samedi 16 mars 2019

Un aller retour au Burkina

Il y a les routes qu'on parcourt. Et il y a les routes que l'on dessine dans sa tête.
Elle passe me chercher en début d'après-midi. Quand je monte dans sa voiture blanche, je pense me rendre à un simple rendez-vous. J'ignore encore que ses routes vont me mener plus loin. Je ne me souviens plus comment le mot arrive dans la conversation, toujours est-il que, soudain, elle lâche "Burkina Faso" dans un sourire. Et nous voilà parties...
Inévitablement, je lui pose la première question : pourquoi et comment ? "Des religieuses burkinabè étaient venues faire des études dans le lycée près de chez moi, me répond-elle. Elles sont restées un certain temps et nous avons sympathisé. J'ai fini par y aller. Depuis, je m'y suis rendue six ou sept fois." Une proche me confiera deux jours plus tard : "C'est sa grande passion, sa deuxième patrie".
J'aime les histoires d'amour improbables, les unions qui défient les habitudes, bousculent le quotidien, envoient balader les frontières. Et j'aime par dessus tout faire parler les gens amoureux. Ils ont, comme dit la chanson, quelque chose au fond des yeux, un relent de l'ailleurs dans la voix, les émotions comme des dizaines d'étoiles qui fleurissent autour de la tête. Ils sont beaux. Pendant ce trajet de deux fois deux heures, le temps d'un aller-retour dans la mystérieuse Afrique, j'ai posé des questions, curieuse, affamée. Et elle m'a répondu, joyeuse, passionnée. 
Alors qu'une voiture nous double, elle rit et se souvient :
"Un jour, nous devions aller à deux voitures chercher un groupe qui venait d'atterrir au Burkina. Le feu passe au rouge, la voiture devant moi passe. Moi, je m'arrête. La personne à côté de moi se tait. Vert, je redémarre. Au feu rouge suivant, je m'arrête encore. Cette fois, ma passagère s'exclame : ici, le soir, quand il n'y a personne, on passe, même si le feu est rouge ! Moi, je me suis arrêtée ! On est quand même arrivées à l'aéroport. Conduire au Burkina, c'est comme ça. Ils ont pourtant les mêmes panneaux que chez nous !"

Nous rions. Elle s'agace un peu à propos du milieu associatif et des malentendus que cela produit. 
"Je me rappelle d'une association européenne, de coopération. Ils avaient monté une grande ferme et cela fonctionnait bien. Quand ils sont partis, il n'a pas fallu six mois pour que tout tombe en ruines. A l'abandon. Souvent, en tant que Français, on veut imposer notre façon de voir les choses et cela ne colle pas avec l'état d'esprit local. Une institutrice française tenait plus que tout à fonder une bibliothèque. Elle y a mis toute son énergie. Elle a fait venir des dizaines de cartons de France, des centaines de livres. Elle était très fière du travail accompli. Résultat : cette bibliothèque, personne ne l'a jamais fréquentée. Tout le monde s'en fichait. Pourquoi ? Elle avait fait venir toute la série des "Bibliothèque Rose", ces petits romans pour enfants qui parlent de chez nous, d'ici, de la France, des Blancs. La littérature africaine est tellement riche ! Les gens avaient envie de lire des choses qui les concernaient, qui leur ressemblaient, pas de genre de récits ! Je pensais qu'une institutrice aurait eu l'esprit un peu plus ouvert, aurait mieux cerné les choses. J'ai été déçue ! D'ailleurs, je lui ai dit."
Elle, elle cerne. Elle capte, elle ressent, elle mesure. On le comprend. Elle critique avec bienveillance, fulmine avec tendresse, décrit amoureusement. Elle saisit les travers, les habitudes, les bons et les mauvais côté sans jamais les juger. 
"Nous, on se préoccupe trop. Là-bas, ça va bien comme ça peu. On se débrouille, on a des combines, on se la coule douce et ça suffit. On ne passe pas son temps à s'angoisser. Là-bas, au Burkina, ils ne sont pas stressés ! Et vous voulez que je vous dise ? Ce sont eux qui ont raison ! Au fond, on se croit meilleurs que tout le monde, nous, les Blancs. On veut imposer nos modes de pensée, au mépris de la culture locale. On devrait bien se garder de cela, être plus discret, modeste, humble."
J'approuve en souriant. Elle insiste :
"Quand on voit que sans eau courante, les Burkinabè sont beaucoup plus propres que nous, toujours tirés à quatre épingles, alors que nous, Français, on prend des douches interminables sans même se savonner ! On n'a pas volé notre réputation à l'étranger d'être des crasseux ! Quant aux femmes, elles sont extrêmement coquettes. Maquillées, coiffées, dans des tenues colorées et élégantes. Elles sont beaucoup plus pimpantes que nous !"
Je sens qu'elle les admire, ces femmes, et qu'elle l'aime, ce peuple qui a su l'accueillir comme une enfant de plus. Je sens qu'elle souffre de la violence qui s'est installée ces dernières années dans son cher pays. Elle se ferme soudain :
"Maintenant, il est quasiment impossible d'obtenir un visa pour le Burkina. Les milices djihadistes sont tout près et il y a des militaires partout. La dernière fois que j'y suis allée, c'était déjà limite. Un soir, j'ai entendu comme des coups de feu. Ce n'était pas un feu d'artifice : c'était le bruit des combats, ça tirait de partout. On a dû se confiner, rester dormir là où on se trouvait, se terrer. Je n'étais pas rassurée. Dire que les habitants vivent cela quotidiennement maintenant... La violence. C'est impensable. Attristant. J'ignore quand je pourrai y retourner."
Le temps s'arrête sur cette phrase en suspens. Sur l'autoroute, le ciel est gris anthracite, bleu indigo. Il va pleuvoir bientôt. Je ne sais pas ce qu'elle regarde, droit devant. La route, évidemment. Les souvenirs qui défilent. Moi, je suis en voyage. J'essaie de m'imaginer le "pays des hommes intègres", bienheureux, accueillants, assiégé par la terreur, pris dans le tourbillon d'un mauvais vent. A l'unisson de mon interlocutrice, j'ai les tripes nouées et le cœur serré. 

