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lundi 5 mars 2018

Les Jésuites

Alain Woodrow, Les Jésuites, 1990.
Alors non, ce n'est pas ce que vous croyez, ce n'est pas que je n'ai plus rien à lire. Le sujet m'intéresse vraiment. Le rapport avec le voyage ? Énorme ! La Compagnie de Jésus, c'est ce petit groupe d'originaux créé par Ignace de Loyola au XVIème siècle qui se mettent en tête de s'essaimer partout dans le monde pour convertir les populations au christianisme. Une équipée d'illuminés dont les débuts sont un peu chaotiques et dont le pape de l'époque se méfie pas mal, mais qui ont le mérite de jurer fidélité au Saint Père et de se mettre à sa disposition, quelle que soit la mission que celui-ci leur confère : ça aide. La Compagnie de Jésus est finalement reconnue officiellement en 1540 et c'est parti pour une progression complètement dingue. Ils sont partout. Très vite, on les retrouve dans le nouveau monde, en Chine, au Japon, en Europe évidemment. Leur méthode est simple : se fondre dans la masse, à Rome faire comme les romains, adopter les coutumes locales. C'est presque du travestissement ! Ils appellent cela "l'inculturation". S'habiller en mandarin, pousser la ressemblance à son paroxysme et convertir les élites locales pour provoquer des conversions de masse parmi le peuple, ça s'apparente quand même à une grosse supercherie. Mais cela se fait dans le respect de l'Autre. Et puis, partout où ils opèrent, les Jésuites respectent et suivent non seulement les cultures autochtones, mais apprennent également la langue, inestimable vecteur de transmission. Pourquoi employer le latin face à des Indiens ou des Quechuas ? C'est une absurdité à laquelle les Jésuites n'adhèrent pas. Au contraire, le catéchisme mondial des Jésuites est polyglotte. 
Je connaissais déjà le sujet en ce qui concerne la partie américaine de leur épopée. Très tôt, la Compagnie de Jésus est appelée à la rescousse dans les colonies de la couronne espagnole afin de procéder au nombre incalculable de confessions engendrées par la christianisation forcée des populations. Leur présence sur les terres américaines est forcément contrastée, puisqu'ils sont là pour "extirper l'idolâtrie" et recourir à la sévérité si cela est nécessaire (dans le cas d'apostats qui pratiquent leur ancienne religion en cachette ou des "héchiceros" ("sorciers", en fait les prêtres des religions andines) pour lesquels on construit même des prisons : les idoles sont brûlées et les sanctuaires détruits. On n'est pas non plus à une époque formidable. Pourtant, les Jésuites s'opposent farouchement à la barbarie de l'Inquisition et aux thèses guerrières du vice-roi Toledo. Ils prônent la persuasion, la discussion, le prêche, afin d'amener pacifiquement les indigènes à se tourner vers la nouvelle religion, ce qui, à l'époque, ne va pas du tout de soi. De même qu'en Chine, ils enseignent le catéchisme dans les langues locales et ne voient pas en quoi les cultures andines s'opposeraient au catholicisme. 

Dans les années 70, c'est d'une autre forme d'ouverture d'esprit dont les Jésuites font preuve. Résolument tournée vers les pauvres dont elle partage le quotidien, la Compagnie se fait la voix des sans voix et finit inévitablement par lutter contre les dictatures en place, notamment en Amérique Centrale. De là à franchir le cap de l'engagement politique, il n'y a qu'un pas et les Pères le franchissent souvent spontanément. Non pas par attachement au marxisme, mais parce que certaines de ces thèses correspondent à leur vision de la justice sociale. Seulement voilà, le Pape et toute l'institution catholique ont une peur bleue du communisme et on trouve toutes sortes de prétextes pour accuser les Jésuites. Personne ne les défend lorsqu'ils se font assassiner dans les villages salvadoriens ou nicaraguayens. Jean-Paul II en personne durcit l'attitude de Rome. On a tendance à valoriser Jean-Paul pour son engagement de paix à travers le monde, mais on a tendance à oublier son soutien indéfectible envers les dictatures latino-américaine et son rejet farouche des mouvements populaires...auxquels les Jésuites prennent part. On se souvient de l'image marquante de la visite du Pape au Nicaragua en 1983, lorsqu'il admonesta vertement le Père Ernesto Cardenal dont il réprouvait l'engagement envers le peuple opprimé. Son frère, Fernando Cardenal, avait carrément été viré de l'Eglise par le Pape. C'est dire !
On ne peut qu'éprouver de la sympathie pour ces religieux qui mènent finalement une vie "comme les autres", travaillent (on veut parler ici des "prêtres ouvriers"), se syndicalisent, font de la résistance au nazisme pendant la guerre, et ont finalement tout pour plaire. Que l'on soit chrétien ou pas, l'histoire de la Compagnie de Jésus en dit long sur les tares de l'institution catholique, ses excès, son élitisme et son esprit étriqué. Le livre est, outre un document précieux pour qui s'intéresse à la Compagnie, un voyage étonnant dans les méandres de l'Eglise, ainsi que l'incroyable aventure d'hommes portés à favoriser la connaissance et le respect de l'Autre plus haut que tout. 

dimanche 8 octobre 2017

Che Guevara, héros ou bourreau : 50 ans après

Jacobo Manchover, La face cachée du Che, 2007.
Aujourd'hui plus que jamais, l'homme fait polémique. Depuis 1959 et pendant des décennies, le monde entier (ou presque) lui a envoyé des fleurs, a chanté ses louanges d'intellectuel libérateur de Cuba, de sauveur de la démocratie face à la dictature de l'horrible Batista. Lui, et Fidel Castro. Mais tandis que Castro est devenu à son tour un dirigeant, le Che est quant à lui parti sur les routes du monde pour diffuser son idée de la révolution, répandre son idéal de Viêt Nam en Europe, en Afrique et en Amérique Latine. C'est finalement en Bolivie qu'est mort celui que l'on considère encore de nos jours comme un héros. Son image galvaudée trône sur les tee-shirts et les casquettes de jeunes gens qui ne savent à peu près rien de Guevara. Besancenot lui a dédié un livre et des politiques, des intellectuels se revendiquent encore de ses idées. Des idées choisies, triées sur le volet, parmi des phrases, d'innombrables écrits et des comportements qui sont loin de faire l'unanimité. Le Che n'était pas l'idéaliste romantique et poète que l'imagerie castriste a bien voulu construire pour nos petits cœurs en manque de messies. Certains prisonniers qui ont eu affaire à lui, des proches qui l'ont suivi lors de ses différentes tentatives d'insurrections le décrivent même comme un véritable boucher.

Le livre ici évoqué se base pour beaucoup sur les écrits du Che : lettres, journaux, textes officiels ou retranscriptions d'interventions orales. Et, déjà, le romantisme est entaché d'une violence verbale, d'un farouche désir de combat, d'armes, de guerre et de sang, d'une froide cruauté qui mettent à mal le portrait idyllique jusqu'alors diffusé. Difficile d'accuser de mensonge un universitaire qui se dit lui-même un ancien fervent admirateur du Che. Justement, c'est en relisant le Che, en buvant ses paroles que Manchover a détecté la faille. Une énorme faille. Est-il vraiment médecin ? A-t-il réellement obtenu son diplôme ? La question reste presque secondaire face à sa cruauté qui fait régner la peur autour de lui et qui, elle, est bien réelle. Comment des intellectuels qui ont visité les célèbres geôles de La Cabaña et qui ont certainement compris ce qui s'y jouait - des exécutions sommaires et sans procès orchestrées par le Che -, comment Sartre et Beauvoir ont-ils pu se voiler la face à ce point ? Se sont-il saussi bouché les oreilles pour ne pas entendre l'apologie des exécutions que Guevara a pourtant faites au micro des Nations Unies, permettant ainsi une large diffusion à cette horrible idée ? Régine Deforges va plus loin, en n'étant pas le moins du monde choquée que l'on construise un "émouvant" musée dans cette horrible prison que fut La Cabaña. Comble de l'ironie, se sont les intellectuels français qui ont donné ses lettres de noblesse à la si belle légende du Che, à ce personnage qui les avait en horreur et qui avouait ne jamais lire de livres. 
La création de cette légende dorée a été en partie voulue par Fidel car, si le Che quitte Cuba, c'est que ses interventions sans filtre, son attachement douteux à la doctrine stalinienne et son caractère imprévisible gênent le pouvoir. En fait, Castro le coule littéralement en lisant dès le lendemain de son départ la lettre d'adieu de Guevara au peuple cubain, laquelle ne devait être dévoilée qu'après sa mort. De cette façon, le retour au bercail lui est interdit : il est condamné à errer sur les routes du monde tel un paria. L'Afrique est un fiasco. Le peuple se contrefout de ce pseudo sauveur venu de l'extérieur et qui ignore tout ou partie des clés de la situation. Il devient exécrable avec ses hommes : l'un d'entre eux, ayant eu un enfant avec une locale, sera forcé de l'épouser. Il finira par se suicider. Quant à la Bolivie, l'histoire est un peu similaire. Le Parti Communiste, tout comme celui de Cuba, ne le considère par comme un des siens. Les paysans ne comprennent absolument rien de ce que ces blancs viennent foutre là. Ils en ont peur. La CIA est à ses trousses. C'est la fin avant même le début. 
Demain, 9 octobre 2017, partout dans le monde seront célébrés les 50 ans de sa mort. Des milliers d'articles, de reportages et de commentaires vont fleurir sur le web, dans la presse, à la télévision. Certains lui rendront un hommage vibrant et larmoyant. D'autres, amères, rugiront en silence que leur vérité ne soit pas entendue. La polémique fera rage, encore une fois. Alors, qu'allons nous préférer encore cette année ? Le confort de l'image du héros sans taches qui nous rassure et nous motive à poursuivre nos quêtes ? Ou bien allons-nous enfin devenir adulte et voir les choses en face, cesser d'admirer ce qui ne mérite pas de l'être et chercher enfin des modèles à notre mesure, des faiseurs de paix et non des prêcheurs de haine ? 

