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dimanche 29 avril 2018

Je n'ai pas envie de dire où je suis

Je suis quelque part, ailleurs, loin ou tout près. Mais je ne dirai rien. Même sous la torture, je le jure, je ne dirai rien. Je tairai le lieu, l'heure et la date et je passerai sous silence le nom des gens qui m'entourent. Je ne jetterai pas d'adresse en pâture ni le nom de l'hôtel dans lequel je suis descendue. De recommandations, je ne ferai point. Qu'importe où je mange, où je dors et où je dîne. Quand d'autres posteront des centaines de photos, je me ferai invisible. Quand les raconteurs, bavards voyageurs étaleront aux yeux du monde l'entier récit de leurs péripéties, je me ferai muette. Je me ferai discrète. Trop en dire, c'est divulguer, dévoiler. C'est offrir l'intimité de ses rêves et se donner sans vergogne. Dans un identique mouvement de ressac c'est s'avancer, déborder sur les attentes des autres et leur plaquer sur le fantasme notre propre expérience. C'est enchaîner leur imagination à nos aventures et saper leurs découvertes à grands coups de détails. Le pragmatisme dans le récit est l'ennemi de la rêverie. Alors, que je me trouve tout en haut d'une montagne, près d'un lac, les pieds dans l'eau au bord de l'océan ou au-milieu du tumulte de la ville, je ne dirai rien. Même dans la nature, je le jure, je ne dirai rien. Je tairai le lieu, l'heure et la date et je passerai sous silence le nom des gens qui m'entourent. Je ne localiserai aucun de mes faits et gestes. Qu'importe ce que je vois, ce qui me fait pleurer de joie et ce qui me transporte. Quand d'autres se déshabilleront devant la caméra, je me ferai rocher. Je me ferai pierre du ruisseau, oiseau marin dans le vent ou poussière de sable, pic enneigé stoïque dans son manteau blanc, vache sacrée ou démon. Je suis quelque part, ailleurs, loin ou tout près. Et je n'ai pas envie de dire où je suis. Je suis bien, et ça me suffit. 

vendredi 29 septembre 2017

Mon top 10 des livres qui te font voyager...et réfléchir sur le voyage

La rubrique "livres" du blog étant très très très très fournie, voici une sélection de 10 livres ou auteurs qui te feront voyager, immobile dans ton canapé, mais mobile dans ta tête et dans tes rêves, et qui par la même occasion te feront réfléchir sur le sens du voyage ainsi que sur la manière dont tu le racontes, toi, modeste bloggeur... Prêt ? On y va ?

Bernard Ollivier, La longue marche
La route de la soie s'ouvre à vous, sans aucun obstacle, telle que Bernard Ollivier décide de la parcourir à 61 ans. Remise en question de toute son existence, départ géographique après le départ de sa femme, besoin de réapprendre à marcher sans elle. Plus qu'un projet de voyage, une interrogation existentielle qui le conduit jusqu'à X'ian. Anatolie, Iran, Ouzbékistan, Chine, les paysages défilent et ce que l'on croyait être un récit de marche solitaire se transforme en un collier dont les perles sont les multiples rencontres faites sur le chemin. Courage. Humilité. Et cette citation chère à mon cœur et qui définit parfaitement ma vision du voyage et du monde en général. Les gens avant tout, pas forcément très loin de soi, et s'intéresser à eux, à leur histoire, à ce qu'ils ont à nous dire et à nous apprendre :
"Assez de voir des civilisations en boîte et de la culture sous serre. Mon musée à moi, ce sont les chemins, les hommes qui les empruntent, les places de village,et une soupe, attablé avec des inconnus". 
Bernard Giraudeau
L'oeuvre de l'artiste en général. Depuis ses documentaires et sa voix envoûtante et déjà exotique, jusqu'à ses livres, invitations au voyage. Mais pas au voyage touristique, prévisible. Non. Au voyage cru, rude parfois, piquant, aux récits des hommes revêches, des marins sans port et des femmes au passé incertain, mi déesses mi putains. Si la mélancolie poétique vous tente, si un aller sans retour dans les bas fonds des cités portuaires ne vous effraie pas, Bernard Giraudeau, avec sa prose sans égal, sera le guide qu'il vous faut dans les méandres du monde. 

Tintin
Même adulte, la lecture des aventures du jeune journaliste belge nous procure encore des frissons, de l'émotion et de la joie. Indémodable, Tintin se lit à tous les âges et à toutes les époques. C'est Le Temple du Soleil qui m'a fait découvrir le Pérou et m'a donné l'envie irrésistible d'aller voir les Andes en vrai. Ce sont ses incroyables enquêtes qui m'ont tenue en haleine durant toute mon enfance et mon adolescence qui m'ont donné la curiosité d'aller découvrir le monde. 

Isabelle Autissier, L'amant de Patagonie
Un magnifique roman après la lecture duquel on n'a qu'une seule envie : filer tout droit en Patagonie. Là, dans le grand sud, redécouvrir autrement ces terres hostiles et reprendre contact avec ces peuples massacrés puis oubliés. Isabelle Autissier retrace dans son roman l'histoire de la rencontre ratée entre les colons européens et les autochtones, cette immense méprise qui nous a fait prendre, nous, les blancs, les indigènes pour des sauvages. Or, sauvages, nous l'étions complètement et nous le sommes restés, sans aucun état d'âme, jusqu'à l'assassinat du dernier Ona, du dernier Alakaluf. Laissez-vous emporter dans les paysages sublimes de la Patagonie, à la suite d'un auteur qui nous livre ici un hymne à cette terre et aux gens qui l'ont un jour peuplée. 

Paul Théroux, Patagonie Express
Le titre nous ramène au livre précédent, pourtant tous les deux n'ont rien à voir. Le livre de Théroux est un éloge au voyage pour le voyage, qu'importe le but pourvu que les routes soient belles. Un matin, il s'éclipse. Il prend le métro de Boston comme des milliers de gens qui vont travailler, à cette différence près : lui ne se rend pas au bureau mais... en Patagonie. De train en train, Théroux traverse l'Amérique du Nord au Sud, passe toutes les frontières et décrit ce qu'il voit, sans autre volonté que celle de raconter et d'avancer. Pas d'idéalisation touristique. Pas de visites. Pas de musées. Juste le train et les populations locales qu'il croise dans leur élément naturel et sur lesquelles il ne porte pas de jugement. Un anti tour du mondiste, anti routard, anti instagramer et ça fait du bien ! 

