvent spontanément. Non pas par attachement au marxisme, mais parce que certaines de ces thèses correspondent à leur vision de la justice sociale. Seulement voilà, le Pape et toute l'institution catholique ont une peur bleue du communisme et on trouve toutes sortes de prétextes pour accuser les Jésuites. Personne ne les défend lorsqu'ils se font assassiner dans les villages salvadoriens ou nicaraguayens. Jean-Paul II en personne durcit l'attitude de Rome. On a tendance à valoriser Jean-Paul pour son engagement de paix à travers le monde, mais on a tendance à oublier son soutien indéfectible envers les dictatures latino-américaine et son rejet farouche des mouvements populaires...auxquels les Jésuites prennent part. On se souvient de l'image marquante de la visite du Pape au Nicaragua en 1983, lorsqu'il admonesta vertement le Père Ernesto Cardenal dont il réprouvait l'engagement envers le peuple opprimé. Son frère, Fernando Cardenal, avait carrément été viré de l'Eglise par le Pape. C'est dire !
On ne peut qu'éprouver de la sympathie pour ces religieux qui mènent finalement une vie "comme les autres", travaillent (on veut parler ici des "prêtres ouvriers"), se syndicalisent, font de la résistance au nazisme pendant la guerre, et ont finalement tout pour plaire. Que l'on soit chrétien ou pas, l'histoire de la Compagnie de Jésus en dit long sur les tares de l'institution catholique, ses excès, son élitisme et son esprit étriqué. Le livre est, outre un document précieux pour qui s'intéresse à la Compagnie, un voyage étonnant dans les méandres de l'Eglise, ainsi que l'incroyable aventure d'hommes portés à favoriser la connaissance et le respect de l'Autre plus haut que tout. 

vendredi 29 septembre 2017

Mon top 10 des livres qui te font voyager...et réfléchir sur le voyage

La rubrique "livres" du blog étant très très très très fournie, voici une sélection de 10 livres ou auteurs qui te feront voyager, immobile dans ton canapé, mais mobile dans ta tête et dans tes rêves, et qui par la même occasion te feront réfléchir sur le sens du voyage ainsi que sur la manière dont tu le racontes, toi, modeste bloggeur... Prêt ? On y va ?

Bernard Ollivier, La longue marche
La route de la soie s'ouvre à vous, sans aucun obstacle, telle que Bernard Ollivier décide de la parcourir à 61 ans. Remise en question de toute son existence, départ géographique après le départ de sa femme, besoin de réapprendre à marcher sans elle. Plus qu'un projet de voyage, une interrogation existentielle qui le conduit jusqu'à X'ian. Anatolie, Iran, Ouzbékistan, Chine, les paysages défilent et ce que l'on croyait être un récit de marche solitaire se transforme en un collier dont les perles sont les multiples rencontres faites sur le chemin. Courage. Humilité. Et cette citation chère à mon cœur et qui définit parfaitement ma vision du voyage et du monde en général. Les gens avant tout, pas forcément très loin de soi, et s'intéresser à eux, à leur histoire, à ce qu'ils ont à nous dire et à nous apprendre :
"Assez de voir des civilisations en boîte et de la culture sous serre. Mon musée à moi, ce sont les chemins, les hommes qui les empruntent, les places de village,et une soupe, attablé avec des inconnus". 
Bernard Giraudeau
L'oeuvre de l'artiste en général. Depuis ses documentaires et sa voix envoûtante et déjà exotique, jusqu'à ses livres, invitations au voyage. Mais pas au voyage touristique, prévisible. Non. Au voyage cru, rude parfois, piquant, aux récits des hommes revêches, des marins sans port et des femmes au passé incertain, mi déesses mi putains. Si la mélancolie poétique vous tente, si un aller sans retour dans les bas fonds des cités portuaires ne vous effraie pas, Bernard Giraudeau, avec sa prose sans égal, sera le guide qu'il vous faut dans les méandres du monde. 

Tintin
Même adulte, la lecture des aventures du jeune journaliste belge nous procure encore des frissons, de l'émotion et de la joie. Indémodable, Tintin se lit à tous les âges et à toutes les époques. C'est Le Temple du Soleil qui m'a fait découvrir le Pérou et m'a donné l'envie irrésistible d'aller voir les Andes en vrai. Ce sont ses incroyables enquêtes qui m'ont tenue en haleine durant toute mon enfance et mon adolescence qui m'ont donné la curiosité d'aller découvrir le monde. 

Isabelle Autissier, L'amant de Patagonie
Un magnifique roman après la lecture duquel on n'a qu'une seule envie : filer tout droit en Patagonie. Là, dans le grand sud, redécouvrir autrement ces terres hostiles et reprendre contact avec ces peuples massacrés puis oubliés. Isabelle Autissier retrace dans son roman l'histoire de la rencontre ratée entre les colons européens et les autochtones, cette immense méprise qui nous a fait prendre, nous, les blancs, les indigènes pour des sauvages. Or, sauvages, nous l'étions complètement et nous le sommes restés, sans aucun état d'âme, jusqu'à l'assassinat du dernier Ona, du dernier Alakaluf. Laissez-vous emporter dans les paysages sublimes de la Patagonie, à la suite d'un auteur qui nous livre ici un hymne à cette terre et aux gens qui l'ont un jour peuplée. 

