jeudi 12 avril 2018

La maîtresse des épices

Chitra Banerjee Divakaruni, La maîtresse des épices, 1997.
Elle, c'est Tilo. La maîtresse des épices. Après plusieurs vies successives au cours desquelles elle a tour à tour été enfant rejetée, reine des pirates et élève de la Vieille Mère qui lui a tout enseigné sur son île paradisiaque, la voilà transformée en femme ridée et âgée, vendeuse dans une épicerie américaine. Vieille, dans son corps de jeune fille, après être passée à travers le bûcher et envoyée en Californie pour aider, par le pouvoir des épices, ceux qui en ont besoin. Les règles sont strictes : elle ne doit pas toucher ses clients pour ne pas faire converger leurs énergies, ne doit pas ressentir d'empathie mais se doit de rester neutre afin de leur apporter, de manière objective, ce dont ils ont besoin. Enfin, elle ne doit pas céder à l'amour. Tilo, sûre d'elle, a juré à la Vieille Mère qu'elle mènerait cette mission sans faire d'accroc au contrat. Seulement, sa passion pour la vie est trop forte et l'intérêt qu'elle porte aux gens qui franchissent la porte de son magasin trop prégnant. 

Bien sûr, il y a ce bel américain mystérieux, mais l'amour ne se résume pas à cela. Il s'agit d'un amour global pour les êtres qui entourent Tilo et qu'elle se propose d'aider. La femme battue. L'adolescent au turban vert malmené par ses camarades. La jeune femme amoureuse d'un mexicain et en conflit avec sa famille. Tous sont d'origine indienne, immigrés en Amérique pour diverses raisons et tous sont ballotés entre deux cultures : celle de leur pays d'accueil et celle de l'Inde de leurs ancêtres qu'ils tentent de conserver coûte que coûte. C'est en fait ce décalage culturel qui crée les déséquilibres dont ils sont victimes. Tilo devrait rester neutre, mais face à leurs peines, leurs interrogations et leur mal être, elle ne peut s'empêcher d'outrepasser les fonctions qu'on lui a demandé d'assumer et d'intervenir. Après tout, les épices sont un puissant pouvoir et elle est convaincue d'être capable de remédier à des situations de conflits familiaux ou intérieurs. Une à une, elle va enfreindre les règles. Quel que soit le prix qu'elle devra payer, la maîtresse des épices ne va pas pouvoir s'empêcher de ressentir de l'amour pour les personnes qui l'entourent. 
Le roman de Chitra Banerjee Divakaruni est un conte traditionnel indien, en même temps qu'il est une fable des temps modernes. Il aborde à la fois les traditions les plus ancestrales et les problèmes sociaux liés à l'immigration. Et puis, à un autre niveau, il est un formidable témoignage de ce que peut être la compassion : ce qu'elle nous amène à ressentir pour autrui, la manière dont nous aidons maladroitement parfois ceux qui ne nous ont rien demandé, dont nous les aidons malgré eux, le risque égoïste à se faire du bien en faisant du bien aux autres et l'amour universel, sans barrières, sans frontières de couleurs, de langues, d'âge, de culture. L'amour des êtres, non pas pour ce qu'ils montrent, mais pour ce qu'ils sont profondément, au-delà des apparences. 

mardi 27 mars 2018

Mes 7 plus folles randos dans les Alpes

Folles, parce que le paysage là-haut est grandiose.
Folles, parce que parfois c'est une vraie galère pour y parvenir.
Folles, parce que la nature est incroyable.
Folles, parce que certaines images restent gravées à vie.

Le désert de Platé
Le désert de Platé est accessible depuis Passy ou depuis l'horrible station de Flaine, depuis laquelle, évidemment, on peut faire comme la dame dans le reportage et prendre sagement les remontées mécaniques pour y monter. Mais quand on est dur de dur, randonneur de chez randonneur, on n'hésite pas à se faire mal pour voir du paysage. Du coup, la montée est raide, très raide et fait extrêmement mal aux jambes. Surtout quand on est ado et qu'on n'a pas une condition physique dingue. Et qu'on voit passer le téléphérique au-dessus de nos têtes. Enfin, on l'imagine, parce qu'on a les yeux fixés sur le chemin et on ahane pas mal. Il y a quand même 900 et quelques mètres de dénivelée !
Et là-haut, ça donne quoi ? Pas de photos à vous proposer mais ce bout de reportage en montre suffisamment pour qu'on se rende compte de la grandeur  du truc, de l'immensité de ce désert calcaire sur lequel on se sent tout petit. Et puis, en face, le panorama offert en cadeau est celui de toute la chaîne du Mont Blanc. Alors, oui, c'est ardu, mais le jeu en vaut la chandelle. 


Le glacier d'Argentière
Une leçon douloureusement apprise est une leçon retenue. Plus question de faire à pied ce qu'un téléphérique peut nous permettre de faire. A Argentière, on grimpe dans celui des Grands Montets afin de nous avancer un peu et terminer la route à pied, vers le point de vue sur le glacier. La balade n'est pas très longue, le paysage est beau, le chemin est large et agréable, c'est familial. Mais ce n'est pas une banale rando. Non. C'est l'accès au bord de ce qui est appelé à disparaître dans les années à venir et que les générations futures ne pourront pas connaître, j'ai nommé : un glacier. Une masse de glace bleutée, éblouissante et vivante qui avance, respire, souffle, craque. Entendre l'un de ces énormes craquements lorsqu'un morceau du glacier se détache est un instant magique. Sentir ce froid polaire qui monte jusqu'à nous, une sensation inédite. Toucher des yeux l'un des derniers survivants de ce que notre pollution humaine est en train d'exterminer, un cadeau inestimable. C'est là qu'il faut aller pour prendre conscience de l'urgence d'une réaction. Tant de beauté naturelle ne doit plus être sacrifiée sur l'autel du profit et du progrès technique.

Le Nid d'Aigle
Leçon à moitié retenue : le train rouge ou Tramway du Mont Blanc conduit jusqu'au terminus de l'ascension, mais un téléphérique existe aussi pour couper cette montée qui, sans lui, est très très longue. On le prend donc le téléphérique de Bellevue aux Houches, mais la rando n'est pas terminée ! On traverse la ligne de chemin de fer et c'est parti pour une belle ascension. Je me souviens de deux étapes majeures : une plaine d'altitude d'herbe verte et de fleurs, ondulant sous le léger vent d'été, avec de paisibles vaches noires Hérens. Une sorte de vestibule du paradis. Enchantement de courte durée, car par la suite il faut affronter le rocher, le minéral, quelques échelles, les jambes et les bras sollicités. Jusqu'à atteindre ce fameux nid d'Aigle, sous le glacier de Bionnassay, à l'abri des géants alpins du massif du Mont Blanc. Un lieu sur fréquenté (forcément, avec le train, tout le monde peut y avoir accès) mais les visiteurs se cantonnent plus ou moins dans le périmètre du restaurant. Dès qu'on s'en éloigne un peu, le calme revient et la vue n'en est pas altérée pour autant. Et puis, si on est discret, on peut avoir la chance de croiser, juste là, à quelques mètres, des bouquetins. Rencontre inoubliable, forcément. 