Quand elle me dépose devant chez moi, je la remercie mille fois. Pour sa générosité, parce qu'elle m'a fait partager sans limites ce qu'elle a de plus cher. Elle, elle me remercie aussi. Pour ce trajet qu'elle n'a pas vu passer. Je crois qu'elle est heureuse de s'être confiée, d'avoir passé un relais. Au fond, les gens beaux, ce sont les gens amoureux qui vous entraînent dans leur passion, vous y laissent une place et vous offrent en cadeau les plus belles images qu'ils gardent en eux. 
Merci, N., pour cet aller-retour au Burkina. A bientôt peut-être...

samedi 2 mars 2019

Vent d'est, vent d'ouest

Pearl Buck, Vent d'est, Vent d'ouest, 1959.
Encore une trouvaille parmi les livres amoncelés à l'étage. A la vue de sa couverture fleurie un peu désuète et en l'absence de résumé, il était impossible de deviner quel trésor se cachait entre ses pages jaunies par le temps. J'hésitais entre le donner parce que je ne le lirais jamais, ou le garder parce qu'il s'agissait tout de même d'un bel objet. C'est la télévision qui a tranché. Je suis une adepte assidue de l'émission d'Arte "Invitation au voyage", animée par la délicieuse Linda Lorin et j'essaie de n'en manquer que de très rares épisodes. Non seulement les destinations évoquées sortent des sentiers battus en ce qui concerne le ton et l'aspect abordé, mais la première d'entre elles établit toujours un lien entre un lieu et un artiste. Quand il s'agit d'écrivains, je tend l'oreille et mon stylo est prêt à bondir sur ma liste de futures lectures. C'est donc cette émission qui m'a permis de découvrir Pearl Buck, écrivaine américaine plus chinoise que yankee. Fille de missionnaires, elle passe une importante partie de sa vie en Chine, un pays en pleine évolution à cette époque. Tiraillée entre ses traditions et l'appel de la modernité, la Chine se déchire entre le respect des ancêtres et le vent de renouveau apporté par les communistes et par une toute nouvelle ouverture vers l'occident. 

Dans ce roman, Pearl Buck saisit parfaitement ces contradictions et les introduit au sein même d'une grande famille chinoise. La narratrice, tenue traditionnelle et pieds bandées, femme effacée et soumise que l'on a préparée durant toute son enfance et son adolescence à être la servante de son futur mari, doit épouser celui qui a été désigné pour jouer ce rôle depuis leur plus jeune âge. Produit d'une union arrangée entre deux grandes familles, rien ne prédispose ce couple à l'amour. D'autant plus que la jeune femme est complètement déboussolée par les manières de cet homme tout juste revenu de l'étranger où il a fait de brillantes études de médecine. Il veut que sa femme soit son égal, qu'elle débande ses pieds et qu'elle s'exprime. Celle-ci prend ce comportement pour un affront et une insulte. Or, petit à petit, les deux époux apprennent à se connaître et la jeune femme commence timidement à s'émanciper. Cependant, elle voue encore un respect sans bornes à ses parents et notamment à sa mère, matrone autoritaire et distante, véritable déesse. Lorsque le frère de la narratrice, lui aussi exilé pour un temps à l'ouest, rentre au pays au bras d'une étrangère qu'il a épousée là-bas, c'est le coup de grâce. La nouvelle venue est rejetée et on met une pression énorme sur les épaules du jeune homme pour qu'il épouse celle qui lui était initialement promise. L'enjeu principal de tout cela, c'est la naissance d'un héritier mâle, puisque les femmes n'ont aucun autre rôle que celui de se reproduire et de donner des fils, afin de perpétuer la lignée de nobles. 

Le roman de Pearl Buck, écrit dans un style plus chinois que celui des auteurs chinois, saluent les critiques, nous plonge dans un monde fermé, poétique, onirique, divin, interdit aux étrangers. Un monde dans lequel tout est codifié, de la présentation du thé au costume, en passant par le maquillage et les couleurs des pierres précieuses arborées. Un monde reculé, ancien et qui semble inébranlable. Pourtant, malgré cet ancrage millénaire qui le rend aussi figé qu'une peinture laquée, le vent d'ouest, vent de folie, s'introduit dans tous les interstices de la vie. Il ébranle l'ordre établi, fait trembler le tissu familial et modifie à jamais, sans retour en arrière possible, la Chine entière. C'est la superstition contre le progrès, la domination des hommes contre la prise de liberté des femmes. Le roman de Pearl Buck est d'une incroyable richesse. C'est à la fois un témoignage historique, une fresque romanesque et une sublime estampe au mille traits ciselés et délicats. 

jeudi 14 février 2019

Bali, c'est ici

Autour du plan d'eau, il n'y a pas grand chose. Rien qui suffise à un esprit assoiffé de découvertes, à des yeux affamés de voyages. Elle est bien morne, la rive, à côté des merveilles du monde, des pyramides, des villes mystérieuses et des steppes interminables. Rien qui n'aiguise l'appétit d'un baroudeur sans frontières. Pour ce genre de personnage qui ne connaît pas de limites, l'espace étriqué étouffe, rase, ennuie, atrophie les sensations. 
Du moins, c'est ce que l'on croit. C'est ce dont est persuadé le prétentieux, celui qui n'a pas d'autre fantasme que d'acheter un billet d'avion pour Bangkok et de marcher sur les traces des premiers colonisateurs. D'ailleurs, il méprise les petits joueurs dans leur contentement réducteur, ceux qui se satisfont de peu et se réjouissent d'un rien. Il les méprise et il s'en gausse. Ceux-là n'ont jamais vu la grande barrière de corail ou la grande mosquée d'Ispahan. Ils prennent, lamentablement, des vessies pour des lanternes et leur regard s'ébahit devant un roseau, devant un oiseau, devant rien. Ridicule. 
Moi, je ne me réjouis pas seulement de voir un canard ou un arbre. Je vois dans le vol d'un héron tous les oiseaux de l'Afrique. Je perçois à la surface de l'eau cette force inhérente à toutes les eaux de la terre, de l'Amazone à l'Océan, en passant par les eaux millénaires du Nil. Dans un jonc, je voyage au Pérou, sur une barque légère comme un nuage et ma respiration altérée par l'altitude grimpe jusqu'au ciel de l'altiplano. Dans un paysage habituel et prévisible, je suis capable de me sentir très loin, ailleurs, à un endroit précis de la terre et partout à la fois. Je ne suis ni ici, ni là-bas et je ne prends pas le plan d'eau pour le lac Victoria. Simplement, dans la nature, je suis sur la Terre, je me fonds dans le paysage pour ne faire plus qu'un avec lui. Peu importe que je connaisse le chemin par cœur, que l'itinéraire soit connu comme une règle du jeu de départ. 
Voyageur, si ton handicap consiste à avoir besoin de Bali pour t'émerveiller, alors je plains ta vie morne, livide, faite de l'attente hallucinée du prochain périple. Moi, prétentieusement, avec une impertinence affirmée, je te confirme que Bali, si tu le souhaites, c'est ici. 