Paul Théroux, Patagonie Express
Le titre nous ramène au livre précédent, pourtant tous les deux n'ont rien à voir. Le livre de Théroux est un éloge au voyage pour le voyage, qu'importe le but pourvu que les routes soient belles. Un matin, il s'éclipse. Il prend le métro de Boston comme des milliers de gens qui vont travailler, à cette différence près : lui ne se rend pas au bureau mais... en Patagonie. De train en train, Théroux traverse l'Amérique du Nord au Sud, passe toutes les frontières et décrit ce qu'il voit, sans autre volonté que celle de raconter et d'avancer. Pas d'idéalisation touristique. Pas de visites. Pas de musées. Juste le train et les populations locales qu'il croise dans leur élément naturel et sur lesquelles il ne porte pas de jugement. Un anti tour du mondiste, anti routard, anti instagramer et ça fait du bien ! 

Claudie Gallay, Les déferlantes
Voyage intérieur autant que géographique. La Hague ne semble pas un lieu tellement passionnant pour un voyage littéraire, et pourtant... Le vent, les tempêtes, l'iode, les falaises, le phare, la pluie battante, les oiseaux partout. On se retrouve dans une atmosphère parfaite pour se retirer de l'agitation du monde. Le voyage n'est pas forcément une succession de lieux à voir que l'on enchaîne sans les approfondir. Il peut être aussi immobile et favorable à un travail d'introspection. Seule avec ses tourments dans une région au climat tourmenté, la protagoniste nous donne furieusement envie de venir l'accompagne dans ses marches interminables sur la lande battue par les vents...

Jean-Christophe Rufin, Immortelle randonnée
Voyage itinérant mais avant tout séjour incroyable au cœur de la langue française et des mots. Car, pour décrire un itinéraire ou un séjour, on croit souvent que l'alignement de toponymes et de superlatifs suffit. Or, Rufin nous remet à notre place de gribouilleurs de récits pour nous montrer ce que c'est vraiment que l'écriture du voyage. Il est possible que la lecture de ce livre ne vous donne même pas envie de "faire Compostelle", puisqu'on vous l'aura raconté avec tellement de génie qu'il vous semblera impossible de vivre en vrai un tel pèlerinage géographique, religieux et littéraire à la fois !  

Frances Mayes, Sous le soleil de Toscane
Le vaste débat de la résidence secondaire à l'étranger. La Toscane, pour ces Américains en quête de calme et de soleil. Et toutes les péripéties de maçonnerie, peinture et jardinage qui vont de pair avec la rénovation d'une vieille bâtisse dans une région du monde où l'on demeure malgré tout un étranger. Lé récit est tellement vivant et généreux qu'on a envie de venir les aider. Et puis il y a toutes ces saveurs, les tomates gorgées de soleil, l'huile d'olive qui coule comme une fontaine d'or, le sucre des fruits mûrs. Le voyage, en plus d'être un déplacement ou, comme dans ce livre, une installation, est aussi une aventure culinaire. Oui, le voyage se goûte et on en redemande ! 

Lolita Séchan, Les brumes de Sapa
Préparez-vous à chausser votre sac à dos pour suivre Lola dans ses innombrables avions, dans ses allers et retours incessants entre son monde et celui de son amie vietnamienne. Au départ, c'est un voyage intérieur qui a besoin d'aller voir ailleurs si son Moi y est. Et puis l'égocentrisme s'efface au profit de l'amitié. Alors, l'humain dans ce qu'il a de plus beau et de plus pur peut enfin éclater au grand jour. Oui, on peut s'attacher à des habitants des pays que l'on visite. Non, l'amour comme l'amitié n'ont pas de races, pas de frontières autres que celles que nous nous mettons dans la tête. Pas de descriptions de paysages ici, pas de mise en mots du décor : les dessins parlent d'eux-mêmes et on y plonge agréablement sans pouvoir en détacher nos yeux éblouis par tant de beauté. 