Le glacier du Mont Miné
L'une des balades du dimanche prisée des valaisans qui y viennent sourire aux lèvres et bouquet de fleurs dans le sac à dos, en papotant gaiment et en marchant d'un pas léger. ça fait rêver ! Je me souviens d'un large chemin ombragé, de la chaleur lourde de l'été tempérée par la fraîcheur du torrent, du vol des papillons aux couleurs merveilleuses, des sonnailles des vaches qui accompagnent chaque pas. Le tableau bucolique par excellence... En fait, on peut tout aussi bien choisir de marcher sans s'arrêter ou de s'arrêter sans marcher et observer les beautés qui nous environnent, écouter, sentir, ressentir... Et puis, se relever, parce qu'il faut le voir, ce fameux glacier ! Il mérite le détour ! Cette cascade, ce ciel pur, ces montagnes protectrices, ces couleurs qui vont du gris au vert en passant par le turquoise. On est dans l'Himalaya, ma parole ! Où sont les yacks ? La Dent Blanche domine et, juste en face d'elle, minuscule face au géant, la petite cabane Bricola dont on se dit qu'elle est extrêmement bien située. Quelle vue doit-on avoir depuis ses fenêtres ! 

Le barrage d'Emosson
Un classique dans le Valais. Juste après la frontière, on s'engage à gauche sur une route assez mince. Virage après virage, on prend de l'altitude, jusqu'au grand parking du barrage d'Emosson. De là, la dernière fois que nous y sommes allés en 2015, il fallait prendre un bus (payant mais obligatoire) pour franchir le barrage en travaux (perpétuels, les travaux) et descendre de l'autre côté. Alors, la marche commence, d'abord sur la route qui monte lentement mais sûrement, sans pause, de manière monotone. En plein été, quand la chaleur monte du goudron, c'est assez réchauffant. Heureusement, il y a les quelques tunnels du plafond desquels tombent des gouttes d'eau glacée. Dans le cou, c'est l'idéal pour se rafraîchir... Ensuite, c'est l'aventure. Il y a des années de cela, on pouvait aller à pied sur le barrage du Vieux Emosson, or en 2015 il était en travaux, si bien que le "chemin" nous a entraînés en amont, sur un sentier... en fait, en vrai, il n'y avait plus de sentier. Juste un balisage peint sur les rochers, les gros cailloux. C'était assez périlleux, attention les yeux. J'en connais une qui à 7 ans s'est prise pour un chamois et a fait fi du balisage pour aller plus haut, aller plus haut... et est restée tétanisée en mode "au secours, je ne peux plus descendre". Voyez un peu le sauvetage périlleux qui a eu lieu... Plus sérieusement, le lac asséché du Vieux Emosson m'a serré le cœur, moi qui l'ai connu tout bleu, ou couvert de glace, par toutes les températures et tous les vents. Allez, on leur pardonne, aux gros engins de chantier : les barrages d'Emosson produisent de l'électricité pour une vaste région et le paysage reste un joyau. Et puis, pour les amoureux des prouesses techniques humaines, c'est un lieu à voir !

Le lac Blanc
Ahhh, le Lac Blanc, la réserve naturelle des Aiguilles Rouges, le panorama sur la chaîne du Mont Blanc de l'autre côté de la vallée, là, juste en face à vol d'oiseau : c'est un must. Il y a énormément de monde sur le chemin, malgré la difficulté de celui-ci. Disons le franchement, c'est une autoroute et ça gâche un peu le plaisir. Cette année-là, les jambes qui m'accompagnaient avaient à peine 4 ans et on me prenait pour une tortionnaire. Ne pas s'y fier : je peinais tout autant, voire plus ! Les gros cailloux sont difficiles à franchir, il faut lever les jambes sans cesse et puis le sentier monte et redescend, sans arrêt, ce qui coupe définitivement les jambes. Et c'est assez long. Malgré le télésiège qui nous conduit jusqu'à l'Index, il reste encore un bout de route à faire. Là-haut, mieux vaut avoir apporté sa gourde parce que les jus de fruits et autres boissons gazeuses sont à un prix prohibitif. Quant à trouver un endroit où s'asseoir, c'est un véritable combat. Je vous dresse un portrait bien négatif, non ? Allez, il reste la beauté du panorama, ce lac envoûtant à cette altitude, le souvenir, enfant, de l'avoir vu disparu sous une belle couche de neige et la nostalgie de réaliser que ça n'arrivera peut-être plus jamais, maudit réchauffement climatique... 

Le grand col Ferret 
Alors celle-là, c'est ma préférée, celle durant toute laquelle mon esprit a autant vagabondé que mes jambes, pendant le trajet de laquelle j'ai rêvé, divagué, voyagé dans ma tête et dans le paysage. D'abord, on se gare un peu au-milieu de nulle part et on se dit d'avance que ça va être génial. Ensuite, on est dans les alpages, on croise des vaches cool (tu m'étonnes ! vivre ici, ça rend zen), on sent le parfum des fleurs alpines, c'est Heidi mais en mieux. Et puis, on passe au minéral. Fini la douceur, place aux roches, au désert de gris, de bruns et d'ocres, couleurs irréelles. Enfin, on arrive au col et c'est l'éblouissement. Figurez-vous qu'on se trouve debout sur une frontière multiple : pile entre l'Italie dont on voit la belle vallée qui s'étire au loin, la France et la Suisse. Le Mont Blanc n'est pas très loin, le Mont Dolent est à portée de main et fait office de borne frontière et, au-delà des nuages on voit même le Cervin (enfin, il faut avoir de bons yeux). Qu'importe, on est là pour se raconter des histoires, pour s'embellir la vie, pour croire en la beauté du monde et en l'être humain. Pour croire en soi, pour se trouver grand et fort, pour se nourrir de ce que la nature nous offre de plus majestueux. Alors, si on a envie de voir le Cervin, on écarquille les mirettes et on le voit, et puis c'est tout ! Le grand col Ferret, un jour, j'y retournerai... et rien que de le dire ça me fait rêver...
(c'était il y a trèèèèès longtemps...)

vendredi 16 mars 2018

10 endroits superbes pour pique-niquer

Les beaux jours arrivent et avec eux le soleil qui donne une furieuse envie d'aller se mettre le nez au vent. S'asseoir sur l'herbe encore un peu fraîche, s'allonger sur une couverture et regarder le ciel, pique niquer dans des paysages sublimes et dépaysants, voilà ce dont nous avons tous besoin ! C'est pourquoi nous vous proposons ici 10 endroits merveilleux pour déguster vos salades et vos sandwiches, pas très loin de chez vous. Car oui, en France aussi, le panorama peut vous couper le souffle...
Le pays des mille étangs, pays de mon enfance, terres sauvages et solitaires où l'on peut marcher pendant des heures sans croiser... personne, si ce n'est une foule d'oiseaux de toutes sortes. Pour les amateurs d'ornithologie, c'est un paradis. C'est là que font halte les grues cendrées lors de leurs grandes migrations printanières et automnales. Observer, écouter, rester immobile et ne penser à rien. La Brenne est l'endroit idéal pour se ressourcer...
La Corrèze
Aaahh, la Corrèze ! Ses collines verdoyantes ondulant sous le vent, ses troupeaux de vaches paisibles paissant dans les prés de velours, ses ciels incomparables. Là encore, un endroit fabuleux pour qui veut rompre avec l'agitation citadine et se retrouver, seul avec soi-même, en communion avec la nature...
Les îles du Frioul
Marseille, la côte, cela a beau être beau, c'est couru, surpeuplé, surfait. Alors que les îles, le Frioul, voilà une destination qui fait rêver ! Prendre le bateau, traverser, débarquer en aventurier, en découvreur de nouvelle terre. En hiver, hors saison, on peut randonner sans être dérangé, se gaver d'horizon, hésiter un peu, faire l'enfant gâté et finalement choisir une petite plage abritée du mistral pour s'installer. Le temps d'un déjeuner... autant dire, d'une éternité...
Le barrage de la Gittaz
C'est un cadeau que je vous fais là. Parce que c'est mon endroit, mon chez moi, le lieu où toutes les cellules de mon corps se remettent en place, l'endroit où je voudrais qu'on disperse mes cendres (seulement la moitié, poursuivez la lecture). Nous sommes en Savoie, terre de montagnes fascinantes et de torrents tumultueux, de barrages titanesques et de villages pittoresques. Seulement ici, il s'agit d'un petit barrage, à taille humaine, tout en discrétion. Un endroit peu prisé des touristes. Là, je grimpe un peu, pas trop. Je m'installe sur l'herbe, au bord du cours d'eau et je n'entends rien d'autre que les cloches des vaches, le sifflement des marmottes et le gazouillis du ruisseau. Besoin de rien de plus, tout est là. 

