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lundi 5 mars 2018

Les Jésuites

Alain Woodrow, Les Jésuites, 1990.
Alors non, ce n'est pas ce que vous croyez, ce n'est pas que je n'ai plus rien à lire. Le sujet m'intéresse vraiment. Le rapport avec le voyage ? Énorme ! La Compagnie de Jésus, c'est ce petit groupe d'originaux créé par Ignace de Loyola au XVIème siècle qui se mettent en tête de s'essaimer partout dans le monde pour convertir les populations au christianisme. Une équipée d'illuminés dont les débuts sont un peu chaotiques et dont le pape de l'époque se méfie pas mal, mais qui ont le mérite de jurer fidélité au Saint Père et de se mettre à sa disposition, quelle que soit la mission que celui-ci leur confère : ça aide. La Compagnie de Jésus est finalement reconnue officiellement en 1540 et c'est parti pour une progression complètement dingue. Ils sont partout. Très vite, on les retrouve dans le nouveau monde, en Chine, au Japon, en Europe évidemment. Leur méthode est simple : se fondre dans la masse, à Rome faire comme les romains, adopter les coutumes locales. C'est presque du travestissement ! Ils appellent cela "l'inculturation". S'habiller en mandarin, pousser la ressemblance à son paroxysme et convertir les élites locales pour provoquer des conversions de masse parmi le peuple, ça s'apparente quand même à une grosse supercherie. Mais cela se fait dans le respect de l'Autre. Et puis, partout où ils opèrent, les Jésuites respectent et suivent non seulement les cultures autochtones, mais apprennent également la langue, inestimable vecteur de transmission. Pourquoi employer le latin face à des Indiens ou des Quechuas ? C'est une absurdité à laquelle les Jésuites n'adhèrent pas. Au contraire, le catéchisme mondial des Jésuites est polyglotte. 
Je connaissais déjà le sujet en ce qui concerne la partie américaine de leur épopée. Très tôt, la Compagnie de Jésus est appelée à la rescousse dans les colonies de la couronne espagnole afin de procéder au nombre incalculable de confessions engendrées par la christianisation forcée des populations. Leur présence sur les terres américaines est forcément contrastée, puisqu'ils sont là pour "extirper l'idolâtrie" et recourir à la sévérité si cela est nécessaire (dans le cas d'apostats qui pratiquent leur ancienne religion en cachette ou des "héchiceros" ("sorciers", en fait les prêtres des religions andines) pour lesquels on construit même des prisons : les idoles sont brûlées et les sanctuaires détruits. On n'est pas non plus à une époque formidable. Pourtant, les Jésuites s'opposent farouchement à la barbarie de l'Inquisition et aux thèses guerrières du vice-roi Toledo. Ils prônent la persuasion, la discussion, le prêche, afin d'amener pacifiquement les indigènes à se tourner vers la nouvelle religion, ce qui, à l'époque, ne va pas du tout de soi. De même qu'en Chine, ils enseignent le catéchisme dans les langues locales et ne voient pas en quoi les cultures andines s'opposeraient au catholicisme. 

Dans les années 70, c'est d'une autre forme d'ouverture d'esprit dont les Jésuites font preuve. Résolument tournée vers les pauvres dont elle partage le quotidien, la Compagnie se fait la voix des sans voix et finit inévitablement par lutter contre les dictatures en place, notamment en Amérique Centrale. De là à franchir le cap de l'engagement politique, il n'y a qu'un pas et les Pères le franchissent souvent spontanément. Non pas par attachement au marxisme, mais parce que certaines de ces thèses correspondent à leur vision de la justice sociale. Seulement voilà, le Pape et toute l'institution catholique ont une peur bleue du communisme et on trouve toutes sortes de prétextes pour accuser les Jésuites. Personne ne les défend lorsqu'ils se font assassiner dans les villages salvadoriens ou nicaraguayens. Jean-Paul II en personne durcit l'attitude de Rome. On a tendance à valoriser Jean-Paul pour son engagement de paix à travers le monde, mais on a tendance à oublier son soutien indéfectible envers les dictatures latino-américaine et son rejet farouche des mouvements populaires...auxquels les Jésuites prennent part. On se souvient de l'image marquante de la visite du Pape au Nicaragua en 1983, lorsqu'il admonesta vertement le Père Ernesto Cardenal dont il réprouvait l'engagement envers le peuple opprimé. Son frère, Fernando Cardenal, avait carrément été viré de l'Eglise par le Pape. C'est dire !
On ne peut qu'éprouver de la sympathie pour ces religieux qui mènent finalement une vie "comme les autres", travaillent (on veut parler ici des "prêtres ouvriers"), se syndicalisent, font de la résistance au nazisme pendant la guerre, et ont finalement tout pour plaire. Que l'on soit chrétien ou pas, l'histoire de la Compagnie de Jésus en dit long sur les tares de l'institution catholique, ses excès, son élitisme et son esprit étriqué. Le livre est, outre un document précieux pour qui s'intéresse à la Compagnie, un voyage étonnant dans les méandres de l'Eglise, ainsi que l'incroyable aventure d'hommes portés à favoriser la connaissance et le respect de l'Autre plus haut que tout. 

mardi 17 octobre 2017

Géopolitique du moustique

Erik Orsenna, Dr Isabelle de Saint Aubain, Géopolitique du moustique, 2017.
Erik Orsenna pourrait bien écrire sur le plus insignifiant des sujets qu'on aurait plaisir à lire son livre. Après avoir entendu l'académicien présenter son nouvel ouvrage dans une émission de radio, on ne pouvait faire autrement que d'avoir l'eau à la bouche.