Emilie Beaudet, Bolivia Road Movie
Oui, j'y suis allée de mon petit roman voyageur. Oui, j'avoue, j'ai fait ça. Je ne sais pas ce que ça vaut, c'est à vous de le dire, mais j'avais envie de raconter autrement que par le blog quelque chose de mes voyages en Bolivie, quelque chose qui ferait voir le pays tel qu'il est, autrement que par ses musées et son folklore et qui en même temps me permettrait de glisser là-dedans des personnages qui ressemblent à des gens que j'ai croisés sur ma route et que j'ai trouvés beaux. 

jeudi 22 septembre 2016

Ré-enchanter le monde, l'ouvrage qui vous explique tout

Après avoir posé des yeux émerveillés sur l'exposition du même nom à l'abbaye royale de Fontevraud, me voilà plongée dans la lecture de l'ouvrage qui théorise les réalisations des différents architectes. 
Ré-enchanter le monde, sous la direction de Marie-Hélène Contal, 2014

Première conclusion : c'est très pointu et... très philosophique. Parce que, voyez-vous, l'architecture est fortement liée à l'humain et donc à ses modes de vie et de pensée. Les architectes lauréats ou initiateurs du Global Award for Sustainable Architecture pensent l'architecture, figurez-vous., comme un humanisme plus que comme un amas de mesures et de chiffres froidement assemblés. Parfois, face à nos édifices publics modernes, on se demande qui est le farfelu qui a pondu un projet si peu fonctionnel. Dans les cas précis qui sont abordés dans le livre et dans les réflexions qui le peuplent, on comprend tout le processus de grattage de tête, de prise de bec entre l'envie de beau et l'envie d'utile, la seconde l'emportant parfois ouvertement sur la deuxième. Il faut maintenant relever des défis essentiels, faire face à des problèmes qu'il est impossible de contourner lorsqu'on se veut un architecte humaniste : construire avec ce qui existe déjà, réduire les coûts pour coller à des situations économiques désastreuses et qui rendent impossible pour beaucoup l'accès au logement, bâtir des lieux de communication dans des sociétés toujours plus individualistes et qui fomentent l'isolement. Je me suis notamment intéressée à plusieurs projets:
- celui du Rural Studio, installé dans une petite ville sans histoire de l'Alabama, qui se propose de construire des habitations à 20 000 dollars pour des populations marquées par la pauvreté. L'originalité du projet réside dans le fait que le groupe d'architectes travaille et vit en complète immersion dans la ville, avec les habitants, et ne se contente pas de construire du bâti mais aussi de l'humain, en créant par exemple une ferme collective à un endroit où les gens souffrent d'obésité à cause d'une mauvaise alimentation. 
- celui de Teddy Cruz à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis, zone marge et marginale composée de deux villes totalement contrastées : la riche San Diego et ses rêves d'immigration d'un côté, la pauvre Tijuana, sa misère sociale et sa violence de l'autre. Bâtir dans une zone de conflit, voilà tout le défi que se propose de relever l'architecte guatémaltèque. Construire pour des populations établies en presque favelas, agglutinées à la frontière et attirées par le travail qui peut leur être proposé de l'autre côté par des entreprises qui les exploitent sans leur donner en échange la possibilité d'avoir un logement décent. 
- celui de Gilles Debrun qui travaille en Belgique sur des projets visant à rendre son humanité à une ville cloisonnée entre quartiers défavorisés et ghettos de riches, à des métropoles engluées dans le trafic automobile mais dépourvues de toute socialisation possible
Pour le reste, la théorie s'adresse beaucoup à des spécialistes ou à des esprits déjà formés à ce genre de réflexions et je reconnais n'être pas allée explorer le livre en profondeur. Simplement, je suis heureuse de l'avoir dans ma bibliothèque en tant que recueil de projets innovants et humains qui disent bien ce qu'ils veulent dire : l'architecture telle que ces gens la proposent n'est autre qu'un art engagé. 

vendredi 16 septembre 2016

Patagonie Express

Paul Théroux, Patagonie Express, 1979.
Voilà le genre de bouquins qui m'ont fait voyager avant de voyager, qui ont semé en moi les petites graines vivaces de la bougeotte et m'ont insufflé ce vent qui pousse certaines personnes à se remettre sans cesse en marche vers l'ailleurs. Voilà l'un des livres que je place au sommet de mon panthéon de lectures voyageuses. Je l'ai lu adolescente et son ton, le style inimitable, élégant et recherché dans lequel il est écrit, m'ont fait un effet monumental. 