Le Jura. Belle région presque scandinave récemment découverte mais qui n'a rien à envier à d'autres paradis terrestres. Connue pour ses montagnes, elle possède parmi les plus beaux lacs de France, ne nous censurons pas : du Monde. Le lac d'Ilay est de ceux-là. Eaux turquoise, bruissement des feuilles, calme tellement absolu qu'on en a presque honte de se trouver là pendant que d'autres cherchent encore la beauté ailleurs...


Non loin des Sables d'Olonne, se trouve une plage qui n'a rien d'anodin. La Paracou n'est pas faite de sable fin. Elle n'est pas propice au planter de parasol ni à la baignade en toute sécurité. Et c'est là son charme. Elle est sauvage, unique, rocheuse, vivante. J'ai déjà vu des âmes sachant vivre sortir leur table et leurs chaises, leurs bouteilles et leurs mets préparés avec soin, et organiser un pique nique royal, au mépris du ciel aux intermittences de gris, au mépris des convenances. Un pur moment de bonheur. La Paracou, l'autre moitié de moi, le deuxième endroit sur cette planète où mes cendres pourraient être dispersées. Là, face à l'océan. 


Après l'effort, le réconfort. Escalader la dune n'est pas chose aisée. On s'enfonce dans un Sahara de sable, on trébuche, on râle, on peine. Mais le jeu en vaut la chandelle et, là-haut, l'impression de dominer le paysage est une sensation grisante. Pourquoi ne pas s'installer, s'imaginer ailleurs, très loin, ou peut-être ici, tout près ; méditer sur l'univers ou rouler tout en bas comme des gamins, et se goinfrer de bleu ? Beau programme...


Pour qui vit à Paris, le besoin d'évasion et d'oxygène peut devenir vital. Dans les Yvelines, les bords de Seine font voyager sans aller très loin, à quelques kilomètres en voiture ou en train. Recharger ses batteries est essentiel pour qui habite dans le tumulte de la grande ville. J'en connais, comme ça, qui sont passés par la case burn out et ont atterri là, entre les étangs et le fleuve. Et qui s'en sont remis. C'est cadeau. 

Les bords de Loire
La France ne serait pas si noble sans la Loire. En Touraine ou en Anjou, vous avez toutes les chances de pique niquer face à un château ou une cité royale, une cathédrale ou une ville musée. Il faut juste penser à traverser, parce que chaque rive est intéressante et possède son propre caractère. Regarder le fleuve s'écouler, millénaire, comme s'écoule le temps et la vie. Une méditation sensationnelle...
Le lac de Vallon
Nous revoilà dans les Alpes, cette fois en Haute Savoie. Au cœur du département se cache un lac d'émeraude, un repère de rêveurs, un asile pour les poètes, un joyau naturel. On en fait le tour en peu de temps, mais là n'est pas l'essentiel. Au-delà de la promenade, il faut s'arrêter, faire une pause, jusqu'à ne plus avoir envie de repartir, plus jamais. S'incruster dans le décor, jusqu'à en faire partie. Devenir une fourmi...

mardi 6 mars 2018

Sarah, impressions pakistanaises

Quelle drôle d’idée d’aller faire du tourisme au Pakistan !

Il y a quelques années j’étais fascinée par l’Indus. J’avais fait des études d’Histoire et j’avais trouvé que les aventures d’Alexandre le Grand en Asie c’était plutôt cool. Je rêvais donc de l’Indus, de ce fleuve mythique où Alexandre avait rencontré des éléphants et un roi indien qui l’avait renvoyé dans ses pénates macédoniens. Alexandre n’est jamais rentré chez lui et de mon côté cette histoire m’a donné envie de voir de plus près ce fleuve et moi aussi de déambuler dans les anciennes et mythiques Bactriane et autre Sogdiane. J’ai commencé par suivre son cours en allant au Ladakh, au nord de l’Inde, là où le fleuve sort des hautes montagnes du Tibet où il est né, au pied du mont sacré du Kailash. Puis ensuite je suis allée au Tibet pour pleurer sur les ruines de la civilisation tibétaine mise à sac par les Chinois. Mais l’Indus c’est au Pakistan qu’il coule réellement. C’est au Pakistan qu’il prend son court majestueux de fleuve asiatique, où il finit de dévaler les pentes de l’Himalaya comme un torrent pour devenir un large fleuve dans les plaines arides du Sind.
View point sur les bords de l'Indus, au Nord Pakistan, non loin de la frontière chinoise

J’étais aussi fascinée par la civilisation d’Harappa, une civilisation antique, équivalente à celles de Mésopotamie ou d’Egypte, mais qui reste un mystère pour les archéologues car il y a très peu de restes écrits et surtout on ne sait pas les déchiffrer. Cette civilisation pacifique et visiblement évoluée, comme toutes celles de son époque, s’est installée sur les bords de l’Indus au sud de l’Inde. Les villes de Mésopotamie ont le Tigre et l’Euphrate, les temples égyptiens ont le Nil ; Harrapa et Moendjo Daro ont l’Indus.
Enfin (et oui, j’ai vraiment beaucoup de raisons d’aimer ce pays), mes voyages précédents dans l’Himalaya ont fait de moi une bouddhiste. Mais je reste profondément européenne et, en tant que professeure de philosophie, très passionnée par la pensée de la Grèce ancienne. Or, c’est au Pakistan, au début de l’ère chrétienne, que se sont rencontrés l’Orient et l’Occident, le bouddhisme et la pensée grecque. Cela a donné naissance à une autre civilisation, celle du Gandhara, célèbre pour ses statues de Bouddha drapés dans des toges athéniennes et aux traits plus qu’européens.
Pour terminer cette longue liste, qui est surtout je m’en rends compte une liste d’intello pur jus… je voulais aussi voir de plus près les hauts sommets de l’Himalaya. Le Pakistan est un pays de montagne : Himalaya, Hindu Kush, et du Karakoram. C’est un pays de vallées himalayennes, dont j’avais déjà pu avoir un aperçu lors de mon séjour au Ladakh, des vallées où le bleu diamant du ciel touche le vert des peupliers et le jaune de l’orge moissonné. Je ne suis pas alpiniste, mais seulement trekkeuse, et le Pakistan est le rêve pour ceux qui aiment la haute montagne. Il y a 5 sommets à plus de 8000 mètres, dont le K2 et le Nanga Parbat, dont j’ai atteint le camp de base, le féérique Fairy Meadows ; et 120 sommets de plus de 7000 mètres. J’ai eu la chance de résider au pied de l’un d’eux, le Terich Mir dans la vallée de Chitral.
Alors c’est sûr, comme ça, à première vue, le Pakistan ce n’est pas un pays très touristique, et il l’est de moins en moins. En tout cas il ne l’est pas pour ceux et celles qui font du tourisme… mais j’ai rencontré parfois des européens qui avaient dépassé cette « peur » très médiatique et très politique et à chaque fois que je discute avec ces chanceux, nous sommes transportés d’un délire collectif à nous raconter les merveilles que nous avons pu voir, vivre dans ce pays hors norme.