mardi 5 février 2019

Nomade sur la voie d'Ella Maillart

Amandine Roche, Nomade sur la voie d'Ella Maillart, 2003. 
Il y a d'abord un sentiment enfoui, le pressentiment d'une quête à mener, la sensation de quelque chose d'incomplet qui nous taraude et ne demande qu'à se réparer. Comment ? On l'ignore encore. Et puis, soudain, un accident qui nous réveille, une rencontre qui nous révèle et c'est le départ. Comme Ella Maillart, on "prend son bâton de pèlerin" pour aller à la découverte de soi-même. Amandine Roche a vécu, les unes à la suite des autres, plusieurs de ces circonstances qui vous révèlent le sens de l'existence. D'abord, une rencontre avec le Dalaï Lama qui lui a montré le chemin des Droits Humains, l'une des raisons qui l'ont entraînée vers des études de droit international. Ensuite, un accident de voiture qui bouscule ses certitudes et fait jaillir mille interrogations existentielles. Enfin, une rencontre indirecte avec Ella Maillart, qu'elle se promet de retrouver. Malheureusement, lorsqu'elle parvient enfin à Chandolin, le dernier refuge de l'aventurière, la vieille dame s'est déjà envolée vers les cimes éternelles. Qu'importe, puisqu'elle veut absolument percer le mystère Ella, Amandine se lance sur les routes à sa recherche. D'abord, en mission avec l'UNICEF, puis seule, nomade, à travers l'Asie. Elle sent la nécessité viscérale de traverser tous les pays, toutes les frontières, les déserts et les montagnes que l'aventurière suisse a traversés afin de comprendre son fonctionnement, la nature de sa quête et surtout ce qui l'a amenée à connaître une spiritualité profonde, empreinte de sagesse. Comment trouver la paix et où se cache-t-elle ? Chez les nomades, sans doute, et dans leur mode de vie ancestral en harmonie avec la nature, dans un temps qui n'est pas le nôtre et un espace plus vaste que ceux dans lesquels nous vivons.

Après une mission en Ouzbékistan qui se termine précipitamment par une tentative d'assassinat, Amandine poursuit son travail en Tadjikistan. Déjà, dans le cadre de son travail, Amandine part à la rencontre de l'autre et on perçoit toute sa sensibilité et son intérêt non feint pour les personnes qui se trouvent en face d'elle. Une fois sa mission terminée, elle décide de poursuivre seule. Ce sera le Kirghizistan, une épopée à travers le mythique et terrible désert du Takla Makan dans le Xinjiang chinois. Puis, le Pakistan montagneux et tribal, taliban aussi, et un séjour inoubliable en Afghanistan au moment des attentats du 11 septembre 2001. La guerre se prépare et Amandine, tandis que tous les ressortissants étrangers sont évacués, mesure l'horreur de ce qui est sur le point de se passer. Elle anticipe mentalement les ravages que ne manqueront pas de produire les bombardements américains sur ce pays et ce peuple auxquels elle est déjà tellement viscéralement attachée. Elle quitte l'Afghanistan avec des caravanes de réfugiés qui tentent, avec moins de chance qu'elle, de passer au Pakistan afin de sauver leur vie. Dans ses bagages, elle rapporte les yeux éplorés d'une petite fille qui la supplie de la prendre avec elle et qu'elle ne peut emmener. Parce qu'en prendre une, se serait une injustice si cruelle pour tous les autres enfants qui en auraient besoin. Cette rencontre-là marque Amandine au fer rouge et trace un profond sillon dans la route qu'elle est en train de se dessiner. En Inde, elle rencontre des sages. Au Tibet, elle voit la colonisation économique et culturelle chinoise qui muselle et interdit, réglemente et fait taire des moines qui, malgré tout, poursuivent leur sacerdoce et cette foi la touche profondément. Une fois encore, elle s'écarte des sentiers battus et côtoie les nomades. Puis, c'est la Chine. La froideur des gens, l'incompréhension, la modernité et le mutisme la choquent après la chaleur humaine incomparable qu'elle a éprouvée tout au long de son périple. Une fois la frontière russe passée et en dépit du froid intense de la Sibérie, elle se sent déjà en Europe. Il est temps de rentrer, elle le sait. Moscou, Saint Pétersbourg, Berlin et enfin Chandolin comme un retour aux sources. La paix, elle est là. Dans la montagne, face au Cervin, dans le calme infini du dernier refuge de l'aventurière suisse Ella Maillart. La paix, elle est là. En chacun de nous. Faire un long voyage. Revenir. Et trouver au point d'arrivée ce qu'on a mis tant de kilomètres à chercher. 
On peut lire ce livre comme un voyage initiatique. Ou un récit de voyage. Ou un document géographique, culturel, géopolitique, pourquoi pas spirituel. On peut s'arrêter là. Et on peut aussi, si on est curieux (c'est mon cas), aller voir plus loin. Apprendre que maintenant, après maintes péripéties, Amandine enseigne le yoga et la méditation aux humanitaires de la ligne de front et à d'anciens talibans en Afghanistan... Une princesse sur cette terre.
(Amandine Roche a ensuite publié Le vol des colombes en 2005 et La route vers soi en 2009... et on les lira !)

samedi 19 janvier 2019

Comme une feuille de thé à Shikoku

Marie-Edith Laval, Comme une feuille de thé à Shikoku. Sur les chemins sacrés du Japon, 2015.
Déjà aguerrie à la marche sur les chemins de Compostelle, Marie-Edith Laval s'envole pour le Japon et le pèlerinage des 88 temples. C'est d'ailleurs lors de son précédent périple qu'elle découvre l'existence de ce parcours dans l'île de Shikoku, la plus petite des quatre principales îles nippones. Tous les chemins se rejoignent ! En pleine canicule, la voilà sur les routes spirituelles du Japon, transpirant sous le soleil de plomb et dans la chaleur accablante de juillet et août. En tenue blanche de Henro, son bâton de pèlerine bien en main et son chapeau conique sur la tête, elle affronte seule, à pied (sans aucune concession à ce précepte), ce trajet que beaucoup de Japonais parcourent en bus, en voiture, par tronçons. Sa condition de henro "authentique", couplée à son origine occidentale, suscitent chez les habitants un immense élan de sympathie. Dans une région très marquée par la spiritualité et attachée à ses traditions, Marie-Edith est considérée avec respect, admiration et compassion (chacun sait que la chaleur, les kilomètres, la solitude, les difficultés du parcours - les sentiers glissants, les forts dénivelés, les serpents... - demandent un courage sans failles). C'est pourquoi ils lui font don de multiples offrandes de boisson, nourriture, vœux de réussite et de protection, de même qu'ils lui confient leurs prières pour le temple suivant. A Shikoku, un pèlerin est sacré. Temple après temple, Marie-Edith Laval se dépouille, vide son sac, allège sa conscience. Rien de tel que la marche solitaire pour s'éclaircir les idées et revenir à l'essentiel. 