L'écrivain américain Paul Théroux, en regardant une carte de l'Amérique, se rend compte qu'une ligne ferroviaire quasi ininterrompue part de chez lui, à Boston, Etats-Unis, et descend jusqu'en Patagonie. C'est ainsi qu'un matin, il prend le métro que prennent tous les gens qui se rendent au travail, dans cette ville hivernale engluée dans la neige, à la seule différence que lui se rend au fin fond du grand sud, à Esquel. Il traverse d'abord les Etats-Unis, puis le Mexique, l'Amérique Centrale, la Colombie, l'Equateur, le Pérou, la Bolivie et enfin l'Argentine. Théroux nous prévient : ce qui l'intéresse dans cette aventure, ce n'est pas de nous faire part de ses impressions une fois arrivé à destination, mais plutôt de nous raconter le voyage, pas à pas, dans ses aspects positifs comme dans ses aspects les plus triviaux. Se retrouver dans une ville sale, trouver un hôtel miteux, peiner à se faire comprendre des autochtones, détester un endroit, reprendre la route, ou plutôt le train, puisque rien ne le retient dans aucun des pays qu'il traverse. Ou si peu. Une conférence sur la littérature ici ou là, un long arrêt à Panama, la rencontre de parents éloignés en Equateur ou la lecture de quelques livres et poèmes au génial Borges à Buenos Aires. A chaque fois, s'il s'attarde un peu, c'est pour mieux repartir ensuite vers son sud. 
Les paysages sont décrits avec justesse et précision, les villes dépeintes sans concessions. Paul Théroux nous dresse également le portrait des autres voyageurs qui croisent son chemin : babas cool, touristes, routards, locaux, paysans, une panoplie complètes de caractères qui offre un panorama quasiment exhaustif de ce qu'on peut rencontrer en voyage. Lui se place plutôt en observateur. Objectif et tellement visionnaire dans sa capacité à capter l'essence d'un pays à travers ses habitants. Et le plus magique, c'est qu'il ne part pas seul : la traversée des Amériques par voie ferrée étant longue et lente, le train est un endroit propice à la lecture. De la méta-littérature, de la mise en abîme littéraire, si vous préférez. De l'enrichissement culturel sans prix pour une adolescente assoiffée de nouvelles terres à découvrir, qu'elles soient d'argile ou de papier. 
En résumé, Patagonie Express est l'un des livres qu'il faut lire ou avoir lu lorsqu'on est un voyageur, et le cadeau à faire à une jeune personne qui aurait faim de partir à l'assaut du vaste monde. Je l'ai moi-même relu avec tellement de plaisir que j'en suis encore complètement transportée, qu'à l'heure tardive à laquelle je vous écris l'article, je partirais bien en rêve quelque part sur une plaine aride, froide et ventée de Patagonie...

mardi 17 mai 2016

Trains de rêve

Depuis que j'ai lu "Patagonie express" de Paul Théroux, dans lequel l'auteur raconte son départ de Boston en métro, pour rallier la gare et filer vers le grand sud par le rail, le train me passionne. L'avion, c'est rapide, efficace, mais on ne voit évidemment pas les paysages. La voiture, c'est moderne, autonome, mais ça n'a pas beaucoup de charme. Quant à la marche, même si elle permet de sillonner des montagnes et des vallées, elle a ce côté épuisant qui peut dissuader. La route de la soie à pied, ça ne me tente pas plus que cela. Je laisse la performance à Bernard Ollivier qui le raconte très bien. Par contre, faire cette même route dans un train, j'adhère ! Les trains, au fond, ce sont des machines de légende, qui souvent suivent des routes elles-mêmes mythiques : celle des chercheurs d'or au Canada, l'Orient Express, le train des cimes en Argentine, le Moscou Pékin et j'en passe. Ils nous font aller au coeur d'endroits magnifiques, mystérieux, inquiétants ou fascinants. Le pont de la rivière Kwai, les chutes Victoria, pensez-vous ! Je me suis délectée en lisant le magazine Géo spécial consacré à ses trains de légende. Je suis montée dans le Al Andalus qui nous promène à travers l'Espagne musulmane ; j'ai sauté dans le Che-Pe qui traverse les montagnes mexicaines des indigènes Tarahumaras ; j'ai tremblé de peur, tapie sur le toit d'un train du Bangladesh. J'ai vécu plein d'aventures en lisant ces lignes magiques, en plongeant dans les photos au pouvoir envoûtant. Je suis ressortie de là en ayant noté plein de référence de romans et autres ouvrages à lire pour prolonger le voyage. J'ai du pain sur la planche !