Claudie Gallay, Les déferlantes
Voyage intérieur autant que géographique. La Hague ne semble pas un lieu tellement passionnant pour un voyage littéraire, et pourtant... Le vent, les tempêtes, l'iode, les falaises, le phare, la pluie battante, les oiseaux partout. On se retrouve dans une atmosphère parfaite pour se retirer de l'agitation du monde. Le voyage n'est pas forcément une succession de lieux à voir que l'on enchaîne sans les approfondir. Il peut être aussi immobile et favorable à un travail d'introspection. Seule avec ses tourments dans une région au climat tourmenté, la protagoniste nous donne furieusement envie de venir l'accompagne dans ses marches interminables sur la lande battue par les vents...

Jean-Christophe Rufin, Immortelle randonnée
Voyage itinérant mais avant tout séjour incroyable au cœur de la langue française et des mots. Car, pour décrire un itinéraire ou un séjour, on croit souvent que l'alignement de toponymes et de superlatifs suffit. Or, Rufin nous remet à notre place de gribouilleurs de récits pour nous montrer ce que c'est vraiment que l'écriture du voyage. Il est possible que la lecture de ce livre ne vous donne même pas envie de "faire Compostelle", puisqu'on vous l'aura raconté avec tellement de génie qu'il vous semblera impossible de vivre en vrai un tel pèlerinage géographique, religieux et littéraire à la fois !  

Frances Mayes, Sous le soleil de Toscane
Le vaste débat de la résidence secondaire à l'étranger. La Toscane, pour ces Américains en quête de calme et de soleil. Et toutes les péripéties de maçonnerie, peinture et jardinage qui vont de pair avec la rénovation d'une vieille bâtisse dans une région du monde où l'on demeure malgré tout un étranger. Lé récit est tellement vivant et généreux qu'on a envie de venir les aider. Et puis il y a toutes ces saveurs, les tomates gorgées de soleil, l'huile d'olive qui coule comme une fontaine d'or, le sucre des fruits mûrs. Le voyage, en plus d'être un déplacement ou, comme dans ce livre, une installation, est aussi une aventure culinaire. Oui, le voyage se goûte et on en redemande ! 

Lolita Séchan, Les brumes de Sapa
Préparez-vous à chausser votre sac à dos pour suivre Lola dans ses innombrables avions, dans ses allers et retours incessants entre son monde et celui de son amie vietnamienne. Au départ, c'est un voyage intérieur qui a besoin d'aller voir ailleurs si son Moi y est. Et puis l'égocentrisme s'efface au profit de l'amitié. Alors, l'humain dans ce qu'il a de plus beau et de plus pur peut enfin éclater au grand jour. Oui, on peut s'attacher à des habitants des pays que l'on visite. Non, l'amour comme l'amitié n'ont pas de races, pas de frontières autres que celles que nous nous mettons dans la tête. Pas de descriptions de paysages ici, pas de mise en mots du décor : les dessins parlent d'eux-mêmes et on y plonge agréablement sans pouvoir en détacher nos yeux éblouis par tant de beauté. 

Emilie Beaudet, Bolivia Road Movie
Oui, j'y suis allée de mon petit roman voyageur. Oui, j'avoue, j'ai fait ça. Je ne sais pas ce que ça vaut, c'est à vous de le dire, mais j'avais envie de raconter autrement que par le blog quelque chose de mes voyages en Bolivie, quelque chose qui ferait voir le pays tel qu'il est, autrement que par ses musées et son folklore et qui en même temps me permettrait de glisser là-dedans des personnages qui ressemblent à des gens que j'ai croisés sur ma route et que j'ai trouvés beaux. 

mercredi 7 juin 2017

Je voyage donc je (f)(s)uis

Chambre d'enfant, sas de compression. Cloître des rêves qui tournent en rond. Pénitence. Stagnation. Envol mental, shoot de mots exotiques, de langues et de races. Drogue dure du voyage immobile. Sous perfusion. L'ailleurs comme un paradis. El Dorado inassouvi. Regarder par la fenêtre, vouloir voir du pays comme on se projette contre un mur. Tête première. Yeux fermés. S'anesthésier à l'odeur fantasmée des parfums d'épices et de goyave. 
A la moindre occasion, prendre la poudre d'escampette. Ne plus savoir pourquoi mais aller droit devant. Sans plus réfléchir. Sans faiblir. Sans plus jamais regarder en arrière. Quitter l'antichambre de la frustration et s'envoler...
Comme une addiction, ne plus pouvoir s'en passer. Recommencer. 
Partir. Revenir. Repartir et revenir pour repartir. Devenir. Grandir. 
Mauvais réflexe. Fuir. Au moindre obstacle, haie contournée, voiture, clé des champs, école buissonnière. Régler le conflit par la distance. Échapper au miroir. Lâcheté ? Peur d'être engluée. Routine redoutée. Crainte de la chaîne, corde qui tire. Fauve en furie. Psychanalyse du voyage en tant que fuite. 
Réconciliation. Voir du pays. Jouer la touriste. S'extasier en toute sécurité, s'émerveiller. Photographie de l'instant. Plaisir. Bien-être. Ailleurs. Bien être ailleurs, et ici ? Faire ce qu'on peut. Les souvenirs comme des béquilles du quotidien. Eau qui dort. Se méfier. Amazone de désir, serpent de mer, fauve en cage. Joie de vivre. Fourmis dans les jambes. Sérénité. Épine dans le pied. Stabilité émotionnelle. Course intérieure. Retenue. Petite sœur intrépide à qui il faut de temps en temps lâcher la bride sous peine d'implosion. Escapades régulières. Matin, midi et soir. Traitement de fond. Décompression. Soupape. Rêves qui dansent. Flash back. Chambre d'enfant. Attendrissement. 
Souvenir d'une course folle vers la montagne - Vercors - Issue de secours - Bout du tunnel