vendredi 29 septembre 2017

Mon top 10 des livres qui te font voyager...et réfléchir sur le voyage

La rubrique "livres" du blog étant très très très très fournie, voici une sélection de 10 livres ou auteurs qui te feront voyager, immobile dans ton canapé, mais mobile dans ta tête et dans tes rêves, et qui par la même occasion te feront réfléchir sur le sens du voyage ainsi que sur la manière dont tu le racontes, toi, modeste bloggeur... Prêt ? On y va ?

Bernard Ollivier, La longue marche
La route de la soie s'ouvre à vous, sans aucun obstacle, telle que Bernard Ollivier décide de la parcourir à 61 ans. Remise en question de toute son existence, départ géographique après le départ de sa femme, besoin de réapprendre à marcher sans elle. Plus qu'un projet de voyage, une interrogation existentielle qui le conduit jusqu'à X'ian. Anatolie, Iran, Ouzbékistan, Chine, les paysages défilent et ce que l'on croyait être un récit de marche solitaire se transforme en un collier dont les perles sont les multiples rencontres faites sur le chemin. Courage. Humilité. Et cette citation chère à mon cœur et qui définit parfaitement ma vision du voyage et du monde en général. Les gens avant tout, pas forcément très loin de soi, et s'intéresser à eux, à leur histoire, à ce qu'ils ont à nous dire et à nous apprendre :
"Assez de voir des civilisations en boîte et de la culture sous serre. Mon musée à moi, ce sont les chemins, les hommes qui les empruntent, les places de village,et une soupe, attablé avec des inconnus". 
Bernard Giraudeau
L'oeuvre de l'artiste en général. Depuis ses documentaires et sa voix envoûtante et déjà exotique, jusqu'à ses livres, invitations au voyage. Mais pas au voyage touristique, prévisible. Non. Au voyage cru, rude parfois, piquant, aux récits des hommes revêches, des marins sans port et des femmes au passé incertain, mi déesses mi putains. Si la mélancolie poétique vous tente, si un aller sans retour dans les bas fonds des cités portuaires ne vous effraie pas, Bernard Giraudeau, avec sa prose sans égal, sera le guide qu'il vous faut dans les méandres du monde. 

Tintin
Même adulte, la lecture des aventures du jeune journaliste belge nous procure encore des frissons, de l'émotion et de la joie. Indémodable, Tintin se lit à tous les âges et à toutes les époques. C'est Le Temple du Soleil qui m'a fait découvrir le Pérou et m'a donné l'envie irrésistible d'aller voir les Andes en vrai. Ce sont ses incroyables enquêtes qui m'ont tenue en haleine durant toute mon enfance et mon adolescence qui m'ont donné la curiosité d'aller découvrir le monde. 

Isabelle Autissier, L'amant de Patagonie
Un magnifique roman après la lecture duquel on n'a qu'une seule envie : filer tout droit en Patagonie. Là, dans le grand sud, redécouvrir autrement ces terres hostiles et reprendre contact avec ces peuples massacrés puis oubliés. Isabelle Autissier retrace dans son roman l'histoire de la rencontre ratée entre les colons européens et les autochtones, cette immense méprise qui nous a fait prendre, nous, les blancs, les indigènes pour des sauvages. Or, sauvages, nous l'étions complètement et nous le sommes restés, sans aucun état d'âme, jusqu'à l'assassinat du dernier Ona, du dernier Alakaluf. Laissez-vous emporter dans les paysages sublimes de la Patagonie, à la suite d'un auteur qui nous livre ici un hymne à cette terre et aux gens qui l'ont un jour peuplée. 

Paul Théroux, Patagonie Express
Le titre nous ramène au livre précédent, pourtant tous les deux n'ont rien à voir. Le livre de Théroux est un éloge au voyage pour le voyage, qu'importe le but pourvu que les routes soient belles. Un matin, il s'éclipse. Il prend le métro de Boston comme des milliers de gens qui vont travailler, à cette différence près : lui ne se rend pas au bureau mais... en Patagonie. De train en train, Théroux traverse l'Amérique du Nord au Sud, passe toutes les frontières et décrit ce qu'il voit, sans autre volonté que celle de raconter et d'avancer. Pas d'idéalisation touristique. Pas de visites. Pas de musées. Juste le train et les populations locales qu'il croise dans leur élément naturel et sur lesquelles il ne porte pas de jugement. Un anti tour du mondiste, anti routard, anti instagramer et ça fait du bien ! 

Claudie Gallay, Les déferlantes
Voyage intérieur autant que géographique. La Hague ne semble pas un lieu tellement passionnant pour un voyage littéraire, et pourtant... Le vent, les tempêtes, l'iode, les falaises, le phare, la pluie battante, les oiseaux partout. On se retrouve dans une atmosphère parfaite pour se retirer de l'agitation du monde. Le voyage n'est pas forcément une succession de lieux à voir que l'on enchaîne sans les approfondir. Il peut être aussi immobile et favorable à un travail d'introspection. Seule avec ses tourments dans une région au climat tourmenté, la protagoniste nous donne furieusement envie de venir l'accompagne dans ses marches interminables sur la lande battue par les vents...

Jean-Christophe Rufin, Immortelle randonnée
Voyage itinérant mais avant tout séjour incroyable au cœur de la langue française et des mots. Car, pour décrire un itinéraire ou un séjour, on croit souvent que l'alignement de toponymes et de superlatifs suffit. Or, Rufin nous remet à notre place de gribouilleurs de récits pour nous montrer ce que c'est vraiment que l'écriture du voyage. Il est possible que la lecture de ce livre ne vous donne même pas envie de "faire Compostelle", puisqu'on vous l'aura raconté avec tellement de génie qu'il vous semblera impossible de vivre en vrai un tel pèlerinage géographique, religieux et littéraire à la fois !  

Frances Mayes, Sous le soleil de Toscane
Le vaste débat de la résidence secondaire à l'étranger. La Toscane, pour ces Américains en quête de calme et de soleil. Et toutes les péripéties de maçonnerie, peinture et jardinage qui vont de pair avec la rénovation d'une vieille bâtisse dans une région du monde où l'on demeure malgré tout un étranger. Lé récit est tellement vivant et généreux qu'on a envie de venir les aider. Et puis il y a toutes ces saveurs, les tomates gorgées de soleil, l'huile d'olive qui coule comme une fontaine d'or, le sucre des fruits mûrs. Le voyage, en plus d'être un déplacement ou, comme dans ce livre, une installation, est aussi une aventure culinaire. Oui, le voyage se goûte et on en redemande ! 

Lolita Séchan, Les brumes de Sapa
Préparez-vous à chausser votre sac à dos pour suivre Lola dans ses innombrables avions, dans ses allers et retours incessants entre son monde et celui de son amie vietnamienne. Au départ, c'est un voyage intérieur qui a besoin d'aller voir ailleurs si son Moi y est. Et puis l'égocentrisme s'efface au profit de l'amitié. Alors, l'humain dans ce qu'il a de plus beau et de plus pur peut enfin éclater au grand jour. Oui, on peut s'attacher à des habitants des pays que l'on visite. Non, l'amour comme l'amitié n'ont pas de races, pas de frontières autres que celles que nous nous mettons dans la tête. Pas de descriptions de paysages ici, pas de mise en mots du décor : les dessins parlent d'eux-mêmes et on y plonge agréablement sans pouvoir en détacher nos yeux éblouis par tant de beauté. 