mercredi 20 avril 2016

L'avantage (ou pas) d'avoir des copines partout dans le monde

Il y a ceux qui ont des amis à côté de chez eux, là, tout près, dispos pour prendre un café ou faire une balade. Un SMS, "on se voit dans une heure". C'est réglé. Et puis, il y a ceux qui ont des amis partout dans le monde. On fait des études, on rencontre des gens, on se cultive un peu, on écrit un blog, on voyage et le tour est joué : nous voilà en lien avec des tas de gens venus de régions différentes. Parfois, on garde des liens. D'autres fois, c'est juste un passage, ça correspond à une époque. C'est toujours la question existentielle suivante : qu'est-ce qui fait qu'on garde ou qu'on perd des amis ? Le travail, les enfants, la vie, la distance, il paraît que c'est tout ça. On change. Pourtant, à mon avis, la distance n'a absolument rien à voir avec ça. Dans certains cas (attention, réflexion personnelle !), les amis du bout du monde sont les plus "présents", ceux à qui on confie des choses. Alors, oui, ils nous manquent. Si j'ai envie d'aller prendre un café avec mes meilleures copines, voyez un peu les centaines, les milliers de kilomètres que je devrais faire : la Catalogne, la Grèce, la Réunion, le Chili. A côté de ça, la Bretagne, Nice et j'en passe, c'est la porte à côté ! 
Les inconvénients :
Impossible de se voir "dans une heure", "en bas de chez toi" pour boire un café. Pour faire un cours de zumba avec ma copine, il faut que j'aille au Pirée ; pour papoter avec ma pote d'études, c'est Santiago du Chili ; pour une petite séance souvenirs et flamenco, La Réunion ! Les amis "d'ailleurs", elles sont là sur Facebook, par mail, par Viber, elles sont présentes par leurs petits mots, leurs sourires en forme de smileys et leurs encouragements écrits. Elles sont essentielles. Pourtant, ce qui manque, c'est de les embrasser sur les deux joues, de leur taper sur l'épaule ou de les serrer dans mes bras. La chaleur humaine a du mal à passer à travers les ondes d'internet !
Là, je parle des indéboulonnables copines. Celles dont on sait qu'elles peuvent aller s'enterrer au fin fond du Pakistan, de l'Uruguay ou du Berry, on ne les perdra jamais de vue. 
Ensuite, il y a les amies qu'on se fait à une époque, d'Andalousie, du Mexique, du Pérou, de Bolivie, qui repartent chez elles, ou c'est vous qui rentrez. Bref, là, pour le coup, les liens qui se sont tissés et qui semblaient pourtant forts se sont tellement distendus qu'ils sont devenus invisibles. Cependant, comme un lien laisse des traces, comme un membre amputé dont on ressent encore les vibrations, je reste convaincue que ses copines là, si on les revoyait, tout redeviendrait comme avant en un clin d'oeil.
Les avantages :
Avoir un guide touristique privé quand je vais chez elles, j'avoue, c'est le meilleur moyen de se la péter grave. On peut alors se vanter d'avoir goûté les meilleures gaufres de La Baule ou d'avoir fait un cours (ok, juste 20 minutes...) de body combat avec l'une des meilleurs profs de Grèce. Et puis, ça permet d'être connecté avec plein de régions en même temps, de savoir ce qui s'y passe, d'y être un peu sans y être vraiment. Oui, parce que, les copines de partout dans le monde, elles ont elles aussi des liens avec d'autres bouts du monde. Et c'est comme ça qu'un air de Népal peut flotter dans une crêperie du Croisic ! Finalement, les copines du bout du monde, ça permet d'entretenir le rêve et de se dire que quelque part on vous attend, qu'un lit est toujours prêt pour vous, au cas-où, qu'un bon repas laisse déjà deviner ses odeurs dans le vent. 
Les copines de partout dans le monde, spécial dédicace : même si vous me faites rêver avec vos photos d'Ipanema ou de Tossa, vivement quand même qu'on se revoit !

jeudi 18 février 2016

Latines, belles et rebelles

Hernando Calvo Ospina, Latines, belles et rebelles, 2015.
C'est bien écrit. Et bien traduit. Une ode à la femme latino-américaine, mais pas à la femme vue dans les yeux de l'homme machiste. Non. Il s'agit d'un hommage à celles qui, dans l'adversité, dans un monde dominé par les hommes dans lequel elles n'avaient pas le droit à la parole, se sont levées d'une seule voix et ont parfois pris les armes. Qu'il s'agisse de libérer leur peuple du joug espagnol ou de s'insurger contre une dictature, les femmes mises à l'honneur ont toutes joué un rôle prépondérant dans l'histoire de leur nation. Bâti sur un plan chronologique, ce document nous mène d'époque en époque, cherchant également à rétablir quelques vérités. Pourquoi encore honorer la traîtresse Malinche qui a vendu le peuple aztèque au conquérants espagnols, quand d'autres combattantes indigènes se sont quand à elles illustrées pour sauver leur culture ? Non, la révolution mexicaine n'a pas été une révolution de machistes moustachus, et non, le récit de la maya quiché Rigobeta Menchu, prix Nobel de la paix, n'a pas été inventé de toutes pièces. Par ailleurs, à travers l'action incessante des mères et des grands-mères, des épouses et des sœurs, on en apprend de belles sur le régime soi-disant démocratique d'Uribe en Colombie, lequel, pour mieux accuser les FARC des barbaries qu'il commet lui-même, enlève et tue des centaines de jeunes hommes innocents et met ces crimes sur le dos de la révolution. Bien évidemment, le livre est très engagé politiquement et on en pense ce que l'on veut. Cependant, l'expérience personnelle de l'auteur ainsi que ses connaissances indéniables sur tout ce qui concerne l'histoire de l'Amérique Latine fait de son œuvre un document incontournable. Après la vision des vaincus exprimée par Nathan Wachtel, nous lisons ici la vision passionnante des femmes, jamais vaincues et jamais soumises. Des héroïnes du quotidien et des fondatrices, des combattantes et des mères, des commandantes et des artistes grâce à qui le continent latino-américain est ce qu'il est aujourd'hui. Seul bémol, bien évidemment, cette anthologie ne pouvait être exhaustive, l'absence regrettée dans ces pages de la courageuse Domitila Chungara et des femmes de mineurs boliviens, qui ont elles aussi mené des luttes essentielles. Entre le féminisme moderne et la complémentarité entre les deux sexes prônée par les cultures indigènes, un ouvrage passionnant, instructif, édifiant. À ne pas manquer.
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mardi 13 octobre 2015