lundi 20 mars 2017

Ode au voyage en bus

Je ne suis jamais plus à l'aise que dans l'attente d'un départ, ce temps en suspens avant le grand saut vers l'inconnu où nos repères deviennent inutiles. Plus je prends l'avion, moins je suis à l'aise. Au contraire, le bus est l'un de mes vecteurs de voyage préférés. C'est dans le bus Malaga-Grenade que j'ai écrit ce petit texte...
Je suis dans un ailleurs dont je me gave, boulimie de paysages à travers la vitre. En transit. Dépouillée de l'ici et pas encore dans l'ailleurs, entourée de gens qui voyagent eux aussi. J'observe les maisons au bord de la route, dans les collines, au creux des montagnes et aussitôt me viennent des histoires à écrire. Aussi long que puisse être le trajet, je ne m'ennuie jamais. Je regarde les gens et leur invente une histoire. Je détaille les panneaux, tous ces noms du voyage, les étapes furtives et le mystère qui les entoure et que je ne percerai pas. Déjà, adolescente, je rêvais que le bus scolaire m'emmenait en vadrouille, loin, très loin du quotidien qui empestait l'enfermement. J'avais terriblement besoin d'air ! Aujourd'hui, quand je suis en mouvement, je respire. Mon oxygène est dans le voyage. Me mêler à la foule, respirer d'autres épices, me remplir d'énergies nouvelles, marcher à un autre rythme, suivre la cadence du pays où je suis. 
Il pleut depuis le départ de Malaga. Les montagnes ont enveloppé leurs sommets dans la brume qui donne une teinte irréelle au paysage. Le rio Guadalmedina, grossi par les pluies, serpente furieusement entre les rochers. Les millions d'oliviers dansent dans la tempête. Soudain, à l'approche de Grenade, le ciel s'éclaircit et une goutte de ciel bleu vient percer les nuages. La Sierra Nevada n'apparaît pas encore, mais on on devine son ombre bleutée au fond du panorama. 
Au retour, au contraire, j'ai le soleil dans les yeux, la musique de la radio dans les oreilles et comme compagnon de voyage le bonheur d'être en vie, parce que le mouvement, c'est la vie.
Quatre images de Bolivie. Quatre instantanées. Quatre fois le souffle coupé. Quatre instants à regarder par la fenêtre des bus que j'ai si souvent pris.
Non loin de Potosi
 Aux abords du lac Titicaca 
L'altiplano infini
Sur les hauteurs de Cochabamba

vendredi 17 mars 2017

Je suis andalouse

Je suis andalouse. Je parle fort, je parle vite, je parle rauque. Je parle avec les mains et avec tout mon cœur et mes yeux lancent des éclairs à quiconque me défie.
Je suis andalouse. Je ris autant que je pleure, je suis dans l'extrême et dans la démesure. Je torée la vie et dompte les circonstances.
Je suis andalouse. Je marche fier, je marche droit, je marche chaloupé et dansant, je marche orgueil et sentiment.
Je suis andalouse. Je ne jure que par le soleil et m'en abrite coquettement. Je bénis la blancheur et voue un culte à la couleur, à la fois pieuse et déchaînée.
Je suis andalouse. Je cancane consciencieusement et poétise la réalité. Je me fous des aléas et m'effondre à chaque pas pour me relever. Je dramatise le quotidien en un flamenco aigre doux qui rythme de ses talons le battement de mon âme.
Je suis andalouse. Dans l'excès et le renfrogné, dans le passé et l'avenir, dans ce que j'ai de plus sanguin et sucré.
Je suis andalouse. arabe, juive et catholique, gitane quand ça me chante.
Je suis andalouse. mer, désert et montagne.
Je suis andalouse par caprice.
Je suis andalouse, donc je suis.









lundi 12 décembre 2016

Petites recettes de bonheur pour les temps difficiles

Suzanne Hayes, Loretta Nyhan, Petites recettes de bonheur pour les temps difficiles, 2015.
Le roman épistolaire a semble-t-il encore de beaux jours devant lui ! Après Le cercle littéraires des amateurs d'épluchures de patates et La bibliothèque des cœurs cabossés, nous revoici plongés dans la lecture de lettres. Comme dans le premier roman évoqué, le spectre de la deuxième guerre mondiale n'est pas loin, à la différence que nous ne nous situons pas dans l'Europe dévastée de l'après conflit, mais dans l'Amérique empêtrée dans celui-ci et qui y envoie ses hommes comme un flot discontinu. Les deux personnages vivent des situations similaires : l'une Rita, a vu partir son fils et son mari pour le combat ; l'autre Glory, s'occupe seul de ses enfants en attendant le retour de son soldat d'époux. J'ai toujours pensé que la guerre avait mois touché les Américains, qu'elle se jouait loin de chez eux. Mais, lorsque l'homme qu'on aime est engagé, porte armes et uniforme, la guerre se vit en réalité au quotidien. Ce qui est intéressant, c'est la manière dont est traitée l'absence et les déséquilibres qu'elle provoque. Le roman épistolaire permet, en s'attachant à nous faire lire les détails du quotidien, de décoder des gestes et des faits anodins, de nous faire grâce de longues descriptions dramatiques pour nous permettre d'entrer dans l'intimité des consciences, dans ces petits rien de la vie qui en disent beaucoup. La richesse de l'écriture et l'alchimie narrative ne proviennent ni d'un personnage, ni d'un autre, mais bien de ce miroir que constituent les lettres qui vont et viennent de part et d'autre de l'Amérique, des plaines immenses de l'Iowa aux côtes océanes du Massachusetts (régions hautement exotiques !). On le sait bien, écrire à quelqu'un, se confier, offre la possibilité de dire des choses que l'on n'oserait s'avouer à soi-même, de poser des réflexions sur le papier de manière à les ordonner, elles qui dans nos têtes ne sont qu'un fouillis sans issue. Ce magnifique roman démontre parfaitement la puissance de la relation à l'autre et ce que l'empathie et l'écoute engendrent : prise de distance, ouverture d'esprit, enrichissement, aide au développement personnel, partage. Dans le fond, on devrait tous avoir un(e) ami(e), une âme sœur épistolaire à qui se confier, qui nous accompagnerait sur ce chemin trop souvent chaotique (la mienne se reconnaîtra). Et ce ne sont pas les deux auteures qui me contrediront  ! Elles qui, après s'être rencontrées virtuellement, ont rédigé cette petite pépite à quatre mains, à distance, sans jamais se rencontrer, produisant ensemble un récit homogène, riche et lumineux. L'écriture a quelque chose de magique, quelque chose comme un pouvoir de guérison. Quelque chose que ne permettent pas le mail, le sms où les autres modes de communication instantanée. L'écriture, par l'effort que cela demande au poignet, par le temps qu'elle exige et qui nous pousse à réfléchir plus encore à l'opportunité et la justesse de chaque mot, est autant un remède à la solitude dans laquelle nous pousse notre société qu'à la folie du toujours plus vite qu'elle nous incite à adopter. Écrire, ouvrir la malle au trésor et ne plus jamais la refermer...

mercredi 3 février 2016

Nouveau nom, nouvelle tête : pourquoi changer ?

