jeudi 22 août 2019

Galway au fil de l'eau

Indéniablement, Galway est une ville d'eau. Les raseurs sans originalité diraient qu'il s'agit de la Venise irlandaise, parce qu'il faut toujours qu'il y ait quelque chose de Venise dans une ville pour qu'elle obtienne ses lettres de noblesse. Or, Galway n'est pas Venise. Elle vaut mieux qu'une simple comparaison. La particularité de cette aimable cité est de nous faire passer sans cesse d'une rive à l'autre à travers les multiples ponts qui jalonnent notre parcours. 
Tout commence autour du port, le long de la Long Walk et ses maisons colorées qui nous mène jusqu'à la porte espagnole, souvenir d'une époque où le commerce fleurissait à Galway. Premier pont. C'est la rivière Corrib que l'on remonte. A moins que l'on ne vire à gauche et que l'on choisisse de suivre le canal, qui lui-même se divise en plusieurs bras. C'est à y perdre son gaélique ! On ne sait plus de quel côté de l'eau on se trouve, quel pont nous mène chez nous et quelle rive suivre pour aller à tel ou tel endroit. Galway s'amuse avec notre sens de l'orientation et nous teste sans cesse. La première fois que l'on se pose au bord du canal, c'est avec nos lourds sacs à dos de voyageurs. Nous n'en pouvons plus de les traîner à travers la ville en attendant de nous rendre à la gare routière pour prendre le bus qui nous mènera dans le Connemara. Alors, nous faisons comme les autochtones : nous profitons du soleil pour nous allonger dans l'herbe tendre et suivre d'un œil nonchalant le mouvement quasi imperceptible du courant, les ronds que font les araignées d'eau à la surface et le manège des goélands affamés et insolents qui forment un attroupement gai et impertinent autour de la vieille dame qui leur donne du pain. De temps en temps, nous fermons les yeux. Qu'il est agréable de ne rien faire, ici. Visiter une ville, ce n'est pas seulement marcher pendant des heures à la chasse au musée, c'est aussi goûter, l'espace d'un instant, au même bonheur que les gens d'ici, voir ce que cela produit sur notre organisme et comment cela le change ainsi que notre perception des choses et du temps. 



En suivant les méandres de l'eau, nous comprenons que sa présence apporte une paix, un calme aux habitants qui se reflète parfaitement dans l'emplacement même des édifices. Ainsi, l'Université abrite un centre d'art et se laisse traverser par le canal. De même la cathédrale est posée sur un semblant de lac, un endroit où le cours de l'eau s'interrompt pour permettre, qui sait, à Dieu de mener sa barque jusqu'au monument qui lui a été construit.  Et il ne s'agit pas d'une simple petite église de rien du tout. L'intérieur est lumineux, coloré, vivant, brillant, presque festif. Comme dans beaucoup d'églises irlandaises, l'entrée est très payante, mais étant donné le trésor de décoration et d'architecture qu'elles renferment, on veut bien leur pardonner. 




Plus loin, la rivière Corrib s'élargit et nous voici sur le pont des saumons, ainsi surnommé car ces délicieux poissons le remontent sportivement chaque année à la saison des amours pour aller se reproduire en amont, à l'endroit où le fleuve forme un immense lac. De saumon, nous ne verrons pas la couleur, mais nous sentirons leur odeur qui nous mettra, nous le reconnaissons, l'eau à la bouche. D'ailleurs, c'est un met de choix de la cuisine irlandaise que l'on sert cuit ou fumé. Ce saumon-là, messieurs dames, ne provient pas des élevages intensifs et alimentés d'antibiotiques norvégiens, qu'on se le dise ! Si nous n'avons pas croisé l'animal roi de Galway, nous avons en revanche aperçu quelques talentueux pêcheurs à la mouche qui lançaient au-dessus des flots leur longue ligne avec une adresse et une élégance toute artistique. 