Son récit est spontané, direct, de l'ordre du carnet de voyage très peu retravaillé. On le lit comme un journal quotidien, rédigé chaque soir à chaud après une journée de marche. L'auteur nous offre son œil neuf ; celui de l'enfant qui découvre des choses inattendues avec la naïveté qui lui est propre, sans aucun jugement, en totale ouverture, avec étonnement. On lit entre les lignes son sourire amusé, sa surprise, la joie qu'elle éprouve à chaque rencontre, son plaisir de se plonger dans les bains chauds préparés par ses hôtes dont la générosité l'émerveille. On transpire avec elle, on l'accompagne pas à pas, on récite le sutra du coeur avec elle, on savoure les plats succulents, la cuisine fine, délicate et parfumée à laquelle elle goûte chaque jour. On toucherait presque du doigt les pages du carnet que les calligraphes des temples complètent les uns après les autres. Quand Marie-Edith sourit, on sourit. Et c'est avec une joie renouvelée que l'on poursuit la route chapitre après chapitre. 
Le seul reproche que l'on peut faire, mais cela reste un avis personnel, ce sont les dix dernières pages du livre. Le pèlerinage est terminé. Ayant encore tellement de ressentis et d'analyses à partager - et c'est très généreux de sa part, cela part d'une envie de permettre à d'autre d'avoir accès, sans forcément effectuer une pénible randonnée, à toutes les prises de conscience que son expérience a fait naître en elle - Marie-Edith Laval consacre un chapitre à ses analyses, ses ressentis, ses émotions, ses découvertes. Spontanés, toujours et comment le lui reprocher. Mais on aurait peut-être préféré que le récit s'achève au moment où elle introduit la clé dans la serrure de son appartement parisien. A moins que, au contraire, nous restions sur notre faim. En effet, ses paroles spirituelles, philosophiques sont certes magnifiques, justes, enthousiastes, mais ne nous racontent en aucun cas comment l'auteur a mis à profit ce pèlerinage et tout ce qu'il lui a apporté dans sa vie quotidienne. Comment garder l'œil avide de rencontres, le cœur frais du pèlerin, dans notre routine ? On aurait bien aimé en savoir plus !
Qu'importe, on lui pardonne. Car, on l'aura bien compris, c'est l'esprit instantané du journal de voyage que l'on gardera de ce livre sincère, généreux, souriant, ode au chemin et poème de la rencontre magique avec l'Autre. Une bouffée d'air pur. 

mardi 8 janvier 2019

Berlin. J4.

Assez de marcher pendant des heures, de courir la ville de droite et de gauche, d'explorer les frontières révolues et les points cardinaux, les centres et les cœurs, les écueils et les recoins. Assez du frühstück qui implique un repas de midi sauté. Mal aux jambes, mal au dos. Envie d'une journée normale de touriste lambda. Après un petit déjeuner à la française - les croissants et le café au lait, que c'est bon... -, nous passons la porte du musée des instruments de musique qui se trouve tout à côté de la Philharmonie. Dans le grand espace ouvert, moderne, l'éclairage soigné met en valeur toute une colonie de pianos et de clavecins, d'orgues de toutes sortes. On s'attarde devant chaque instrument, on l'étudie, on le scrute, on l'admire, on en fait le tour, on le photographie mentalement ; on s'en étonne, on le commente, on en sourit, bref, on prend notre temps. Les baies vitrées teintées tamisent la (relative) luminosité extérieure. On se sent bien, à l'abri, privilégié dans cet écrin, ce coffret à bijoux si séduisant. Dans le cas de certains instruments ou de certaines reconstitutions de mécaniques, le visiteur est autorisé à toucher, à s'essayer à la musique. Me voici, incognito, discrètement, dans la grande salle quasi déserte en ce matin de décembre, grattant sur une jolie guitare blanche un rythme de huayño péruvien. Dernière note. Silence feutré. On s'amuse. On teste également un "Dato Duo", sorte de mini synthétiseur capable de produire toute une série de rythmes, de nuances, d'intensités de sons, de les mémoriser, les mélanger. Il doit falloir des mois, des années de pratique avant de maîtriser cet engin ! Rassasiés de beautés et d'étrangetés, nous sortons enfin, ravis de ce délicieux intermède artistique au chaud et à l'abri.





Cette fois, on peut vraiment le dire : nous sommes sur les Champs Elysées berlinois. Nous nous trouvons à l'ouest de la ville et ne savons où donner de la tête tant les magasins pullulent de part et d'autre de ces grandes et belles avenues. Nous nous gardons de visiter les 60 000 mètres carrés du KaDeWe, le plus grand ensemble commercial d'Europe et réservons nos forces pour dénicher un petit restaurant, le dernier du voyage. Nous le trouvons au septième étage d'une tour. "Neni" a le mérite de nous offrir à la fois une cuisine aux saveurs et aux parfums du Proche Orient, revisitée, fine et délicate, et un superbe panorama sur la capitale, y compris sur son immense parc zoologique. Nous faisons coucou aux oiseaux en contrebas, apercevons la coupole du Reichstag au loin, ainsi que l'église du souvenir que nous verrons de plus près ensuite.


