lundi 10 décembre 2018

Je suis de nulle part

Olivier Weber, Je suis de nulle part. Sur les traces d'Ella Maillart, 2003.
Nous avions déjà évoqué cette grande voyageuse qu'est Ella Maillart à travers un livre autobiographique dans lequel elle disait... ce qu'elle voulait bien dire, la dame n'étant pas forcément loquace sur les raisons profondes qui la poussèrent à parcourir le monde. Par la suite, j'ai écouté une passionnante émission sur l'aventurière suisse qu'évoquait l'écrivain et reporter Olivier Weber. Le temps d'un bivouac radiophonique, il nous entraînait sur les traces d'Ella Maillart qu'il avait lui-même suivies, de la Suisse à l'Afghanistan en passant par différents ports et autres déserts. En faisant ma vaisselle ce jour-là, je me suis dit qu'il fallait absolument que je mette la main (après l'avoir séchée) sur le livre en question. Car je pressentais qu'il ne s'agissait pas d'une simple biographie dont l'auteur aurait été vérifier les sources sur le terrain, mais plutôt d'une histoire en miroir, d'une folle quête de l'héroïne et, à travers elle, de soi. En fait, la quête de tous les voyageurs : qu'est-ce qu'on fout là ? Cette question lancinante fonctionne comme un ancrage, un leitmotiv fataliste pour qui ne se reconnaît plus dans le monde dans lequel il vit. A la veille de la deuxième guerre mondiale, Ella sent bien que quelque chose lui échappe, que la société européenne part à la dérive et, au lieu de combattre, de s'interroger, elle va voir ailleurs. Non pas pour fuir, car le fuyard revient une fois le péril évanoui. Non pas pour voir si l'herbe est plus verte ailleurs : elle aime son Lac Léman et ses cimes alpines. Plutôt, pour se reconnecter avec quelque chose de profond, pour retisser un lien qui aurait été rompu. Peu importe que l'autre bout du fil se situe à l'autre bout du monde. Peu importe qu'il s'agisse de terres hostiles peuplées, si peu, par des peuples nomades dont elle ne connaît pas les us et coutumes. Qu'est-ce qu'on fout là, c'est se questionner sur sa propre présence au monde, sur le hasard qui nous fait naître ici ou ailleurs et sur la possibilité de rencontrer une terre où l'on se sent soi, où les portes du possible sont ouvertes. Bien évidemment, pour Ella Maillart comme pour d'autres, la course est perpétuelle et la pause une perte de temps. Un retour au pays une incongruité puisque les réponses ne se situent pas là. Quoique, peut-être bien que si. A la fin de sa vie, l'aventurière retrouve sa terre natale et s'établit dans le village de Chandolin, avec une vue imprenable sur ce totem de granit qu'est le Cervin. Là, elle comprend que tout est là, tout le temps, en fait : à l'intérieur d'elle-même. Après tous ces voyages, la destination finale, c'est ce coin de Suisse où elle pose ses valises, celles, matérielles, de ses déplacements, et celles de l'âme. Elle a enfin (peut-être, car en est-on jamais sûr) atteint la plénitude. Et Olivier Weber de tenter de trouver la clé du mystère Maillart, sur des bateaux ballotés dans la tempête, dans les steppes, dans un ashram en Inde, en Afghanistan et finalement à Chandolin. Qu'est-ce qu'on fout là ? Ella Maillart reste imperturbable et ne lui livrera jamais complètement la clé de l'énigme. Alors, comme tant d'autres, sommes-nous condamnés à errer de part et d'autre de la planète, à la recherche d'une réponse à nos angoisses existentielles.
Un livre passionnant, total, à la fois géographique, philosophique et humain, brut, entier. 

