Affichage des articles dont le libellé est Colombie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Colombie. Afficher tous les articles

mardi 18 décembre 2018

Thomas Pesquet chez les Kogis ou l'histoire de la rencontre

Il n'y a aucun secret là-dessus : j'aime énormément l'émission Rendez-vous en terre inconnue, dont le dernier numéro a amené le spationaute Thomas Pesquet en Colombie, à la rencontre des Kogis. Ces histoires de rencontres de deux univers totalement différents et ces liens qui se tissent malgré tout entre l'invité et ses hôtes relèvent de quelque chose de magique, dans un mode où les relations entre êtres humains sont la plupart du temps gouvernées par l'envie, la peur, la haine ou l'intérêt. 
Dans la plupart des émissions de la série, les invités montrent leurs émotions et les détracteurs du programme critiquent cette propension au pleurnichage de la part de pauvres garçons et filles riches venus chouiner sur des valeurs perdues. Ensuite, ils rentrent dans leur pays civilisé, dans leur 150 mètres carrés avec vue sur la Seine, commandent des sushis et la vie reprend son cours. Ce qui pousse les esprits chagrins à en conclure que ce programme ne sert à rien d'autre qu'à exaucer les caprices d'enfants gâtés au détriment des peuples autochtones. Certains adeptes de l'émission ont trouvé atypique, voire décevante, la "performance" de Thomas Pesquet. Le bonhomme n'est pas une pleureuse et, tout au long du reportage, on le voit peu exprimer ses émotions, douter, être touché par les êtres qui l'entourent. On imagine cependant qu'il ressent des choses mais ce n'est pas forcément télévisuel. Ce qui est en revanche hautement intéressant, c'est que rien ne vient polluer les paroles, les images, les actes qui nous sont présentés. Dénué de tout sentimentalisme, l'épisode nous permet d'accéder de plein pied à la compréhension d'un sujet essentiel dans l'histoire des relations humaines : la rencontre entre les peuples.


Mural de Diego Rivera représentant la conquête de l'empire aztèque

Les premiers rendez-vous
Avant de pénétrer réellement dans la communauté Kogis, Thomas Pesquet et Frédéric Lopez doivent rencontrer les chamans. Au bord de cette rivière, au-milieu de la forêt, en pleine montagne, les sorciers les sondent. Ce paysage de commencement du monde, ce silence végétal, ces indigènes face à ces deux grands occidentaux nous replongent irrémédiablement à l'époque des premières rencontres entre blancs et autochtones qui ont eu lieu en Amérique. L'opposition entre les deux scènes est criante. Les chamans demandent en effet à leurs invités européens de rassembler leurs pensées négatives (la peur en fait partie), puis de les abandonner là, à cet endroit précis, afin d'entrer dans leur communauté avec leurs seules pensées positives. Cela implique de faire confiance à l'autre. De compter sur lui pour être guidé à travers les coutumes, les habitudes et l'organisation sociale de la communauté. Sans a priori. Faisons maintenant un bon dans le passé. Revoyons les conquistadors, leur esprit de supériorité, leurs idées préconçues et leurs fantasmes de domination. Le monde aurait certainement été radicalement différent si les premières rencontres s'étaient déroulées sur le modèle de celle de Thomas Pesquet et des Kogis. Utopie ? Lorsque vous entrez pour la première fois dans la maison de quelqu'un, vous demandez si vos pieds mouillés de pluie et de boue ne risquent pas de salir les tapis, n'est-ce pas ? Même schéma. 


Une scène du film "Même la pluie" ("También la lluvia") de Iciar Bollain montrant la confrontation entre Christophe Colomb et Hatuey

La peur
Partout dans le monde, l'homme blanc est venu imposer ses croyances et sa vision du monde de manière agressive. En tous temps, sa soif de profit, sa cupidité et sa conviction profonde d'être un être supérieur l'a fait arriver chez les autres en terrain conquis. Peu lui importe d'avoir les chaussures pleine de boue et de piétiner le tapis. Peu lui chaut de se montrer agressif, puisque la fin justifie les moyens. On sait aujourd'hui que les traumatismes des générations passées se transmettent sans que l'on en ait forcément conscience. On sait que l'héritage générationnel n'est pas que génétique mais est aussi psychologique. Cette rencontre extrêmement violente qui a donné lieu à des massacres, des conversions forcées, des confiscations de territoire et d'identité, a engendré un sentiment de peur qui se transmet depuis des siècles. Dans le cas des Kogis, cette peur, justifiée, compréhensible, a été démultipliée par une série d'expériences néfastes. D'abord, il y a eu la conquête espagnole. Puis, le conflit sanglant entre la guérilla marxiste des FARC et les paramilitaires du gouvernement. Aujourd'hui, l'homme blanc implante des usines ultra polluantes sur leur territoire. A chaque fois, on constate que l'étranger ne vient que pour semer la mort. Les populations se voient obligées de fuir, d'abandonner leurs terres ancestrales, de se réfugier dans les montagnes, tels des parias. Thomas Pesquet le confirme. "Tu te rends compte, ils ont PEUR de nous !". Il comprend que les Kogis ont dû endurer de terribles souffrances pour que leur venue, pourtant pacifique, soit un vecteur de peur. De la nouveauté, de la surprise, de l'étrangeté, passons, mais la peur est en elle-même un révélateur des épisodes terribles de leur histoire. Nous, les Blancs, faisons peur à des millions de gens dans le monde. Nous les avons traumatisés, volés, violés, spoliés, humiliés, rendus esclaves, massacrés, contaminés, dépouillés de leur identité, punis pour leurs croyances, condamnés au silence. Une femme battue, un enfant maltraité ressent cette peur durant toute sa vie. Même si cette personne s'en sort, elle transmettra un peu de cette peur à sa propre descendance. Imaginons-nous maintenant ce genre de traumatisme à l'échelle d'un groupe de population, d'une ethnie, d'un peuple, d'un pays, d'un continent. Nous comprenons alors que les dommages ne se sont pas limités à ceux qui ont vécu le premier rendez-vous manqué, mais perdurent encore aujourd'hui dans les inconscients, dans les souvenirs, dans l'héritage psychologique des peuples que nous avons martyrisés. 


Danvin, "Entrevue avec les sauvages"

Le bon sauvage
Pour se racheter, parce que certains avaient enfin compris l'horreur du processus entamé avec la colonisation, on a voulu redonner ses lettres de noblesse à cet autochtone que nous avions allègrement piétiné. On s'est mis à l'ausculter, à l'observer, à se rendre chez lui de manière pacifique pour étudier ses coutumes. On l'a élevé au rang de "bon sauvage". Seulement, là encore, nous avons fait fausse route. Le considérer comme tel n'avait rien d'une relation égalitaire et équitable. En valorisant sa prétendue sauvagerie, nous le méprisions. Il est difficile pour l'homme blanc de quitter son costume cravate auréolé de supériorité. La pitié, la charité ne sont que d'autres manifestations tout aussi sournoises du dédain. Bien sûr, nous ne leur faisions pas de mal. Bien sûr, nous nous montrions gentils et affables. Or, nous les considérions tout de même comme des sous-hommes, une étape moins évoluée de nous-mêmes, de petits frères qui n'auraient pas eu encore accès au développement et pour lesquelles nous éprouverions plus de tendresse que d'admiration, que nous regarderions de haut avec une attitude paternaliste et, encore une fois, dominatrice. Ce que dit Thomas Pesquet est frappant : chez les Kogis, nous sommes comme des enfants et ils nous traitent comme tels, parce qu'au fond, nous ne savons rien. Nous sommes incapables de nous débrouiller tout seuls. Impotents, remis à notre place d'incapables face à la nature. Incapables de se nourrir seuls, de construire une maison, de fonctionner en communauté. Individualistes handicapés de la relation sociale. Avec humour, les Kogis inversent la vapeur et nous font comprendre que les sauvages ne sont pas toujours ceux que l'on croit.