12 octobre, rien à célébrer

Au lendemain des célébrations au cours desquelles s'exacerbe cette gloire macabre que ressentent les Espagnols à l'heure d'évoquer leur conquête assoiffée de sang et d'or de l'Amérique, je souhaitais partager quelques réflexions. Comme le disent parfaitement les voix qui s'élèvent en Amérique Latine, non, l'Amérique n'a pas été "découverte" en 1492. Non, il n'y a eu ni rencontre, ni partage, seulement des guerres et des massacres, une soumission brutale. Plutôt que de colonisation, parlons de génocide. Plutôt que de métissage, parlons de viol physique, historique et culturel. Certes, de ce choc est né la possibilité qu'ont les latino-américains de manipuler et de magnifier cette belle langue qu'est le castillan. Mais il existe un refus plus que légitime de "fêter" cette funeste date du 12 octobre, date à laquelle des conquérants barbares et pour la plupart analphabètes ont entamé la mise à sac d'un continent entier et la mise à mort de ses plus grandes civilisations. Le 12 octobre, il n'y a rien à célébrer. 

Comment, alors, certains professeurs d'espagnol osent-ils encore, par ignorance, par mépris ou par racisme, traiter le sujet de la "découverte de l'Amérique" en des termes presque bucoliques, en parlant de syncrétisme et de mélange des cultures ? Comment, ayant pour but de présenter aux élèves le "monde hispanique" dans sa diversité, peut-on encore placer une civilisation au-dessus d'une autre, ou parler de la culture latino-américaine, si vivace, si vivante, en la comparant à celle de la "mère patrie"? L'esprit colonialiste règne encore dans les salles de classe et dans les amphithéâtres des universités. Je l'avais évoqué ici au sujet de la langue. D'ailleurs, je lutte toujours autant pour faire admettre aux élèves débutants que non, l'espagnol d'Espagne n'est pas la seule vérité et que, bien sûr que oui, l'espagnol d'Amérique Latine est tout aussi valable. En France aussi, on a un certain passé qui nous fait nous sentir supérieurs dans biens des domaines...
Refusant de présenter la colonisation sans parler des massacres, et trouvant le sujet trop emprunt d'un risque évident de manichéisme, je préfère présenter l'Amérique Latine à mes élèves dans ce qu'elle a de plus original, de plus grandiose et de plus vivant. L'art qu'elle crée avec ses tripes, les poèmes qu'elle arrache à ses entrailles tourmentées, la musique, la peinture, la littérature et les images qui la montrent telle qu'elle est : une mère au coeur mille fois brisé mais dont les jambes fermement plantées dans la terre des ancêtres sont autant de racines desquelles jaillissent des arbres plus résistants et plus éblouissants que dans la vieille Europe. 
Avant d'emmener mes élèves dans un voyage immobile qui part de Cuba pour aller vers le Pérou, en passant par le Mexique, l'inévitable frontière, la Bolivie et d'autres pays encore, je leur envoie en pleine figure ce cœur qui palpite et ces veines qui tressaillent, qui bouillonnent du sang de la création. 
Trois documents phares.

- Une vidéo de Calle 13, Latinoamérica, qui leur en met plein les mirettes :


- Un poème de Nicomedes Santa Cruz, déclamé par ses soins qui leur titille les oreilles.

- Un mural sur un mur du Chile, énorme fresque dont le concept les laisse rêveurs:
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- Et puis, comment ne pas conclure en chantant ce magnifique hymne si bien interprété par Mercedes Sosa.

Je vous assure qu'en les entendant si bien chanter, en écoutant attentivement leurs commentaires, je suis de plus en plus persuadée que la manière de présenter l'Histoire n'est pas une fatalité, qu'il n'est pas du tout insurmontable de faire privilégier une "vision des vaincus" qui contredit alors intrinsèquement ce que porte ce terme de négatif. Car les vainqueurs, ce sont eux, les Latino-américains. 

samedi 20 décembre 2014

Reine des quatre parties du monde

Alexandra Lapierre, Je te vois reine des quatre parties du monde, 2013.