Fin du parcours. Devant nous, le fleuve qui entre dans les terres. Nous ne savons que trop bien ce qu'il y a après. Il y a cette immense lac Corrib, cette mer intérieure dans laquelle la rivière prend sa source. Il y a cette étendue tantôt bleue, tantôt grise selon les caprices du ciel et des nuages qui s'y reflètent. Il y a cette route qui longe le lac et qui conduit au sauvage et mystérieux Connemara. Ce chemin, nous l'avons déjà parcouru et nous savons les merveilles vers lesquelles il mène. C'est pourquoi, face à la promenade urbaine qui se termine en une sorte de quai, c'est un départ mental et intérieur que nous entreprenons. Vers l'intérieur des terres. Sans doute ce monsieur assis non loin de là, sur les marches de sa maison, le regard perdu dans l'eau et le sourire aux lèvres, est-il en voyage là-bas lui aussi. Un instant, nous envions son rêve éveillé. 

lundi 19 août 2019

Comment ne pas tomber amoureux de Galway

Comment ne pas tomber amoureux de Galway ? Voici nos conseils avisés.
Fuir l'agitation
Si le Latin quarter est le cœur de la ville, le lieu où tout se passe, the place to be, Dieu qu'il est envahi de monde et, en premier lieu, de touristes ! On y parle toutes les langues et ce melting pot de populations hétéroclites peut, de manière fort compréhensible, rebuter le puriste. Depuis quand se mélange-t-on ainsi ? L'Irlande aux Irlandais ! Ceci étant, ces derniers ne sont pas exempts de reproches, eux qui passent leur temps libre à flâner dans les rues piétonnes, à s'interpeller joyeusement en se tapant sur l'épaule ou à siroter des bières brunes durant des heures sur les tables d'un sombre pub en discutant à bâtons rompus des derniers événements sportifs et, comble de l'inutilité, de tout et de rien. Au travail, que Diable ! Et chacun chez soi ! Les amoureux de mélancolique solitude ne trouveront rien qui alimente leur spleen dans cette ville animée, bruyante et trop gaie. 


Détester la musique et l'art en général 
Violons, flûtes, percussions,  instruments à cordes, cornemuse sont une véritable torture pour les oreilles. Si vous aimez le silence, votre place n'est pas ici : les rues de Galway résonnent jour et nuit de mélodies traditionnelles et de chants entonnés en chœur par des voix ravies de ce qu'elles produisent. Il est impossible de boire un rafraîchissement seul et dans le calme tant chaque pub est le théâtre d'un concert permanent et gratuit. Un peuple aussi féru de musique ne doit pas être des plus travailleur, c'est une évidence. 
Par ailleurs, quelle drôle d'idée de ponctuer les avenues et les allées de poèmes gravés dans la pierre ! Depuis quand la poésie doit-elle s'inviter dans la cité ? N'est-elle pas faite pour rester enfermée dans les livres et les salons ? Galway est une saltimbanque, condamnons ensemble sa légèreté et sa fantaisie qui s'illustrent également dans la confection de bijoux telle la bague Claddagh que les irlandaises arborent en tant qu'anneau de fiançailles. Un simple cercle de métal ne suffisait pas, il a fallu que les joailliers se distinguent en créant un motif original que l'on porte même avec une certaine fierté. 


Abhorrer la couleur 
Galway est placée sous le signe du mauvais goût. Au lieu de se contenter du gris, du beige et du marron traditionnellement utilisés dans les constructions, elle se pique d'afficher des couleurs vives tel le rouge, le jaune, le vert, le bleu, le turquoise, le mauve et j'en passe sur ses façades, ses portes et ses fenêtres. On pourrait penser que cela est fait pour plaire aux visiteurs : même pas ! Les maisons de pêcheurs ont également droit à leur couche de peinture et on trouve aussi des touches de couleurs dans les quartiers populaires pourtant à l'écart des circuits touristiques. Ces éclats vifs donnent la nausée aux amateurs d'uniformité, de teintes discrètes et effacées. 