Emilie Beaudet, Bolivia Road Movie
Oui, j'y suis allée de mon petit roman voyageur. Oui, j'avoue, j'ai fait ça. Je ne sais pas ce que ça vaut, c'est à vous de le dire, mais j'avais envie de raconter autrement que par le blog quelque chose de mes voyages en Bolivie, quelque chose qui ferait voir le pays tel qu'il est, autrement que par ses musées et son folklore et qui en même temps me permettrait de glisser là-dedans des personnages qui ressemblent à des gens que j'ai croisés sur ma route et que j'ai trouvés beaux. 

jeudi 14 septembre 2017

14 de septiembre : bon anniversaire Cochabamba !

Alors peut-être que tout le monde s'en fout, c'est un peu ce que mes élèves ce matin m'ont gentiment fait comprendre lorsque je leur en ai parlé, mais moi je trouve ça super important et c'est une date que j'ai en mémoire. Le 14 septembre, c'est l'anniversaire de la ville de Cochabamba en Bolivie. Cochabamba n'est pas forcément une ville ultra touristique. Peu de monuments, de rares mentions dans les guides (vous savez, ces petites Bibles qui indiquent au voyageur là où il faut aller et, par omission, les lieux qui n'ont aucun intérêt ?). Et pourtant, c'est une ville qui a mille atouts :
- le climat est exceptionnel. Tempéré, peu de jours de pluie, soleil permanent en hiver. Ni trop chaud, ni trop froid.
- le rythme y est plus lent qu'à la Paz. Cochabamba est une grande ville mais où l'on vit et on se déplace autrement plus tranquillement qu'à la capitale. 
- la gastronomie est renversante. J'avais déjà écrit un article ici sur le sujet. A Cochabamba, on ne mange pas pour vivre, on vit pour manger. La variété des plats est impossible à quantifier. On y trouve aussi bien des viandes savoureuses, que des poissons de rivières, les fruits et légumes les plus sucrés et goûteux (les pèches, mon Dieu, les pêches !!). Et les sucreries ne sont pas en reste !
- l'activité musicale et culturelle y est très intéressante. Le théâtre Acha propose de nombreux spectacles et les plus grands groupes folkloriques sont originaires de Cochabamba : Tupay par exemple, et bien évidemment Los Kjarkas, le groupe mythique qui a fait voyager le folklore bolivien à travers le monde. 
- la fête de la Vierge d'Urkupiña (articles ici, ici et encore ici) est un événement à ne pas manquer. Défilés de danseurs, de costumes, de fanfares, sous un ciel autrement plus clément que celui du célèbre carnaval minier d'Oruro. 
- c'est la ville où j'ai passé beaucoup de temps en Bolivie, une ville que j'aime parce que son rythme correspond au mien. J'aime ses marchés, ses jardins, ses rues, son Christ de quelques centimètres plus haut que celui de Rio et que l'on voit de l'avion avant d'atterrir (en partant aussi, on le voit devenir petit et on pleure quand il disparaît du champ du hublot). J'aime sa laguna Alalay, son jardin Botanique, et même sa décharge (si, si !) parce que les enfants qui la peuplent et avec qui j'ai eu la chance de travailler m'ont beaucoup appris sur le sens de la vie.
Pour tous ces enchantements, je vous invite à dire avec moi :
Bon anniversaire Cochabamba !!
Ici quelques photos inédites puisque retrouvées dans un appareil photo qui a circulé de mains en mains en 2014, des mains 100% boliviennes et la moitié du temps dans des mains de 5 ans et demi. Photos authentiques, autant dire ! 

lundi 12 juin 2017

Illimani, la lumière du monde

Jean-François Bouygues, Illimani, la lumière du monde, 2017.
Je viens de venir à bout des 600 et quelques pages de ce pavé touristico-mystico-populo-initiatique. J'écris cet article à chaud, mais je pense qu'il me faudrait encore une certaine distance temporelle avant de rendre mon verdict : ai-je aimé ou pas ? suis-je conquise ou déçue ? vais-je l'encenser ou le détruire ? C'est donc sans filet que je me lance dans ma chronique. 

Les points positifs
Amoureux de la montagne, ce livre est pour vous. De Chamonix aux Andes, notre auteur, qui semble au demeurant ultra documenté, nous balade dans des paysages à couper le souffle, dans la description desquels, fois de montagnardes, j'ai parfaitement reconnu les lieux. Qu'il s'agisse des Alpes ou de La Paz, la capitale bolivienne, les références sont exactes et, il faut le dire, relativement exemptes de toute tentative folklorisante. On s'y croirait, vraiment. Les rues, les sommets alentours, les gens. L'esprit de chaque endroit y est dépeint avec une exactitude qui force le respect. Un point très positif donc, puisqu'il est très rare que j'envoie des brassées de roses aux romans qui se sont piqués d'aborder le sujet de la Bolivie. Pour ce qui est de l'alpinisme, et bien que je ne sois pas une experte ès grimpette, le côté technique paraît juste. Quelques références à l'Espagne et notamment à l'Andalousie, un vrai voyage, en somme. 
Les points négatifs
Des descriptions qui tiennent fatalement parfois du dépliant touristique. L'auteur fait faire à ses personnages des compte-rendus détaillés, historiques et culturels, qui donnent une certaine lourdeur à l'histoire. Peut-être sa passion pour les lieux, son envie de bien les présenter, en toute fidélité, son désir de nous instruire. Je ne suis pas objective, je connais tout cela. Pour quelqu'un qui ignore tout de la Haute Savoie ou de la Bolivie, pourquoi pas, même s'il existe un risque de perdre le lecteur. Pour sa défense, je répète que j'ai guetté la faute, la boulette, l'erreur fatale... et que je n'en ai pour ainsi dire pas trouvé. Examen réussi, malgré tout. De justesse. Là où j'ai senti poindre l'exaspération, c'est dans les multiples références à la culture populaire (télévisuelle, cinématographique, littéraire, culturelle). Quelquefois, passons. Cependant, de manière répétitive et quasi systématique, j'avoue, cela m'a lassée. Trop, c'est trop. Des citations d'Alphonse Allais, de Luis Mariano et du Da Vinci Code, pêle-mêle, au beau milieu de l'écrit. Je n'ai pas accroché au concept. Ce qui me plaît, dans l'intertextualité, ce sont les références habiles à d'autres auteurs ou des répliques célèbres lorsque cela se fait en toute harmonie. Tout le contraire d'une phrase présentée entre guillemets avec une note de bas de page systématique destinée au lecteur ahuri et à qui l'on dit "eh, t'as vu, j'ai cité une chanson de Renaud !". Faire confiance au lecteur, toujours. Ne jamais le sous-estimer sous peine de le vexer. 
Pourquoi j'ai lu le livre jusqu'au bout alors qu'il dépasse les 600 pages 
Alors oui, j'ai été agacée. Oui, le côté mystique poussé à la limite de la caricature m'a fait hérisser le poil, m'a presque fait sourire tellement c'était gros, tellement le dénouement était annoncé dès les premières pages ou presque. Non, je n'ai pas été confrontée à un style littéraire transcendant qui m'a fait dresser le poil. Mais, mais, mais... Les personnages sont bien construits, possèdent un véritable caractère, un parcours de vie et un langage qui leur est propre. Donc on s'intéresse à eux. Ils reflètent aussi des questionnements existentiels et des failles qui sont universels. Donc on s'attache. Le fait de faire alterner leurs voix façon roman choral en les transformant tour à tour en narrateur est assez bien joué. Donc on les suit. Donc on ne s'ennuie pas. Donc on finit la lecture des 600 pages sans rechigner. CQFD. Le roman initiatique, quand il s'appuie sur des protagonistes aux contours bien dessinés et qu'il se situe dans des lieux parfaitement décrits, est forcément réussi. Vers la 598 ème page, je me suis demandée si, dans le cas d'un roman situé dans le Sahara Marocain, en Ukraine et en Thaïlande, j'aurais terminé cette lecture. Je n'en sais strictement rien. Le bagage culturel qu'il véhicule, c'est toute mon enfance, c'est toute ma vie. Évidemment, ça joue. Cependant, je laisse le bénéfice du doute. Et je le conseille. Allez donc faire un tour aux pieds des neiges éternelles de l'Illimani. Suivez donc un moment les pas de Solo, à la recherche de son père et de lui-même. Et avec un peu de chance, ça vous remettra les idées en place. Peut-être même que ça vous donnera envie de voyager. 
Illimani - La Paz - février 2014