L'Américain John Chau tué par la tribu des Sentinelles qu'il était venu évangéliser

L'humilité
Après tout ce que nous avons fait vivre à des populations meurtries à travers le monde, la moindre des choses, c'est de se montrer discret et humble. De se faire tout petit. Quand on voyage, surtout, il faut garder dans un coin de la tête que nous sommes le pétrole qui rase les forêts, les champs de soja qui assèchent les terres, le trafic de drogue qui assassine, les diamants qui tuent, l'expansionnisme commercial et la mondialisation qui continuent de piller et de détruire. Comme le dit très bien Denis Mukwege dans son discours de réception du prix Nobel de la paix 2018, lorsque nous utilisons notre voiture, notre smartphone, nous devons toujours garder à l'esprit que des gens meurent chaque jour pour en fabriquer les composants. Au Congo, ce sont les mines de lithium qui dévorent les hommes. Mais les exemples à travers le monde sont légion. Alors, même si nous ne sommes pas à la tête de telles exploitations mortifères, nous devons garder les yeux ouverts, être conscients de ce que nous faisons et de ce que chacun de nos actes implique sur d'autres êtres humains. La prise de conscience est la première étape. Adapter son comportement en est une autre. A l'heure où le tourisme "solidaire" fleurit, on peut se demander comment il est possible qu'au XXI ème siècle, des jeunes gens pourtant dotés d'une intelligence conséquente s'arment encore de pitié et de condescendance et se prennent pour de nouveaux messies venus inonder le Tiers Monde de crayons de couleurs et de cahiers de brouillon. L'attention est louable, mais marque surtout la survivance de ce concept colonialiste de "bon sauvage" (d'autant plus lorsqu'il s'agit de diffuser une quelconque religion). De nombreuses associations "humanitaires" privées ne sont qu'une autre forme d'expression de l'orgueil blanc venu aider, civiliser, développer le pauvre habitant du Tiers Monde. Un manque d'humilité criant.


Photo tirée de la page Facebook de l'association Tchendukua, dont le fondateur est Eric Julien et qui aide les Kogis à racheter leurs terres 

Une autre voie est possible
Quittons nos bottes souillées. Redescendons de notre estrade. Quand nous nous rendons quelque part, baissons les yeux, soyons humbles. Ne prétendons rien. Juste, apprenons. Redevenons élèves et acceptons d'être instruits par nos professeurs. Les Kogis, lucides, tiennent à dire à Thomas Pesquet tout le mal qu'ils pensent de nos usines. Le charbon, affirment-ils, ne doit plus être utilisé. Les ressources naturelles s'épuisent. La terre est fatiguée. Elle a la fièvre. Le bon sauvage nous en met plein la tête dans cette séquence. Rien à voir avec de la jolie sagesse autochtone et des maximes philosophiques pour illustrer un calendrier. Le réchauffement climatique est dans toutes les consciences. Nul n'est besoin d'engager d'éminents scientifiques et de mettre en place de coûteuses recherches pour tirer de telles conclusions. Pour les populations qui vivent dans, avec, au rythme de la nature, le constat est évident, la conclusion d'une simplicité enfantine. Apprenons de cela. Restons à notre place de cancres et cherchons à boire les paroles sages de nos enseignants. Et qui mieux que ces peuples autochtones pour nous rabattre le caquet et nous instruire ? Les problèmes, nous les connaissons. Les solutions existent. Quand voudrons-nous bien les écouter, apprendre nos leçons et réussir les tests futurs ? Les Kogis précisent bien qu'ils ne veulent pas nous voir. Ils refusent qu'on leur rende visite. Non pas parce qu'ils ne soient pas accueillants. Non pas qu'ils soient des hurons acariâtres. Cependant, nous leur avons fait trop de mal et la venue de touristes qui les regarderaient comme on guette des espèces rares dans un zoo ne leur fait pas envie. On les comprend. "Vous avez détruit vos terres, et maintenant, vous espérez venir chez nous pour profiter de cette nature que nous conservons si laborieusement ? La détruire à son tour ? Il n'en est pas ainsi." Le message est clair. Voyageons. Apprenons. Humbles. Pieds nus. Comme des enfants. N'ayons aucune autre ambition que de comprendre l'autre et de l'accepter tel qu'il est. Le rejeter, c'est perpétuer cette idée selon laquelle nous valons mieux que lui. A l'abri dans votre maison surchauffée, peuplée d'écrans plats et de frigos pleins à craquer, pouvons-nous vraiment nous sentir supérieurs à celui qui a traversé déserts, mers et frontières pour fuir courageusement la guerre cannibale que nous avons nous-mêmes nourrie d'armes et arrosée de contrats pétroliers ? 

vendredi 29 septembre 2017

Mon top 10 des livres qui te font voyager...et réfléchir sur le voyage

La rubrique "livres" du blog étant très très très très fournie, voici une sélection de 10 livres ou auteurs qui te feront voyager, immobile dans ton canapé, mais mobile dans ta tête et dans tes rêves, et qui par la même occasion te feront réfléchir sur le sens du voyage ainsi que sur la manière dont tu le racontes, toi, modeste bloggeur... Prêt ? On y va ?

Bernard Ollivier, La longue marche
La route de la soie s'ouvre à vous, sans aucun obstacle, telle que Bernard Ollivier décide de la parcourir à 61 ans. Remise en question de toute son existence, départ géographique après le départ de sa femme, besoin de réapprendre à marcher sans elle. Plus qu'un projet de voyage, une interrogation existentielle qui le conduit jusqu'à X'ian. Anatolie, Iran, Ouzbékistan, Chine, les paysages défilent et ce que l'on croyait être un récit de marche solitaire se transforme en un collier dont les perles sont les multiples rencontres faites sur le chemin. Courage. Humilité. Et cette citation chère à mon cœur et qui définit parfaitement ma vision du voyage et du monde en général. Les gens avant tout, pas forcément très loin de soi, et s'intéresser à eux, à leur histoire, à ce qu'ils ont à nous dire et à nous apprendre :
"Assez de voir des civilisations en boîte et de la culture sous serre. Mon musée à moi, ce sont les chemins, les hommes qui les empruntent, les places de village,et une soupe, attablé avec des inconnus". 
Bernard Giraudeau
L'oeuvre de l'artiste en général. Depuis ses documentaires et sa voix envoûtante et déjà exotique, jusqu'à ses livres, invitations au voyage. Mais pas au voyage touristique, prévisible. Non. Au voyage cru, rude parfois, piquant, aux récits des hommes revêches, des marins sans port et des femmes au passé incertain, mi déesses mi putains. Si la mélancolie poétique vous tente, si un aller sans retour dans les bas fonds des cités portuaires ne vous effraie pas, Bernard Giraudeau, avec sa prose sans égal, sera le guide qu'il vous faut dans les méandres du monde. 

Tintin
Même adulte, la lecture des aventures du jeune journaliste belge nous procure encore des frissons, de l'émotion et de la joie. Indémodable, Tintin se lit à tous les âges et à toutes les époques. C'est Le Temple du Soleil qui m'a fait découvrir le Pérou et m'a donné l'envie irrésistible d'aller voir les Andes en vrai. Ce sont ses incroyables enquêtes qui m'ont tenue en haleine durant toute mon enfance et mon adolescence qui m'ont donné la curiosité d'aller découvrir le monde. 

Isabelle Autissier, L'amant de Patagonie
Un magnifique roman après la lecture duquel on n'a qu'une seule envie : filer tout droit en Patagonie. Là, dans le grand sud, redécouvrir autrement ces terres hostiles et reprendre contact avec ces peuples massacrés puis oubliés. Isabelle Autissier retrace dans son roman l'histoire de la rencontre ratée entre les colons européens et les autochtones, cette immense méprise qui nous a fait prendre, nous, les blancs, les indigènes pour des sauvages. Or, sauvages, nous l'étions complètement et nous le sommes restés, sans aucun état d'âme, jusqu'à l'assassinat du dernier Ona, du dernier Alakaluf. Laissez-vous emporter dans les paysages sublimes de la Patagonie, à la suite d'un auteur qui nous livre ici un hymne à cette terre et aux gens qui l'ont un jour peuplée. 

Paul Théroux, Patagonie Express
Le titre nous ramène au livre précédent, pourtant tous les deux n'ont rien à voir. Le livre de Théroux est un éloge au voyage pour le voyage, qu'importe le but pourvu que les routes soient belles. Un matin, il s'éclipse. Il prend le métro de Boston comme des milliers de gens qui vont travailler, à cette différence près : lui ne se rend pas au bureau mais... en Patagonie. De train en train, Théroux traverse l'Amérique du Nord au Sud, passe toutes les frontières et décrit ce qu'il voit, sans autre volonté que celle de raconter et d'avancer. Pas d'idéalisation touristique. Pas de visites. Pas de musées. Juste le train et les populations locales qu'il croise dans leur élément naturel et sur lesquelles il ne porte pas de jugement. Un anti tour du mondiste, anti routard, anti instagramer et ça fait du bien ! 

Claudie Gallay, Les déferlantes
Voyage intérieur autant que géographique. La Hague ne semble pas un lieu tellement passionnant pour un voyage littéraire, et pourtant... Le vent, les tempêtes, l'iode, les falaises, le phare, la pluie battante, les oiseaux partout. On se retrouve dans une atmosphère parfaite pour se retirer de l'agitation du monde. Le voyage n'est pas forcément une succession de lieux à voir que l'on enchaîne sans les approfondir. Il peut être aussi immobile et favorable à un travail d'introspection. Seule avec ses tourments dans une région au climat tourmenté, la protagoniste nous donne furieusement envie de venir l'accompagne dans ses marches interminables sur la lande battue par les vents...