Depuis un certain temps, l'idée me tournait dans la tête. J'avais envie de renouveau. Un changement s'imposait. Rappelez-vous, le blog, avant, c'était ça :
Et ça s'appelait "Montagnes d'ici et d'ailleurs". La montagne était la dominante et tout avait commencé par le récit de mes premières aventures boliviennes en 2006. Forcément influencé par mes recherches universitaires de l'époque, le sujet des mines et des mineurs y était omniprésent. Le ton des débuts était très scolaire et appliqué. Par la suite, j'ai trouvé mon créneau d'écriture entre l'informatif, le récit et l'originalité. Petit à petit, je me suis fait plaisir. Mes aventures alpines, thème que je maîtrise bien étant donné qu'elles correspondent à tous mes étés depuis l'enfance, ont pris une large place et j'ai pu raconter quelques belles randonnées. Et puis, il y a eu une période où le spectre s'est beaucoup élargi : cuisine, lectures, balades en France, traductions et autres réflexions. Du coup, il n'y a pas si longtemps que ça, j'ai décidé de faire le ménage et de recentrer le blog sur l'essentiel : la montagne, Alpes et Andes et tout çe qui tourne autour. C'était sans compter un revirement géographique imprévu qui m'a entraînée vers la mer, le grand océan, et dans un tourbillon de nouvelles destinations vers lesquelles j'avais toujours rêvé de voyager : l'Andalousie, la Grèce, la Catalogne et Barcelone... L'appellation de " Montagnes d'ici et d'ailleurs" devenait trop étriquée. Hier soir, j'ai tout changé !
Après un brainstorming dans les règles pour trouver un nouveau nom qui serait moins restrictif, j'ai opté pour " Voyageages ici et ailleurs".
Pourquoi ce titre ? Ici et ailleurs, parce que, si de multiples destinations m'attirent, la France, ses villes, ses villages et ses côtes restent un élément important. De ce point de vue là, de l'ici et de l'ailleurs sont en projet... Voyageages, maintenant. Si si, le mot existe ! J'ai même vu sur internet qu'il était valable au Scrabble ! C'est en réalité un terme québécois pour signifier des déplacements, des allées et venues. Peu importe qu'il s'agisse de montagne ou de mer, de loin ou de près, l'idée d'être toujours ou presque en mouvement est ce qui me définit le mieux ! Vous me direz, je ne suis pas encore allée au Québec, pourquoi ce terme ? Eh bien, pour tout vous dire jusqu'au bout, le Québec est une destination qui me fait rêver, je suis assez fan de quelques groupes de musique de là- bas et les aurores boréales, l'été indien, Chibougamau, tout ça... Enfin voilà !
Donc en résumé, tout change et rien ne change ! Je vous invite toujours à me suivre dans des aventures aussi photographiques que culinaires, aussi sportives que contemplatives, en France, en Europe, en lecture, en musique et en vidéo. Je suis toujours sur Facebook et sur Twitter. Nouveauté toute récente puisqu'elle date d'hier soir assez (trop!) tard, un site est en construction... Je vous en reparlerai quand j'aurai réussi à dompter l'endroit, c'est à dire pas vraiment dans l'immédiat, c'est technique ! Mais j'y travaille. 
Voilà, une page se tourne, c'est un nouveau départ. Un nouveau nom, des racines plus que jamais assurées sur les cimes et de multiples horizons qui s'ouvrent à ma fenêtre. A très vite pour de nouvelles aventures !
Séville - décembre 2011

 Athènes - avril 2014

 Cochabamba  - juillet 2014

 Tossa de Mar - avril 2015

vendredi 20 mars 2015

Les jardins d'émeraude

Jacques David, Les jardins d'émeraude, 2007.
Ou comment souffrir dès la première ligne pour arriver à ses fins intellectuelles...
Je suis en ce moment en train de travailler sur les émeraudes pour un prochain roman. J'ai donc besoin de documentation sur tout ce qui est mines, commerce, taille des pierres précieuses et vocabulaire technique. Ayant déniché ce roman qui semblait coller au sujet, je l'ai commandé et me suis mise à essayer d'y trouver mon bonheur. En fait, j'ai pris un certain nombre de notes assez essentielles pour mes recherches, mais, pour cela, j'ai dû me farcir un livre au style assez déroutant. N'ayons pas peur des mots : c'est mauvais. Le fond, la forme, un peu tout. Ce jugement n'obéit à aucune prétention mal placée : j'écris et suis hautement exigeante envers moi-même, souvent trop, de là à dénigrer mon boulot avec peut-être un peu trop de réalisme. Mais cette fois, je me sens surpassée dans la nullité. C'est dire ! J'ai dû affronter des passages mièvres où l'auteur compare le vert des prairies de sa Normandie familiale avec le vert intense des gemmes, des couplets doucereux sur sa visite de la mine qui se convertit en un épisode qui nous ferait croire au côté bucolique de l'enfer souterrain, séquence larme à l'oeil comprise dans le forfait. Et puis, il y a le moment où l'auteur se lâche : plusieurs chapitres totalement érotiques où le monsieur en question nous étale sans vergogne la description ultra détaillée des ébats entre son personnage lapidaire prisonnier des rebelles et Maria, la belle guerillera. Honnêtement, je me demande encore si tout cela était vraiment nécessaire et si ça apporte réellement quelque chose au récit. Passer du monde de Bisounours à celui de Rocco Siffredi en quelques lignes, j'avoue y avoir perdu mon latin. Quel est l'intérêt ? Aucune idée. Apporter un peu de piment à un récit trop plat ? Franchement indigeste. Exprimer les fantasmes de l'auteur ? Faire vendre ? Je n'ai même pas envie de me poser la question tellement j'ai trouvé ça lourd, sans aucune classe, déplacé. Je ne fais pas ma mijorée, je parle style et talent d'écriture, deux éléments absent de ce roman décidément déroutant. Pour finir, j'ai trouvé insupportable le refrain complaisant et sans nuance sur la guerilla, la vision romantique et dépassée du rebelle de la jungle. On croirait entendre Jean-Luc Mélanchon faire de la pub pour Cuba et sa situation économique et politique paradisiaque. Dans le genre manichéiste, je pense qu'on a très rarement fait pire. Alors, oui, j'ai trouvé le nom des outils du lapidaire, j'ai appris les bases du métier et je suis un peu moins ignorante sur le milieu de l'émeraude. Mais je l'ai payée cher, ma documentation technique !