lundi 20 mars 2017

Ode au voyage en bus

Je ne suis jamais plus à l'aise que dans l'attente d'un départ, ce temps en suspens avant le grand saut vers l'inconnu où nos repères deviennent inutiles. Plus je prends l'avion, moins je suis à l'aise. Au contraire, le bus est l'un de mes vecteurs de voyage préférés. C'est dans le bus Malaga-Grenade que j'ai écrit ce petit texte...
Je suis dans un ailleurs dont je me gave, boulimie de paysages à travers la vitre. En transit. Dépouillée de l'ici et pas encore dans l'ailleurs, entourée de gens qui voyagent eux aussi. J'observe les maisons au bord de la route, dans les collines, au creux des montagnes et aussitôt me viennent des histoires à écrire. Aussi long que puisse être le trajet, je ne m'ennuie jamais. Je regarde les gens et leur invente une histoire. Je détaille les panneaux, tous ces noms du voyage, les étapes furtives et le mystère qui les entoure et que je ne percerai pas. Déjà, adolescente, je rêvais que le bus scolaire m'emmenait en vadrouille, loin, très loin du quotidien qui empestait l'enfermement. J'avais terriblement besoin d'air ! Aujourd'hui, quand je suis en mouvement, je respire. Mon oxygène est dans le voyage. Me mêler à la foule, respirer d'autres épices, me remplir d'énergies nouvelles, marcher à un autre rythme, suivre la cadence du pays où je suis. 
Il pleut depuis le départ de Malaga. Les montagnes ont enveloppé leurs sommets dans la brume qui donne une teinte irréelle au paysage. Le rio Guadalmedina, grossi par les pluies, serpente furieusement entre les rochers. Les millions d'oliviers dansent dans la tempête. Soudain, à l'approche de Grenade, le ciel s'éclaircit et une goutte de ciel bleu vient percer les nuages. La Sierra Nevada n'apparaît pas encore, mais on on devine son ombre bleutée au fond du panorama. 
Au retour, au contraire, j'ai le soleil dans les yeux, la musique de la radio dans les oreilles et comme compagnon de voyage le bonheur d'être en vie, parce que le mouvement, c'est la vie.
Quatre images de Bolivie. Quatre instantanées. Quatre fois le souffle coupé. Quatre instants à regarder par la fenêtre des bus que j'ai si souvent pris.
Non loin de Potosi
 Aux abords du lac Titicaca 
L'altiplano infini
Sur les hauteurs de Cochabamba

mardi 7 février 2017

J'apprends l'allemand ou mes aventures avec les langues étrangères

Apprendre une langue, c'est déjà voyager. C'est pénétrer la mentalité d'autres peuples, pouvoir ensuite communiquer avec eux directement, sans interprète, sans filtre et accéder à une culture autrement que comme un touriste guide du Routard, plutôt d'homme à homme, d'âme à âme. Une fois que vous avez compris ça, vous saisissez le pourquoi de cette boulimie qui me caractérise, cette envie féroce de baragouiner toutes les langues du monde. Depuis toujours, depuis l'école, entendre des gens parler un autre dialecte que le mien me fascine. Comme tout le monde, j'ai appris l'anglais, comme certains, j'ai appris aussi l'espagnol. Je voulais voir le Pérou, le temple du Soleil de Tintin et devenir archéologue au Mexique. Bon, c'est un peu raté, je ne suis devenue que prof d'espagnol. Mais le fait de transmettre n'est pas resté mon unique but, n'est pas devenu une voie de garage et je suis restée étudiante dans l'âme. Comme chacun sait, tous les explorateurs préparent leurs voyages en étudiant les différents idiomes qu'ils vont rencontrer lors de leurs périples à travers la planète. Non contente d'avoir trois langues à mon actif, je me suis dit au lycée que j'ajouterais bien l'italien à mon bagage, et c'était reparti ! Une langue, c'est une culture, une manière de penser, une histoire, une littérature, un humour, une vision artistique. Je ne pouvais pas m'imprégner de l'art de la Renaissance italienne sans en connaître les mots en VO. Voilà donc pour les quatre langues que je maîtrise. 

Ensuite, j'ai fait plusieurs incursions dans d'autres apprentissages. Le portugais m'a laissée sans voix. Pourtant une langue latine au même titre que celles que je parle déjà, je n'ai jamais réussi à formuler des phrases. Ce n'est pas faute d'avoir assisté à des heures et des heures de cours en brésilien sur la civilisation de ce grand pays ! Cependant, si je comprends assez bien cette langue, mes mandibules et mon cerveau ont toujours refusé de s'unir pour me permettre de la parler. Le portugais reste un mystère... Quant au japonais, s'il vous plaît, n'en parlons plus ! Dans l'éventualité de passer des diplômes pour enseigner le français à l'étranger, il fallait que je me mette dans la peau d'un apprenant et que je découvre une langue totalement inconnue. Il y a avait au menu du russe et du japonais, j'ai opté pour la seconde. Sauf que la prof, pendant les deux seules heures de cours nippones de ma vie, n'a pas émis une seule syllabe en français. De quoi être complètement déboussolée ! Et le quechua, dans tout ça ? Pour mes études et pour des raisons personnelles, j'ai aussi entrepris d'apprendre cette langue indigène d'Amérique Latine et j'avoue que j'avais bien progressé, je ne me débrouillais pas mal. En Bolivie, lors de mon dernier voyage en 2014, j'attrapais même au vol quelques bribes de conversation. Aujourd'hui, mes cahiers sont soigneusement rangés, mais si je m'y remettais, je pense que les bases reviendraient. J'avais aussi été tentée par le grec, belle langue, belle histoire, beau pays que j'adore. Et par l'allemand, parce que la Suisse, les films d'Arte en VO, la littérature, etc, etc. Et surtout, pourquoi pas ? C'est cette langue que je me suis mise en tête d'apprendre. Pas évident, sans professeur, mais mon oreille est aguerrie aux multiples prononciations et aux mécanismes d'apprentissage et de constructions grammaticales. Je suis encouragée au quotidien par plusieurs coachs, Berlin n'a qu'à bien se tenir !


Quelle méthode choisir, voilà une bonne question. Le mieux, c'est de commencer tout petit, c'est ce qu'on dit. Ensuite, il y a controverse : certains pensent que l'ancienne méthode faite de grammaire et conjugaisons à haute dose était la bonne ; d'autres plébiscitent le "bain linguistique", c'est-à-dire le fait d'apprendre sur place, dans le pays, avec un(e) petit(e) ami(e) du cru, c'est selon. Il semble qu'un bon dosage, un savant mélange entre les deux options soit un compromis acceptable. Étudier très sérieusement, assidûment... et appliquer ce que l'on sait lors de petits voyages pour se mettre à l'épreuve, enrichir son vocabulaire, améliorer sa prononciation et sa spontanéité. Vous l'aurez saisi, mes aventures avec les langues étrangères sont loin d'être terminées !

lundi 24 octobre 2016

Pour un arpent de terre

Claude Michelet, Pour un arpent de terre, 1986.
Encore un livre trouvé dans la "bibliothèque" de ma maison, cet entassement divers et varié de livres laissés par les anciens propriétaires et qui n'en finissent pas de me réjouir. Cette fois, le résumé parlait de la guerre du Pacifique (1879-1884) entre Chili, Pérou et Bolivie et de colons français venus s'installer en terre américaine pour y vivre mieux qu'en France. Une sorte de saga grandeur désert et étendues sans limites, un roman dans le cadre infini et sauvage d'une Amérique du Sud où tout semble possible. Aventuriers, Parisiens en quête d'un renouveau existentiel, paysans corréziens appauvris venus chercher fortune dans le nouveau monde, banquiers anglais ou commerçants bordelais, on trouve de tout sur ces terres chiliennes encore inexploitées. Nous arrivons dans le récit au moment où les héros sont déjà bien installés, gérants d'une superbe hacienda dans les terres chaudes du pays, propriétaires de la "Maison de France", une superbe maison de commerce qui rivalise d'élégance avec les grandes boutiques parisiennes. Seulement, nous sommes en pleine guerre. Chili, Pérou et Bolivie, sans doute pas mal incités par les Européens et notamment les Anglais, assoiffés de richesses minérales et de profit, se battent pour "un arpent de terre", comme le dit le titre du roman. Mais pas n'importe quel bout de territoire, non. Un morceau de terre riche de cuivre, de salpêtre et autres trésors à exploiter. C'est ainsi que les protagonistes, tout en développant leur commerces et leurs échanges maritimes, se voient malgré eux impliqués dans cette guerre sanglante et sans répit. Nous sommes en plein cœur d'une histoire passionnante, peu souvent évoquée, mais également au contact de la terre et des récoltes, sujet que l'auteur connaît si bien, dans un récit rythmé par les saisons. Il ne faut pas très longtemps pour comprendre que ce roman vous agrippe, vous entraîne sur ce continent merveilleux et rude à la fois, vous fait vous attacher aux personnages et les suivre comme si vous y étiez. Il y a des sagas ennuyeuses, longuettes ; et il y a celles qui vous captent pour ne plus vous lâcher. Damned ! Je m'aperçois qu'il reste deux livres après celui-ci, que nos amis sont en train d'orienter leurs espoirs vers la percée de ce fameux canal de Panama dont on commence tant à parler... et que les deux volumes en question ne se trouvent pas à l'étage de ma maison ! Peut-être vais-je les commander... Parce que j'ai très envie de connaître la suite !... Bon... c'est fait !