Jean-Christophe Rufin, Immortelle randonnée
Voyage itinérant mais avant tout séjour incroyable au cœur de la langue française et des mots. Car, pour décrire un itinéraire ou un séjour, on croit souvent que l'alignement de toponymes et de superlatifs suffit. Or, Rufin nous remet à notre place de gribouilleurs de récits pour nous montrer ce que c'est vraiment que l'écriture du voyage. Il est possible que la lecture de ce livre ne vous donne même pas envie de "faire Compostelle", puisqu'on vous l'aura raconté avec tellement de génie qu'il vous semblera impossible de vivre en vrai un tel pèlerinage géographique, religieux et littéraire à la fois !  

Frances Mayes, Sous le soleil de Toscane
Le vaste débat de la résidence secondaire à l'étranger. La Toscane, pour ces Américains en quête de calme et de soleil. Et toutes les péripéties de maçonnerie, peinture et jardinage qui vont de pair avec la rénovation d'une vieille bâtisse dans une région du monde où l'on demeure malgré tout un étranger. Lé récit est tellement vivant et généreux qu'on a envie de venir les aider. Et puis il y a toutes ces saveurs, les tomates gorgées de soleil, l'huile d'olive qui coule comme une fontaine d'or, le sucre des fruits mûrs. Le voyage, en plus d'être un déplacement ou, comme dans ce livre, une installation, est aussi une aventure culinaire. Oui, le voyage se goûte et on en redemande ! 

Lolita Séchan, Les brumes de Sapa
Préparez-vous à chausser votre sac à dos pour suivre Lola dans ses innombrables avions, dans ses allers et retours incessants entre son monde et celui de son amie vietnamienne. Au départ, c'est un voyage intérieur qui a besoin d'aller voir ailleurs si son Moi y est. Et puis l'égocentrisme s'efface au profit de l'amitié. Alors, l'humain dans ce qu'il a de plus beau et de plus pur peut enfin éclater au grand jour. Oui, on peut s'attacher à des habitants des pays que l'on visite. Non, l'amour comme l'amitié n'ont pas de races, pas de frontières autres que celles que nous nous mettons dans la tête. Pas de descriptions de paysages ici, pas de mise en mots du décor : les dessins parlent d'eux-mêmes et on y plonge agréablement sans pouvoir en détacher nos yeux éblouis par tant de beauté. 

Emilie Beaudet, Bolivia Road Movie
Oui, j'y suis allée de mon petit roman voyageur. Oui, j'avoue, j'ai fait ça. Je ne sais pas ce que ça vaut, c'est à vous de le dire, mais j'avais envie de raconter autrement que par le blog quelque chose de mes voyages en Bolivie, quelque chose qui ferait voir le pays tel qu'il est, autrement que par ses musées et son folklore et qui en même temps me permettrait de glisser là-dedans des personnages qui ressemblent à des gens que j'ai croisés sur ma route et que j'ai trouvés beaux. 

vendredi 16 septembre 2016

Patagonie Express

Paul Théroux, Patagonie Express, 1979.
Voilà le genre de bouquins qui m'ont fait voyager avant de voyager, qui ont semé en moi les petites graines vivaces de la bougeotte et m'ont insufflé ce vent qui pousse certaines personnes à se remettre sans cesse en marche vers l'ailleurs. Voilà l'un des livres que je place au sommet de mon panthéon de lectures voyageuses. Je l'ai lu adolescente et son ton, le style inimitable, élégant et recherché dans lequel il est écrit, m'ont fait un effet monumental. 

L'écrivain américain Paul Théroux, en regardant une carte de l'Amérique, se rend compte qu'une ligne ferroviaire quasi ininterrompue part de chez lui, à Boston, Etats-Unis, et descend jusqu'en Patagonie. C'est ainsi qu'un matin, il prend le métro que prennent tous les gens qui se rendent au travail, dans cette ville hivernale engluée dans la neige, à la seule différence que lui se rend au fin fond du grand sud, à Esquel. Il traverse d'abord les Etats-Unis, puis le Mexique, l'Amérique Centrale, la Colombie, l'Equateur, le Pérou, la Bolivie et enfin l'Argentine. Théroux nous prévient : ce qui l'intéresse dans cette aventure, ce n'est pas de nous faire part de ses impressions une fois arrivé à destination, mais plutôt de nous raconter le voyage, pas à pas, dans ses aspects positifs comme dans ses aspects les plus triviaux. Se retrouver dans une ville sale, trouver un hôtel miteux, peiner à se faire comprendre des autochtones, détester un endroit, reprendre la route, ou plutôt le train, puisque rien ne le retient dans aucun des pays qu'il traverse. Ou si peu. Une conférence sur la littérature ici ou là, un long arrêt à Panama, la rencontre de parents éloignés en Equateur ou la lecture de quelques livres et poèmes au génial Borges à Buenos Aires. A chaque fois, s'il s'attarde un peu, c'est pour mieux repartir ensuite vers son sud. 
Les paysages sont décrits avec justesse et précision, les villes dépeintes sans concessions. Paul Théroux nous dresse également le portrait des autres voyageurs qui croisent son chemin : babas cool, touristes, routards, locaux, paysans, une panoplie complètes de caractères qui offre un panorama quasiment exhaustif de ce qu'on peut rencontrer en voyage. Lui se place plutôt en observateur. Objectif et tellement visionnaire dans sa capacité à capter l'essence d'un pays à travers ses habitants. Et le plus magique, c'est qu'il ne part pas seul : la traversée des Amériques par voie ferrée étant longue et lente, le train est un endroit propice à la lecture. De la méta-littérature, de la mise en abîme littéraire, si vous préférez. De l'enrichissement culturel sans prix pour une adolescente assoiffée de nouvelles terres à découvrir, qu'elles soient d'argile ou de papier. 
En résumé, Patagonie Express est l'un des livres qu'il faut lire ou avoir lu lorsqu'on est un voyageur, et le cadeau à faire à une jeune personne qui aurait faim de partir à l'assaut du vaste monde. Je l'ai moi-même relu avec tellement de plaisir que j'en suis encore complètement transportée, qu'à l'heure tardive à laquelle je vous écris l'article, je partirais bien en rêve quelque part sur une plaine aride, froide et ventée de Patagonie...

jeudi 18 février 2016

Latines, belles et rebelles

Hernando Calvo Ospina, Latines, belles et rebelles, 2015.
C'est bien écrit. Et bien traduit. Une ode à la femme latino-américaine, mais pas à la femme vue dans les yeux de l'homme machiste. Non. Il s'agit d'un hommage à celles qui, dans l'adversité, dans un monde dominé par les hommes dans lequel elles n'avaient pas le droit à la parole, se sont levées d'une seule voix et ont parfois pris les armes. Qu'il s'agisse de libérer leur peuple du joug espagnol ou de s'insurger contre une dictature, les femmes mises à l'honneur ont toutes joué un rôle prépondérant dans l'histoire de leur nation. Bâti sur un plan chronologique, ce document nous mène d'époque en époque, cherchant également à rétablir quelques vérités. Pourquoi encore honorer la traîtresse Malinche qui a vendu le peuple aztèque au conquérants espagnols, quand d'autres combattantes indigènes se sont quand à elles illustrées pour sauver leur culture ? Non, la révolution mexicaine n'a pas été une révolution de machistes moustachus, et non, le récit de la maya quiché Rigobeta Menchu, prix Nobel de la paix, n'a pas été inventé de toutes pièces. Par ailleurs, à travers l'action incessante des mères et des grands-mères, des épouses et des sœurs, on en apprend de belles sur le régime soi-disant démocratique d'Uribe en Colombie, lequel, pour mieux accuser les FARC des barbaries qu'il commet lui-même, enlève et tue des centaines de jeunes hommes innocents et met ces crimes sur le dos de la révolution. Bien évidemment, le livre est très engagé politiquement et on en pense ce que l'on veut. Cependant, l'expérience personnelle de l'auteur ainsi que ses connaissances indéniables sur tout ce qui concerne l'histoire de l'Amérique Latine fait de son œuvre un document incontournable. Après la vision des vaincus exprimée par Nathan Wachtel, nous lisons ici la vision passionnante des femmes, jamais vaincues et jamais soumises. Des héroïnes du quotidien et des fondatrices, des combattantes et des mères, des commandantes et des artistes grâce à qui le continent latino-américain est ce qu'il est aujourd'hui. Seul bémol, bien évidemment, cette anthologie ne pouvait être exhaustive, l'absence regrettée dans ces pages de la courageuse Domitila Chungara et des femmes de mineurs boliviens, qui ont elles aussi mené des luttes essentielles. Entre le féminisme moderne et la complémentarité entre les deux sexes prônée par les cultures indigènes, un ouvrage passionnant, instructif, édifiant. À ne pas manquer.
Afficher l'image d'origine