vendredi 20 février 2015

Bolivia Road Movie

J'ai beaucoup délaissé le blog ces derniers temps...
Il est vrai que l'hiver, on sort moins, donc moins de visites et de balades à raconter. Quelques voyages sont cependant en perspective, je vous en dirai plus bientôt (notamment un retour dans mes montagnes savoyardes qui me manquent tant. Deux ans d'absence !)
Et puis, il y a une autre raison à ce long silence. 
Il y a presque deux ans, je vous faisais part du fait que l'un de mes projets, l'écriture d'un roman, était arrivé à son terme. Je partais à la recherche d'un éditeur. La quête fut longue, coûteuse, parfois décourageante, laborieuse. Mais j'y suis parvenue. Mon manusrit est en train d'être imprimé, mon livre en train d'être fabriqué !
Le titre ? "Bolivia Road Movie", un condensé romancé de mes expériences dans mion pays d'adoption, un retour sur mes voyages, les paysages, les coutumes, les gens, tout ce qui fait l'importance de la Bolivie dans ma vie. 
Bien évidemment, je vous tiendrai au courant dès que l'ouvrage sera disponible à la vente, c'est-à-dire dans très peu de temps maintenant. J'ai hâte de vous faire partager mon travail !
A très bientôt donc pour des informations plus précises !!

Sachez que je ne me suis pas arrêtée là : mon deuxième roman est sur les strarting blocks pour partir à la chasse à l'éditeur !

vendredi 21 novembre 2014

La fille au violoncelle

Je connais une fille qui aime-hait son violoncelle. 
A l'âge de 6 ans, on avait choisi pour elle quel serait l'instrument qui torturerait son enfance. Très tôt, trop tôt, elle a dû faire ses gammes, s'escrimer sur l'archer. Que ni lui, ni ses dents de lait ne grincent à chaque nouvelle séance. Premier cycle. Deuxième cycle. La rigidité de l'enseignement a fini d'arrondir les angles de la petite qui, pourtant, montrait déjà au grand jour ses velléités d'être une âme polyphonique. 
Chassez le naturel, il revient prestissimo. Le moule était trop petit et les épines de la rose ont repoussé. Sans un regard vers le violoncelle, la fille s'en est allée. Passe le temps. Guérissent les égratignures. Perdure le fer rouge...
Je suis assise en face de la fille. Elle lutte pour quelques notes virtuoses sur un instrument caractériel. Comme elle, la bataille ne l'a pas laissé indemne. Deux balles ennemies lui ont fêlé la carcasse. Ensemble, la fille et le violoncelle apprivoisent leurs cicatrices. C'est beau de les voir  ne faire qu'un. Elle, promenant ses doigts agiles sur lui ; lui, déployant l'intensité de ses vocalises pour la faire frissonner. Elle veut l'excellence et ne souffre pas de demie-mesure. Lui, bon prince, se prête à ses caprices perfectionnistes et fait de son mieux pour tenir son rang dans cette relation ambiguë. 
Je connais une fille qui aime-hait son violoncelle. Elle l'aime autant qu'elle le déteste. Passion. Mais quand elle s'acharne à faire résonner sa revanche d'enfant à travers la pièce, l'instrument chante, pleure, tempête et tendresse. 
Et la fille au violoncelle devient mon héroïne.

mardi 11 novembre 2014

Dis merci !

"Merci". 
Tu sais, ce mot que tu ne prononces jamais ? Parce que tu n'es jamais content. Parce que tu as toujours quelque chose à redire. Parce que la réalité ne te convient pas et que tu te dis que, tant qu'elle ne sera pas en parfaite adéquation avec ta façon de l'imaginer, tu ne t'en contenteras pas. Alors tu rêves. Tu te fais des films. Et quand tu te réveilles de tes lubies insaisissables, tu atterris le cul par terre et ça fait mal. Tu tombes de haut, forcément. 
Tu ne t'es jamais dit que tout ça, tout ce que ton mental te fait miroiter, c'était du pipeau ? De l'eau à ton moulin de pauvre rêveur, d'utopiste du dimanche. Du sel sur les plaies que tu te fabriques. La réalité ne colle pas à tes espoirs ? On s'en fout. On passe. Tu n'arrives pas à faire ce que tu veux de ton existence, tu es mécontent de toi ? On s'en fout. On passe. Tout passe. Les autres, ce que tu attends d'eux, ce qu'ils te donnent parfois, ce qu'ils te refusent. On s'en fout. Le lendemain, tu es content de toi ? Tu es fier de ce à quoi tu es parvenu dans ta vie professionnelle, ta vie personnelle ? On s'en fout. On passe. Tu as atteint un but, tu te sens sur un piédestal, verni ? On s'en fout aussi. Parfaitement. Parce que tout passe. Tout le temps. Rien ne dure. 
Alors il va bien falloir que tu apprennes à te réjouir des cartes que tu as entre les mains, de kiffer aussi celles qui te manquent. Parce que, de toute façon, le jeu que tu as, il est parfait. Que tu gagnes, que tu perdes : il est parfait. C'est le tien, c'est toi et c'est ce qui compte. 
Regarde un peu ce qui t'entoure : la mer de nuages, les champs infinis, la nature qui te regarde et les grues qui partent en Afrique. Beau, hein ? Déroutant ? Emouvant ? Bluffant ? Arrête de vouloir, arrête de cogiter et plonge-toi à fond dans ce que la Terre te donne. Lève les yeux au ciel. Pas pour t'exaspérer mais pour remercier les oiseaux de leur ballet, pour remercier la boue qui te colle aux pieds. 
Les grues sont déjà parties. Le soleil se couche. Tu le vois bien, que tout passe ? 
Alors dis merci. Juste ça : dis merci.
Répète après moi :
"Merci. Je suis seule en haut de la colline, j'embrasse tout le paysage du regard. J'ai le bonheur de voir ça. Merci.