Alors là je dis : respect. Plusieurs années de travail, des mois d'investigation à travers le monde, des centaines d'heures enfermée dans des bibliothèques, penchée sur les archives à s'abîmer les yeux pour mener à bien un projet jamais réalisé auparavant : retracer la vie de "Doña Isabel Barreto, Conquistadora des Mers du Sud, Première et seule femme amirale de l'armada espagnole". Rien que le sous-titre du roman nous met l'eau à la bouche. Le risque de faire boire la tasse au lecteur est grand, dans ce genre d'entreprise. On peut sacrifier les faits au profit de l'imagination. On peut être tenté de fantasmer la réalité. Au contraire, il est possible que les détails écrasent la qualité de l'écriture et finissent par former un enchevêtrement rasoir de dates et de biographies. Bravo, madame Lapierre : vous avez évité les deux écueils (tout comme Rufin et son Grand Coeur, d'ailleurs). Le lecteur est pris par le récit, entraîné dans le sillage de cette madone qui se veut le digne successeur des grands découvreurs. Christophe Colomb n'a qu'à bien se tenir. 
Tout commence quand elle épouse le célèbre Alvaro de Mendaña, navigateur obstiné dans la recherche du Cinquième Continent. Ensemble, ils s'embarquent depuis Lima pour un voyage terrifiant à travers l'océan Pacifique. Leur but ? Retrouver les fameuses îles Salomon que Mendaña a découvertes vingt ans plus tôt. Nous saurons tout de la navigation, des relations entre les protagonistes. Le contexte des grandes expéditions nous est parfaitement dépeint et sous un jour réaliste. Pas de complaisance, on ne nous épargne aucune maladie, aucune mort, aucune famine sur la caravelle. Le passage qui explique l'arrivée à terre, la rencontre avec les "naturels" et la tentative de prise de possession des terres est un portrait sans retouches de l'état d'esprit du siècle d'or. Dominer, écraser, soumettre, convertir. Quel qu'en soit le prix. La fin justifie les moyens. 
A la mort de son premier mari dans des circonstances abominables, Isabel ne s'avoue pourtant pas vaincue. Elle épouse le jeune Hernando de Castro et, ensemble, ils ambitionnent de poursuivre la quête de Mendaña. Les îles Salomon, leur obsession. C'est sans compter sur la rivalité qui les oppose à Quiros, le pilote de la première expédition. La concurrence est rude, pour s'attribuer la découverte du Cinquième Continent, et tous les coups sont permis. 
Une histoire sur terre et sur mer qui nous mène du Pérou colonial au Pacifique, puis à Manille (où l'on apprend des choses passionnantes sur les comptoirs et le rôle des Chinois, notamment le fait qu'une grande partir de l'or des Amériques arrive en fait par cargaisons entières en Asie) et Acapulco. Une épopée faite d'amour et de haine, de courage et de cruauté, de rêves de gloire et de terribles chutes. Doña Isabel de Barreto, celle qui aurait pu devenir la reine de Saba, héroïne aux multiples facettes, détestée ou admirée, elle ne laissera aucun lecteur indifférent. 
Bravo, madame Lapierre, pour ce travail qui n'a rien à envier aux thèses poussiéreuses et sans âme des chercheurs d'université. Un boulot titanesque qui me rends bien envieuse. Comme une furieuse envie de me lancer dans le roman historique... !
A relire, dans le même contexte :

vendredi 13 juin 2014

Radio Mundial

Aujourd'hui, première chronique de Radio Mundial en direct de... ben, non, pas de Rio... mais peu importe ! Radio Mundial vous livre ses premières impressions.
D'abord, revenons sur cette cérémonie d'ouverture, au cours de laquelle Jennifer Lopez est sortie d'une sphère qui s'est ouverte comme une fleur, pour interpréter l'hymne polémique de cette édition 2014. Polémique, parce qu'en anglais et non en portugais comme la logique aurait voulu. Soyons honnête, il y a bien pire qu'un hymne en anglais pour ouvrir un mondial au Brésil... il y a un hymne "chanté" par Jennifer Lopez. Et ça, c'est affreux.
Parlons maintenant du match Brésil / Croatie. Pour une équipe qui est censée gagner SA coupe du monde, quelle déception ! On a vu des Brésiliens timorés, désorganisés, fouillis en milieu de terrain, qui n'ont compté que sur Neymar pour faire le jeu. Les Croates pouvaient mener au score... jusqu'à ce que monsieur l'arbitre japonais voit Fred tomber dans la surface et siffle un penalty totalement imaginaire en faveur des sud-américains. Sans compter une faute non sifflée dans la surface qui aurait aussi permis aux Croates d'avoir un penalty et d'autres énormes erreurs. Ce matin, la presse internationale s'insurge, et la voix du sélectionneur croate en premier lieu. "Qu'on leur donne la coupe du monde tout de suite !", brame-t-il. Et il n'a pas tort. Quel mauvais arbitrage ! Quelle manière impensable de favoriser une équipe ! Mais où va-t-on ?! N'en déplaise à ses détracteurs, la vidéo est le seul et l'unique moyen de mettre un terme à ces approximations qui mettent en péril la crédibilité du jeu. Au rugby, il n'y a plus jamais de contestation depuis l'usage de la vidéo. Certes, le jeu en est parfois ralenti, mais c'est pour le bien de celui-ci.
Enfin, j'ai remarqué en allant fouiller sur le net que la plupart des pays avaient obtenu des droits de diffusion télé, certes, mais en faveur de chaînes privées et payantes. Le football, sport populaire par excellence, devient un rendez-vous d'initiés, de fortunés, d'élite. La France est par ailleurs parmi les plus mal lotis, puisque les trois quarts des matches seront diffusés sur la chaîne Bein Sport, qui appartient au groupe Al Jazeera. Pour ma part, je refuse catégoriquement de donner ne serait-ce qu'un centime aux Qataris. Vous savez, ces ahuris qui ont trouvé le moyen de faire flamber un immeuble classé qu'ils avaient racheté sur l'île Saint Louis, tout ça parce qu'ils avaient voulu y faire installer un ascenseur à grosses bagnoles ? Ceux-là même qui ont, entre autre, racheté le PSG et à qui on a ouvert très grand la porte du championnat français, pendant qu'on se pose bêtement la question de la légitimité ou non de la présence de Monaco en Ligue 1, à cause de soi-disant problèmes d'impôts. Alors que les milliards du Qatar, ben non, on ne se demande pas si leur poids ne fait pas outrageusement pencher en leur faveur la balance des budgets de clubs. Dire qu'on leur a offert sur un plateau d'argent la prochaine Coupe du Monde, alors que le climat est insupportable, que les ouvriers se tuent littéralement au travail pour construire des stades et que, surtout, le Qatar n'a jamais eu d'équipe internationale de foot digne de ce nom. Tout ce qu'ils savent du football, c'est empêcher des joueurs de quitter leur territoire, comme ça a été le cas pour le pauvre Zahir Belounis.
Vous me direz, si c'est pour regarder les matches de l'équipe de France, ces adolescents attardés et décérébrés, pas de quoi en faire tout un fromage. C'est l'un des arguments des pros du boycott, des énervés du refus. Bien sûr, la situation au Brésil n'est pas toute rose, je ne vais pas ici rouvrir le débat. Non, ce qui me fait doucement marrer, c'est qu'à force de crier au loup, les antis Mondial ne se rendent pas compte que sur Facebook, sur Twitter et sur le web en général, ils ne font que ça, en fait : qu'ils le veuillent ou non, ils parlent foot ! Les grands benêts !
Allez, bon match, en avant la Hollande et vive la RTBF qui diffuse, elle, les matches en entier, gratuitement. Tous en Belgique !