lundi 3 décembre 2018

Le rêve mexicain

J.M.J. Le Clézio, Le rêve mexicain ou la pensée interrompue, 1988.
On entend souvent dire que l'on ne peut connaître le Mexique sans avoir lu Le rêve mexicain de Le Clézio. En tout cas, sa densité et sa richesse en font un ouvrage de référence. En revanche, ce n'est pas un livre que l'on pourra lire avec la légèreté d'un roman ou d'un récit de voyage. Il faut disposer d'un cerveau bien accroché et pourquoi pas de quelques notions d'histoire précolombienne afin d'appréhender la totalité des informations. Car ce que l'auteur cherche à nous faire comprendre par une argumentation détaillée, c'est l'ampleur du choc qui a eu lieu lors de l'arrivée des Européens en Amérique. Cette déflagration a toujours été étudiée d'un point de vue européo-centriste et par conséquent minimisée. Ici, Le Clézio réussit à adopter un point de vue neutre. Sans pour autant sombrer dans la vision du "bon sauvage"et idéaliser les traditions autochtones, l'auteur s'attache, sur l'axe du rêve, des projections de chaque camp, à préciser toutes les différences culturelles qui ont abouti à cette non rencontre. Car, on le sait bien, c'est lorsqu'on veut faire rentrer l'Autre dans le moule que l'on a construit pour lui que les déconvenues sont les plus grandes. C'est ainsi que récemment le missionnaire américain John Chau s'est fait tuer par des membres de la tribu des Sentinelles qu'il visait à convertir à la "bonne" parole évangélique. Dans le cas du Mexique, le but n'est pas simplement religieux. Il est aussi économique (recherche de l'or à tout prix) et politique (le royaume espagnol désirant dominer le monde, rien que ça).
Pour ce qui est du fait religieux, il émane d'un fort sentiment de supériorité culturelle de la part des Européens qui considèrent toute population non chrétienne comme une bande d'impies sauvages et irrécupérables. Partout où ils se rendent, les blancs font s'agenouiller les peuples conquis, par la force, en employant la plus terrible des violences, devant leurs images divines. Or, au Mexique, Le Clézio nous explique comment cette conversion était de toute façon impossible. Les Aztèques, qu'il étudie tout particulièrement, ne croient pas en un Dieu, ne pratiquent pas une religion : leurs dieux vivent en eux, ils sont la religion. Pour preuve, ces cérémonies au cours desquelles ont lieu les sacrifices humains de personnes en qui, pour l'occasion, tel ou tel dieu s'est incarné. La divinité est là, parmi eux, en eux, prend corps quotidiennement. Il ne s'agit pas d'un être parfait, supérieur, sans failles et à qui ont se soumet. Dieu est un homme comme les autres, avec ses qualités et ses travers. Dieu peut-être en toi, ou en moi, et il est partout à la fois. Conception totalement inadmissible pour les catholiques qui ajoutent cela à la liste de leurs arguments en faveur du massacre des Aztèques. De là, on peut facilement comprendre la méprise : rien de plus facile pour un peuple imbibé de divin de rêver au retour de leur dieu principal sous les traits d'un humain. Les Aztèques prennent Cortès et ses soldats pour des dieux. Pour nous, Européens à l'esprit cloisonné et stéréotypé, c'est inenvisageable, voire ridicule. Pour les anciens mexicains, rien de plus naturel. Lorsqu'ils réalisent qu'en réalité, ces barbus casqués et armés ne sont que de misérables corps déserté par le divin, il est déjà trop tard. L'Empire est tombé.