vendredi 16 septembre 2016

Patagonie Express

Paul Théroux, Patagonie Express, 1979.
Voilà le genre de bouquins qui m'ont fait voyager avant de voyager, qui ont semé en moi les petites graines vivaces de la bougeotte et m'ont insufflé ce vent qui pousse certaines personnes à se remettre sans cesse en marche vers l'ailleurs. Voilà l'un des livres que je place au sommet de mon panthéon de lectures voyageuses. Je l'ai lu adolescente et son ton, le style inimitable, élégant et recherché dans lequel il est écrit, m'ont fait un effet monumental. 

L'écrivain américain Paul Théroux, en regardant une carte de l'Amérique, se rend compte qu'une ligne ferroviaire quasi ininterrompue part de chez lui, à Boston, Etats-Unis, et descend jusqu'en Patagonie. C'est ainsi qu'un matin, il prend le métro que prennent tous les gens qui se rendent au travail, dans cette ville hivernale engluée dans la neige, à la seule différence que lui se rend au fin fond du grand sud, à Esquel. Il traverse d'abord les Etats-Unis, puis le Mexique, l'Amérique Centrale, la Colombie, l'Equateur, le Pérou, la Bolivie et enfin l'Argentine. Théroux nous prévient : ce qui l'intéresse dans cette aventure, ce n'est pas de nous faire part de ses impressions une fois arrivé à destination, mais plutôt de nous raconter le voyage, pas à pas, dans ses aspects positifs comme dans ses aspects les plus triviaux. Se retrouver dans une ville sale, trouver un hôtel miteux, peiner à se faire comprendre des autochtones, détester un endroit, reprendre la route, ou plutôt le train, puisque rien ne le retient dans aucun des pays qu'il traverse. Ou si peu. Une conférence sur la littérature ici ou là, un long arrêt à Panama, la rencontre de parents éloignés en Equateur ou la lecture de quelques livres et poèmes au génial Borges à Buenos Aires. A chaque fois, s'il s'attarde un peu, c'est pour mieux repartir ensuite vers son sud. 
Les paysages sont décrits avec justesse et précision, les villes dépeintes sans concessions. Paul Théroux nous dresse également le portrait des autres voyageurs qui croisent son chemin : babas cool, touristes, routards, locaux, paysans, une panoplie complètes de caractères qui offre un panorama quasiment exhaustif de ce qu'on peut rencontrer en voyage. Lui se place plutôt en observateur. Objectif et tellement visionnaire dans sa capacité à capter l'essence d'un pays à travers ses habitants. Et le plus magique, c'est qu'il ne part pas seul : la traversée des Amériques par voie ferrée étant longue et lente, le train est un endroit propice à la lecture. De la méta-littérature, de la mise en abîme littéraire, si vous préférez. De l'enrichissement culturel sans prix pour une adolescente assoiffée de nouvelles terres à découvrir, qu'elles soient d'argile ou de papier. 
En résumé, Patagonie Express est l'un des livres qu'il faut lire ou avoir lu lorsqu'on est un voyageur, et le cadeau à faire à une jeune personne qui aurait faim de partir à l'assaut du vaste monde. Je l'ai moi-même relu avec tellement de plaisir que j'en suis encore complètement transportée, qu'à l'heure tardive à laquelle je vous écris l'article, je partirais bien en rêve quelque part sur une plaine aride, froide et ventée de Patagonie...

lundi 18 juillet 2016

Les Boliviens rebelles

Frédéric Faux, Les Boliviens rebelles, 2016.
C'est tout nouveau, ça vient de sortir ! Et comme tous les ouvrages qui paraissent sur la Bolivie, il ne pouvait se soustraire à mon oeil avisé... et souvent critique. D'abord, je me dis, qui c'est ce type qui, dès le préambule, remet à leur place ces pionniers de la Bolivie des années 60, certes pour l'essentiel romantiques amateurs de musique et à la vision peut-être trop angélique, mais grâce auxquels le pays est quand même sorti de l'ombre ? Il se pose en "vision parallèle" de la chose, soit. J'ai lu le livre. Il est au top de l'objectivité, documenté, très très bien écrit, juste. Je n'ai qu'un mot à dire : bravo, bien joué. Moi aussi, je suis la première à dénigrer ces amoureux du poncho en laine qui pique porté par tous les temps à Paris, ces abonnés aux clichés qui ne connaissent que la face touristique, le vernis, de la Bolivie. Moi aussi, comme l'auteur, je prône une vision plus réaliste, plus journalistique et le regard aiguisé de quelqu'un qui, attiré par ce pays contrasté, ne laisse pas l'émerveillement masquer ses défauts.
Le livre est parfaitement articulé en 4 parties :
- "le renouveau identitaire" qui a vu, depuis l'élection de Evo Morales, la résurgence et la réaffirmation de l'héritage indigène
- "le retour de la souveraineté" de la Bolivie sur ses richesses naturelles et un chapitre passionnant sur la toute nouvelle exploitation du lithium
- "le laboratoire d'El Alto" où l'auteur nous présente la ville champignon située au-dessus de la capitale sous des aspects que je ne maîtrisais pas forcément
- "une société sous tension" qui évoque, sans appuyer les thèses mensongères de la droite anti Morales mais sans langue de bois aucune, les problèmes épineux du trafic de cocaïne et du projet de construction de cette fameuse route polémique de Tipnis qui traverserait la région du même nom, parc naturel et lieu de vie protégé de plusieurs ethnies indigènes.
En conclusion, je peux le dire sans détour, sans bémol et sans nuances, ce livre est une mini Bible et, c'est rare et je le souligne, il m'a appris des choses que j'ignorais sur la Bolivie ! Champagne ! Ce n'est pas un minable résumé de toutes les recherches déjà menées sur le pays, ni un condensé de thèses pro ou anti Morales. C'est un travail sérieux, soigné et dense en informations. Je recommande chaleureusement et lui offre une place de choix dans ma bibliothèque !
(Avec en couverture, comme sur les autres ouvrages de cette collection dédiées aux peuples, la main d'un certain Guillermo, musicien bolivien résident à Paris que certains connaissent bien...)