Vomir sur la douceur de vivre
Surtout, ne pas se rendre au Kennedy Park. Des gens oisifs y restent assis en tailleur ou allongés pendant des heures à discuter, rire, manger ou dormir sur l'herbe fraîche et tendre. Il n'est pas rare que des promeneurs qui pourtant ne s'étaient jamais croisés de leur vie entament une aimable conversation au sujet de leur petit chien ou du beau temps qu'il fait. Un lieu qui transpire le bonheur de l'instant présent. A éviter. 
De même, ne pas entrer dans les restaurants et en particulier dans certains Gastro Pubs où l'on vous servira le meilleur poisson que l'on n'a jamais pêché, pané et arrosé de citron, accompagné de frites trop savoureuses et trop croustillantes, le tout dans une ambiance chaleureuse et détendue qui frise l'obscénité. 
En ville, fuir les magasins de vêtements qui proposent des pulls, écharpes, bonnets et autres accessoires tricotés dans la laine de mouton trop douce et qui a l'insolence d'être produite localement. Cette manie qu'ont les Irlandais de s'envelopper le corps dans des lainages à la douceur rassurante a de quoi écœurer les aficionados du synthétique made in China. A raison. 
Enfin, résister à la tentation de caler son pas agacé de voyageur pressé dans ce rythme chaloupé sur lequel la ville entière se balance avec une joie non dissimulée qui vire à la niaiserie. Marcher vite. Eviter de s'attarder. Filer droit. 


Etre fâché avec les éléments
Quelle horreur que de manger un sandwich complet au pain moelleux et garni de fine sauce, tomates fraîches, poulet parfumé et autres ingrédients recherchés au bord de l'eau ! Quelle scène ridicule que de recevoir en pleine face l'écume et les embruns que le vent vous projette au visage ! Quelle idée de choisir le plein air et la nourriture faite maison qui coule le long des doigts et dont les saveurs vous restent en bouche, quand on peut aisément trouver une place assise au chaud dans un de ces temples de la restauration rapide qui fleurissent à tous les coins de rue dans toutes les villes du monde. D'accord, il y en a peu à Galway. En fait, nous n'en avons pas croisé. Mais en cherchant bien, ça doit bien se trouver. Persévérez !
Luttez contre les éléments ! Ayez en horreur ces journées où plusieurs saisons se succèdent dans un incessant ballet entre nuages et temps ensoleillé. Ne faites pas comme les Irlandais qui se saisissent de la moindre goutte de soleil pour se bronzer le nez et qui sourient sous une pluie battante. L'été, c'est l'été. L'hiver doit rester l'hiver. Soyez inflexibles sur le sujet. S'il pleut en juillet, boudez. 

Voilà quelques conseils pour ne pas tomber amoureux de Galway. Fermer les yeux et les oreilles, avoir les cinq sens en panne et l'âme cimentée par de vieilles et tenaces rancœurs envers le monde en général. Ou bien, si tout cela ne suffit pas, une méthode radicale : ne pas y mettre les pieds, jamais. 

samedi 17 août 2019

Le Connemara

Le voyage 
Il y a des gens qui bavardent pendant les trajets en bus. Moi, non. Je regarde le paysage. Ou plutôt je le scrute. Je l'étudie, je le mesure, je le jauge, je l'évalue, je le goûte avec les yeux. Je caresse du regard la peau douce des moutons libérée de leur laine pour l'été. Je hume l'odeur de la végétation et plonge ma main dans l'eau froide des lacs. 
De Galway à Lettrerfrack, en deux heures, on a le temps de se projeter mille fois dans les collines, d'y courir mentalement. Tout en restant concentré sur ce que fait le chauffeur car, même si on est obligé de lui faire confiance, on s'accroche à ce qu'on peut du siège de devant pour tenter d'atténuer les soubresauts des petites routes sinueuses. Virages serrés, coups de volant et coups de frein, le roulis incontrôlé du véhicule donne le mal de mer. Et puis, il s'arrête partout. C'est-à-dire, partout où quelqu'un veut descendre, que ce soit au bout de l'allée qui mène à une maison ou au-milieu de nulle part. C'est à se demander où ces gens habitent et les voir ainsi quitter le navire au cœur de l'immensité végétale et minérale leur confère une part de mystère dont ils ne se doutent même pas. Clifden, puis Cleggan. Là, la mer nous éblouit par son immensité liquide. Nos rétines ont absorbé tellement de vert qu'on s'était figuré qu'aucune autre teinte au monde n'existait. De voir l'eau, on en est presque soulagé. Quelques kilomètres encore et nous voilà au terminus : Letterfrack. 