Cette église reste là, plantée comme un cheveu sur la soupe au-milieu de ce quartier hyper branché. Elle est le dernier témoin encore debout des terribles bombardements qui ont détruit une grande partie de Berlin lors de la deuxième guerre mondiale. A ses côtés, un nouveau bâtiment construit en 1959 escorte cette coquille vide, malheureusement encore une fois, à ses dépens, symbole de la violence humaine. En effet, sur les marches attenantes sont allongés des bouquets de fleurs, disposées des bougies et des photos, rappelant qu'ici même, il y a deux ans, un fou au volant d'un camion avait foncé sur la foule. Que voulez-vous, l'histoire se répète. Sans cesse. C'était là, sur ce marché de Noël qui sent bon la viande, le sucre, les épices et le gras. Entre ces allées peuplées de vendeuses à la mine souriante et joues rouges et rebondies. Là, en pleine euphorie festive. Là, cannelle et goût de sang. Chocolat et cailloux dans la bouche. Quelle tristesse. Hormis les roses déposées et les portraits des disparus, rien ne semble entacher cette farouche volonté qu'ont les humains de surmonter leurs traumatismes par le plaisir, le jeu, le rire, la dévotion envers les jolies choses de la vie. Peut-être parce qu'ils savent que la vie n'est qu'un cycle infini. Hier, on pleurera. Demain, on riait. Pourquoi ne pas respirer aujourd'hui ?


Les trottoirs sont bondées. Les passants traversent les rues, telles des fourmis disciplinées qui s'arrêtent d'un seul pas, redémarrent quand c'est le moment. Un flot discontinu et pourtant paisible qui reste un compagnon épuisant pour qui a déjà les pattes bien fourbues. Il nous faut sortir des troupeaux en file indienne. Nous entrons dans le Karstadt, cette sorte de Galeries Lafayettes allemandes dans lesquelles on trouve absolument tout. C'est le centre commercial que l'on rêve d'avoir à côté de chez soi. Besoin d'une casserole ? D'une robe du soir ? D'un nouvel agenda ? L'objet tant désiré se trouve immanquablement au Karstadt. Nous essayons de nous auto-persuader que nous n'avons besoin de rien, mais il est strictement impossible de ressortir d'ici les mains vides. Une gourde, un éléphant en peluche, et encore, on se retient. Consciencieusement, sans rien omettre, sans oublier aucun recoin, nous effectuons notre tournée. Chaque étage est scrupuleusement fouillé, les escalators maintes fois montés et descendus. Rayon de sport. Papèterie. Rayon jouets. Alimentation. Nous sommes intraitables. Lorsque nous sortons enfin, il fait nuit (il faut dire qu'en décembre, à Berlin, le soleil se couche à 15h57).



Nous quittons ce quartier enchanteur aux mille tentations. Non loin de là, à dix minutes de marche (une peccadille), il paraît que Savignyplatz est jolie. Malheureusement, les illuminations de Noël ne sont pas de mise sur la place et c'est dans le noir le plus total que nous l'entrevoyons. Néanmoins, nous savourons l'ambiance rétro de ses rues piétonnes et de ses petites boutiques sous les arcades du métro.
Il nous reste encore du temps. Et tant de choses à découvrir. Mais que choisir ? En a-t-on encore envie ? Quand on sait qu'il faut partir, l'esprit s'engourdit et refuse de réfléchir. Prolonger quelques minutes le parcours n'aurait aucun sens. Le cœur n'y est plus. Nous reprenons notre valise et nous dirigeons vers l'aéroport. Le bus qui nous y conduit passe tout près de la porte de Brandebourg. Nous la regardons une dernière fois pour nous la fixer dans la rétine. La soirée est déjà bien avancée quand nous quittons Berlin et nous sommes déjà à Paris. Orly est aussi vide qu'à l'aller. Il est plus de vingt-trois heures et il nous faut reprendre la route. Retrouver le brouillard. La campagne. Et Berlin qui se joue de nos yeux fatigués et dont les images, indélébiles, se substituent au tracé monotone de l'autoroute. Berlin énigmatique. Berlin sublime et hideuse, fière et misérable, estropiée et grandiose. Berlin qui ne nous sort plus de la tête. 

dimanche 6 janvier 2019

Berlin. J3.

Le frühstück de ce matin est moins fourni, les choses ont repris leur cours et, les jours fériés terminés, les berlinois sont retournés au travail. Le concept reste tout de même une bonne affaire puisque le buffet à volonté ne nous coûte que 10 euros et nous permet de faire l'économie du repas de midi. 
La journée s'annonce plus belle que la veille (entendez : pour l'instant, il ne pleut pas). Nous prenons le S-Bahn en direction de l'est. Si nous choisissons le plus souvent d'éviter les transports en commun, ce n'est pas qu'ils sont surchargés ou qu'ils fonctionnent mal. Les trains sont en bon état, propres et pas du tout bondés, les horaires sont respectés. Or, les tarifs sont relativement prohibitifs pour les visiteurs : si l'on se contente de trois stations, le ticket est à 1,70 euro (entre nous, trois stations, autant les faire en marchant) ; en revanche, le tarif passe à 2, 70 euros dès que l'on effectue un parcours de plus de trois arrêts. De quoi nous conforter dans notre idée de voir la ville à pied. Bref, nous descendons du train et nous retrouvons face à lui : ce pan de 1300 mètres de mur conservé, intact, au-milieu des immeubles modernes en construction de ce quartier florissant. Un mur interrompt le cours de l'histoire, de la vie, décale le quotidien, dévie les pas et empêche les histoires d'amour. Un mur est contre nature. Il coupe le cours du fleuve et immobilise, bloque, restreint, glace. Un mur vous tue. Et, à Berlin, le mur est partout. On en retrouve des bribes sous forme de lignes au sol, de stèles décrochées et exposées, de vrais-faux extraits dans les magasins de souvenirs. A East Side Gallery, le béton a été recouvert de street art et n'a pas vocation à disparaître. Les visiteurs se prennent en photo devant les fresques, effleurent le mur de leurs doigts gantés, regardent, sourient, puis s'en vont. Et nous on reste là à se dire, tu te rends compte, avant, les gens de l'autre côté ne voyaient plus le fleuve. Tu te rends compte, comme ça, il a l'air inoffensif, mais imagine-le surmonté de barbelés et ponctué de gardes armés. Tu te rends compte, il n'y a pas si longtemps, ce truc était infranchissable. Pire que la peur. Pire que la guerre. Un mur. Tu te rends compte, on en construit encore. 