Qu'en serait-il aujourd'hui s'il en avait été autrement ? Si les blancs n'avaient pas été si présomptueux et méprisants ? S'ils étaient venus en observateurs attentifs et non en extrémistes religieux (convertis-toi ou meurs, pardon mais oui, bien évidemment, c'est de l'extrémisme religieux) ? C'est ce que l'auteur cherche à nous faire comprendre en se dépouillant de ses frusques judéo-chrétiennes pour mieux plonger dans les croyances, les rituels et les connaissances de ces peuples que nous avons trop longtemps écrasés de ce dédain qui fait notre essence. D'ailleurs, à votre avis, est-ce bien normal que le dictionnaire refuse la majuscule aux dieux des religions polythéistes quand il la recommande naturellement pour le Dieu des monothéistes ? Il serait intéressant de se poser la question de ce que les civilisations que nous avons massacrées auraient apporté au vieux monde déjà vicié et sclérosé si nous les avions simplement écoutées, reconnues comme nos semblables. Le franciscain Bernardino de Sahagun, en compilant au lendemain de la conquête les cultures aztèques dans son œuvre majeure intitulée Histoire générale des choses de la Nouvelle Espagne le sait bien. Dans un premier temps, ce travail est censé permettre de mieux comprendre les coutumes indigènes afin de faciliter le travail des évangélisateurs (en gros, repérer chaque interstice de vulnérabilité dans lequel le catholicisme pourra être injecté à forte dose). Mais ce qu'il apprend, ce qu'il découvre est tellement monumental qu'il ne peut s'empêcher d'être sidéré, admiratif, voire séduit par cette culture imprégnée de divinité, dont la cruauté apparente n'est que la manifestation d'une religiosité intense. Ce n'est pas un hasard si le roi Philippe II d'Espagne en interdira la publication.
C'est cette harmonie parfaite entre le réel et le mythe, entre le quotidien et le divin, entre l'homme et son environnement naturel, que les aventuriers des siècles suivants, écœurés de matérialisme, se sont acharnés à vouloir retrouver. Parmi eux, Antonin Artaud qui se rend chez les Tarahumaras du nord du Mexique afin de toucher du doigt cette réalité bâillonnée avec la colonisation. Une sorte de paradis perdu, de pan entier de l'histoire de l'Humanité que nous avons délibérément supprimé de nos consciences, mais qui nous parle encore, au plus profond de notre être. Aujourd'hui, le schéma est toujours le même, partout dans le monde : mine polluante en Guyane contre forêt millénaire, routes commerciales contre Rohingyas, productivité vs territoire Mapuche au Chili. On muselle, on tue, on prive les peuples de leurs terres, meilleur moyen de les déconnecter de l'endroit duquel ils puisent leur force, afin de mieux les soumettre et de les enrôler, esclaves, petits pions sans voix, dans cette marche mondiale pour l'enrichissement matériel. De spiritualité, de philosophie et d'écologie primordiale, l'homme moderne ne veut plus. Et c'est ainsi que le livre de Le Clézio trouve une toute autre résonance en nous, en ce qu'il nous renvoie à ce rêve brisé d'une possible rencontre avec l'Autre, d'un possible enrichissement mutuel, non pas économique, mais de la pensée.
Extraits.
"La grande question que nous posent les cultures indigènes du Mexique - et d'une façon générale, tout le continent amérindien - est bien celle-ci : comment auraient évolué ces civilisations, ces religions ? Quelle philosophie aurait pu grandir dans le Nouveau Monde, s'il n'y avait eu la destruction de la Conquête ? En détruisant ces cultures, en abolissant aussi complètement l'identité de ces peuples, de quelle richesse les Conquérants européens nous ont-ils privés ? Car c'est bien d'une privation, d'un exil qu'il faut parler. Les vainqueurs espagnols, portugais, puis français et anglo-saxons qui ont assujetti l'immensité du continent amérindien ne sont pas seulement responsables de la destruction des croyances, de l'art et des vertus morales des peuples qu'ils ont capturés. Par une sorte de contre-coup qu'ils ne pouvaient imaginer eux-mêmes, ils ont été à l'origine d'un profond changement dans notre propre culture, les premiers aventuriers de cette civilisation matérialiste et opportuniste qui s'est étendue sur le monde tout entier, et qui peu à peu s'est substituée à toutes les autres philosophies."
"Aussi, n'est-ce pas un hasard si notre civilisation occidentale retrouve aujourd'hui les thèmes philosophiques et religieux des Indiens d'Amérique. Parce qu'il s'est placé dans une position de déséquilibre, parce qu'il s'est laissé entraîner par sa propre violence, l'homme d'Occident doit réinventer tout ce qui faisait la beauté et l'harmonie des civilisations qu'il a détruites."

mardi 13 novembre 2018

Petit pays

Gaël Faye, Petit Pays, 2016.
"Waou ! Pfiuuuu... Purée !...
- Quoi ?
- Ce bouquin !..."
Voici en exclusivité la teneur de la riche et dense conversation que j'ai pu tenir juste après avoir refermé le livre de Gaël Faye. Les seules onomatopées que j'ai pu extraire de ma bouche, c'était déjà trop de mots pour cette œuvre. Parce que pour la décrire, il n'y en a pas. Jee vais tout de même tenter de faire un effort et de structurer mon ressenti, car sinon on ne va pas aller très loin, vous et moi.