L'hébergement
Le Old Monastery Hostel nous accueille. Il s'agit d'une auberge 100% bohème nichée près d'une cascade à l'entrée du parc national du Connemara. Stephen et sa femme veillent sur leurs hôtes avec une discrète gentillesse. Le petit déjeuner en témoigne : le porridge et le pain, faits maison, sont prêts juste pour le lever des premiers dormeurs. Le salon est un vrai bazar kitsch et chaleureux rempli de livres, de jeux de société, de cartes et d'une multitude d'objets hétéroclites qui font de la décoration un assemblage unique en son genre. Les chambres sont collectives et peuplées de jeunes gens détendus et originaux venant d'un peu partout dans le monde, de familles campant parfois dans le jardin et d'aventurières solitaires et heureuses. Nous logeons dans une charmante maison de poupée aux coussins fleuris, plaids de laine bleu ciel et tulle blanc en guise de ciel de lit. Malgré l'indéniable humidité, nous dormons comme des souches dans ce cocon tout doux et sucré, maison de contes de fées. Au matin, nous nous extrayons péniblement du lit moelleux pour nous aventurer sur les sentiers du parc. 


Le parc national du Connemara
Loin de posséder l'équipement professionnel de la plupart des randonneurs, nous parvenons cependant à réaliser les mêmes performances qu'eux : venir à bout du circuit rouge, le plus ardu et qui, au terme d'une ascension ventée et raide, nous amène au sommet de la Diamond Hill, quelques 400 et quelques mètres plus haut. Tout au long de la montée, on s'extasie sur la grandeur de ce qui  nous entoure : les collines et leur végétation particulière (bruyères, genévriers et, tout en bas, des buissons entiers de fuchsias) ; en bas, les lacs ; au fond, la mer. La mer si proche que l'on en sent les parfums d'iode dans le vent jusqu'au sommet. Un étonnant mélange de montagne et de climat océanique qui fait la particularité de cet endroit sauvage et préservé. On n'imagine pas être plus en contact avec les éléments qu'ici. Et puis, modestement, on se sent comme un animal apprêté et maladroit, lourd et trébuchant, qu'accueillent les autochtones : vaches paisibles et moutons alpinistes broutant à flanc de colline. Au terme de la balade, on est lavé et revigoré, repus de beauté, usé par le vent et les muscles ayant eu leur dose d'exercice physique pour quelques temps. Mais désireux d'exploiter le filon jusqu'au bout, nous entreprenons de finir l'après-midi sur le magnifique sentier en sous bois situé en contrebas de la maison des visiteurs, grands arbres tordus et cascades roucoulantes. 


 



Letterfrack
Là, on peut se recharger les batteries à grands coups de fish and chips (poisson local et savoureux), de Guinness ou de délicieuse red beer à l'intérieur du typique Veldons ou à la terrasse ensoleillée qui contraste avec l'épais brouillard qui nous avait enveloppés au sommet de la Diamond Hill, rendant partiellement ridicule la traditionnelle photo souvenir de la cime vaincue. Là où la météo avait prédit de la pluie, nous voici plissant les yeux et fronçant les sourcils pour atténuer les effets d'un imprévisible ensoleillement. 
L'Irlande n'a pas fini de nous surprendre ! 