Alors c'est quoi, Berlin Est ? Certes, c'est la cathédrale et les beaux monuments. Mais ce sont aussi les cités, forêt de tours dans lesquelles nous choisissons délibérément de nous promener. Ces rues ne figurent pas dans les guides et il n'y a aucun touriste ici. Or, connaître une ville, c'est se frotter à tous ses aspects et nous voulons tout découvrir. Alors nous nous perdons dans le Berlin moins rutilant, clochards sous les ponts, tags, vitres ébréchées et courants d'air dans les couloirs. Une vieille dame que l'on croise regarde, interrogative, mon appareil photo. Sans doute se demande-t-elle ce qui nous attire ici. Peut-être se dit-elle que nous nous sommes perdus. Elle ne sait pas que nous sommes des égarés volontaires. Nous parvenons ainsi, par les boulevards vides de circulation, jusqu'à la vaste Strausberger Platz. Les imposants immeubles au style soviétique qui l'entourent n'ont rien de laid et on même un charme certain. Quoi qu'on en dise, ici, il y a dû y avoir des gens heureux. Évidemment, on a décrié, critiqué, banni et on a ancré dans nos mentalités la détestation de ce "bloc de l'est". Soyons un instant objectifs. Où est le mal ? Où est le bien ? Ce n'est pas un hasard si certains berlinois sont nostalgiques de cette époque. C'est bien que, quelque part au fond d'eux, ces années leur ont aussi procuré un certain bonheur. Nous levons les yeux vers les inscriptions évoquant la Russie, la Bulgarie au sommet des barres de béton et c'est de l'émotion que nous ressentons de nous trouver dans cet autre monde qui, sur les écrans de son cinéma, diffusait les images de la société telle qu'il voulait bien la faire rêver à ses habitants. 



Après une marche épuisante le long de de l'interminable Karl Marx Allee, Alexander Platz offre un contraste saisissant. Nous sommes toujours à l'est, mais ici les immeubles soviétiques se mêlent aux énormes centres commerciaux modernes. Nous nous trouvons dans un autre cœur de ville. Car, oui, au fond, on peut dire que Berlin a plusieurs cœurs. C'est peut-être cela qui lui donne cette vivacité. On sent qu'ici, la population se mélange et on est bien loin des quartiers riches. Les habitants viennent de partout et on retrouve un peu la diversité qui fait notamment la richesse de Paris. Symbole de la volonté de l'est de rivaliser avec l'ouest dans tous les domaines, la tour de la télévision, haute de plus de trois-cents mètres. Une démesure qui témoigne sans conteste d'un fort complexe d'infériorité de la part d'un régime qui voulait toujours plus, toujours mieux, toujours plus haut et plus fort. Une manière de se légitimer, sans doute. Psychologie de comptoir. Nous ferons l'économie des 13 euros et ne nous offrirons pas cette montée qui n'aurait fait que nous projeter dans les nuages. 
On avance, on ne sait plus de quel côté du mur on est, on perd le nord dans cette ville disloquée puis recollée. On dit que l'on retourne vers le centre, mais de quel centre parle-t-on ? 


Une chose est sûre, le quartier Saint Nicolas est le plus ancien de Berlin. Son église date du 13ème siècle et les maisons qui se sont construites autour forment un petit village paisible, hors du temps, rassurant avec ses belles façades, ses rues pavées et ses arcades commerçantes. Un havre de paix qui contraste avec l'agitation de la capitale. Le silence qui y règne représente une parenthèse dans notre journée. 



Nous traversons une première fois la Spree, puis deux. Beaux quartiers. Ambassades. Ministères. Nous voici à Gendarmenmarkt, l'une des parties les plus riches de Berlin. L'église allemande et l'église française encadrent le non moins grandiose Konzerthaus qui a tout l'air d'un temple grec. Grandeur et démesure. Le marché de Noël lui-même est payant, signe qu'on est bien loin d'un quartier populaire. Pour preuve, l'hôtel Hilton occupe presque tout un côté de la place. Ici vivent les gros portefeuilles. C'est beau, bien sûr. Éblouissant. Un peu superficiel ?




Check Point Charlie. Dernière étape du jour. Avant, il n'y avait rien. Juste un espace vide, sans vie, en friche. Il n'y avait que cet unique point de passage entre l'est et l'ouest, réservé aux officiels. Un faux espoir. Un poste frontière muselé, pieds et poings liés. Tout a bien changé. Rénovation, construction, modernisation, dynamisation, action. Et comme un cheveu sur la soupe, l'ancienne cahute des "douaniers". De faux militaires américains prennent la pose avec les touristes. La barrière est définitivement relevée pour la punir d'avoir été trop longtemps baissée. On ne lève plus les yeux vers elle, l'attraction est ailleurs. Le musée, les marchands du temple, les faux tampons sur les faux passeports, les porte-clés et les cartes postales, les crêpes au Nutella. On regarde les photos, on réfléchit, et puis on se dit que c'est mieux ainsi. Se souvenir et avancer. On a du mal à se figurer ce que c'était. Quand il n'y avait rien. Rien que la poussière et les rêves piétinés. On aime ou on aime pas. Que voulez-vous, ma bonne dame, c'est la société de consommation qui veut cela et le passé s'achète aussi, tout comme les crêpes au Nutella. Est-ce un bien, est-ce un mal ? Je ne veux pas qu'on me réponde. Je ne veux pas entrer dans le jeu. Je ne veux pas qu'on me vende un souvenir, qu'on me fasse la promotion d'un état d'esprit, d'une façon de penser droit. Je veux ressentir la ville, toute de travers, âcre et sucrée, par le seul pouvoir de mes cinq sens. La découverte d'une cité n'a d'intérêt que si l'on va au-delà de son apparence. Berlin, tu ne nous as pas encore tout dit et on voit bien que derrière ton apparente résilience, au fond de toi tu cherches encore à recoller les morceaux. Tu as beau faire la fière, quelque chose cloche. Je repense à cela en me gavant de Käsespätzle, dans la chaleur rassurante de quelque chose de connu. Un restaurant comme mille autre. Un relent de paysages alpins, là-bas, au loin. Je fermes les yeux pour ce soir sur les méandres de Berlin.



jeudi 3 janvier 2019

Berlin. J2.