mardi 13 octobre 2015

12 octobre, rien à célébrer

Au lendemain des célébrations au cours desquelles s'exacerbe cette gloire macabre que ressentent les Espagnols à l'heure d'évoquer leur conquête assoiffée de sang et d'or de l'Amérique, je souhaitais partager quelques réflexions. Comme le disent parfaitement les voix qui s'élèvent en Amérique Latine, non, l'Amérique n'a pas été "découverte" en 1492. Non, il n'y a eu ni rencontre, ni partage, seulement des guerres et des massacres, une soumission brutale. Plutôt que de colonisation, parlons de génocide. Plutôt que de métissage, parlons de viol physique, historique et culturel. Certes, de ce choc est né la possibilité qu'ont les latino-américains de manipuler et de magnifier cette belle langue qu'est le castillan. Mais il existe un refus plus que légitime de "fêter" cette funeste date du 12 octobre, date à laquelle des conquérants barbares et pour la plupart analphabètes ont entamé la mise à sac d'un continent entier et la mise à mort de ses plus grandes civilisations. Le 12 octobre, il n'y a rien à célébrer. 

Comment, alors, certains professeurs d'espagnol osent-ils encore, par ignorance, par mépris ou par racisme, traiter le sujet de la "découverte de l'Amérique" en des termes presque bucoliques, en parlant de syncrétisme et de mélange des cultures ? Comment, ayant pour but de présenter aux élèves le "monde hispanique" dans sa diversité, peut-on encore placer une civilisation au-dessus d'une autre, ou parler de la culture latino-américaine, si vivace, si vivante, en la comparant à celle de la "mère patrie"? L'esprit colonialiste règne encore dans les salles de classe et dans les amphithéâtres des universités. Je l'avais évoqué ici au sujet de la langue. D'ailleurs, je lutte toujours autant pour faire admettre aux élèves débutants que non, l'espagnol d'Espagne n'est pas la seule vérité et que, bien sûr que oui, l'espagnol d'Amérique Latine est tout aussi valable. En France aussi, on a un certain passé qui nous fait nous sentir supérieurs dans biens des domaines...
Refusant de présenter la colonisation sans parler des massacres, et trouvant le sujet trop emprunt d'un risque évident de manichéisme, je préfère présenter l'Amérique Latine à mes élèves dans ce qu'elle a de plus original, de plus grandiose et de plus vivant. L'art qu'elle crée avec ses tripes, les poèmes qu'elle arrache à ses entrailles tourmentées, la musique, la peinture, la littérature et les images qui la montrent telle qu'elle est : une mère au coeur mille fois brisé mais dont les jambes fermement plantées dans la terre des ancêtres sont autant de racines desquelles jaillissent des arbres plus résistants et plus éblouissants que dans la vieille Europe. 
Avant d'emmener mes élèves dans un voyage immobile qui part de Cuba pour aller vers le Pérou, en passant par le Mexique, l'inévitable frontière, la Bolivie et d'autres pays encore, je leur envoie en pleine figure ce cœur qui palpite et ces veines qui tressaillent, qui bouillonnent du sang de la création. 
Trois documents phares.

- Une vidéo de Calle 13, Latinoamérica, qui leur en met plein les mirettes :


- Un poème de Nicomedes Santa Cruz, déclamé par ses soins qui leur titille les oreilles.

- Un mural sur un mur du Chile, énorme fresque dont le concept les laisse rêveurs:
Résultat de recherche d'images pour "mural chile presencia de américa latine"

- Et puis, comment ne pas conclure en chantant ce magnifique hymne si bien interprété par Mercedes Sosa.

Je vous assure qu'en les entendant si bien chanter, en écoutant attentivement leurs commentaires, je suis de plus en plus persuadée que la manière de présenter l'Histoire n'est pas une fatalité, qu'il n'est pas du tout insurmontable de faire privilégier une "vision des vaincus" qui contredit alors intrinsèquement ce que porte ce terme de négatif. Car les vainqueurs, ce sont eux, les Latino-américains. 

vendredi 20 mars 2015

Les jardins d'émeraude

Jacques David, Les jardins d'émeraude, 2007.
Ou comment souffrir dès la première ligne pour arriver à ses fins intellectuelles...
Je suis en ce moment en train de travailler sur les émeraudes pour un prochain roman. J'ai donc besoin de documentation sur tout ce qui est mines, commerce, taille des pierres précieuses et vocabulaire technique. Ayant déniché ce roman qui semblait coller au sujet, je l'ai commandé et me suis mise à essayer d'y trouver mon bonheur. En fait, j'ai pris un certain nombre de notes assez essentielles pour mes recherches, mais, pour cela, j'ai dû me farcir un livre au style assez déroutant. N'ayons pas peur des mots : c'est mauvais. Le fond, la forme, un peu tout. Ce jugement n'obéit à aucune prétention mal placée : j'écris et suis hautement exigeante envers moi-même, souvent trop, de là à dénigrer mon boulot avec peut-être un peu trop de réalisme. Mais cette fois, je me sens surpassée dans la nullité. C'est dire ! J'ai dû affronter des passages mièvres où l'auteur compare le vert des prairies de sa Normandie familiale avec le vert intense des gemmes, des couplets doucereux sur sa visite de la mine qui se convertit en un épisode qui nous ferait croire au côté bucolique de l'enfer souterrain, séquence larme à l'oeil comprise dans le forfait. Et puis, il y a le moment où l'auteur se lâche : plusieurs chapitres totalement érotiques où le monsieur en question nous étale sans vergogne la description ultra détaillée des ébats entre son personnage lapidaire prisonnier des rebelles et Maria, la belle guerillera. Honnêtement, je me demande encore si tout cela était vraiment nécessaire et si ça apporte réellement quelque chose au récit. Passer du monde de Bisounours à celui de Rocco Siffredi en quelques lignes, j'avoue y avoir perdu mon latin. Quel est l'intérêt ? Aucune idée. Apporter un peu de piment à un récit trop plat ? Franchement indigeste. Exprimer les fantasmes de l'auteur ? Faire vendre ? Je n'ai même pas envie de me poser la question tellement j'ai trouvé ça lourd, sans aucune classe, déplacé. Je ne fais pas ma mijorée, je parle style et talent d'écriture, deux éléments absent de ce roman décidément déroutant. Pour finir, j'ai trouvé insupportable le refrain complaisant et sans nuance sur la guerilla, la vision romantique et dépassée du rebelle de la jungle. On croirait entendre Jean-Luc Mélanchon faire de la pub pour Cuba et sa situation économique et politique paradisiaque. Dans le genre manichéiste, je pense qu'on a très rarement fait pire. Alors, oui, j'ai trouvé le nom des outils du lapidaire, j'ai appris les bases du métier et je suis un peu moins ignorante sur le milieu de l'émeraude. Mais je l'ai payée cher, ma documentation technique !

mercredi 9 juillet 2014

Radio Mundial (bis)

Hier, le Brésil prenait la claque de toute sa carrière. Sept buts face à l'Allemagne. D'accord, c'est un record, c'est très triste pour le pays organisateur de se faire sortir avec un score aussi fort. Mais, je proteste ! Ce matin, les journaux du monde entier, les télés, les radios, ne parlaient que de la "défaite brésilienne" et en aucun cas de la victoire de l'Allemagne. Je n'ose comprendre que non seulement tous donnaient le Brésil pour favori, mais tous le souhaitaient vainqueur. Il y a un moment où le parti prix fait passer le jeu au second plan. Parce que pour ce qui est de la manière, les sud-américains ne nous ont pas montré grand chose. Pas de fond de jeu, des attaquants au rabais, plus de fioritures comme par le passé. Une vraie déception. Oui, bien sûr, il y a Neymar, dieu sur terre, d'après ce qu'on dit. Mais, hier soir, si on avait enlevé le meilleur joueur allemand, les européens auraient gagné quand même, c'est évident. Le Brésil est déjà bienheureux d'en être arrivé à ce stade de la compétition, après leur premier match gagné grâce aux simulations de Fred et aux largesses de l'arbitre, après ce match dantesque contre le Chili qu'ils n'auraient jamais dû remporter, après leur prestation médiocre contre la Colombie. Qu'ils soient battus par la meilleure équipe du monde, et je pèse mes mots compte tenu du niveau de jeu de la Mannschaft, ce n'est qu'un juste retour des choses pour cette équipe qui a malheureusement su allier à merveille la tricherie, l'agressivité et la prétention. Je ne suis pas anti Brésil, je suis au contraire très déçue par ce que cette nation mythique nous a montré cette année. 
Par ailleurs, pour en revenir à l'opinion qui pleure leur élimination et ignore ostensiblement les qualifiés du jour, je suis outrée par ce que j'ai pu lire sur les réseaux sociaux, lieu de communication s'il en est où se sont déchaînées les plaisanteries les plus douteuses. Je suis choquée par la réapparition des casques à pointes, des mots "boches", "teutons". Certains vont dire que je n'ai pas d'humour. Je suis désolée, mais si on avait parlé de "bougnoules" après la défaite des Algériens ou de "négros" pour désigner les Ghanéens, les biens pensants dans leur ensemble seraient montés au créneau. Je suis enseignante et j'ai lutté au quotidien contre les termes racistes en tous genres. Cette année, en campagne, quelle ne fut pas ma stupeur en entendant un adolescent parler des "boches" ! Alors, oui, vous penserez peut-être que je n'ai pas d'humour, mais je persiste et signe, ces horribles mots n'ont rien à voir avec le foot. Qu'on soit déçu, attristés, admettons, mais cela ne donne pas l'autorisation de déverser un flot d'idioties teintées d'une haine archaïque. Facile de dire que le sport rassemble, qu'il est un facteur d'union entre les peuples et un vecteur de la lutte anti-racisme... et ensuite de laisser passer de telles abominations. 
Alors que le meilleur gagne, bravo à l'Allemagne et à bas les cons !