mercredi 20 avril 2016

L'avantage (ou pas) d'avoir des copines partout dans le monde

Il y a ceux qui ont des amis à côté de chez eux, là, tout près, dispos pour prendre un café ou faire une balade. Un SMS, "on se voit dans une heure". C'est réglé. Et puis, il y a ceux qui ont des amis partout dans le monde. On fait des études, on rencontre des gens, on se cultive un peu, on écrit un blog, on voyage et le tour est joué : nous voilà en lien avec des tas de gens venus de régions différentes. Parfois, on garde des liens. D'autres fois, c'est juste un passage, ça correspond à une époque. C'est toujours la question existentielle suivante : qu'est-ce qui fait qu'on garde ou qu'on perd des amis ? Le travail, les enfants, la vie, la distance, il paraît que c'est tout ça. On change. Pourtant, à mon avis, la distance n'a absolument rien à voir avec ça. Dans certains cas (attention, réflexion personnelle !), les amis du bout du monde sont les plus "présents", ceux à qui on confie des choses. Alors, oui, ils nous manquent. Si j'ai envie d'aller prendre un café avec mes meilleures copines, voyez un peu les centaines, les milliers de kilomètres que je devrais faire : la Catalogne, la Grèce, la Réunion, le Chili. A côté de ça, la Bretagne, Nice et j'en passe, c'est la porte à côté ! 
Les inconvénients :
Impossible de se voir "dans une heure", "en bas de chez toi" pour boire un café. Pour faire un cours de zumba avec ma copine, il faut que j'aille au Pirée ; pour papoter avec ma pote d'études, c'est Santiago du Chili ; pour une petite séance souvenirs et flamenco, La Réunion ! Les amis "d'ailleurs", elles sont là sur Facebook, par mail, par Viber, elles sont présentes par leurs petits mots, leurs sourires en forme de smileys et leurs encouragements écrits. Elles sont essentielles. Pourtant, ce qui manque, c'est de les embrasser sur les deux joues, de leur taper sur l'épaule ou de les serrer dans mes bras. La chaleur humaine a du mal à passer à travers les ondes d'internet !
Là, je parle des indéboulonnables copines. Celles dont on sait qu'elles peuvent aller s'enterrer au fin fond du Pakistan, de l'Uruguay ou du Berry, on ne les perdra jamais de vue. 
Ensuite, il y a les amies qu'on se fait à une époque, d'Andalousie, du Mexique, du Pérou, de Bolivie, qui repartent chez elles, ou c'est vous qui rentrez. Bref, là, pour le coup, les liens qui se sont tissés et qui semblaient pourtant forts se sont tellement distendus qu'ils sont devenus invisibles. Cependant, comme un lien laisse des traces, comme un membre amputé dont on ressent encore les vibrations, je reste convaincue que ses copines là, si on les revoyait, tout redeviendrait comme avant en un clin d'oeil.
Les avantages :
Avoir un guide touristique privé quand je vais chez elles, j'avoue, c'est le meilleur moyen de se la péter grave. On peut alors se vanter d'avoir goûté les meilleures gaufres de La Baule ou d'avoir fait un cours (ok, juste 20 minutes...) de body combat avec l'une des meilleurs profs de Grèce. Et puis, ça permet d'être connecté avec plein de régions en même temps, de savoir ce qui s'y passe, d'y être un peu sans y être vraiment. Oui, parce que, les copines de partout dans le monde, elles ont elles aussi des liens avec d'autres bouts du monde. Et c'est comme ça qu'un air de Népal peut flotter dans une crêperie du Croisic ! Finalement, les copines du bout du monde, ça permet d'entretenir le rêve et de se dire que quelque part on vous attend, qu'un lit est toujours prêt pour vous, au cas-où, qu'un bon repas laisse déjà deviner ses odeurs dans le vent. 
Les copines de partout dans le monde, spécial dédicace : même si vous me faites rêver avec vos photos d'Ipanema ou de Tossa, vivement quand même qu'on se revoit !

samedi 16 avril 2016

Une année de hors saison : notre calendrier vacances !

Après avoir testé plusieurs destinations dans cette configuration et d'autres destinations en pleine période touristique, je pense qu'il est temps de dresser le bilan. Ni "pour/contre", ni "avantages/inconvénients", cet article est entièrement à la gloire du hors saison. 
Première étape : vous dégoûter des escapades "en saison"
1. Plusieurs heures d'attente au pied des téléphériques de la vallée de Chamonix, des sentiers encombrés et les embouteillages qui vont avec pour quitter la ville. 
2. Un trajet parking - plage au-milieu des rues piétonnes vendéennes encombrées de mangeurs de glaces, de bruit et de touristes flânant au ralenti. 
Mer ou montagne, partir en saison, c'est s'inscrire dans la file de véhicules qui poireautent sur les autoroutes pour atteindre les supermarchés bondés, les villes où il est impossible de circuler et la nature parsemée de visiteurs, les plages surpeuplées et les montagnes occupées de haut en bas. C'est payer tout plus cher, du stationnement à la location d'appartement, de l'hôtel au billet de train ou d'avion. Oui, souvent, on n'a pas le choix et, plutôt que de rester chez soi à regarder sa pelouse pousser sous l'effet de l'été, on préfère partir et s'aérer. C'est compréhensible. Cependant, quand on a le choix...
Deuxième étape : vous vanter les mérites des vacances "hors saison"
1. En février, pourquoi ne pas vous offrir une escapade sous le soleil déjà chaud de Marseille et voir les îles du Frioul, certes avec un mistral relativement glacé, mais pour vous tout seuls ? 
Ou encore acheter un billet d'avion à moindre coût qu'en juillet - août et vous et faire le grand saut vers la Bolivie (certes, à la saison où il pleut un peu... ok, parfois beaucoup, mais le pays est beau de toute façon !)
Cochabamba - Bolivie
2. En avril, la Grèce, évidemment ! La période qui ressemble le plus à notre été à nous, avec des températures frisant déjà avec les 25 degrés, ce qui est amplement suffisant pour visiter l'Acropole. Il faudrait être fou pour faire ça pendant les mois de canicule ! 
En avril, c'est aussi le moment pour découvrir la Catalogne et ses criques. 
La Normandie, pas mal non plus, bien qu'un peu frais, mais ça reste la Normandie, il ne faut pas demander l'impossible. 
Cala Llevado - Catalunya
3. En mai, la Vendée bien sûr ! Où, en plus de l'avantage de rues et de plages clairsemées, vous offrira un océan à une température pas forcément plus froide qu'en août (14 degrés l'été 2015, pour info...)
Plage de la Paracou - Vendée
4. En octobre, si vous avez manqué l'opportunité d'avril pour visiter Athènes, on vous offre une seconde chance avec les mêmes caractéristiques climatiques. 
La Bretagne sud pourra également vous laisser un bon souvenir, mais si et seulement si vous avez déjà vu la Grèce en avril !
Egine - Grèce
5. En décembre, pour échapper aux agapes familiales, je vous propose par exemple de visiter l'Andalousie, où il fait de toute façon toujours beau. 
La Rochelle et surtout l'île de Ré vous permettront de vous planquer sans qu'on vous retrouve. A moins que ce ne soit parce que du coup, vous ayez décidé d'élire domicile dans l'île... Attention, seulement jusqu'à l'arrivée des premiers touristes, sinon ça n'aurait plus de sens !
Saint Martin de Ré
Voilà pour notre "calendrier du hors saison" ! En espérant vous avoir donné quelques envies et quelques idées. Si vous en avez d'autres, n'hésitez pas les partager en commentant l'article !

jeudi 18 février 2016

Latines, belles et rebelles

Hernando Calvo Ospina, Latines, belles et rebelles, 2015.
C'est bien écrit. Et bien traduit. Une ode à la femme latino-américaine, mais pas à la femme vue dans les yeux de l'homme machiste. Non. Il s'agit d'un hommage à celles qui, dans l'adversité, dans un monde dominé par les hommes dans lequel elles n'avaient pas le droit à la parole, se sont levées d'une seule voix et ont parfois pris les armes. Qu'il s'agisse de libérer leur peuple du joug espagnol ou de s'insurger contre une dictature, les femmes mises à l'honneur ont toutes joué un rôle prépondérant dans l'histoire de leur nation. Bâti sur un plan chronologique, ce document nous mène d'époque en époque, cherchant également à rétablir quelques vérités. Pourquoi encore honorer la traîtresse Malinche qui a vendu le peuple aztèque au conquérants espagnols, quand d'autres combattantes indigènes se sont quand à elles illustrées pour sauver leur culture ? Non, la révolution mexicaine n'a pas été une révolution de machistes moustachus, et non, le récit de la maya quiché Rigobeta Menchu, prix Nobel de la paix, n'a pas été inventé de toutes pièces. Par ailleurs, à travers l'action incessante des mères et des grands-mères, des épouses et des sœurs, on en apprend de belles sur le régime soi-disant démocratique d'Uribe en Colombie, lequel, pour mieux accuser les FARC des barbaries qu'il commet lui-même, enlève et tue des centaines de jeunes hommes innocents et met ces crimes sur le dos de la révolution. Bien évidemment, le livre est très engagé politiquement et on en pense ce que l'on veut. Cependant, l'expérience personnelle de l'auteur ainsi que ses connaissances indéniables sur tout ce qui concerne l'histoire de l'Amérique Latine fait de son œuvre un document incontournable. Après la vision des vaincus exprimée par Nathan Wachtel, nous lisons ici la vision passionnante des femmes, jamais vaincues et jamais soumises. Des héroïnes du quotidien et des fondatrices, des combattantes et des mères, des commandantes et des artistes grâce à qui le continent latino-américain est ce qu'il est aujourd'hui. Seul bémol, bien évidemment, cette anthologie ne pouvait être exhaustive, l'absence regrettée dans ces pages de la courageuse Domitila Chungara et des femmes de mineurs boliviens, qui ont elles aussi mené des luttes essentielles. Entre le féminisme moderne et la complémentarité entre les deux sexes prônée par les cultures indigènes, un ouvrage passionnant, instructif, édifiant. À ne pas manquer.
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mercredi 3 février 2016

Nouveau nom, nouvelle tête : pourquoi changer ?