En ce boxing day qui est comme un dimanche, aussi calme et joyeux qu'un jour férié (en réalité, c'en est un puisque le 26 décembre est chômé en Allemagne), la journée commence par un frühstück. Il ne s'agit en aucun cas d'un classique petit-déjeuner à la française, mais d'un véritable repas convivial et réjouissant. Nous sacrifions sans mal à la tradition et nous mêlons aux familles venues profiter intelligemment (c'est-à-dire en mangeant) de cette journée non travaillée. "Chez Alex", dans notre désormais familier Sony Center, le frühstück est impressionnant : boulettes de viandes, saucisses, gnocchis et choucroute, pommes de terre gratinées, haricots verts en sauce, salades en tous genres, saumon et hareng fumés si fondants que c'est indécent, plateaux de fromages. Nous passons sur les fruits et autres croissants au beurre pour nous concentrer sur l'essentiel. A l'extérieur, il fait toujours aussi froid et les rues de Berlin ne demandent qu'à voir nos semelles les emprunter. Nous nous devons d'emmagasiner des calories. 
Mais avant de nous perdre encore dans la capitale, quelque chose nous intrigue : ce "Mall", centre commercial aux dimensions exubérantes. Nous y pénétrons et réalisons que, férié oblige, toutes les boutiques sans exception sont closes. Qu'importe, nous n'avions pas l'intention de faire du shopping dans les innombrables magasins de vêtements, de chaussures, de sacs à main et autres accessoires. Et puis, c'est une manière complètement nouvelle de découvrir l'un de ces mastodontes de la consommation. Vides de visiteurs, totalement silencieuses, les allées richement illuminées et décorées pour les fêtes de fin d'année sont un monde merveilleux pour les âmes voyageuses. L'étage des enfants finit de nous envoûter. Nos yeux scintillent devant les vitrines peuplées de douces peluches et de maisonnettes en bois et nous nous amusons follement à prendre la pose aux côtés des Playmobils à taille humaine. Nous rions comme des petits fous et personne n'est là pour nous rappeler à l'ordre. Même les chevaux de bois ont l'air de nous adresser un sourire entendu. Encore habités par cet élan infantile, nous voici entonnant, main sur le cœur, l'hymne canadien devant l'ambassade du Canada. 


Dehors, le changement est brutal. Nous passons de la chaleur rassurante de l'enchantement à la pluie qui arrose finement mais sûrement le mémorial de l'Holocauste ou Mémorial aux Juifs assassinés d'Europe. Nous sommes en plein centre et les deux mille et quelques stèles anonymes, grises, brutes de béton, donne le ton. Ici, on n'oublie pas. On fait avec. On vit au présent en laissant au passé la place qui lui est due. Ici, on se souvient. Belle leçon que celle-ci : pour avancer vers le futur, renier le passé est la dernière chose à faire. Ici, à Berlin, parce qu'on sait que l'Histoire est un éternel recommencement, on croit fermement que dire, montrer, reconnaître, c'est permettre aux douleurs de s'exprimer et aux horreurs de ne plus se reproduire. Sisyphe descendu de sa montagne. Au-milieu de ces allées oppressantes, émouvantes, on prend la mesure, on ressent, on réfléchit, on se questionne. Au fond, c'est sans doute ce qu'a voulu l'architecte américain Peter Eisenmann. Frapper nos consciences oublieuses. 



Plus loi, c'est le Reichstag. On se remémore l'incendie. La sombre période. Aujourd'hui, la coupole de verre qui le surmonte sèche nos larmes. Le monument est beau et représente autre chose. L'avant et le maintenant. Sauf que derrière, une ligne au sol, c'est l'ancien emplacement du mur. Cette ligne court à travers la ville. On peut la suivre si on veut, ou l'ignorer. Si l'on passe dessus en voiture, elle nous rappelle. Même si on ne le voit plus, le mur est là, tout le temps, partout. Sous la porte de Brandebourg, on tente de se figurer la fin de la séparation, l'ouverture, l'exaltation et la joie sans bornes qui s'est débridée ici, un jour de novembre, il y a presque trente ans. Les touristes se prennent en photo. Un visiteur turc, ravi de pouvoir échanger dans la langue de Molière qu'il trouve "très belle", nous demande un cliché de lui avec la porte en arrière plan. L'amour de la liberté n'a pas de frontières. 



Unter den Linden. La longue avenue avec une promenade en son centre mène de la porte de Brandebourg à la cathédrale de Berlin. Nous sommes dans l'un des plus beaux quartiers de la ville, avec ses églises, ses universités, ses théâtres aux allures néo-classiques. Nous sommes avant l'obscurantisme des dictatures, à une époque où on pensait que l'architecture servait autant à démontrer la richesse intellectuelle d'un pays que la puissance de ses princes. La mégalomanie de ces derniers n'est certes pas l'illustration d'une société égalitaire. Pourtant, nous ne pouvons leur jeter la pierre. Car qui bâtit de si beaux temples à la culture et au savoir mérite une certaine considération. En ce moment, une ligne de métro est en cours de prolongement. Le progrès ne s'arrête jamais et la course en avant de Berlin vers la modernité est effrénée. 


Nous avons déjà beaucoup marché. La pluie fine du matin a laissé place à de vraies gouttes et nos pieds ont pris l'eau. L'humidité s'est immiscée dans nos os malgré les vêtements chauds. Nous avons froid et besoin de nous asseoir. En face de nous, irréelle dans le brouillard qui assomme la ville entière, la cathédrale de Berlin semble un refuge adéquat. L'entrée est payante. Quitte à se reposer ici, autant profiter de la visite de ce monument construit en plusieurs étapes et que chaque architecte succédant à l'autre a voulu plus démesuré. Au fond, Dieu n'a rien à voir là-dedans et, si l'on prétend célébrer sa grandeur, c'est en fait la puissance du monarque, du prince que l'on exprime dans ces monuments. Entrer dans la postérité, c'est l'objectif. Ne crachons pas dans la soupe et n'analysons plus. Les dorures, l'orgue qui figure au classement des plus grands d'Europe, l'orchestre baroque qui répète sous la formidable coupole, tout concorde pour mener à la contemplation. Que l'on soit croyant ou non, la beauté est indéniable. Le spectacle va commencer, nous devons quitter notre place et choisissons de grimper tout en haut du dôme. Les escaliers sont interminables, c'est une épreuve physique pour parvenir au sommet du monument. Depuis cette sorte de galerie extérieure que nous parcourons le nez au vent, le mauvais temps est manifeste... et l'immensité de la ville également. Avant de rentrer sagement à l'intérieur, on se dit qu'il doit y avoir un certain charme à se trouver là un jour de grand soleil. Nous finissons dans la crypte aux dizaines de sarcophages, mais c'est un Apfelstrudel, explosion d'épices, et un thé brûlant qui nous ramènent pleinement à la vie. 