Merci. Je suis seule dans le silence. Rien ne m'agresse. Tout est doux, maternel, sensuel, beau. Tout est unique et parfait. Je fais partie de ce tout. Merci.

Merci. Les oiseaux migrateurs cherchent leur route au-dessus de ma tête. Ils tournoient, inspectent les vents, parlementent, reforment leur ensemble, se réorganisent et repartent. Ils s'éloignent dans le soleil et disparaissent vers l'horizon. Ils mettent l'Afrique à ma portée. Merci. 

Merci. Que je sois d'ici ou d'ailleurs, que je reste pour la vie ou que je parte demain. Merci."

lundi 8 septembre 2014

Elle est belle, ma ville

Elle est belle, ma ville, avec ses quartiers riches qui se la pètent, ses villas surdimensionnées, sa plaza Colon où il fait si bon flâner que ça en devient indécent.
Elle est belle, ma ville, avec son centre ville aux faux airs coloniaux mais qui se veut moderne, avec ses places où les bonimenteurs se massent pour vous vendre des potions aux plantes, des sermons sectaires ou des doctrines politiques. 
Elle est belle, ma ville, avec son condor repeint qui ne ressemble même plus à un condor, mais qu'on aime bien quand même.
Elle est belle, ma ville, avec ses quartiers sud déserts le soir, ses odeurs de nourriture à chaque coin de rue, son Christ qui veille sur elle et mon quartier, rues défoncées, tessons de bouteilles brisées en haut des murs pour dissuader les voleurs.
Elle est belle, ma ville, toute taguée, toute crado, toute bordélique mais tellement attachante. La cancha désordonnée et puante, les bousculades, les embouteillages... Mais quel charme !
Elle a du chien, ma ville ! Elle a des chiens, errants, aussi, beaucoup, trop. Elle me fait trembler parfois, de peur, de colère, d'impatience, de chaud, de froid. Mais c'est ma ville. 
C'est ma ville, quand je repose le pied sur son sol en descendant de l'avion, quand son soleil m'éblouit et qu'il me fait plisser les yeux.
C'est ma ville, quand le matin, après la pluie, je me dépêche de sortir pour apercevoir le Tunari enneigé.

C'est ma ville, celle dont je rêve, celle qui m'habite, celle où je reviens, celle qui me hante, me désespère et me séduit. 
C'est ma ville et elle est belle. 










samedi 5 juillet 2014

La porte

Lui dire que dans la vie, il y a des débuts et il y a des fins. Qu'il y a des rencontres, qu'inévitablement on s'attache et qu'on aime être ensemble, qu'on aime se revoir chaque jour pour le même rendez-vous quotidien. Lui dire qu'on a le droit de se laisser aller à être heureux, que c'est tout à fait autorisé, que ça prouve même qu'on est humain, qu'on donne et qu'on reçoit à fond. C'est ainsi. 
Et puis lui dire que oui, c'est vrai et on ne peut pas le nier, un jour il faut partir, se quitter, fermer la porte derrière soi et que ça fait mal. Un jour, malgré les bons moments passés, la page se tourne, c'est la fin, il faut l'admettre. On pleure, bien sûr, pourquoi se retenir ? Est-ce une honte ? Pourquoi se cacher ? Il faut pleurer, : comme on met de l'huile sur les gonds de la porte qui grince, on met des larmes sur ceux de la porte qu'on referme. 
Ensuite, c'est une autre histoire qui commence, une autre aventure. Lui avouer la fierté qu'on ressent à l'avoir vue accomplir cette mission avec brio, le bonheur que c'est de la voir changer, mûrir et grandir. Lui insuffler l'espoir des commencements, l'exaltation de l'aube, quand, juste à la fin du cycle nocturne, on sait que le soleil va se lever en ignorant encore de quelle teinte il va peindre le ciel. 
Enfin, sans lui mentir sur la dureté des rites de passage dans la vie, lui dire "prends ces moments en photo, prends-en plein, les plus nettes, les plus belles possible. Fais de tes clichés des oeuvres d'art. Range-les dans un tiroir. Et ne les regarde plus jamais."

mardi 1 juillet 2014

Les Puys dans l'orage

Dimanche 29 juin. 17h.
Nous quittons le village en direction de l'autoroute. Sur notre droite, la chaîne des Puys se fond dans un décor d'acier. Le Puy de Dôme est comme dilué. Sa matière s'est transformée, évaporée dans le ciel de métal. 
Une fois sur la voie rapide, nous avalons le bitume en surveillant, qui passe au-dessus de nos pauvres petites têtes inquiètes, un énorme nuage gris foncé à la texture de barbe à papa. Telle une explosion nucléaire, un gigantesque champignon arrondi avance comme un monstre et projette à une vitesse faramineuse son raz-de-marée anthracite sur un faible ciel bleu pâle. Les rafales de vent bousculent la voiture, fourmi s'échappant à son rythme ridicule de l'éruption du volcan. 
Soudain, c'est la grêle qui rebondit sur l'asphalte, sur la carcasse du véhicule. Le déluge rend la vision nulle et nous donne l'impression angoissante de nous trouver pris au piège dans une lessiveuse. Les dieux ont mis un euro dans la machine et appuyé en ricanant sur le bouton "on" du lavomatique. Impuissants, nous nous laissons dévorer par la nuit définitive qui règne dans l'oeil du cyclone...