"La musique est un cri qui vient de l'intérieur", disait un célèbre chanteur stéphanois. Les mots de Gaël Faye doivent venir de là aussi. Du plus profond, des tripes, du bide. Et en même temps du rêve, de quelque chose d'onirique et d'enfantin qui vient s'écrabouiller sur l'absurde tragédie de la guerre comme des papillons sur un pare-brise. Je structure, je structure... 
Nous sommes en 1992, à Bujumbura, la capitale du Burundi. Gaby a dix ans et vit avec son père, français, sa mère Rwandaise et sa petite sœur Ana. C'est le temps de l'enfance, de l'innocence, des mangues gorgées de sucre et de soleil, des escapades dans le quartier avec les copains et des petites bêtises sans grandes conséquences. Le narrateur, adulte, se souvient de cette période comme d'un âge d'or. Peut-être l'embellit-il d'ailleurs avec la distance. Le père de Gaby refuse que ses enfants entendent parler de politique. Les conflits d'intérêts et de pouvoir sont loin et c'est très bien ainsi. Certes, les domestiques sont noirs, les blancs installés là depuis l'époque de la colonisation maintiennent un ordre établi archaïque, mais on n'y prête plus attention. Il en a toujours été ainsi et, pour Gaby, chaque chose est à sa place. Petit à petit, pourtant, le malaise s'insinue dans la vie familiale, dans le pays, dans le quartier, dans la bande de copains et dans la tête de Gaby. Une réflexion raciste plus appuyée que d'habitude de la part de Jacques, l'ami belge des parents. Une réaction d'Yvonne, la mère de Gaby, qui pour une fois soutient le regard du colon. Le conflit qui lézarde la solidité du couple. Quelque chose d'irréparable qui s'installe. Au Rwanda, juste de l'autre côté de la frontière, les Hutus et les Tutsis s'affrontent encore. Ce n'est pas la première fois que la guerre civile éclate dans le pays et c'est la raison pour laquelle la mère de Gaby ainsi que le reste de sa famille vit en exil au Burundi. Seulement, le cœur d'Yvonne est là-bas, sur sa terre de naissance. Et elle en tremble de peur. La rupture entre les parents est consommée. Yvonne quitte le foyer et laisse les enfants avec leur père. La réalité commence à prendre corps dans la vie de Gaby.

D'autant qu'au Burundi, les élections approchent et que, si la démocratie engendre des espoirs de la part de la population, elle provoque aussi des craintes. Et celles-ci sont justifiées. Coup d'état. Représailles. Assassinats. Couvre feu. Et dans le poste de radio, les informations venant du Rwanda où les Tutsis se font massacrer par les Hutus. Jusqu'au bout, Gaby tente de s'accrocher à son enfance, comme un petit garçon qui plisse violemment les yeux pour que le rêve de la nuit passée ne s'évapore pas. Dans sa bande, les copains plongent tête la première dans la réalité du conflit. Ils s'endurcissent, parlent comme des hommes, trouvent des armes, s'organisent non plus en bande, mais en gang. Balles perdues. Agressions. Meurtres. Gaby s'éloigne du groupe pour se réfugier dans la littérature et dans les romans que lui prête madame Economopoulos, une immigrée grecque. Pendant ce temps, Yvonne décide coûte que coûte de partir au Rwanda, essayer de retrouver son frère, sa cousine et ses enfants après le cessez-le-feu. Elle ne réapparaît à la maison que traînée par Jacques, l'ami qui l'a retrouvée par hasard, errant dans une rue, métamorphosée. 
En fait, l'histoire, on la connaît. La guerre. Le génocide. Le silence de l'Europe. L'horreur pendant des mois. Et nous, Français, devant la télé. Loin, très loin. A l'abri. En sécurité. Spectateurs distancié d'un film plutôt réaliste. Gaël Faye choisit de nous raconter l'histoire de l'intérieur, telle que son personnage l'a vécue. Attention, ceci n'est pas une autobiographie, insiste-t-il. Ceci est une fiction. Enfin, non, Gaël, pardon. Avec tout mon respect. Ceci n'est pas un roman. C'est un poème. Un hymne à l'enfance qu'on assassine. A l'innocence pure et sucrée que l'on projette dans la guerre, de la même façon que l'on jetterait une fleur dans l'eau bouillante. Ceci est un tableau, un chant d'amour à un pays, un dessin tracé avec un doigt d'enfant sur la terre brune avant que celle-ci ne s'inonde de sang. Monsieur Gaël Faye, merci. Merci d'être venu pas loin de chez nous et de nous avoir offert cette lecture musicale, ce récit chanté, ces vers récités sur la guitare. Merci d'avoir écrit et de continuer à le faire. Merci d'ouvrir grand la porte des possibles et de raconter en toute liberté, d'exploser les moules, de revisiter la grande histoire et d'en faire quelque chose de particulier, de sensoriel, de corporel. Merci pour cette bouffée d'air offerte, pour cette affirmation humaniste. Voilà ce que c'est que la guerre. C'est un exterminateur d'enfances. Et en réponse, voilà ce qu'est l'art : une éclatante et vibrante catharsis. 