Le Terich Mir et la vallée de Chitral

Les Talibans, un pays arriéré, les clichés… Tu infirmes ou tu confirmes ?

Un jour, je suis rentrée du Pakistan et la semaine suivante je retournais à mon poste d’enseignante dans un collège de région parisienne (à l’époque j’enseignais l’histoire-géographie… ). Je savais que je passais pour une sacrée hurluberlue auprès de mes collègues, mais j’avais l’habitude et de toute façon les profs sont une des castes les plus réactionnaire que je connaisse ! Bref. Comme toujours j’étais enthousiaste de ce énième voyage et j’essayais de dire à mes collègues en salle des profs, que « non, le Pakistan n’est pas que ce pays voyou, arriéré et pétri de fanatisme religieux ». Pour les convaincre, j’ai rétorqué que « les Talibans sont des gens comme vous et moi », sous-entendu que l’image de barbares sanguinaires que l’on nous décrit dans les médias occidentaux n’est pas tout à fait la réalité. A ma provocation (j’avoue), on m’a répondu que « les Talibans sont surtout comme toi » ! Oh… je l’ai pris pour un compliment, venant de personnes dont je méprisais foncièrement le jugement.
Au-delà de cette anecdote, je sais un peu limite (mais il n’est pas toujours aisé de défendre quelque chose que l’on aime quand l’immense majorité vous prend pour une folle et qu’elle pense que l’objet de cette passion est totalement inadapté à ce sentiment fort et noble), le Pakistan est un pays très profondément religieux. Paki-stan cela veut dire le Pays des Purs… tout est dit ! La République est une république islamiste ; la charia, la loi coranique est mise en œuvre dans certaines provinces, dont celle de Peshawar où j’ai vécu.
Le minaret de Lahore

Les femmes, dont moi, qui en plus étais mariée à un pakistanais (oui… je sais…), sont clairement soumises à la domination masculine et n’ont que très peu de droits. Elles portent le voile et la burqa ; elles sortent très peu de chez elles ; font peu d’études ; sont mariées jeunes et dans des mariages arrangés. Bref… c’est le monde dans lequel vivait… ma grand-mère dans les années 60… soumise à un pervers de 15 ans de plus qu’elle… elle allait à la messe tous les dimanches en portant sa voilette… elle ne travaillait pas et n’avait pas fait d’études… parfois elle mangeait dans sa cuisine quand son mari mangeait devant sa télé dans le salon…
Tout ça pour dire qu’en matière d’arriération, il ne vaut mieux pas jouer à qui « pisse le plus loin »… surtout quand on regarde aujourd’hui le « leader du monde libre », les Etats-Unis, où la morale la plus hypocrite et la plus religieuse refait surface.
Avoir vécu au Pakistan m’a d’autant plus appris la tolérance et le mépris des religions monothéistes. J’ai côtoyé des Talibans mais surtout des personnes ordinaires pour qui la religion, la loi coranique étaient centrales dans leurs vies. Cela impliquait une morale, en particulier sexuelle, qui n’était en grande partie qu’hypocrisie. Une fois que l’on a compris cela, « quand on vit à Rome on fait comme à Rome »… sinon on ne voyage pas (du moins c’est mon principe). Après, le jugement moral sur ce que vivent les autres, ce qu’ils font ou comment ils devraient vivre m’est totalement étranger. Je ne porte jamais ce genre de jugement car je déteste par-dessus tout qu’on en fasse usage concernant ma propre vie.
Mais à part cela, j’ai découvert aussi des gens et surtout des familles où la solidarité n’était pas juste un mot. Des familles élargies où chacun pouvait être soutenu et aidé. J’ai assisté à des moments de vie quotidienne où l’éducation des enfants est l’affaire de tous, pas seulement des parents : les mioches se prennent des baffes et des baisers par toute leur parentèle, ils apprennent à être autonomes très vite et les maisonnées sont remplies de rires, de joies d’être ensemble avec le plus de générations possibles. Personne n’est seul au Pakistan !

Visages d'enfants Kalash, peuple animiste du Pakistan 

Qu’est-ce tu gardes du Pakistan en toi ?

Je garde beaucoup d’images, celles des montagnes en particulier : le Terich Mir et la vallée de Chitral, le Nanga Parbat et le camp de base de Fairy Meadows, la vallée de l’Indus du nord au sud, la vallée de Gilgit tout au nord, Karimabad et ses forts médiévaux.
Je garde les odeurs et les couleurs du bazar de Peshawar, la ville aux mille facettes, étape de la route de la soie et aujourd’hui bastion des intégristes religieux.
Je garde les saveurs de la cuisine orientale, le goût typique du chaï et surtout celui du riz cuisiné au poulet de Chitral : je n’ai jamais mangé quelque chose d’aussi bon ni d’aussi simple !
Je garde aussi des images des visages des gens que j’ai croisé et que j’ai aimé. L’accueil fabuleux de tous les gens qui ont croisé ma route, leur bienveillance, leur gentillesse à mon égard. J’ai été accueillie comme une enfant du pays par des gens qui vivent avec parfois moins que les plus pauvres des pauvres de France.
J’ai l’habitude de dire que le Pakistan est devenu mon pays d’adoption, et je sais que très peu de personnes comprennent, sauf ceux et celles qui y sont allées.
Je dis aussi que j’ai quitté le Pakistan, mais que mon cœur est resté accroché en haut des montagnes.


Quelque part dans le nord du Pakistan...

Avec la distance, tu idéalises ?

Tout à fait, et j’assume.

Un retour un jour, ou plus jamais ?

C’est évident : j’y retournerai. Une trop grande part de Moi est là-bas, avec des rêves, des souvenirs, des images, des odeurs. J’ai vécu une expérience extraordinaire qui n’est pas terminée. Mon rêve secret est, au moment de ma vieillesse ou peut-être avant, de m’y installer, dans une petite maison quelque part dans une vallée du Nord et de regarder le temps qui passe.

Les blogs qui racontent l’Iran, Dubaï ou d’autres pays du genre : tu les lis ? Tu en penses quoi ?