vendredi 13 juin 2014

Radio Mundial

Aujourd'hui, première chronique de Radio Mundial en direct de... ben, non, pas de Rio... mais peu importe ! Radio Mundial vous livre ses premières impressions.
D'abord, revenons sur cette cérémonie d'ouverture, au cours de laquelle Jennifer Lopez est sortie d'une sphère qui s'est ouverte comme une fleur, pour interpréter l'hymne polémique de cette édition 2014. Polémique, parce qu'en anglais et non en portugais comme la logique aurait voulu. Soyons honnête, il y a bien pire qu'un hymne en anglais pour ouvrir un mondial au Brésil... il y a un hymne "chanté" par Jennifer Lopez. Et ça, c'est affreux.
Parlons maintenant du match Brésil / Croatie. Pour une équipe qui est censée gagner SA coupe du monde, quelle déception ! On a vu des Brésiliens timorés, désorganisés, fouillis en milieu de terrain, qui n'ont compté que sur Neymar pour faire le jeu. Les Croates pouvaient mener au score... jusqu'à ce que monsieur l'arbitre japonais voit Fred tomber dans la surface et siffle un penalty totalement imaginaire en faveur des sud-américains. Sans compter une faute non sifflée dans la surface qui aurait aussi permis aux Croates d'avoir un penalty et d'autres énormes erreurs. Ce matin, la presse internationale s'insurge, et la voix du sélectionneur croate en premier lieu. "Qu'on leur donne la coupe du monde tout de suite !", brame-t-il. Et il n'a pas tort. Quel mauvais arbitrage ! Quelle manière impensable de favoriser une équipe ! Mais où va-t-on ?! N'en déplaise à ses détracteurs, la vidéo est le seul et l'unique moyen de mettre un terme à ces approximations qui mettent en péril la crédibilité du jeu. Au rugby, il n'y a plus jamais de contestation depuis l'usage de la vidéo. Certes, le jeu en est parfois ralenti, mais c'est pour le bien de celui-ci.
Enfin, j'ai remarqué en allant fouiller sur le net que la plupart des pays avaient obtenu des droits de diffusion télé, certes, mais en faveur de chaînes privées et payantes. Le football, sport populaire par excellence, devient un rendez-vous d'initiés, de fortunés, d'élite. La France est par ailleurs parmi les plus mal lotis, puisque les trois quarts des matches seront diffusés sur la chaîne Bein Sport, qui appartient au groupe Al Jazeera. Pour ma part, je refuse catégoriquement de donner ne serait-ce qu'un centime aux Qataris. Vous savez, ces ahuris qui ont trouvé le moyen de faire flamber un immeuble classé qu'ils avaient racheté sur l'île Saint Louis, tout ça parce qu'ils avaient voulu y faire installer un ascenseur à grosses bagnoles ? Ceux-là même qui ont, entre autre, racheté le PSG et à qui on a ouvert très grand la porte du championnat français, pendant qu'on se pose bêtement la question de la légitimité ou non de la présence de Monaco en Ligue 1, à cause de soi-disant problèmes d'impôts. Alors que les milliards du Qatar, ben non, on ne se demande pas si leur poids ne fait pas outrageusement pencher en leur faveur la balance des budgets de clubs. Dire qu'on leur a offert sur un plateau d'argent la prochaine Coupe du Monde, alors que le climat est insupportable, que les ouvriers se tuent littéralement au travail pour construire des stades et que, surtout, le Qatar n'a jamais eu d'équipe internationale de foot digne de ce nom. Tout ce qu'ils savent du football, c'est empêcher des joueurs de quitter leur territoire, comme ça a été le cas pour le pauvre Zahir Belounis.
Vous me direz, si c'est pour regarder les matches de l'équipe de France, ces adolescents attardés et décérébrés, pas de quoi en faire tout un fromage. C'est l'un des arguments des pros du boycott, des énervés du refus. Bien sûr, la situation au Brésil n'est pas toute rose, je ne vais pas ici rouvrir le débat. Non, ce qui me fait doucement marrer, c'est qu'à force de crier au loup, les antis Mondial ne se rendent pas compte que sur Facebook, sur Twitter et sur le web en général, ils ne font que ça, en fait : qu'ils le veuillent ou non, ils parlent foot ! Les grands benêts !
Allez, bon match, en avant la Hollande et vive la RTBF qui diffuse, elle, les matches en entier, gratuitement. Tous en Belgique !

jeudi 17 octobre 2013

L'homme aux serpents

En ce moment dans le Berry a lieu un bien beau festival du film colombien. Mes élèves n'ayant pas tous les jours l'occasion d'aller au cinéma et, qui plus est, d'être en contact avec la culture sud-américaine, nous voilà donc partis pour le Muséum de Bourges, puis la salle de la Cité de l'Or à St Amand Montrond, pour nous frotter à une incroyable expérience.
Je reviens donc d'un fabuleux voyage en Colombie...
Tout commence par des images montrant un homme, sur un plateau de télévision, un énorme serpent entre les mains. Impressionnant. Nous comprenons de suite : entre Franz et les serpents, c'est plus qu'une histoire d'amour, comme on dit. C'est l'histoire d'un veilleur, d'un protecteur, d'un engagé, d'un être humain qui aurait fait plus que comprendre certaines choses de ce monde et qui les aurait intégrées. Intégrée, la conception de l'univers qu'ont les indigènes d'Amérique Latine, selon laquelle l'homme et la nature ne sont pas des entités séparées et indépendantes mais interagissent et ne font qu'un. Comme le dit Franz : "l'homme, C'EST la nature". Et tout est dit.
Directeur du "serpentario nacional", cet endroit magique où on conserve des dizaines d'espèces de serpents, plus en voix d'extinction les unes que les autres, Franz Kaston se met un jour en tête de réhabiliter un vieux bus en "serpentario ambulante" et entame tout un périple à travers la Colombie afin de sensibiliser la population à la richesse que représentent ces reptiles pourtant si redoutés. A la fois terrifiants et mythiques, les serpents sont pourtant détenteurs d'une substance qui permet la fabrication de médicaments. Une aubaine pour la science dont les multinationales n'ont, quant à elles, rien à faire...
En effet, la seule chose qui "protège" encore la forêt vierge, c'est la lutte armée et sans pitié que se livrent les guerrilleros des FARC et les paramilitaires autour du contrôle de la région et de l'éradication des plantations de coca, l'une des bases de la fabrication de la cocaïne. Même si cela ressemble à un invraisemblable paradoxe, c'est tout de même l'un des aspects de la réalité : tant que dure le conflit, les multinationales ne peuvent pas s'implanter. Mais qu'adviendra-t-il des forêts quand la paix sera rétablie ? Et bien elles seront rasées, arrachées, pour permettre l'exploitation extrêmement polluante des minerais, exploitation qui entraînera un autre saccage de la terre, une nouvelle forme d'esclavagisme, un pillage moderne, tout comme celui auquel s'étaient livrés les colons espagnols à partir du XVème siècle. Car, Franz le souligne avec amertume, toutes ces terres sont déjà vendus aux firmes nord-américaines...
De là à rêver les guerrilleros en messagers et en artisans de la protection de la biodiversité colombienne, il n'y a qu'un pas et Franz le franchit. Utopie, peut-être, mais qu'y a-t-il à perdre dans une telle bataille ? Rien, au contraire, nous avons tout à y gagner. Et c'est pour faire passer ce merveilleux message que notre ami Franz sillonne en ce moment la France, avec ce film documentaire, projet qui ne serait rien sans le travail du réalisateur Eric Flandin, tout en modestie mais qui a suivi Franz dans ses pérégrinations, caméra au poing, dans toutes les circonstances, sur tous les terrains et par tous les temps, pour nos offrir ces images inoubliables.
Franz, l'indien blanc, le gardien...