vendredi 16 août 2019

Neverhome

Laird Hunt, Neverhome, 2014.
Incroyable d'avoir inventé toute cette histoire de femme qui va se battre aux côtés des hommes lors de la guerre de Sécession ! Quelle imagination de créer cette héroïne, Constance, qui abandonne sa ferme et son mari pour enfiler l'uniforme et aller au front ! Quel auteur ! Mais où a-t-il bien pu trouver une telle idée ? Eh bien, dans la réalité. Car ce récit est inspiré de vraies femmes, de chair et de sang, qui ont vraiment existé et qui ont vraiment participé à cette guerre. On dit qu'environ 500 femmes se seraient ainsi battues, tant dans le camp sudiste que dans le camp nordiste, avec cette force insondable et cette volonté à la limite du compréhensible. Dans l'ombre. Avec la peur d'être découvertes, car, si on dévoilait leur véritable nature, elles étaient au mieux renvoyées chez elles, au pire humiliées, emprisonnées ou enfermées dans des asiles, déclarées folles. Si l'on n'en sait que très peu sur cette page de l'histoire américaine, c'est que l'Histoire est écrite par des hommes dans le but de les honorer et de glorifier leur puissance. Que dirait-on d'un pays de femmes combattantes ? Ce serait une hérésie. On sait bien, pourtant, que les femmes du monde entier sont des actrices essentielles dans les processus de révolution, guerres et autres conflits. Des courageuses, des battantes, des décidées comme Constance, le personnage principal du roman de Laird Hunt, il y en a des milliers. Preuve en est la richesse des découvertes qu'a faites l'auteur à ce sujet lors de ses recherches. Or, il ne voulait pas faire la biographie d'une seule de femme. Dans son livre, il a voulu les inclure toutes. Ce qui rend le roman passionnant et admirable, c'est qu'il s'est glissé dans la peau de l'héroïne. Lui, l'auteur appartenant au dit "sexe fort", a adopté avec grand talent le point de vue de Constance, si bien qu'on pourrait aisément penser l'histoire écrite par une femme. Pas de mépris, aucun. Une psychologie du personnage toute en finesse et en contradictions. Pas de clichés. Vraiment pas. Une profonde subtilité et, on le sent, un immense respect pour ces héroïnes de l'ombre dont il retrace le parcours à travers l'image de l'une d'elles et à qui il redonne leur place et leur voix au chapitre.
Si j'ai eu peur de ne pas avoir envie de suivre les pas de Constance dans cette boucherie, ce sont ses doutes et ses incertitudes, ses interrogations et ses questionnements qui m'ont fait l'accompagner jusqu'au bout, dans ce parcours qui la mène au plus rude de l'espèce humaine et au plus profond d'elle-même, jusqu'à toucher du doigt des démons qu'elle avait enfouis là et qui s'exorcisent sur les champs de bataille. Jusqu'à la fin de l'expérience. Jusqu'à boucler la boucle. Jusqu'au retour. Jusqu'à la folie. Une oeuvre marquante qu'on lit sans respirer et dont on referme la dernière page en état second. Un roman passionnant et dont le temps de digestion pour l'esprit est long tant le récit ne laisse la place à aucun temps mort. Il ne s'agit pas d'un livre que je garderai dans ma bibliothèque pour le relire plus tard tant son intensité m'a secouée. Mais il est bon parfois de permettre à la littérature, qui est en réalité bien plus que cela, de nous bousculer.
Ici, une interview de Laird Hunt.

jeudi 15 août 2019

Bressuire

Pendant que des images circulent sur les réseaux sociaux montrant des mastodontes de croisières vomir leurs flots de touristes sur des plages bondées qui n'ont plus de paradisiaque que le souvenir, d'autres lieux demeurent préservés de l'envahissement estival. C'est là que nous aimons à poser nos valises. Dans ces régions trop méconnues aux beautés encore secrètes. Je n'ose décrire ici la richesse de ces journées en dehors des circuits, sans programme et sans bruit, au cours desquelles nous avons découvert un endroit de France qui nous a tant séduit, tant je crains de confronter ces lieux à un tout nouvel engouement de visiteurs assoiffés d'exotisme. Misons sur la confidentialité de ces pages pour livrer sans peur et dans une relative intimité nos impressions sur Bressuire. 
Le centre-ville pourrait ressembler à mille autres en France. C'est à la fois ce qui le rend banal et lui offre tout son charme. L'église au milieu, sur la grand-place. La mairie non loin de là. Une rue commerçante. Quelques fontaines. De belles et lourdes portes. De solides murs de pierres. Mille et un villages de l'hexagone possèdent cette structure rassurante et familière. Il est impossible de s'y perdre et l'on vient s'y lover en terrain connu comme dans les bras rassurants d'un parent. Bressuire n'échappe pas à la règle. Ce qui influe sur l'impression que l'on garde de ces petites villes, c'est le choix de les rendre accueillantes, de les pomponner ou de les maintenir dans leur jus, telles des amoureuses délaissées. Ici, on a fait le choix d'être fier de ce que l'on a. Il y a des fleurs, une superbe fontaine, un patrimoine architectural et historique mis en valeur. Il faut dire que la région et Bressuire en particulier n'ont pas été épargnées par les conflits : guerre de cent ans, guerres de religions, guerres de Vendée, guerres mondiales, ville détruite et rebâtie sans cesse, vidée de ses habitants puis repeuplée, à genoux puis relevée. C'est une sorte de fierté qui émane de ces lieux où l'on décide, délibérément, de reconstruire et de se tourner vers l'avenir. Alors, pour ce paisible dynamisme et cet optimisme joyeux, on a aimé Bressuire. 