jeudi 29 mai 2014

Saramago et Teulé



Je ne savais pas si j'allais vraiment vous parler de ces deux livres-là. Non qu'ils m'aient véritablement déçue, mais je n'ai pas été transcendée par leur lecture. D'autres en ont dit qu'ils étaient génialissimes. Je suis assez réservée sur le superlatif. Quoi qu'il en soit, ils sont solides par leur construction, cohérents par leur ambiance. Ils me restent en mémoire, c'est pourquoi j'ai fini par vous en causer deux mots (deux, pas plus). 
José Saramago, La lucarne.
Une amie m'a récemment conseillé d'aller lire l'intégrale de Saramago. D'après elle (et c'est une spécialiste en littérature), c'est un génie. J'ai commencé par celui-là, peut-être n'aurais-je pas dû ? Peut-être dois-je retenter ma chance avec un autre roman du même auteur pour me faire une idée plus précise, plus objective ? La lucarne est apparemment une oeuvre de jeunesse que les éditeurs, à l'époque, avait refusée, et qui est ressortie de derrière les fagots après la mort de l'auteur. On dit que Saramago n'aurait sans doute pas produit une telle oeuvre si cette première création avait été éditée. On dit aussi que ce premier opus porte en lui le germe de toute l'écriture du Portugais. Je me suis retrouvée dans une atmosphère proche de certains auteurs espagnols de la première moitié du vingtième siècle : ce mélange de poésie fataliste, de peinture sociale réaliste et de drame sous-jacent.  Les personnages qui déambulent dans l'immeuble ont à la fois tout et rien à raconter. Aucune action véritable dans La lucarne, et pourtant tout y est dit de la condition humaine, de ses travers, de ses élans assouvis ou réprimés. Une fresque littéraire du genre de celles que peignait le peintre mexicain Diego Rivera en son temps. 
Jean Teulé, Le magasin des suicides.
Il s'agit là d'un tout autre ton. Nous sommes dans l'absurde le plus total : une famille aux prénoms significatifs qui, au lieu de vendre des farces et attrapes, vend des potions mortelles, des cordes pour se pendre, des pistolets à un coup et autres artifices pour en finir avec la vie. Le seul personnage qui détonne au-milieu de ces êtres tragiques, c'est le fils cadet, un sourire constamment scotché aux lèvres, et qui fait le malheur de ses parents. C'est bien trouvé, bien écrit. C'est drôle. C'est mignon. Je ne dénigre pas, l'idée est excellente et le sujet est maîtrisé. Mais on s'attendrait, étant donnée la maîtrise de la plume, à plus d'audace, vers le trash ou vers le burlesque. Malheureusement, on reste dans l'entre-deux. On attend que le coup parte, et rien ne vient. A lire dans une salle d'attente, dans le bus pour se distraire, sans rien demander de plus qu'un bon moment. Mais, au fond, n'est-ce pas ce qu'on recherche parfois avec les livres ?
Par acquis de conscience, il faudra que j'essaie de voir l'adaptation faite par Patrice Leconte :