jeudi 12 juin 2014

Isaïe

Il est assis à côté d'elle. Il dort. Elle a le regard dur, absent, les traits tirés. Tout en tatouages et en bagues rutilantes, elle croise les jambes. Son pied bat nerveusement la mesure d'un rythme intérieur saccadé. 
Soudain, il s'éveille. Son visage à elle, qui jusque là était figé, s'anime en même temps qu'il ouvre les yeux. Elle lui offre le plus beau des sourires. Il se lève. On a l'impression qu'elle le regarde pour la première fois, qu'elle voit un ange à travers lui. Elle suit chacun de ses gestes comme un événement rare et précieux. Il trébuche. Elle accourt, le prend dans ses bras, l'embrasse sur la bouche et lui donne des mon chéri, mon coeur. Il rit. Elle rit aussi. Il s'échappe. Elle lui dit revient, je veux te voir, reviens ici. Il rit de plus belle. Elle part le chercher, le tire par la manche. Il revient et repart. Elle dit tu es une canaille, un vilain garçon. Il s'esclaffe. Elle exulte. Toute la salle d'attente les regarde, entre l'agacement et l'émerveillement. Ils forment un couple parfait. C'est une fusion. C'est tellement touchant que ça en devient douloureux. Ils semblent si forts et si fragiles en même temps. Elle, si mince, si douce ; lui, tenant à peine sur ses deux jambes. Isaïe, elle l'appelle, reste parmi nous, reste ici. Il s'éloigne dans le couloir et elle le poursuit et le jeu continue ainsi encore plusieurs minutes. Maintenant, toute l'attention est fixée sur eux. Ils accrochent des sourires sur les visages des autres patients, allument des étoiles dans leurs yeux inquiets. Il n'y a plus qu'eux. Plus rien d'autre n'existe que leur petite planète. 
Quand je ressors du bureau du médecin, ils ont disparu. 
J'imagine ses bras bruns et frêles de madone installant amoureusement Isaïe dans sa poussette. 

dimanche 1 juin 2014

La prof

Enlevez-moi mes meubles, mon frigo, mon téléphone, ma salle de bains... mais laissez-moi Arte ! C'est un cri du coeur ! Et je vais bientôt me reconvertir en critique des téléfilms allemands de la chaîne, c'est dit !
J'ouvre la critique de ce soir en disant qu'il y a en général deux solutions :
- soit on aime le livre et on aime le film

- soit on adore le livre et on trouve que l'adaptation cinématographique est foireuse.
Je vous en propose maintenant une troisième :

- on aime le film, et on voudrait le relire.
Je m'explique. Le téléfilm "La prof" est tellement vrai, tellement prenant, tellement fort, bien ficelé, riche, qu'on aimerait en faire un livre, dans lequel les détails pulluleraient, pour que jamais l'histoire ne se termine. L'histoire de deux jeunes femmes : l'une, Katia, est encore passionnée par le métier qu'elle exerce avec fantaisie et entrain ; l'autre, Andrea, sur le point de donner sa lettre de démission et de quitter ce navire à la dérive. C'est la rentrée, Katia se fait tirer dessus par l'un de ses élèves. Elle est grièvement blessée, dans le coma. Andrea se voit obligée de reprendre la classe de son amie et par là même de faire face aux traumatisme des élèves, au mal être de ses collègues et à sa propre douleur. Tous les jours, Andrea se rend au chevet de Katia pour lui parler, lui raconter ses doutes, ses craintes, ses petites victoires. Qu'est-ce qu'on aimerait que ces conversations soient développées, enrichies ! Parce qu'on sent toute la profondeur des personnages et qu'on voudrait les sonder encore et encore, les entendre se livrer, se dévoiler peu à peu. Combien de centaines de pages serions-nous prêts à lire sur la réalisation du projet de jardin au sein du collège, sur comment Andrea manœuvre ces adolescents sous le choc, de quelle pédagogie elle doit user pour désamorcer les bombes ! 
Evidemment, le film peut se suffire à lui-même. Mais il y a des moments où en veut encore plus tellement c'est bien. La littérature et l'écriture cinématographique sont parfois très proches... C'est que je me dis tous les jours en écrivant ! D'ailleurs, plutôt que critique de téléfilms allemands, pourquoi pas plutôt scénariste ?...

vendredi 18 avril 2014

Attendez-moi...

Vendredi 18 avril. 12h35.

Quelque part au bord de l'eau...
Temps couvert, vent frais, le soleil qui envoie quelques chauds rayons à travers une atmosphère moite. 

Il est assis à une table de pique-nique. Seul. Son thermos est posé devant lui et il dévore paisiblement un sandwich. Appuyé sur la table, son bourdon de pèlerin. Tordu. sinueux. En bois naturel. 
Sous le banc sur lequel il est assis comme pour y rester toujours, il a posé son sac à dos, gueule béante, délavé par les soleils et les lunes depuis lesquels il semble marcher. Il vient de partout et de nulle part, mais la tranquillité qui émane de lui nous fait dire qu'il sait où il va. Il a l'aura au diamètre infini, l'énergie sereine diffusée de quelqu'un qui n'est pas attendu, du marcheur au long cours. 

Je baisse les yeux. Ses pieds nus se reposent sur l'herbe fraîche. Il va certainement repartir dans de courtes minutes. Cette pause n'est sans doute qu'une brève respiration entre deux routes, celle de l'avant et celle de l'après. Mais, ce qui compte, pour lui, de toute évidence, c'est le temps présent, le seul valable. Il n'a l'air ni triste, ni gai. Il est juste là, maintenant. Ses pieds nus sur l'herbe fraîche. 
Je le regarde à travers la vitre, blindée, dans ma voiture. Il va se remettre à marcher, le nez dans le vent ; je vais m'enfermer dans une salle. Il se laissera guider par l'astre et par son instinct ; mon temps sera haché par des sonneries, mutilé par des obligations d'horaires et de lieu. Je suis déjà loin, mais quelque chose en moi est resté sur ce banc. Mon âme s'est déchaussée. Mon sang montagnard s'est enroulé autour de ce sac à dos bleu délavé. Mon coeur est resté là, pieds nus sur l'herbe fraîche. J'ai eu envie de lui dire, "attendez-moi"... Et puis j'ai appuyé sur l'accélérateur. La vision s'est faite lointaine. Irréelle. Etait-il vraiment là ? Ou ailleurs déjà ? 
Ce soir, ma tête le suis encore. Où es-tu ?