Et puis, le château nous a entraînés sur d'autres pentes. Il pleuvait un peu, pourtant. Le ciel menaçant peuplé de sombres nuages a peut-être instillé dans notre promenade une touche de mystère nécessaire à toute découverte. Nous avons emprunté le sentier qui longe les murailles moyenâgeuses, avons grimpé avec les chèvres sur cet éperon rocheux où le château a été bâti. Nous avons suivi la rivière, avons franchi des ponts, avons admiré la vue du haut et du bas, celle où l'édifice en ruines nous écrase par la force qui émane encore de lui et celle qui nous a fait embrasser l'ensemble du paysage d'un seul coup d’œil. Nous avons essuyé quelques averses, salué des sculptures tordues et sublimes, fureté dans le jardin merveilleux où sont collectionnées des dizaines de plantes rares. Nous nous sommes enivrés de l'odeur de la menthe citron, de la menthe chocolat, de la menthe pamplemousse, de la menthe fraise, du chèvrefeuille et de l'herbe humide des prairies. Nos narines se sont goinfrées du parfum sauvage de la terre mouillée et des grands conifères. Nous nous sommes fait ravir le cœur et nous avons lâché la bride à nos esprits qui se sont échappés avec les chevaux. 



 




Une fois le soleil revenu, le lendemain, nous nous sommes sentis suffisamment forts pour aller tâter du caillou baleine. Le rocher branlant, comme il en existe dans de nombreux sites naturels français, se situe non loin du village de Largeasse. Ici, un chaos de pachydermiques boules de granit déconcerte le visiteur et lui fait perdre ses repères. La promenade en sous-bois nous plonge dans un monde aux dimensions et au rapports de forces modifiés, où la seule Histoire qui vaut est écrite par les mythes et les légendes. On raconte que si le rocher bougeait, la femme accusée d'adultère était sauvée. Pierre du jugement. Le pauvre caillou n'avait rien demandé. Aujourd'hui, le rocher rappelle simplement à l'homme sa petitesse et sa faiblesse face à la nature qui se moque bien de lui. En équilibre sur rien, plusieurs tonnes de granit vacillent sous l'effet d'une simple poussée et font miroiter aux bipèdes un espoir de victoire. Il n'en est rien. Jamais le rocher ne cédera et l'homme restera là, idiot et interrogateur devant cet impossible exploit. 


Nous avons repris la route. Nous avons roulé entre les collines aux rondeurs maternelles. Nous avons croisé d'imperturbables troupeaux. Nous nous sommes tus devant ces paysages récemment rencontrés, ignorés il y a quelques jours encore. Et nous sommes partis. Comme on ouvre un roman qui nous fait pénétrer dans un nouveau monde et que l'on laisse à son autonome existence une fois la dernière ligne lue. 