Non je ne lis pas de blogs de voyages. Cela ne m’intéresse pas, surtout quand je n’ai pas visité le pays. J’ai visité Dubaï, Doha et le Yémen (deux mondes totalement opposés) et j’ai trouvé au Yémen la même profondeur qu’au Pakistan, la même densité de la vie, des gens, des paysages. Dubaï, Doha et toutes ces villes-états ne sont que des gadgets dans le désert et de plus en plus des petits bouts de l’Occident malade. Par contre, j’irais bien en Iran, parce que le peuple iranien… et bien c’est tout de même autre chose. C’est comme les Afghans : ils ont une culture, puissante et ancienne, ils sont ancrés dans un paysage ancestral, à la fois très rude et très beau. Je ne vais pas me faire des amis, je sais, mais ce n’est pas le cas des Arabes par exemple, peuple de bédouins, nouveaux riches qui n’ont pas l’Esprit pour faire quoique ce soit de fort ou de beau avec leurs dollars. C’est d’ailleurs pour cela que la guerre actuelle entre sunnites arabes et chi’ites iraniens, qui détruit le Yémen et la Syrie, est bien plus qu’une guerre fratricide ou uniquement de religion. 
La mosquée d'Islamabad

lundi 5 mars 2018

Les Jésuites

Alain Woodrow, Les Jésuites, 1990.
Alors non, ce n'est pas ce que vous croyez, ce n'est pas que je n'ai plus rien à lire. Le sujet m'intéresse vraiment. Le rapport avec le voyage ? Énorme ! La Compagnie de Jésus, c'est ce petit groupe d'originaux créé par Ignace de Loyola au XVIème siècle qui se mettent en tête de s'essaimer partout dans le monde pour convertir les populations au christianisme. Une équipée d'illuminés dont les débuts sont un peu chaotiques et dont le pape de l'époque se méfie pas mal, mais qui ont le mérite de jurer fidélité au Saint Père et de se mettre à sa disposition, quelle que soit la mission que celui-ci leur confère : ça aide. La Compagnie de Jésus est finalement reconnue officiellement en 1540 et c'est parti pour une progression complètement dingue. Ils sont partout. Très vite, on les retrouve dans le nouveau monde, en Chine, au Japon, en Europe évidemment. Leur méthode est simple : se fondre dans la masse, à Rome faire comme les romains, adopter les coutumes locales. C'est presque du travestissement ! Ils appellent cela "l'inculturation". S'habiller en mandarin, pousser la ressemblance à son paroxysme et convertir les élites locales pour provoquer des conversions de masse parmi le peuple, ça s'apparente quand même à une grosse supercherie. Mais cela se fait dans le respect de l'Autre. Et puis, partout où ils opèrent, les Jésuites respectent et suivent non seulement les cultures autochtones, mais apprennent également la langue, inestimable vecteur de transmission. Pourquoi employer le latin face à des Indiens ou des Quechuas ? C'est une absurdité à laquelle les Jésuites n'adhèrent pas. Au contraire, le catéchisme mondial des Jésuites est polyglotte. 
Je connaissais déjà le sujet en ce qui concerne la partie américaine de leur épopée. Très tôt, la Compagnie de Jésus est appelée à la rescousse dans les colonies de la couronne espagnole afin de procéder au nombre incalculable de confessions engendrées par la christianisation forcée des populations. Leur présence sur les terres américaines est forcément contrastée, puisqu'ils sont là pour "extirper l'idolâtrie" et recourir à la sévérité si cela est nécessaire (dans le cas d'apostats qui pratiquent leur ancienne religion en cachette ou des "héchiceros" ("sorciers", en fait les prêtres des religions andines) pour lesquels on construit même des prisons : les idoles sont brûlées et les sanctuaires détruits. On n'est pas non plus à une époque formidable. Pourtant, les Jésuites s'opposent farouchement à la barbarie de l'Inquisition et aux thèses guerrières du vice-roi Toledo. Ils prônent la persuasion, la discussion, le prêche, afin d'amener pacifiquement les indigènes à se tourner vers la nouvelle religion, ce qui, à l'époque, ne va pas du tout de soi. De même qu'en Chine, ils enseignent le catéchisme dans les langues locales et ne voient pas en quoi les cultures andines s'opposeraient au catholicisme. 

Dans les années 70, c'est d'une autre forme d'ouverture d'esprit dont les Jésuites font preuve. Résolument tournée vers les pauvres dont elle partage le quotidien, la Compagnie se fait la voix des sans voix et finit inévitablement par lutter contre les dictatures en place, notamment en Amérique Centrale. De là à franchir le cap de l'engagement politique, il n'y a qu'un pas et les Pères le franchissent souvent spontanément. Non pas par attachement au marxisme, mais parce que certaines de ces thèses correspondent à leur vision de la justice sociale. Seulement voilà, le Pape et toute l'institution catholique ont une peur bleue du communisme et on trouve toutes sortes de prétextes pour accuser les Jésuites. Personne ne les défend lorsqu'ils se font assassiner dans les villages salvadoriens ou nicaraguayens. Jean-Paul II en personne durcit l'attitude de Rome. On a tendance à valoriser Jean-Paul pour son engagement de paix à travers le monde, mais on a tendance à oublier son soutien indéfectible envers les dictatures latino-américaine et son rejet farouche des mouvements populaires...auxquels les Jésuites prennent part. On se souvient de l'image marquante de la visite du Pape au Nicaragua en 1983, lorsqu'il admonesta vertement le Père Ernesto Cardenal dont il réprouvait l'engagement envers le peuple opprimé. Son frère, Fernando Cardenal, avait carrément été viré de l'Eglise par le Pape. C'est dire !
On ne peut qu'éprouver de la sympathie pour ces religieux qui mènent finalement une vie "comme les autres", travaillent (on veut parler ici des "prêtres ouvriers"), se syndicalisent, font de la résistance au nazisme pendant la guerre, et ont finalement tout pour plaire. Que l'on soit chrétien ou pas, l'histoire de la Compagnie de Jésus en dit long sur les tares de l'institution catholique, ses excès, son élitisme et son esprit étriqué. Le livre est, outre un document précieux pour qui s'intéresse à la Compagnie, un voyage étonnant dans les méandres de l'Eglise, ainsi que l'incroyable aventure d'hommes portés à favoriser la connaissance et le respect de l'Autre plus haut que tout. 

jeudi 1 mars 2018

Journal d'un vampire en pyjama

Mathias Malzieu, Journal d'un vampire en pyjama, 2016.
Pas de voyage géographique, pas de déplacement dans l'espace et pas non de plus de récit d'aventures dans des contrées reculées de la Terre. Ici, il s'agit d'un drôle de voyage, de pérégrinations imprévues dans les méandres de la maladie. Mathias Malzieu, charismatique chanteur du groupe de rock Dionysos, nous ouvre la porte de son monde poétique pour nous raconter l'hôpital, les infirmières, les médecins, les examens. Atteint d'une maladie auto-immune rare qui lui dérègle la moelle osseuse, il a besoin de transfusions régulières. Il se transforme en vampire. Sans connaître l'issue de tout cela. Sans savoir s'il va en réchapper. On essaie un traitement. Qui ne fonctionne pas vraiment. Il faudrait un donneur de moelle osseuse, mais cela ne court pas les rues. Mourir ? Hors de question ! Mathias doit porter jusqu'au bout le film qu'il vient de réaliser. Il retarde autant que possible son enfermement en chambre stérile pour pouvoir mener son projet jusqu'au bout. Je vous le dis de suite, l'histoire se termine bien. Grâce aux incroyables progrès de la médecine. The end. 