Cette journée interminable nous entraîne ce soir dans l'énorme Mercedes Benz Arena, à l'est de la capitale, pour assister à un match de hockey. Comme à chaque fois, rien ne vaut un événement sportif pour sortir des sentiers balisés et se mêler aux autochtones. En Allemagne, le hockey sur glace est une institution et les Eisbären de Berlin une équipe phare du championnat. Autrefois membre leader de la ligue est allemande, les Ours Blancs, autrefois Dynamo, ne mettent qu'une saison à retrouver leur place de choix dans l'Allemagne réunifiée. Douze mille spectateurs en feu trépignent d'impatience au moment de l'entrée des équipes sur la glace. Spectacle pyrotechnique, chansons reprises par la foule en délire, speaker qui vocifère les noms des joueurs, mascottes tournoyant comme des patineurs autour de la piste, une ambiance délirante nous enveloppe et on se prend au jeu. Il faut bien une currywurst et quelques frites pour qu'on se remette de toutes ces émotions. L'arbitre siffle, le match commence. On est au-milieu de tout cela, de ces gens réunis pour encourager leur équipe. On n'a plus mal nulle part. On est bien. 


mardi 1 janvier 2019

Berlin. J1.

Conduire de nuit à travers la forêt et n'avoir pour seule compagnie que les renards et le brouillard. 
A six heures trente, voir les lumières de Paris. En ce matin de jour férié, l'aéroport semble encore assoupi. On marche sur la pointe des pieds. L'avion décolle. A travers le hublot, voir le soleil se lever., le ciel s'inonder de rose orangé. Ensuite, voler à travers le coton des nuages. De soleil, on n'entendra plus parler. 
Le bus nous dépose à la porte de Brandebourg. Pas de doute, nous sommes à Berlin. Un premier frisson nous parcourt. 
Le Sony Center et les tours new-yorkaises de la Potsdamer Platz sont notre premier contact avec la ville. Gratte-ciel de verre, flèches de métal qui s'élancent dans les hauteurs. Fines et solides, fières demoiselles ambitieuses, séductrices. Tapageuses ? Sous la coupole, c'est la féérie de Noël. On a envie d'en faire mille fois le tour, de s'enivrer les yeux de magiques illuminations, de courir et de sauter comme des enfants. Nous déjeunons chez Josty, dans un décor élégant, bougies, lumières tamisées. Raviolis faits maison, al dente, dans une sauce crémeuse au mascarpone et potiron, agrémentés de graines de courge. Un paradis de saveurs. Rusticité et délicatesse. Renversant. 


Nous voici face à la Philarmonie. Un mythe. Le bâtiment jaune d'or, moderne, est un peu déroutant mais néanmoins très beau, d'autant plus lorsqu'on imagine les merveilles symphoniques que l'on peut y entendre. Le nez contre la vitre, nous apercevons le luxe blanc et lumineux du hall et rêvons quelques instants de pouvoir nous asseoir dans cette incroyable salle. Autour, l'ensemble des édifices correspondent à toute une série de musées, dans un quartier totalement dédié à l'art, lequel prend une place prépondérante à Berlin. Message reçu. 

Nous poursuivons notre marche en direction du Tiergarten. En hiver, l'un des poumons verts de la ville est un peu dégarni, grisonnant, privé de sa luxuriance. Cependant, on en mesure la taille et l'importance en le longeant jusqu'à la colonne de la victoire, en empruntant cette interminable avenue qui part de la porte de Brandebourg. Non loin de là, le château de Bellevue, résidence du président de la République, affiche ses allures de Maison Blanche. L'apparat étant son unique fonction, pourquoi s'en priver ? Nous longeons la Spree, mais la nuit tombe tôt à Berlin, tout à l'est de l'Allemagne. A seize heures, dans l'obscurité complète, nous nous rendons compte que nous allons en sens inverse. Il est temps de rentrer nous reposer après cette journée entamée au cœur de la nuit précédente. 


Avant de nous endormir pour de bon, une spécialité culinaire nous revigorera. Nous choisissons le restaurant Lindenbrau aux accents bavarois, au-milieu du Sony Center, sur cette Potsdamer Platz  qui sera notre point de repère dans la ville. Wiener Schnitzel, fameuses escalopes de veau panée, et Curry Wurst, la célébrissime saucisse berlinoise accompagnée d'une sauce tomate au curry que les autochtones dévorent à toute heure, partout et en toute circonstance finissent de nous revigorer. Jusqu'à nous suffire. Et au -delà, car les plats allemands ont ceci d'économique que les cuisiniers ont la main lourde sur le remplissage de l'assiette. Nos petits estomacs français déclarent forfait. 
Au terme de cette première journée, nous entrevoyons déjà les contours d'une capitale à la folie des grandeurs : grandes avenues, grands bâtiments, grands projets, grandes assiettes. Nous n'avons encore rien vu, mais, déjà, la ville nous plaît. Demain est un autre jour. Berlin attendra. 

dimanche 30 décembre 2018

Berlin. Impressions.

Il y a des villes qui sont naturellement belles.
Il y a des villes qui ne le sont objectivement pas.
Il y a des villes agréables et d'autres grises et maussades. 
Il y a des villes lumineuses, des villes charmantes, des villes modernes, des villes bétonnées, des villes sales, des villes en chantier, des villes étouffantes, des villes vertes, des villes accueillantes, des villes froides. 
Il y a autant de qualificatifs qu'il y a de villes.
Et puis il y a Berlin.
Indéfinissable Berlin.
Inclassable Berlin.
Une ville déchirée, ou deux villes réunifiées, un puzzle de quartiers, un assemblage d'architectures, un patchwork de tendances, d'époques, d'atmosphères. 

Berlin, cela sonnait comme traumatisme. Guerre. Deuil. Tristesse. Mur. Décombres. Cela sonnait comme capitale, monuments, modernité, art. Tout cela mélangé. Et on se demandait comment ces éléments si disparates pouvaient s'accorder entre eux pour former une seule et même cité. Après quatre jours à l'arpenter du nord au sud et d'est en ouest, des dizaines de kilomètres à pied au compteur, les joues rougies par le vent froid, le verdict est évident : résilience. 
Berlin est une résiliente. Détruite, bombardée, balafrée par cette affreuse cicatrice qu'a été le mur, elle a su renaître de ses cendres, se réparer, se reconstruire. Mettre en avant ce passé grandiose, assumer ses douleurs et ses failles, se lancer dans une course effrénée vers la modernité. Aller de l'avant. Sans oublier, jamais. 
Il est des villes gâtées. Il est des villes à genoux. 
Et puis il y a des villes touchantes, inoubliables, images même de la renaissance.
Tellement humaine, Berlin.
Troublant miroir de que l'on peut connaître au plus profond d'un corps meurtri qui regarde vers les étoiles. 
Au premier plan, le mur. 
Au second, un immeuble en construction.
Les deux, Berlin.

A droite, l'église du souvenir, bombardée. 
Autour, les tours du quartier moderne, florissant.

Les deux, Berlin.