lundi 14 avril 2014

Avant

Avant, la couleur verte était celle qui me faisait démarrer au feu, celle à cause de laquelle les portes s'ouvraient vers un lieu où je n'avais pas envie d'aller. Maintenant, je noie mes regards dans l'océan vert tendre des champs de blé du printemps qui ondulent dans le vent.
Avant, il n'y avait pas de fleurs. Je tentais en vain de débusquer le moindre éclair de verdure au milieu du béton. Aujourd'hui, mes chemins quotidiens sont bordés de l'or des champs de colza qui brillent sous le soleil. 
Avant, je m'extasiais du lever du soleil rouge au-dessus des tours de la Défense, mais cette grosse boule était aussi inquiétante, irréelle, science-fictionnelle. Aujourd'hui, la nature autour de moi est apaisée et les nappes blanches des brouillards matinaux remplacent celles, acides, de la pollution.
Avant, les seuls reliefs qui se présentaient à moi étaient les mirages des montagnes dont le filtre menteur formait un rempart à la laide réalité. Maintenant, je navigue sur des collines qui n'ont rien à envier à la Toscane. 
Avant, je n'avais comme repère temporel que les jours et les nuits qui s'égrainent à une cadence mécanique et les vacances qui se succèdent, vides de sens. Maintenant, les paysages se dessinent au rythme des saisons, tout change imperceptiblement à chaque instant. Mes yeux ébahis assistent à une redécouverte permanente de ce qui m'entoure.
Avant, je vivais dans la peur. 
Aujourd'hui, je vis.

jeudi 27 février 2014

Parfois on tombe


Solène Bakowski, Parfois on tombe, 2014.
Que dire de ce livre en restant objective ? Que c'est bien écrit, très bien même. Que l'histoire accroche, qu'elle nous emporte et qu'on y croit. Que ses personnages sont attachants. Que la protagoniste nous entraîne à sa suite dans son voyage à travers la Chine. Est-ce que je sors de l'objectivité ? Je peux ? Bon, d'accord. J'y vais. 
Alors, ce roman est une bombe. Un bijou. Chaque mot est à sa place, chaque chose arrive au moment où elle doit arriver, naturellement. Aucune phrase, aucune idée n'est en trop, rien n'est superflu. La juste mesure, comme une fresque à l'italienne. La lumière et l'ombre, le suspense et le récit. L'auteur choisit dès le début de nous en dire peu mais suffisamment pour qu'on lise le tout de bout en bout, d'une traite, pour connaître la suite. 
Sarah est une institutrice trentenaire et on la rencontre à un moment crucial : son mari, sa fille, elle vient de les perdre. Elle est enveloppée dans un nuage gris, un flou existentiel dans lequel la douleur brouille ses perceptions du monde et de la vie. Au fil des pages, par bribes, on commence à deviner son histoire. Malgré tout, Sarah décide de faire "comme si", de retourner au travail. Le moment béni de ma lecture ? L'instant où, devant 25 élèves médusés, elle prend ses affaires et sa liberté à bras le corps et s'enfuit de sa classe. Un fantasme, sans doute... Alors, ce sont ses retrouvailles avec la Chine. Récit initiatique, guérison, récit de voyage, c'est comme vous voudrez. Certains pourraient dire que c'est un peu convenu, un peu prévu, un peu couru d'avance. Je proteste ! C'est grandiose ! Solène Bakowski maîtrise son sujet, aime profondément les terres et les gens qu'elle nous décrit, cela change tout. Et ses personnages sont tellement nous, tellement touchants que, forcément, on s'y identifie. Une enseignante qui claque la porte et qui part au bout du monde. Une maman qui passe à côté de sa vie et qui pète les plombs. Ce roman me parle, évidemment, bien sûr. Parce que, comme le dit Solène, parfois, on tombe. Mais, parfois, aussi, la littérature, l'écriture nous soignent et nous libèrent du poids trop lourd que nous nous obligeons à porter sur les épaules, de ces masques derrière lesquels nous planquons notre vraie personnalité, et nos rêves pour faire comme tout le monde. Non, vraiment, il n'est jamais trop tard. 
" La graine doit accepter de tomber et de s'enfoncer si elle veut un jour espérer donner naissance à un arbre."
Merci Solène, message reçu !

lundi 17 février 2014

Vie à rebours

(Texte bientôt publié dans la revue Aura du cercle littéraire belge Clair de Luth - printemps 2014)

5. Ce matin, en ouvrant les volets, je découvre avec le même émerveillement ces paysages idylliques au creux desquels j’ai choisi de vivre. Je suis entourée de montagnes, le ciel est dégagé, l’air est frais, vivifiant. C’est une belle journée qui s’annonce. Pourtant, je décide de tout plaquer.

4. Je suis maintenant dans une petite ville sympathique, pas très loin de la campagne, mais les cimes me manquent. Les gens sont gentils, mais pas aussi accueillants que dans mon village de montagne. Et, surtout, j’ai repris un travail « normal ». Les horaires sont des contraintes difficiles à gérer, moi qui travaillais depuis quelques temps en toute liberté. Je commence à tomber malade. Alors, un jour, je pars.

3. La région parisienne est tentaculaire, bruyante, polluée, violente. Mon travail me déplaît, je suis stressée en permanence et les embouteillages quotidiens me malmènent. Mes voisins sont odieux. Je déteste cette vie. Je m’y perds. Je fuis.

2. Paris. Quartier populaire, quartier populeux. Métro, boulot, dodo. Je suis résignée à souffrir. Je marche au même rythme que les autres en me disant que ce n’est que pour un temps, que ça va passer. Ça va aller, ça va aller, me disait toujours ma grand-mère quand je tombais.

1. J’avais des rêves pourtant, j’avais des rêves*…

0. Le réveil sonne. J’ouvre les yeux et me demande où je suis. Il me faut un certain temps pour réaliser, refaire le chemin de ce songe à l’envers. Je regarde à travers les persiennes la rivière qui s’écoule patiemment sous ma fenêtre. Je suis dans une petite ville, sympathique, mais…

Tôt ou tard, s’en aller*...



*Citation d’une chanson de Francis Cabrel.
*Titre de cette même chanson.