Non, en réalité, ce n'est que le début. Le fil conducteur, drôle de fil. Le malheureux prétexte qui déclenche un récit riche, dense, dynamique, fou, poétique, onirique, enfantin, beau, amoureux, généreux, musical, humain. Mathias tient un journal de ses petites misères et de ses grandes douleurs pour ne pas sombrer, pour continuer de se noyer dans la création, dans ses rêves les plus dingues. Dans son "appartelier", il écrit des chansons, joue du ukulélé, imagine des scénarios recroquevillé dans son fauteuil-oeuf, fait des balades devant la fenêtre avec son vrai-faux hérisson sur l'épaule et se laisse bercer par l'amour de Rosy, imperturbable sirène qui ne rompt jamais, qui reste superbe et solide dans toute la laideur de ces épreuves. Recueil d'impressions sublimées par l'humour et le talent, liste de peurs insurmontables pudiquement évoquées, poussières de vie en suspens qui traînent leurs éclat terni derrière le skate, tout est terrible et magique à la fois. L'auteur sait sublimer le vulgaire, le trivial, expliquer précisément les transfusions et les perfusions sans que cela soit pesant. Au fond, il se crée un monde et nous accueille dedans. Et nous, lecteurs, on s'y engouffre avec délice, jamais avec pitié, on savoure la beauté des mots ciselés, choisis, orfèvrerie. On rit parce que, quand on est passé par un chemin similaire, on se reconnaît beaucoup là-dedans. On pleure un peu, parfois, quand ça nous ressemble trop. Et on aime. On aime ce garçon, cet homme-enfant changé en adorable et fragile vampire ; on aime qu'il nous fasse confiance et se confie ; on aime son univers fantastique et touchant ; on aime l'amour qui transpire dans chaque page. 
Et on a très envie de remercier Mathias Malzieu. D'avoir écrit cela pour l'exemple, pour comprendre, pour partager, pour les malades et pour les autres. Et de l'avoir écrit comme cela, avec une liberté sans limites, avec génie, avec ses tripes et son âme fantasque. Merci, Mathias. Et longue vie. Et belle vie. 

mardi 27 février 2018

Les JO auront-ils encore lieu dans les Alpes ?

D'après un article du Monde Diplomatique de février, rien n'est moins sûr. Mais revenons-en à la définition : les JO, qu'est-ce que c'est ? Du point de vue sportif et social, une immense fête du sport qui a lieu tous les quatre ans (en fait tous les deux ans, puisque s'alternent les Jeux d'été et ceux d'hiver), un rendez-vous international où toutes les nations se réunissent, un moment de paix, un temps hors du temps. Une rupture dans les conflits ou, plutôt, un instant, trois semaines pendant lesquelles cette actualité prend le pas sur toutes les autres. Pendant les Jeux Olympiques, on oublie la guerre. On oublie et c'est à double tranchant : on reprend espoir en l'humain, on se dit qu'une autre façon de cohabiter est possible... mais on devient également amnésique, on occulte les catastrophes humanitaires et les sauvageries politiques qui, elles, continuent de se jouer chaque jour à travers le monde. Certains diront donc des JO que c'est un pont entre les peuples ; d'autres un grand gâchis égoïste marqué par le déni et l'ignorance. Toujours est-il que cela réunit non seulement un grand nombre de participants, mais aussi des millions de téléspectateurs. Autant dire que la manne financière est énorme. Seulement voilà, les Alpes, elles, ne veulent plus des Jeux Olympiques.
Fabien mérelle. — « Chute ou envol », 2010

En 2006, Turin, gagnante fac à Sion, a été la dernière ville alpine à s'y coller et cela ne laisse pas un grand souvenir aux Italiens. On a construit des infrastructures ruineuses, mais les fédérations n'ont pas suivi et il y a eu dans les faits peu de pratiquants supplémentaires. Des pistes de ski ont par exemple coûté plusieurs dizaines de millions d'euros et n'ont servi deux fois après les Jeux Olympiques. Aujourd'hui, les installations sont abandonnées et défigurent le paysage. Les voix des villageois se font entendre eux qui pensaient que les JO allaient apporter de nombreux emplois et qui se voient déçus, parce que, sur ces sites, on amenait les athlètes pour la compétition et ils repartaient. Il y a même eu des pertes économiques... D'autre part, les délais imposés par les institutions olympiques pour construire sont trop courts et les bâtiments ont été mal faits. A Sestrières, les édifices devaient se transformer en village universitaire mais aujourd'hui ce sont des migrants qui vivent dans ces ruines. 
Malgré ce constat négatif, Turin va à nouveau présenter un dossier pour 2026. Des Jeux durables et low coast : un rêve impossible tant que le CIO imposera la structure des Jeux telle qu'elle est. 
Si on remonte un peu plus loin dans le temps, on peut se rendre à Albertville où on a encore plus de recul, puisque les Jeux datent de 1992. Si les installations sportives sont toujours utilisées, elles restent déficitaires et le département est obligé de compenser par des subventions (150 000  euros pour les tremplins, par exemple). Cependant, la construction de l'autoroute et d'autres infrastructures innovantes ont permis une ouverture de la région et la valorisation de celle-ci. Le problème, aujourd'hui, réside dans le fait que le comité olympique en demande toujours plus, dans des régions où il n'est plus nécessaire d'attirer les visiteurs et où on est de plus en plus inquiet face à l'impact écologique d'un tel événement.
Le cas d'Athènes est une pure catastrophe. On a aveuglément obéi au CIO qui a poussé à construire de nombreuses et coûteuses infrastructures pour lesquelles aucun plan préalable de réutilisation n'a été établi. Si bien qu'après les jeux, les installations se sont rapidement écroulées ou on été rachetées par des promoteurs, lesquels ont provoqué une spéculation sans limites.
Albertville
En résumé, on peut affirmer que les Jeux Olympiques ne font plus rêver les habitants des Alpes. Si plusieurs villes alpines ont posé des candidatures pour des Jeux futurs, lors du référendum correspondant les populations ont majoritairement voté contre le projet. Dans les Alpes, on n'a pas besoin de JO pour attirer des touristes et, dans ce domaine, on cherche plutôt à réparer les dégâts des exagérations passées, quand on construisait à tout va pour séduire les visiteurs du monde entier. Complexes hôteliers, logements, pistes de skis, remontées mécaniques : on persiste et on signe dans la destruction. Les glaciers fondent mais on continue encore et toujours d'ouvrir de nouvelles pistes de ski. On a beau s'entourer de géologues pour officiellement minimiser l'impact sur l'environnement, c'est toujours trop et il faudrait absolument arrêter le massacre. Pourtant, le profit fait office de religion et on veut maintenant séduire les chinois et les indiens. Les montagnards n'en peuvent plus de cette loi du profit qui défigure leurs montagnes. Alors, leur demander de faire un effort supplémentaire en accueillant les gargantuesques JO d'hiver, ce n'est plus pensable. 
Si les candidatures des différentes villes sont politiques, le refus, lui est populaire.
Sur un mur de Chamonix
La ville valaisane de Sion  propose pour 2026 une candidature, comme celle de Turin, basée sur le développement durable et portée, comme par hasard, par des entrepreneurs. Le referendum aura lieu le 10 juin prochain. Pas sûr que l'issue en soit positive.
Plus de détails dans cet article. 
Depuis Sotchi et ses Jeux les plus chers de l'histoire, arrosés de neige artificielle et marqués par la corruption et les affaires de dopage, on comprend que les habitants de Sion et des autres villes alpines soient réticents...
Pourtant, une autre alternative est certainement possible, si on voulait bien s'en donner la peine, se défaire du carcan de la grosse machine totalitaire CIO, mettre en avant le sport et la réunion des nations, valoriser la nature avant tout. Des JO écolos, pourquoi ne pas y croire ? 
Quelque part, à la frontière italo-suisse...