dimanche 11 août 2019

Beloved

Toni Morrison, Beloved, 1987.
C'est idiot. J'avais préparé un commentaire de ce livre dont j'avais vu le titre et un bref résumé sur un journal. J'avais écrit quelques lignes pour expliquer, décrire, raconter, dire combien j'avais été marquée, éblouie, changée dans ma qualité de lectrice, interrogée en tant que femme et en tant qu'être humain. Et puis Toni Morrison est décédée. C'est seulement alors que j'ai découvert qui elle était. Et le commentaire que j'avais préparé pour le blog m'a semblé ridicule, microscopique, bête devant l'immensité de cet être que nous venions de perdre. "Elle est plus vaste que l'univers", avait dit d'elle Christiane Taubira dans La Grande Librairie. 
Je vais quand même vous retranscrire ce que j'avais noté. Et puis, sur la pointe des pieds, je vais aller lire tout le reste de sa bibliographie, écouter ses paroles, m'asseoir et méditer sur tout cela. Aller à la rencontre de la grande Toni Morrison, parce que je sens qu'elle a beaucoup à m'apprendre. 
D'abord, ce roman est un tissage. Entre nos doigts, on saisit un fil, puis un autre et ils se tressent ensemble. Au fur et à mesure, d'autres fils viennent s'ajouter et enrichir le tissage. Ce sont autant de détails, de couleurs, de matières qui alimentent la structure générale. A la fin du livre, le tissage est terminé et on en a une vue d'ensemble avec le chapitre conclusif qui vient mettre le récit en abîme, comme pour nous permettre de le regarder du dessus. 
Les couleurs dominantes de ce tissage, maintenant. Le noir des peaux, le rouge du sang des esclaves. Nous sommes au XIXème siècle, à une époque de transition puisque certains états américains ont déjà aboli l'esclavage et d'autres non. En réalité, nous sommes hier, à une époque toute récente. A travers des flashs, des images, des souvenirs qui font remonter le traumatisme à la surface, on affronte la réalité en face : animalisation, bêtes de somme, femelles reproductrices, colliers de fer, mors dans la bouche, coups de fouet. Et puis les tentatives de fuite, la mort comme seul salut pour échapper aux blancs. 
Le corps, c'est l'élément central du roman. Il est à la fois une possibilité et un obstacle dans la tentative de se considérer enfin comme humain et non comme animal, dans le fait de décider soi-même et pour soi-même ce que l'on fait de son propre corps. Enfanter des enfants libres. Trouver le plaisir physique, y avoir droit, bien que cette conception soit encore quasi irréalisable pour des corps qui ont connu le fouet et le viol, qui sont encore marqués par des cicatrices si grandes qu'elles dessinent un arbre aux mille branches dans les dos meurtris. 
Tous ces souvenirs, les personnages du roman ne les invoquent pas, ne les racontent pas. On ne raconte pas l'irracontable. En revanche, les souvenirs passent par la fenêtre lorsqu'on leur ferme la porte, débordent des corps dans lesquels ils sont enfermés, prennent la forme de fantôme, resurgissent comme du vomi, des excréments, du sang. Encore des manifestations corporelles. Les souvenirs promettent de ne jamais laisser les esprits en paix. 
En fait, Beloved est un roman sur l'oubli. Non pas qu'il le condamne. Mais il raconte parfaitement comment l'oubli n'existe pas. Comment le refoulement détruit, fait exploser les corps, entraîne vers la folie et finit par tuer. Toni Morrison ne raconte pas l'esclavage. Elle nous met devant les yeux le résultat de ce que nous voulons souvent ignorer. Et dans un geste immense d'amour universel, elle envelopper la souffrance des corps et des âmes et la sublime pour en faire une oeuvre d'art. 
Source : https://www.nytimes.com/2019/08/09/opinion/roxane-gay-toni-morrison.html