Le film sort dans les salles début 2014, courez-y !!!


Et pour plus d'informations, le site de la fondation de Franz :

http://www.nativa.org/webespanol/index.htm

dimanche 26 mai 2013

Los mercaderes del Che

Alex Ayala Ugarte, Los mercaderes del Che, 2012.
Il est étonnant de se rendre compte que l'un des livres les plus vendus en 2012 en Bolivie a été écrit par un Espagnol et qu'il ne s'agit pas d'un roman mais de chroniques journalistiques. Mais Alex Ayala n'est pas un Espagnol comme les autres, puisqu'il a décidé, alors qu'il était arrivé dans le pays un an plus tôt avec une bourse en main, de rester en Bolivie. C'était en 2001 et, depuis, il a collaboré à plusieurs journaux, a notamment été directeur du supplément dominical du journal La Razon, ce qui ne fait qu'accréditer son grand talent. De plus, si son livre est composé de chroniques, elles sont rédigées dans un style si fluide, tellement bien écrit et si éloigné de la médiocrité de ce qu'on peut malheureusement lire aujourd'hui dans certains journaux boliviens, que l'on est aussitôt happé par les pérégrinations de ce journaliste hors normes. Alex Ayala choisit en effet pour cet ouvrage un axe totalement inattendu. Il est allé chercher, fouiller, investiguer dans les petits recoins de l'Histoire, pour y dénicher les récits de personnages incroyables, de faits qui, malgré leur apparence de détails insignifiants, en disent long sur les grands événements historiques contemporains ou plus anciens. Du tailleur des présidents boliviens à l'équipe de football d'El Alto séquestrée dans son stade par les habitants, en passant par le roi noir des Yungas, les souvenirs laissés par Pablo Escobar et les témoins des dernières heures du Che à La Higuera, nous suivons le journaliste, l'enquêteur, à travers des rencontres fascinantes de vérité et de profondeur, écrite dans une langue qui ressemble à s'y méprendre à celle d'un bolivien du cru. C'est à peine croyable, et pourtant, tout comme il se fond dans le paysage, dans le décor et parvient à pénétrer dans l'intimité des personnages dont il raconte la vie, Ayala manie la langue de La Paz, d'El Alto avec la facilité d'un faussaire professionnel de chefs-d'oeuvre. Son oeuvre à lui, pourtant, n'est pas une falsification, et elle mérite bien tous les lauriers qui lui ont été décernés depuis sa publication. Un livre à mettre entre toutes les mains et un auteur à suivre.

mercredi 20 juin 2012

Ode à l'accordéon

Après vous avoir dit que j'aimais lire des livres "de grand-mère", voici que je vous avoue aujourd'hui, en direct et en exclusivité, ma passion pour l'accordéon, cet instrument universel et international. L'accordéon du bal du 14 juillet à Saint Gervais les Bains; l'accordéon du rom dans le métro, celui qui agace mon oreille droite parce qu'il s'évertue à estropier les fins de mesure des chansons populaires; l'accordéon du folklore péruvien, des huaylas sautillants et bondissants, et la montagne tout autour; l'accordéon des coplas piquantes du carnaval de Cochabamba et les huayños endiablés et arrosés. Curieusement, l'accordéon ne m'a jamais paru démodé et m'a toujours fascinée. De suite, j'ai vu autre chose en lui que le musette. Une prémonition de quelque chose de plus fort dans ces notes vibrantes, aériennes et rauques à la fois, populaires et élégantes en même temps. Par la suite, j'ai découvert la musique du Nordeste brésilien, le vallenato colombien, j'ai vu ce fameux reportage sur "El acordeon del Diablo" et le talent qui se cache au plus profond de la Colombie, et je suis tombée amoureuse. Puis, sont venus d'autres virtuoses, comme Etienne Boisdron et son accordéon tour à tour classique, jazz, mélancolique ou festif.
Le week end dernier à Bouges le Château (36), se tenait la demi-finale internationale du Concours d'accordéon numérique. J'avoue, sans quelques explications, j'ignorais totalement de quoi il s'agissait. J'ai alors découvert que l'accordéon pouvait aussi s'allier à la haute technologie et devenir un condensé de sons et d'effets à travers des programmations, tel un synthétiseur. J'en suis restée bouche-bée, un peu déçue par mon instrument fétiche, que je croyais au-dessus de toute cette course au progrès, mais admirative également du travail que ces musiciens hors normes pouvaient accomplir en exploitant à fond toutes les possibilités de cet accordéon moderne. Le gagnant de cette demi-finale, Guillaume Clerget, un virtuose, a donc gagné un accordéon Roland d'une valeur de plus de 5500 euros ainsi qu'un billet pour participer à la finale qui aura lieu à Rome les 10 et 11 novembre 2012. Nous lui souhaitons bonne chance, tout en regrettant que ce concours ne soit pas plus médiatisé.

L'accordéon, vaste sujet. C'est l'instrument qui unifie mes racines, qui crée du lien entre mes voyages,  qui résonne en permanence dans ma tête quand je joue mes chansons, en espérant secrètement qu'un jour il viendra les illustrer de ses gammes...

mardi 6 décembre 2011

Révélations sur l'affaire Bétancourt

Jacques Thomet, Les secrets de l'opération Bétancourt, 2008.
Décidément, les événements actuels en Colombie sont passionnants. J'avais déjà lu avec beaucoup d'intérêt le témoignage de Clara Rojas, ex otage des FARC. Je viens à l'instant de terminer la lecture d'un excellent document dont les révélations ont de quoi ébranler pas mal de certitudes. Mais attention, le livre de Jacques Thomet n'est pas du tout l'un de ces essais à scandales qui paraissent chaque année, ramassis de soit disant scoops, mais sans aucune source. Au contraire, ce travail là est une réalisation de longue haleine, extrêmement documentée et dans laquelle l'investissement de l'auteur se démontre à chaque page. Et il est vrai que la France n'en sort pas grandie. Petit retour en arrière. Libération d'Ingrid Bétancourt et d'autres otages des FARC (en tout 15). Remerciements au président Sarkozy, à Hugo Chavez, etc... Sauf que les deux présidents en question n'étaient pas au courant de la fameuse opération "Jaque", "mise en échec". Cette opération, dissimulée jusqu'à la dernière seconde, a en réalité été menée du début à la fin par l'armée colombienne et en particulier par 9 volontaires, lesquels ont suivi un entrainement intensif (comédie, langues étrangères, arts martiaux...) afin de se faire passer pour une mission humanitaire. Sans aucune arme sur eux. Derrière cette organisation méticuleuse, une infiltration réussie des FARC par l'adresse des services secrets colombiens (encore une fois, on a beaucoup parlé du rôle de la CIA, il n'en est apparemment rien) qui sont parvenus à court-circuiter des mails et des messages de César, celui qui a alors la charge des otages, vers le nouveau chef Alonso Cano (mort il y a peu. C'est lui qui avait remplacé Raul Reyes, également tué par l'armée colombienne). L'opération Jaque est donc menée de main de maître et, sans une goutte de sang, parvient à libérer 15 otages, dont Ingrid et les 3 américains. Mais quel a donc été le rôle de la France dans cette libération, dans les négociations? C'est sans doute le point le plus intéressant du livre, outre les relations étroites entre Chavez, Correa, la Suisse et les FARC. Depuis le début de la prise d'otage d'Ingrid, sa famille s'oppose à toute intervention militaire. Chirac puis Sarkozy les suit. Commence alors une longue période au cours de laquelle le gouvernement français va se croire souverain en Colombie et tenter d'ouvrir des négociations directes avec les FARC, sans passer par le gouvernement colombien. De malentenus en fiascos, la France enchaine les bourdes: sommes d'argent colossales destinées à la guérilla et versées par erreur à un bandit de grand chemin s'étant fait passer pour un intermédiaire des FARC; mission "humanitaire" stationnée au Brésil, menée par Dominique de Villepin, qui était partie sans même en aviser le président français; autre mission à la frontière colombienne, au cours de laquelle les hauts responsables français, dont Bernard Kouchner, ne seront pas sortis de leur hôtel, dans l'incapacité totale d'enter en contact avec la guérilla. Toutes ces grossières erreurs, appuyées par les enfants d'Ingrid, son ex mari et sa mère, crachant sans cesse leur venin sur le gouvernement colombien, comme s'il était responsable de la prise d'otage, retardent les libérations. Mais il y a autre chose encore. A un autre niveau, éthique celui-là. Il y a Sarkozy qui donne du monsieur à Manuel Marulanda, accusé de crimes contre l'humanité (dans le dernier message adressé à Marulanda et diffusé sur toutes les télés du monde entier, Sarkozy fera en plus l'erreur de s'adresser à un mort, le chef terroriste ayant succombé à un cancer). Il y a aussi la proposition "d'échange humanitaire", c'est-à-dire Ingrid (puisqu'à partir de ce moment là, le gouvernement français ne parlera plus des autres otages, semble-t-il moins importants à ses yeux) contre des prisionniers FARC. Sarkozy se déclare même prêt à accueillir sur le territoire français, avec le statut de réfugiés politiques, des terroristes sous le coup de dizaines de procès pour meurtres et crimes contre l'humanité, ceux-là même dont il a été avéré qu'ils séquestraient et assassinaient aussi des bébés. Trois ans après la libération d'Ingrid par l'armée colombienne, la France n'a toujours pas amendé son double discours qui d'un côté condamne les terroristes, mais de l'autre héberge bel et bien des rebelles FARC sur son territoire, leur fournissant argent et logement, sans s'inquiéter du passé peu reluisant de guerilleros plus proche de la sauvagerie que du romantisme. Certes, le gouvernement Uribe a des liens avec les paramilitaires, eux-aussi sanguinaires trafiquants de cocaïne, ainsi qu'avec l'Opus Dei, appui d'autres coups d'état, notamment celui contre Chavez en 2002 à Caracas. Certes, le bonhomme n'est pas tout blanc. Mais je refuse de jouer à ce fameux jeu du "lequel est plus cruel que l'autres". Il me semble juste qu'en sachant ce que l'on sait sur les FARC, il semble impossible aujourd'hui de fermer les yeux sur leurs exactions sous prétexte qu'ils représentent une forme de pseudo héroïsme pour tout un ensemble de gens dits "de gauche", quant à eux bien à l'abri dans leurs pays riches et épargnés par ces absurdes séquestrations. Aucun idéal n'est suffisamment juste pour être soutenu s'il emploie la violence. Le Che est mort en 1967.
http://www.jacquesthomet.com/