Depuis un certain temps, l'idée me tournait dans la tête. J'avais envie de renouveau. Un changement s'imposait. Rappelez-vous, le blog, avant, c'était ça :
Et ça s'appelait "Montagnes d'ici et d'ailleurs". La montagne était la dominante et tout avait commencé par le récit de mes premières aventures boliviennes en 2006. Forcément influencé par mes recherches universitaires de l'époque, le sujet des mines et des mineurs y était omniprésent. Le ton des débuts était très scolaire et appliqué. Par la suite, j'ai trouvé mon créneau d'écriture entre l'informatif, le récit et l'originalité. Petit à petit, je me suis fait plaisir. Mes aventures alpines, thème que je maîtrise bien étant donné qu'elles correspondent à tous mes étés depuis l'enfance, ont pris une large place et j'ai pu raconter quelques belles randonnées. Et puis, il y a eu une période où le spectre s'est beaucoup élargi : cuisine, lectures, balades en France, traductions et autres réflexions. Du coup, il n'y a pas si longtemps que ça, j'ai décidé de faire le ménage et de recentrer le blog sur l'essentiel : la montagne, Alpes et Andes et tout çe qui tourne autour. C'était sans compter un revirement géographique imprévu qui m'a entraînée vers la mer, le grand océan, et dans un tourbillon de nouvelles destinations vers lesquelles j'avais toujours rêvé de voyager : l'Andalousie, la Grèce, la Catalogne et Barcelone... L'appellation de " Montagnes d'ici et d'ailleurs" devenait trop étriquée. Hier soir, j'ai tout changé !
Après un brainstorming dans les règles pour trouver un nouveau nom qui serait moins restrictif, j'ai opté pour " Voyageages ici et ailleurs".
Pourquoi ce titre ? Ici et ailleurs, parce que, si de multiples destinations m'attirent, la France, ses villes, ses villages et ses côtes restent un élément important. De ce point de vue là, de l'ici et de l'ailleurs sont en projet... Voyageages, maintenant. Si si, le mot existe ! J'ai même vu sur internet qu'il était valable au Scrabble ! C'est en réalité un terme québécois pour signifier des déplacements, des allées et venues. Peu importe qu'il s'agisse de montagne ou de mer, de loin ou de près, l'idée d'être toujours ou presque en mouvement est ce qui me définit le mieux ! Vous me direz, je ne suis pas encore allée au Québec, pourquoi ce terme ? Eh bien, pour tout vous dire jusqu'au bout, le Québec est une destination qui me fait rêver, je suis assez fan de quelques groupes de musique de là- bas et les aurores boréales, l'été indien, Chibougamau, tout ça... Enfin voilà !
Donc en résumé, tout change et rien ne change ! Je vous invite toujours à me suivre dans des aventures aussi photographiques que culinaires, aussi sportives que contemplatives, en France, en Europe, en lecture, en musique et en vidéo. Je suis toujours sur Facebook et sur Twitter. Nouveauté toute récente puisqu'elle date d'hier soir assez (trop!) tard, un site est en construction... Je vous en reparlerai quand j'aurai réussi à dompter l'endroit, c'est à dire pas vraiment dans l'immédiat, c'est technique ! Mais j'y travaille. 
Voilà, une page se tourne, c'est un nouveau départ. Un nouveau nom, des racines plus que jamais assurées sur les cimes et de multiples horizons qui s'ouvrent à ma fenêtre. A très vite pour de nouvelles aventures !
Séville - décembre 2011

 Athènes - avril 2014

 Cochabamba  - juillet 2014

 Tossa de Mar - avril 2015

mardi 13 octobre 2015

12 octobre, rien à célébrer

Au lendemain des célébrations au cours desquelles s'exacerbe cette gloire macabre que ressentent les Espagnols à l'heure d'évoquer leur conquête assoiffée de sang et d'or de l'Amérique, je souhaitais partager quelques réflexions. Comme le disent parfaitement les voix qui s'élèvent en Amérique Latine, non, l'Amérique n'a pas été "découverte" en 1492. Non, il n'y a eu ni rencontre, ni partage, seulement des guerres et des massacres, une soumission brutale. Plutôt que de colonisation, parlons de génocide. Plutôt que de métissage, parlons de viol physique, historique et culturel. Certes, de ce choc est né la possibilité qu'ont les latino-américains de manipuler et de magnifier cette belle langue qu'est le castillan. Mais il existe un refus plus que légitime de "fêter" cette funeste date du 12 octobre, date à laquelle des conquérants barbares et pour la plupart analphabètes ont entamé la mise à sac d'un continent entier et la mise à mort de ses plus grandes civilisations. Le 12 octobre, il n'y a rien à célébrer. 

Comment, alors, certains professeurs d'espagnol osent-ils encore, par ignorance, par mépris ou par racisme, traiter le sujet de la "découverte de l'Amérique" en des termes presque bucoliques, en parlant de syncrétisme et de mélange des cultures ? Comment, ayant pour but de présenter aux élèves le "monde hispanique" dans sa diversité, peut-on encore placer une civilisation au-dessus d'une autre, ou parler de la culture latino-américaine, si vivace, si vivante, en la comparant à celle de la "mère patrie"? L'esprit colonialiste règne encore dans les salles de classe et dans les amphithéâtres des universités. Je l'avais évoqué ici au sujet de la langue. D'ailleurs, je lutte toujours autant pour faire admettre aux élèves débutants que non, l'espagnol d'Espagne n'est pas la seule vérité et que, bien sûr que oui, l'espagnol d'Amérique Latine est tout aussi valable. En France aussi, on a un certain passé qui nous fait nous sentir supérieurs dans biens des domaines...
Refusant de présenter la colonisation sans parler des massacres, et trouvant le sujet trop emprunt d'un risque évident de manichéisme, je préfère présenter l'Amérique Latine à mes élèves dans ce qu'elle a de plus original, de plus grandiose et de plus vivant. L'art qu'elle crée avec ses tripes, les poèmes qu'elle arrache à ses entrailles tourmentées, la musique, la peinture, la littérature et les images qui la montrent telle qu'elle est : une mère au coeur mille fois brisé mais dont les jambes fermement plantées dans la terre des ancêtres sont autant de racines desquelles jaillissent des arbres plus résistants et plus éblouissants que dans la vieille Europe. 
Avant d'emmener mes élèves dans un voyage immobile qui part de Cuba pour aller vers le Pérou, en passant par le Mexique, l'inévitable frontière, la Bolivie et d'autres pays encore, je leur envoie en pleine figure ce cœur qui palpite et ces veines qui tressaillent, qui bouillonnent du sang de la création. 
Trois documents phares.

- Une vidéo de Calle 13, Latinoamérica, qui leur en met plein les mirettes :


- Un poème de Nicomedes Santa Cruz, déclamé par ses soins qui leur titille les oreilles.

- Un mural sur un mur du Chile, énorme fresque dont le concept les laisse rêveurs:
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- Et puis, comment ne pas conclure en chantant ce magnifique hymne si bien interprété par Mercedes Sosa.

Je vous assure qu'en les entendant si bien chanter, en écoutant attentivement leurs commentaires, je suis de plus en plus persuadée que la manière de présenter l'Histoire n'est pas une fatalité, qu'il n'est pas du tout insurmontable de faire privilégier une "vision des vaincus" qui contredit alors intrinsèquement ce que porte ce terme de négatif. Car les vainqueurs, ce sont eux, les Latino-américains. 