dimanche 9 juin 2019

Souvenirs de la Mouzaïa

Quelque part, au cœur de la ville, dans un endroit hors du temps et de l'espace, il existe un lieu merveilleux. Les rumeurs de Paris s'arrêtent, le trafic se tait aux portes de la Mouzaïa. Nous nous trouvons peut-être dans le vingtième arrondissement, ou pas. Entrer dans l'une des villas, c'est respirer autrement, marcher plus tranquillement, ne croiser en guise de passants que des chats paisibles, fiers maîtres des lieux. Il est évident que nous ne sommes plus au centre de la capitale, mais bel et bien ailleurs. Pas au-delà des murs. Pas différemment. Pas plus calmement. Non. Ailleurs, véritablement. Dans une autre dimension. Déjà, dans les rues, le mouvement est absent et la cacophonie urbaine se rend. Totalement. Que dire alors des ruelles piétonnières qui nous transportent beaucoup plus profondément dans la douceur des glycines, la poésie des roses et l'exotisme des palmiers. Derrière les hautes grilles tressées de rouge, de mauve, de blanc et de jaune, les habitants vivent discrètement, à l'ombre des grands arbres protecteurs. Pourtant, par les interstices, la vie apparaît et on ne peut s'empêcher de jeter un œil curieux. Entre les fleurs de chèvrefeuille, on aperçoit les terrasses, les salons de jardins, les plantes aromatiques et les tricycles des enfants. Est-on envieux ? Un peu. Quand on vit à Paris, pour de vrai et pas dans cette antichambre du paradis, dans les gaz d'échappement, les courants d'air du métro et les manifestations - République à Nation -, on se demande par quel sort maudit nous avons hérité lors du grand tirage d'une existence agitée, pendant qu'à quelques centaines de mètres de notre petit appartement, des gens, deux jambes, deux bras, coulent des jours délicieux à la Mouzaïa. Pourquoi ? Si l'on évoquait le prix du mètre carré, les garanties, les boulots et les notaires, notre petit cœur rêveur se serrerait de tant de décevant pragmatisme. Laissons-le fantasmer, rêver, espérer, se gorger de rouges-gorges, de lavande en pot et d'abeilles butineuses. Un jour, on aura la chance d'avoir un jardin, un grand, avec des glycines et des roses. Et on sera heureux. Pourtant, dans un coin de nos souvenirs, à la façon du coffret à bijoux de grand-mère que l'on avait ouvert en cachette, puis refermé, les yeux éblouis par les trésors qu'il contenait et qui nous laisse encore aujourd'hui la sensation d'une merveilleuse découverte, quand on fermera les yeux, à l'ombre de notre joli jardin, on se rappellera la Mouzaïa. Et pour de vrai, encore, on rêvera.







mercredi 22 mai 2019

L'exposition Toutankhamon, l'avis d'une égyptologue junior

Aujourd'hui, nous interviewons une jeune égyptologue en herbe de dix ans et demi qui nous livre ses impressions après sa visite de l'exposition Toutankamon à La Villette...

Pourquoi es-tu allée à l'exposition ? 
J'aime beaucoup l'Égypte, son histoire, sa culture. L'époque des pharaons m'intéresse parce que chacun d'entre eux a une histoire différente et on apprend beaucoup de choses. J'habite tout près de la Villette et c'était l'occasion d'en apprendre encore plus sur Toutankhamon. 




Et alors, c'était comment ? 
Il y avait beaucoup de monde, mais c'était très beau. J'ai pu voir une des sept ou huit grandes statues qui se trouvaient dans le tombeau de Toutankhamon. Il y avait comme de grandes affiches qui recouvraient tout le mur et qui, dans chaque salle, racontaient l'histoire d'un Dieu, une anecdote. J'ai vu des armes de chasse et de guerre, une reconstitution du sarcophage de Toutankhamon. Son arbre généalogique m'a intéressée. En photo, on voyait ses trois bébés momifiés. Les objets qui m'ont le plus marquée sont ceux qui sont les symboles de la royauté : la crosse et le fouet. Les écrans avec des vidéos montraient comment Lord Carnavon et Howard Carter ont découvert le tombeau du pharaon.
L'exposition m'a beaucoup plu parce que j'ai retrouvé tout ce que je savais déjà par des reportages que j'ai vus ou des livres que j'ai lus, mais j'ai pu voir les choses en vrai. Impressionnant ! 




Des critiques ? 
J'ai trouvé l'expo un peu courte. J'aurais aimé y rester plus longtemps, voir plus de choses comme l'un des vrais sarcophages de Toutankhamon. 



De quoi as-tu envie, maintenant ? 
Je rêve d'aller au musée du Caire, car c'est le plus grand musée sur l'Égypte. Comme disait une dame croisée lors d'une de mes balades, "j'irais bien en Egyp' "!!