dimanche 18 février 2018

Ces extravagantes sœurs Mitford

Annie Le Floc'hmoan, Ces extravagantes sœurs Mitford, 2002.
Si les cours d'histoire à l'école étaient dispensés de la sorte, on en retiendrait plus de choses et ce serait beaucoup plus passionnant. Une liste de dates, une chronologie ou une énumération de grands noms et de batailles célèbres restent abstraites tant qu'on ne les met pas en relation avec la "petite" histoire, celle des gens, de l'anecdotique, celle où les grands événements coïncident avec le récit personnel et familial. La vie des sœurs Mitford est l'illustration parfaite de ces personnages dont l'existence croise le chemin de l'Histoire et qui jouent un rôle dans le déroulement de cette dernière. N'allons cependant pas croire qu'il s'agisse d'une famille lambda. Les Mitford sont tout ce qu'il y a de plus aristocratique et conservateur, des nobles comme on n'en fait plus. Est-ce l'originalité de leur père qui aime à s'entourer d'animaux et à vivre dans des endroits improbables, qui à une époque se fait chercheur d'or au Canada ? Est-ce parce qu'aucune des filles n'est allée à l'école et a dû se créer une vie intérieure infiniment riche afin de survivre à l'ennui et au manque d'amour (les enfants nobles étaient à l'époque élevés par une nourrice et n'avaient que deux brefs contacts par jour avec leur mère) ? Les sœurs Mitford ont en tout cas développé des stratégies originales pour combler les vides : elles lisent énormément, s'inventent une langue bien à elles et chacune s'enferme dans ses rêves. Ce sont la poursuite de ces rêves et de ces ambitions, ainsi que des caractères bien trempés qui ne souffrent pas la contradiction qui les amèneront à sortir très tôt du carcan et à vivre des expériences hors normes. A dix-huit ans, lors du bal qui inaugure leur entrée dans le monde et ouvre la recherche aux prétendants fortunés, aucune des sœurs ou presque ne prend le chemin de la tradition. 

L'une se perd à Oxford avec des étudiants homosexuels, l'autre voue un culte à Hitler, star montante de la politique, une autre se prend de passion pour la lutte des républicains espagnols. Simples intérêts d'adolescentes en mal de sensations ? Pas vraiment car, entêtées dans leurs engouements peu communs, elles persistent et signent chacune dans leur voie. Nancy, l'aînée, fréquente le petit monde littéraire de Londres et finit par devenir un écrivain reconnu. Unity tombe littéralement en pâmoison devant Hitler, s'expatrie en Allemagne pour le suivre partout, en vraie groupie. Diana, qui a elle aussi fréquenté le Führer aux côtés de sa sœur, épouse un anglais sympathisant nazi de la première heure. Jessica, quant à elle, s'enfuit en Espagne afin d'aider les républicains dans leur lutte contre Franco mais ne parvient pas à participer vraiment à cette révolution. Qu'importe, elle ne renonce pas à ses idées, s'exile aux Etats-Unis avec son premier mari, adhère au Parti Communiste, prend fait et cause pour les déshérités et les noirs avec son second mari avocat, à une époque où il ne fait pas bon avoir des idées d'égalité et de fraternité au pays de l'oncle Sam. Sa trajectoire est sans aucun doute celle qui m'a le plus passionnée, puisqu'elle reste fidèle à ses idées jusqu'à sa mort et qu'elle transforme chaque cause qu'elle embrasse en victoire, produisant livres et articles, se battant contre la justice et les politiques et mobilisant des foules en faveur de chacun de ses combats. Le destin des deux dernières sœurs Mitford est plus conventionnel, étant donné que l'une devient duchesse du Devonshire et que l'autre finit sa vie en toute discrétion dans son domaine anglais, auprès de ses animaux. Et au-milieu de toutes ces femmes, il y a Tom, le fils dont le destin n'égalera jamais celui du reste de la fratrie. Il mourra pendant la seconde guerre mondiale. 
Ce qui est passionnant, dans ce récit très documenté, c'est à la fois le fait que les Mitford aient été partie prenante des événements mondiaux qui ont bouleversé la première moitié du XXème siècle, mais également leur propension, où qu'elles soient et quoi qu'elles fassent, à conserver la conscience de leur origine, un attachement indéfectible au lien familial malgré les différends idéologiques, ainsi qu'une élégance toute aristocratique dans leur comportement, leur manière de parler et d'écrire. Que l'on soit d'accord ou non avec leurs idées, on ne peut rester indifférent à leur parcours, à leur génie, à leur talent et à leur classe internationale. Franchement, si les cours d'histoire étaient dispensés de la sorte, avec en point de mire la vie de telles femmes, je reprendrais bien un peu d'école ! 

samedi 17 février 2018

Taxi Téhéran

J'avais beaucoup entendu parler de ce film, en particulier parce qu'il a reçu en 2015 l'Ours d'or à la Berlinale, et j'avais également lu des critiques très positives sur ce docu-fiction, ce vrai-faux documentaire où le jeu ne consiste même plus à distinguer l'acteur de l'amateur, le répété à l'avance du fortuit. Pendant 1h20, le jeu consiste à accepter le pacte que nous propose le réalisateur, tel un auteur qui nous prévient en préambule que tout n'est que fiction, mais qui nous invite à entrer dans celle-ci et à en accepter les règles. Jafar Panahi a choisi de s'installer au volant d'un taxi et de poser sur le tableau de bord de celui-ci une caméra qui, durant tout le temps que dure le film, va saisir le portrait des passagers qui vont se succéder dans le véhicule. Chaque personnage évoque tour à tour un aspect de l'Iran et / ou de la vie du cinéaste, les deux étant intrinsèquement liés. Le genre de concept casse-gueule qui peut donner soit un navet lent et sans intérêt, soit un chef-d'œuvre. Vous l'aurez compris, "Taxi Téhéran" appartient à la deuxième catégorie. Vous dire que l'on ne s'ennuie pas une seule seconde serait banal. Pendant 1h20, on est happé dans le mouvement, séduit, amusé, captivé par le message que chaque protagoniste nous délivre, comme autant de pièces d'un puzzle à reconstituer. Alors, ne pas en perdre une miette. Le fil conducteur, n'est pas tant le réalisateur / chauffeur de taxi que le pays lui-même, ou plutôt ses habitants dont le chœur parfois dissonant forme un personnage collectif, Panahi n'étant en fait que l'un d'entre eux. Les différentes voix évoquent le traditionalisme, l'esprit d'ouverture, la question de la religion, la superstition, la délinquance, la censure, la culture, la propagande d'état, la répression, l'amour du pays. Le tout étant intimement entremêlé sans qu'il soit possible d'opter complètement pour un avis tranché ou pour un autre. Jafar Panahi, grand homme, ne nous donne pas l'occasion de juger. Simplement, il laisse les questions se poser d'elles-mêmes, les faits se présenter tels qu'ils sont au travers d'anecdotes souvent cocasses, afin de nous permettre d'entrevoir un panorama réaliste et objectif de ce qu'est l'Iran aujourd'hui. Rien n'est simple et le manichéisme n'est surtout pas de mise : la réalité est multiple, complexe, schizophrène. On touche à l'absurde. Malgré tout, on entend parler de torture, de prison et on comprend rapidement pourquoi le travail de Panahi est censuré dans ce pays où la liberté d'expression n'est pas de mise. Cependant, si l'on regarde "Taxi Téhéran" sous l'angle pur de la création, une métaphore filée du travail artistique nous guide vers une réflexion universelle. Des références à certains films censurés de Panahi, en passant par les DVD interdits qui circulent sous le manteau, se pose la question du libre arbitre à l'heure de produire une œuvre. Tout comme la jeune nièce du réalisateur qui doit tourner un film dont on a sévèrement balisé les contours (port du voile pour les personnages, prénoms islamiques etc...), les créateurs des pays soi-disant "libres" ne se laissent-ils pas eux aussi guider par la bienséance, les conventions et l'auto-censure innée relative à leur éducation ou à la culture de leur pays ? Finalement, en nous prenant par la main pour nous faire pénétrer dans l'intimité de la capitale iranienne, c'est un message universel et intemporel que l'immense réalisateur nous délivre. Avec son air paisible et son sourire généreux, Panahi bouscule nos préjugés, questionne nos codes et bouleverse nos certitudes. A voir et revoir sans modération pour rire, réfléchir, voyager.
(Autant dire tout de suite que je vais essayer de voir ses autres films, car je n'ai pas du tout envie de m'arrêter là !) 
Ici, la bande annonce :