lundi 28 novembre 2011

Africa America

Je me suis rendue ce week-end à la Galerie Polka, tout près de la place des Vosges, pour voir l’exposition de photos intitulée « Afriques » qui réunit des clichés de différents artistes.  Des immenses prises de vue de Titouan Lamazou aux portraits intimes de femmes réalisés par Huguier, c’est à un voyage à travers l’Afrique que nous sommes invités. Mais je franchissais surtout la porte de la galerie, pour aller admirer, au fond de la cour, au sous-sol, les photos de Philippe Guionie, dont le projet était de parcourir en images l’Amérique du Sud et d’aller à la rencontre des descendants d’esclaves noirs dans les Andes. Venezuela, Colombie, Equateur, Pérou, Bolivie, un passé encore présent mais que la plupart de ces pays s’obstinent à nier, à taire, à ignorer. Les clichés de Guionie sont magnifiques, interpellent, captivent, dérangent, interrogent, posent question, ne laissent en tout cas pas indifférents. Un documentaire, que l’on ne peut malheureusement pas se procurer, est diffusé en continu et en sourdine sur un écran, dans un recoin de la salle d’exposition. On peut y entendre la voix de l’artiste qui raconte, explique les scènes photographiées, nous donne son sentiment et nous fait prolonger le voyage. Un voyage après lequel, malgré l’achat d’un superbe livre avec les photographies de Philippe Guionie, je peux dire que je suis restée sur ma faim. Le sujet des noirs en Amérique Latine et en particulier dans les Andes, pays et régions qui se revendiquent comme « indiennes » et laissent en marge une partie cependant culturellement et historiquement riche de sa population, reste à débroussailler. L’exposition « Afriques » en est la preuve vivante : la partie « Africa América » méritait certainement une plus grande visibilité que celle apportée ici, dans une petite rue, au cœur d’une galerie élitiste, fond de cour, sous-sol, dernier recoin de la pièce, comme une pièce rapportée au reste des œuvres. Enfin, contentons-nous de ce qu’on nous donne…

Afriques Polka Galerie 12 rue Saint Gilles Paris 3ème

vendredi 4 novembre 2011

Mort d'un roi du tango

Jerome Charyn, Mort d'un roi du tango, 1999.
On sort de ce roman comme d'un tourbillon, comme d'une plongée dans les souterrains de la Colombie, ceux de la cocaïne, des chercheurs d'or, des manoeuvres politiques et économiques et des liens ambigus avec les Etats Unis. Toute ressemblance avec des personnages existants n'est sans doute pas fortuite, et on le sait bien. Trop réaliste pour ne sortir que de l'imagination d'un seul homme, ce roman. Parfois la réalité est aussi romanesque que la littérature. D'ailleurs, tout au long de cette oeuvre marathon, écrite dans un style plus que dynamique, presque instinctif, ouragan, on ne cesse de chercher des correspondances entre ce qui est écrit, les personnages décrits et d'autres, célèbres, historiques.
Plantons rapidement le décor. Nous sommes en Colombie où plusieurs clans s'affrontent: celui des chercheurs d'or qui polluent les rivières amazoniennes en exploitant leurs richesses à grands rejets de mercure; celui des guerrilleros, pas comme les autres ceux-là puisque l'auteur a eu la brillante idée de faire de leur chef, figure mythique autant que carnassière, Ruben, un écolo qui organise le trafic de cocaïne pour nourrir les paysans et lutter contre la deforestation et la pollution provoquées par les orpailleurs friands de mercure; enfin, celui des autorités, qui luttent plutôt quand à elles contre le trafic de cocaïne et contre Ruben, pressées qu'elles sont par les résultats demandés par les Etats Unis, mais cela, ce n'est absolument pas de la fiction. A la tête du gouvernement ici, Bailen, ancien écrivain connu et reconnu pour avoir publié un chef d'oeuvre, La chute des magiciens, devenu homme politique et engagé dans le parti des Verts, co-fondé avec l'argent de la cocaïne de Ruben et qui peut nous évoquer un peu de Romulo Gallegos, écrivain vénézuélien ayant aussi assumé la fonction de Président de la République, ou bien un peu de Manuel Mejia Vallejo, célèbre auteur colombien ayant écrit un roman inspiré de la vie de Carlos Gardel. Car on a beau être en Colombie, le tango est partout et les rumbeadores où on le danse avec des couteaux est le repère des narcotraficantes. Cependant tout ce petit monde, narcos et gamins des rues de Medellin, est cerné par les soldats de l'armée colombienne et les troupes américaines en séjour permanent dans la ville. Ambiance de bas fonds, de prostituées, de tangos et de bombes. C'est dans ce bourbier que débarque la belle Yolanda. Des commandos Chrétiens américains, écolos financés par le gouvernement US, se sont mis dans la tête de la faire libérer de la prison Nord américaine où elle purgeait une peine pour complicité dans un braquage, afin qu'elle entre en contact avec son cousin éloigné, le fameux Ruben. Le but de la manoeuvre: débarrasser la Colombie du trafic de drogue en parvenant à un dialogue entre écolos états-uniens et écolos traficantes.
Tout le roman est donc extrêmement documenté mais développe une originalité sans limites et sans complexes de manière impressionnante, si bien qu'on hésite toujours entre le document et le chef d'oeuvre de fiction. De même, la langue, superbement traduite de l'américain par Marc Chénetier, est à la fois agaçante et géniale, parsemée de mots en espagnol colombien, entre la recherche d'authenticité et un véritable spanglish tel qu'on l'entend dans certains quartiers hispanos des Etats Unis. On se laisse donc entraîner sans vraiment réfléchir dans cette aventure linguistique, culturelle et surtout éminemment littéraire qui a su devancer la réalité (on a pu lire récemment dans les journaux colombiens qu'un ex guerrillero vient d'être élu à la Mairie de Bogota, justement soutenu par le parti des Verts), et sur laquelle plane sans disontinuer l'ombre de Carlos Gardel. Le tango comme expression du sens tragique de la vie, musique qui colle à la peau du Medellin et de la Colombie que nous dépeint Jerome Charyn dans ce roman de génie.