Le moustique, cette petite bestiole qui virevolte et, il faut le dire, pourrit nos soirées estivales, fait moins peur en France que dans les contrées exotico-tropicales... et pourtant... Pourtant, avec le réchauffement climatique, ces résidents piquants de notre planète migrent vers nous. Pourtant, la zone située entre Marseille et Perpignan a depuis toujours connu des épidémies de fièvres dues aux insectes. Alors, puisque nous sommes appelés à être voisins, autant bien se connaître. Tout au long de son enquête, Erik Orsenna fait l'étudiant et se rend au chevet des plus prestigieux chercheurs sur la question de la vie, de la nature et des moustiques. Tous ses interlocuteurs sont à la fois passionnants et inquiétants, car ils pointent du doigt le même fait : les moustiques sont extrêmement nombreux, ils résistent aux affreux virus qu'ils transportent, ils possèdent un pouvoir énorme de contamination, ils se reproduisent à une vitesse folle et savent s'adapter à n'importe quel milieu, il en existe une variété d'espèces impressionnante. A côté des moustiques, l'homme est parfaitement minable. Nous pourrions rester béats d'admiration devant ces petites bestioles...si nous ignorions quels dégâts ils causent à travers le monde. Dengue, paludisme, fièvre jaune, virus zika... ce collier de noms plus effrayants les uns que les autres ont de quoi dégoûter à jamais de vouloir bien considérer les moustiques. Pour certains d'entre eux, des vaccins existent, qui aident nos organismes à se défendre lors des attaques suivantes. Pour d'autres, en revanche, aucune solution n'a encore été trouvée. Une histoire de gène, de cellule, d'un je ne sais quoi de très technique qui manque à notre connaissance. Nous voilà alors entraînés dans une étude approfondie de ce que sont les bactéries et le petit monde des virus. On recherche en permanence des solutions. A une époque, ce fut le très nocif insecticide DDT qu'on pulvérisa allègrement sur les paysages et les populations, lesquelles en gardèrent des séquelles à vie. Depuis, on essaie de faire mieux, moins pire. Sans que ce soit terrible. La prévention reste encore le meilleur moyen de se prémunir contre les piqûres. Répulsifs, nettoyage des recoins propices à la croissance de larves, moustiquaires. Mais que faire lorsque l'ennemi est si nombreux et si persévérant ? La science essaie elle aussi de s'en mêler, en tentant le lâcher dans la nature de milliers de mâles inoffensifs qui pourraient anéantir petit à petit la fonction porteuse de virus de l'espèce ; ou encore en modifiant génétiquement des spécimens pour les rendre tout mignons. Mais qu'adviendrait-il alors ? Ne joue-t-on pas là aux apprentis sorciers ? Il n'en demeure pas moins de Zika fait encore des ravages, que des bébés sont atteints de microcéphalies et que les moustiques tigres, les bien nommés, sont à notre porte. Plus de Guyane ou de Cambodge qui tiennent, les Européens sont également concernés.
Un voyage étonnant à travers le vaste monde et son pendant microscopique, mené de main de maître par la plume vive et inégalable d'Erik Orsenna. 

lundi 13 juin 2016

Quand j'ai pris un cours de khmer

Il y a longtemps, dans une autre vie, quand je travaillais en banlieue parisienne et que j'avais une ribambelle d'origines diverses et variées en face de moi, je terminais toujours l'année par un "cours de langues". Pas un cours d'espagnol de base, non : c'était les élèves qui nous donnaient un cours d'une autre langue, la leur, celle de leur famille, celle du pays d'origine. Une fois en province, voire en pleine campagne, je me suis dit laisse béton, ici il n'y a que des Français de souche. C'est ainsi que je me suis mis le petit doigt dans l'œil jusqu'à l'épaule et que, ayant oublié que les ados sont pleins de surprises, j'ai eu droit l'année passée à un cours de japonais et à un cours de coréen, tous les deux donnés par de jolies blondes passionnées de cultures asiatiques. Cette année, je n'ai pas commis le même genre d'impair et j'ai pris les devants. C'est donc à, non pas une, mais deux heures de cours que j'ai assisté avec mes élèves. Au menu : la langue khmer, son alphabet artistique, sa prononciation douce et poétique et la culture du Cambodge. Que demander de mieux ? J'ai eu un peu de mal à reconnaître en ce professeur enjoué et affirmé ma petite élève réservée du fond de la classe. S'est opérée sous mes yeux une sorte de métamorphose. Elle en impose ! La classe s'est sans peine laissée entraîner dans le voyage, a laborieusement dessiné les lettres khmers sur son cahier et s'est essayé à la prononciation des jours de la semaine, à la composition des nombres. Comme ils en redemandaient, notre professeur d'un jour (de deux, du coup !) nous a offert aujourd'hui un panorama passionnant de la culture du pays de son père : du calendrier au bouddhisme et passant par le mariage et bien d'autres choses encore. Et là, en conclusion, je me suis dit (la même chose que les autres fois, en fait, rien de nouveau sous le soleil) : 
1. Quelle révélation de voir des jeunes parler de leurs origines avec fierté !
2. Quelle leçon de tolérance donnée aux camarades qui sont tour à tour admiratifs, étonnés, curieux, emballés !
3. Quelle ouverture d'esprit offerte aux apprenants, de se mettre à la fois dans le rôle du professeur de langue étrangère et dans celui de débutant dans ce qui est aussi une immersion dans une nouvelle culture !
4. Pourquoi diable proposer cet exercice en fin d'année et pas au début, quand il est nécessaire d'aller à la rencontre des élèves ?
5. Qu'est-ce que j'aime ces cours de langues !