Et là la remise très émouvante de l'Ours d'or à la nièce de Panahi, qui n'a pas pu se déplacer puisque l'Iran l'interdit de sortir de son territoire :

lundi 12 février 2018

Rosinha mon canoë

José Mauro de Vasconcelos, Rosinha mon canoë, 1969.
Au début, j'ai entamé la lecture de ce bouquin récupéré par hasard pour le tester quant à l'âge des lecteurs auxquels il est destiné. J'ignore pourquoi, peut-être le titre, ou la photo de la couverture (certainement pas choisie par l'auteur mais plutôt par l'éditeur de la traduction française), mais je l'ai d'abord pressenti comme étant un livre pour enfant. C'est avec ce présupposé que j'ai lu les premières pages au fil desquelles, en effet, on se croirait dans un conte. En pleine forêt amazonienne, au Brésil, la jungle, les arbres, l'omniprésence des animaux, ces deux derniers groupes placés au même plan que les hommes. Le cycle de la vie, la faune et la flore comme personnages prépondérants de la peinture et pas seulement en tant que paysage. Et puis Ze Oroco qui mène sa barque le long du fleuve dans un mouvement continu qui n'a ni début ni fin, qui converse avec les indiens, qui véhicule des tas d'histoires sur les gens des deux rives, les villages, les indigènes. Le temps semble s'être arrêté, ou du moins s'écouler tellement lentement que l'on a tout le loisir de laisser parler les légendes et les contes. Seulement, ces histoires du fleuve, c'est le canoë de Ze Oroco qui les lui susurre à l'oreille. Oui, la barque parle. Entre eux se tissent d'interminables conversations autour du feu, sur la plage. Joli tableau, n'est-ce pas ?

Je comprends rapidement que nous ne nous trouvons pas au cœur d'un livre pour enfant mais bel et bien entre les pages magistrales d'une œuvre du réalisme magique latino-américain, ce courant littéraire qui a connu de belles heures à la moitié du XXème siècle. Pas besoin de plus d'indices pour identifier ce concept inimitable que ce long passage conté dans lequel les arbres conversent. De la naissance jusqu'à la mort, on observe les végétaux à la loupe ou, plutôt, on est plongé dans leur monde, on entend leur point de vue sur les caprices du fleuve, la vie, la souffrance, la joie, le rythme des saisons. Ce monde enchanté transmet également un message : celui de la nécessité de protéger la nature, d'en prendre soin comme s'il s'agissait de nous-mêmes, de respecter sa diversité et son temps qui n'est pas celui des hommes. Les hommes qui se divisent en deux catégories : ceux qui s'intègrent dans la biodiversité sans en impacter le fonctionnement millénaire et ceux qui en perturbent le fonctionnement dans le seul but d'en tirer un profit. Tueurs de crocodiles, abatteurs d'arbres s'opposent à quelqu'un comme Ze Oroco qui serait le chantre de ce monde merveilleux et harmonieux pourtant sur le fil, harcelé par la modernité et l'ignorance.
Le personnage qui incarne cette menace, c'est le docteur. Blanc venu de la grande ville, il apporte tout autant son savoir médical pour soigner la population du village qu'un état d'esprit opposé à celui que nous venons de décrire précédemment. Il veut absolument rencontrer Ze Oroco, dans le but de l'emmener avec lui en ville et de le faire interner dans une structure psychiatrique afin de guérir sa tendance à entendre des voix. A ce moment du récit, définitivement, on entre dans la tragédie. A l'hôpital, Ze Oroco devient fou. Car, à nos yeux déjà séduits par son mode de vie proche de la nature et sensibilisés aux beautés et aux richesses de celle-ci, ce sont les blancs, les malades. Eux qui vivent dans le béton, qui refusent toute interaction avec le vivant, qui s'obstinent à enfermer le protagoniste dans une logique matérialiste qui exclut toute relation avec le langage des arbres et des animaux. A chaque fois que la forêt se manifeste à lui, Ze Oroco subit les pires tortures de la part de ses geôliers. Au bout de trois ans, il est enfin libéré, mais tout en lui et autour de lui a changé. La situation de la forêt et de ses hôtes s'est dégradée. Les hommes sont devenus plus avides de profit et ont perdu le sens de la communion avec les plantes et les oiseaux telle qu'elle existait auparavant. Ze Oroco lui-même est un être blessé, quelqu'un qui a lu dans le futur et qui sait ce que le monde va devenir s'il suit cette marche vers la négation des cycles naturels. Comment alors reprendre sa vie d'avant ? Pourtant, un chemin, un espoir restent possibles...
Le roman de Vasconcelos est aussi dense que l'Amazonie et offre plusieurs lectures simultanées. On peut simplement y voir un conte, ou aller plus loin et y lire un conte philosophique sur l'homme, sa personnalité, son fonctionnement et sa relation avec la nature au fil du temps, son rapport à la modernité et au progrès. Au-delà du conte, on peut aussi interpréter ces pages comme un plaidoyer en faveur d'une vie plus naturelle, une accusation de notre mode de fonctionnement contemporain matérialiste. En somme, ce peut être aussi un roman engagé, militant. Enfin, l'auteur nous permet de lire un magnifique exemple littéraire du réalisme magique latino-américain et nous fait même pressentir quelque chose comme un manifeste, notamment dans l'opposition entre la première partie, poétique, correspondant parfaitement aux canons du réel merveilleux, et la seconde, dans laquelle tout ce qui fait référence à ce style est nié et asphyxié par la douche froide et violente de l'hôpital psychiatrique plaçant la raison au-dessus de tout. Si la lecture nous interpelle et prend tout son sens, nous aiguise les sens et la réflexion, c'est que les descriptions, sensorielles, oniriques, poétiques et ancrées dans une réalité locale populaire, humble, marquée par la pauvreté, sont une démonstration magistrale de ce qu'est le réalisme magique latino-américain.
Alors non, cette fable ne convient sans doute pas à des petits, mais très rapidement, comme une antidote à la société que l'on veut nous imposer, il faut la placer entre leurs mains. Parce que l'avenir, c'est eux. Pour ne pas qu'une fois adultes ils se disent que c'est trop tard.