jeudi 6 octobre 2011

Captive

Clara Rojas, Captive, 2009.
Elle a été séquestrée pendant 6 ans par les FARC dans la jungle colombienne et elle a la force de nous livrer ce témoignage, d'opérer un douloureux retour en arrière pour nous faire partager ses souvenirs, ses peurs, ses espoirs, ses douleurs et ses combats quotidiens. Clara Rojas, à l'époque, en 2001, était la directrice de campagne de la candidate à la présidence Ingrid Bétancourt qui dirigeait le Parti Verde Oxigeno. Ces deux là étaient liées par une même volonté, une amitié sincère qui n'a pas résisté à la captivité et a très vite littéralement explosé. On connaît Clara Rojas parce qu'elle "a eu un enfant dans la jungle". Tous les médias s'étaient emparés du sujet, spéculant sur le nom de père et les circonstances de cette grossesse. Viol? Histoire d'amour? Le livre ne répond surtout pas à cette question, cela demeure de l'ordre du privé, de l'intime et c'est très bien ainsi. Ce qu'il en reste, ce sont les heures, les semaines, les mois, mêlés de courage, de joie intense, de souffrance extrême, psychologique et physique, la torture mentale et corporelle d'accoucher seule, sans famille, au milieu de nulle part, sans assistance médicale, au bord de la mort. Ensuite, on sait toute l'aventure de cet enfant miracle, Emmanuel, enlevé à Clara alors qu'il n'a que 8 mois et qu'elle ne reverra que 3 ans plus tard, à l'aube de ses 4 ans. Comment survivre à l'insoutenable, la séparation, l'arrachement de l'enfant à la mère? Clara nous parle énormément de sa foi. Catholique pratiquante avant l'enlèvement, elle le reste, le revendique et creuse son sillon spirituel pendant ses 6 ans de captivité. Croyant ou pas, catholique ou pas, on accepte volontiers que c'est cette foi sans bornes en Dieu qui lui a permis de rester debout quand la folie la guettait. Car à quoi d'autre se raccrocher? A rien. Les guerrilleros sont loin d'être dépeints comme des sauvages sanguinaires, mais ils restent des ravisseurs, des hors la loi, des voleurs de vie. Certains otages de l'époque de Clara Rojas y sont d'ailleurs toujours. Elle, elle dit qu'on lui a volé des années de sa vie. L'épreuve est morale, physique aussi. Marcher, changer de camp, avancer pendant des jours à travers la jungle humide, mouillée jusqu'aux os, dormir dehors, sous la lune, entourée de fourmis, de serpents, de moustiques. Lutter contre le paludisme, l'absence de communication, avec le monde mais aussi avec les autres otages. L'autre point qui a été largement repris par la presse, outre la naissance de son enfant, ce sont les relations avec Bétancourt. Tout l'inverse de ce qu'Ingrid a bien voulu raconter. Des conflits à revendre, des semaines de silence, du mépris, de la colère, de l'ignorance. On a envie de pencher d'un côté plutôt que de l'autre, et puis on se raisonne: comment ne pas changer de personnalité, ne pas devenir autre, fou, dans cet enfer vert, entourée de ses hommes armés jusqu'aux dents, harcelés par les hélicoptères de l'armée, quand d'une seconde à l'autre tout peut basculer. Enfin, Clara nous parle de sa libération, de Chavez, très polémique également, encore un peu sombre dans les détails. Mais ce n'est pas ce que nous retenons de ce livre. C'est plutôt, loin de la politique et de la folie des hommes, l'épopée d'une femme forte, d'une héroïne qui ressemble malheureusement à tant d'autres en ce moment dans le monde.

lundi 27 décembre 2010

Robert Santiago La Borrachona


Noël, au lieu d'être cet interminable repas de famille artificiellement réunie autour d'une table apétissante dont les convives ont parfois des mines aussi tendues que des panses trop pleines, devrait plutôt ressembler à une gigantesque piste de danse ou des sourires danseraient sur des hanches ondulantes au rythme endiablé de l'accordéon de Robert Santiago. La vie est une danse, alors dansez!!

mercredi 5 août 2009

Flash back

Allez, un peu de perso, je sais que les liseurs de blog, désoeuvrés et benêts, en raffolent!...
Voici le bureau de mon adolescence:
le drapeau du Mexique -fait main, s'il vous plait-; une photo -sous verre s'il vous plait- du Popocatepetl; des cactus dans un pot aussi décoré par bibi -pour que ça fasse plus "exotique"-; la photo des chutes d'Iguazu; en haut d'autres photos que vous ne voyez pas: le christ du Corcovado, le Machu Picchu, la place de Cuzco...; une carte du monde en sous main, à l'époque où la yougoslavie existait encore; des livres -je ne me souviens plus lesquels, des récits de voyages sans doute-.
C'était avant ma rencontre avec l'Amérique du Sud, avant le grand tourbillon, à l'époque où déjà je lisais Azteca de Gary Jennings, recopiais des dizaines de pages sur les civilisations aztèque et inca, décalquais les photos des temples de Palenque. Une sorte de prédestination je vous dis! Pour vous donner une idée, lors de mon premier cours d'espagnol en 4ème, je ne connaissais que les Incas -Tintin et le Temple du Soleil- et espérais ardemment que nous allions parler du Pérou et chanter des huayños. L'Espagne? Aucune idée! -Autant vous dire que je fus quelque peu déçue par la tournure que prirent les événements. Ma fixation empira au lycée -mais là je vous raconte ma vie, diantre!- lorsque je décidai de ne participer en classe que pour répondre à des questions sur des textes d'Amérique Latine -incrédulité des professeurs, assez vexés j'avoue, et Dieu sait si la tête d'un adolescent est dure...-. Ma prof d'espagnol de 1ère poussa les hauts cris en apprenant que je lisais, pour mon premier livre dans la langue de Cervantes, El amor en los tiempos del Colera de Garcia Marquez: "Mais c'est beaucoup trop dur pour toi!". Par la suite, et j'en ai beaucoup souffert à la fac, je décidai de ne plus faire la "ceta"-cette fameuse lettre "crachée" plus que prononcée- sous prétexte qu'elle n'existait pas en Amérique Latine. Idem pour le vocabulaire: "Mais ce mot n'existe pas mademoiselle. -Si, en Amérique Latine. -Oui, un américanisme, donc c'est faux." Puis je recontrai la Bolivie, et plus rien ne fut jamais comme avant, m'accrochant cette fois à des certitudes et non plus à des bouts de rêves. Quoique... je ne connais toujours pas le Mexique...!

lundi 20 octobre 2008

La paix!

Elle le voulait son prix Nobel de la Paix, Ingrid Bétancourt! Le discours était prêt, huilé, la réception organisée et les petits fours juste à faire réchauffer. Mais qu'est-ce qu'elle a fait cette année pour la paix, Ingrid? Otage, est-ce que c'est un motif suffisant pour représenter cette valeur qui devrait être universelle? A ce moment là n'importe quel hurluberlu qui se serait fait séquestrer pendant un temps déterminé par des plus ou moins sauvages que lui pourrait prétendre à ce titre. Prix Nobel. Non, Ingrid, même si tous ses fans ont été forcément déçus, a juste fait de la politique dans un pays aux pratiques pas très démocratiques. Il y en a d'autres! Les journalistes enfermés en Chine, on leur donne aussi alors, le trophée? Et les reporters tués en Irak? Et les caricaturistes censurés, eux aussi? Et les opposants assignés à résidence dans d'autres charmants pays? Je sais, Ingrid j'en ai parlé avant comme d'une femme courageuse, volontaire, droite, etc, etc... Je maintiens. Mais depuis sa libération, que voulez vous, la série sans fin des "Ingrid à l'Elysée", "Ingrid et le Pape", "Ingrid à Lourdes" et autres "Ingrid à la plage", j'avoue que je sature un peu et j'ai un peu de mal à voir son air illuminé en peinture. Alors j'aurais été choquée qu'elle l'ait, ce prix Nobel. Et là vous vous dites, emi nous fait une allergie aux JMJ. Et bien non, justement pas du tout.
Parce qu'elle, elle l'aurait bien mérité cette récompense, pour son travail auprès des pauvres, pour l'energie qu'elle dépensait sans compter. Parce que rien ne faisait baisser son enthousiasme ni n'entamait sa détermination. Parce qu'elle allait avoir 100 ans et que pour éviter un tapage médiatique à la Bétancourt elle a décidé de partir avant, discrètement. Elle, elle n'a pas eu besoin du prix Nobel pour qu'on l'aime, peu importe les opinions -et Dieu sait (elle est bien bonne celle là!) que je ne fais pas de prosélytisme, ceux qui me connaissent peuvent en témoigner.
Comme quoi Ingrid, ce n'est pas les prix et le tapage qui font de quelqu'un une personne admirable. Parler, c'est bien. Faire, même en silence, c'est beaucoup mieux. Soeur Emmanuelle l'avait bien compris.
Yallah!