mardi 30 juin 2015

Evo Morales : d'Orinoca au Palais

Evo Morales Ayma, Mi vida, de Orinoca al Palacio Quemado, 2014.
Ne plus rien avoir à lire, c'est encore pire que d'avoir le frigo vide ! C'est alors qu'on se lance à contrecoeur dans une exploration archéologique, voire spéléologique de sa bibliothèque, et qu'on y retrouve des reliques achetées il y a bien longtemps et dont on avait retardé la lecture pour des raisons diverses et variées. Et puis, faute d'autre nourriture intellectuelle à se mettre sous l'oeil, il faut bien se rendre à l'évidence : c'est ça ou rien. Dans ce cas précis, "ça", c'est l'autobiographie du président bolivien Evo Morales. Deux raisons à cette relégation au rang des livres de dépannage. D'abord, le film était très bien fait, complet, fallait-il y rajouter des mots ? Ensuite, j'avais parcouru quelques lignes il y a un certain temps et je me suis encore retrouvée face à cette fameuse plume bolivienne : des fautes de frappes, d'orthographe, de syntaxe... Le genre d'erreurs récurrentes dans la presse et les essais, et qui me hérissent la grammaire. C'est ce sur quoi, à la reprise de l'ouvrage cette semaine, j'ai dû intentionnellement fermer les yeux. 
A partir de là, j'ai pu me concentrer uniquement sur l'histoire. Passionnante, romanesque, que la vie de ce premier président indigène d'Amérique Latine. Une vie de cinéma, inimaginable dans la réalité. L'ascension d'un gamin aux pieds nus d'Orinoca, au beau milieu de l'hostile altiplano aymara, et qui, par l'unique force de sa volonté apprend, s'instruit, progresse. Jeune homme, il s'installe dans le Chaparé, la région tropicale de Cochabamba, où il commence à travailler avec son père Dionisio, figure patriarcale essentielle, aux côtés des producteurs de coca. C'est à ce moment précis que le personnage, le lieu et le contexte social entrent en contact pour révéler le leader qu'il sera ensuite. Evo écoute d'abord beaucoup, s'interroge, analyse. Petit à petit, il prend à sa charge la défense de la production de la feuille de coca, mise à mal depuis des décennies par les gouvernements successifs, autoritaires et à la solde des Etats-Unis. Le témoignage d'Evo Morales, tout en modestie et en justesse, retrace ces années de lutte sociale puis politique aux côtés de son peuple. Combien de menaces, d'emprisonnements, de tortures, de violences ont-ils dû endurer ? Combien d'assassinats a-t-il évité ? C'est incalculable. C'est à se demander comment il a pu survivre à tout cela, sans jamais céder ni au chantage, ni à la colère face à l'entreprise de décrédibilisation organisée dont il a été victime. Sans autres armes que sa volonté, sa confiance profonde en la démocratie et en son peuple, Evo Morales arrive enfin au pouvoir en 2006. L'épopée, qui semble toucher à sa fin, ne fait alors que commencer.
Malgré une écriture à la qualité plus qu'aléatoire, je me suis laissée emporter par ce témoignage passionnant. J'y ai retrouvé la manière de parler d'Evo, sa détermination, son intransigeance et sa droiture, ce pourquoi nous avons cru et nous croyons toujours en lui en Bolivie. Je me suis replongée dans l'histoire récente du pays et dans les manoeuvres politiques que j'avais étudiées, et dans ces moments de troubles intenses et de violences qui avaient précédé l'accession au pouvoir d'Evo. Je me revois en 2003, lors des événements dits de la "guerre du gaz", lorsque nous écoutions à la radio la répression militaire, les civils morts pour n'avoir fait que demander la nationalisation de leurs hydrocarbures, la démission du dictateur "Goni" (Gonzalo Sanchez de Lozada) et sa fuite en hélicoptère vers les Etats-Unis. Des sacrifices injustes, intolérables, mais dont on sait maintenant qu'ils étaient nécessaires, au regard de ce que devient ce beau pays aujourd'hui : un état libre, en changement permanent, vivant et enfin souverain. 

mardi 2 juin 2015

Les évaporés du Japon

Léna Mauger, Stéphane Remael, Les évaporés du Japon. Enquête sur le phénomène des disparitions volontaires, 2014.
Comme quoi, je ne lis pas Le Monde Diplomatique que pour me la péter, ou pour m'informer sur le problème des minorités coréennes au Japon, sur la tragédie des bonnes philipinnes à Hong Kong ou sur le sort des papous, sujets, je l'admets, peu aisés à placer dans des conversations ordinaires qui concernent surtout la pluie et le beau temps. Je repère aussi des titres de bouquins. J'adore lire des enquêtes, des témoignages, des études sur des trucs insensés, pointus. Je trouve qu'on y retrouve plus d'universalité que dans les ouvrages généraux qui veulent balayer un grand spectre de sujets et qui, du coup, les vulgarisent tellement qu'ils les survolent. Pire qu'un article vide de L'Equipe ! 
Cette fois, je me suis donc penchée sur le mystère des disparitions volontaires au Japon. Le sujet m'intéresse déjà depuis un bon bout de temps, étant donné que mon deuxième roman porte en partie là-dessus et sur le problème du burn-out.
(petite parenthèse, d'ailleurs : je parle de mon deuxième roman, mais avez-vous eu vent du premier ? Bolivia road movie, toujours en vente !)

J'ai dévoré ce livre sur le Japon, possédant à la fois un ton journalistique, le sérieux d'une investigation, et le suspense passionnant d'un roman policier. Il y a une ambiance de Tintin et le lotus bleu là-dedans ! La journaliste Léna Mauger, grâce à des indications qui sont plus des indices flous et délivrés au compte-goutte, avec un traducteur qui a plutôt envie de prendre la poudre d'escampette tant le sujet est tabou, part à la rencontre de ceux qui se sont évaporés, qui ont disparu volontairement dans la nature. Elle réussit le tour de force d'obtenir des témoignages édifiants sur la société japonaise et sur la pression qu'elle met à ses citoyens dans tous les domaines de la vie. Echec interdit. Si tu échoues, tu es un homme mort, tu n'as plus qu'à disparaître de la surface de la terre. Homme ou femme, d'ailleurs, car le problème n'est pas un mal masculin. Une grossesse non désirée et c'est la fuite qui vous tend les bras. Portrait d'une société tellement exigeante qu'elle en devient effrayante. Une dictature du succès obligé. 
Je parle de portrait, car les photographies de Stéphane Remael qui accompagnent l'enquête ne sont pas anodines non plus. Les images parlent autant que les mots. Ce ne sont pas que des photos, ce sont des vies qui vibrent dans le clair obscur, des âmes complexes, des oeuvres d'art. Ce sont aussi des témoignages, des livres ouverts sur des gens, des histoires. En parcourant son site, je vois qu'il a fait plusieurs reportages photo sur les prisons en Bolivie. Je vous en reparlerai sûrement... !
Comme quoi, Le Monde Diplomatique et ses suggestions littéraires qui paraissent étriquées et réductrices à certains ouvrent bien sur l'universel, comme je vous l'affirmais au début. Ma thèse se vérifie : du Japon, me voilà de retour sur mes terres de prédilection. Tous les chemins mènent à la Bolivie !
Photo de Stéphane Remael, http://stephaneremael.com/reportage_67/Les-evapores-du-Japon

dimanche 17 mai 2015

Potosi, les brûlures de l'argent

Guy Gouëzel, Potosi, les brûlures de l'argent, 2012.
Un livre avec un titre pareil ne pouvait pas manquer de finir entre mes mains, ne serait-ce que par curiosité, pour savoir ce qu'il renferme, quel est l'angle d'attaque du sujet et quelle vision de la réalité historique nous offre l'auteur. J'ai interrompu mes recherches sur les mines boliviennes, mais elles continuent de me hanter, de me poursuivre. Si bien que quand un ami me raconte qu'il a mis les pieds à Llallagua et Siglo XX, je ne peux m'empêcher d'y retourner en pensée. Alors, Potosi, même entre les pages d'un livre, c'est un voyage que je ne peux que faire. 
Je me suis donc embarquée dans cette histoire, celle d'un artiste dessinateur napolitain un peu sauvage, surtout surdoué et à la marge du reste de ses congénères. Inquiété par l'Inquisition, il part rejoindre son demi-frère à Séville. Celui-ci est en train de se lancer dans le commerce maritime à travers la création d'une compagnie qui lui permette de transporter l'horrible mercure destiné à fabriquer l'amalgame pour extraire l'argent des mines américaines. Les deux frères se retrouvent donc au Nouveau Monde et finissent par atterrir à Potosi, au pied du Cerro Rico, la montagne dévoreuse d'hommes. 
Un roman fleuve sur fond d'art italien et d'obscurantisme religieux, dans lequel ne manque pas de se mêler une histoire d'amour entre l'artiste et sa servante indienne. Le coup classique dans un livre de ce genre. Je me suis dit, non, il ne va pas faire ça, ce n'est pas essentiel ! Eh bien si, il l'a fait. Admettons. L'auteur traite de beaucoup de sujets, de lieux traversés par son héros, sans jamais vraiment approfondir l'un d'entre eux. On le regrette parfois. On frise aussi à plusieurs reprises la manipulation dangereuse et réductrice de clichés. Un mot en quechua et le tour est joué, ça fera couleur locale : c'est un peu l'impression que l'auteur nous donne parfois. 
En tout cas, cela m'a donné envie de me replonger dans mes recherches et d'aller un peu fouiller dans les relations entre les pratiques religieuses indigènes dans les mines coloniales en Bolivie et la présence du Saint Office dans la région. Un sujet de thèse, me direz-vous...