samedi 3 novembre 2018

Marche et invente ta vie

Bernard Ollivier, Marche et invente ta vie, 2017.
Bernard Ollivier, c'est ce retraité qui, malmené par la vie, en recherche d'un sens à la suite de son existence, poussé par un besoin irrépressible de marcher, se met en route avec ses godillots et son sac à dos. D'abord, il entreprend de faire le pèlerinage jusqu'à Compostelle. Puis, toujours en solitaire, il se lance sur la mythique route de la Soie. Au terme de ces expériences qui ont la capacité de changer un homme, il décide de créer l'Association Seuil dans une démarche anti égoïste. Si les chemins l'ont aidé à se remettre en selle, il doit en faire profiter les autres. Il a déjà eu vent d'expériences de marche pour aider de jeunes délinquants à s'en sortir, notamment en Belgique avec l'association Oikoten. L'idée germe dans sa tête et, en 2003, l'association Seuil est officiellement créée. L'idée est la suivante : grâce à la marche, donner un coup de pouce à la résilience pour des jeunes en rupture et qui sont aux portes de la prison. Et vous savez quoi ? ça marche. On peut lire sur le site que 95% des jeunes qui ont marché avec Seuil parviennent à une réinsertion.

Les casseroles que ces jeunes ont a traîner sont souvent plus lourdes que le sac à dos. Pour qui n'est plus habitué à la discipline, avoir un but, se fixer un objectif et le suivre jusqu'au bout n'est pas évident. D'autant que les marches se font à l'étranger et durent plusieurs mois. Il est difficile de se couper de son quotidien, de se retrouver seul avec soi-même, ses doutes et ses démons, et la tentation de tout envoyer promener et d'arrêter arrive assez rapidement dans le parcours. Les accompagnateurs sont là pour ça, pour remotiver le jeune, l'encourager et lui prouver qu'il peut réussir. Au fond, le premier pas, le plus difficile, était la décision de partir et, si ce premier pas a été fait, les autres doivent forcément suivre. Dans ce livre, Bernard Ollivier a recontacté un échantillon de quatorze garçons et filles qui ont participé à des marches. Afin de brosser un portrait réaliste des adolescents qui ont effectué ces parcours, il a opté pour une variété dans les témoignages : de la réinsertion réussie à l'échec. Or, on se rend bien compte que même si un parcours a été interrompu, la trace qu'il laisse dans le corps et dans l'esprit de celui qui l'a mené à bien, même à moitié, est indélébile et le marque à jamais dans sa manière d'affronter la vie. 
Il faut lire ce livre et voir le très bon documentaire dans lequel la réalisatrice Stéphanie Paillet nous permet de suivre une jeune marcheuse sur la route de sa résilience. Il faut vraiment se pencher sur ce sujet. Il faut enfin comprendre que l'enfermement ne mène à rien (il suffit de constater les chiffres effarants de la récidive après un passage en prison) ; que rien ne vaut les grands espaces pour éprouver ses capacités ; qu'on ne peut avancer qu'en liberté. 

Démarche from Stéphanie Paillet on Vimeo.

jeudi 1 novembre 2018

Silence

Shûsaku Endô, Silence, 1966.
Japon. Première moitié du XVIIème siècle. Les Portugais, qui tentent d'installer la religion catholique dans le pays, finissent par être bannis du territoire nippon. Au début, tout se passe pour le mieux. Les Jésuites, fidèles à leur réputation d'hommes rusés, s'attirent les bonnes grâces de l'élite et s'intègrent dans la société japonaise. Ils s'habillent en costume traditionnel, apprennent la langue et deviennent des traducteurs émérites. On apprécie la compagnie de ces lettrés venus d'Europe et on leur permet d'accéder aux plus hautes sphères. Par ce que l'on pourrait taxer de "supercherie", leur domination s'installe peu à peu, jusqu'à leur conférer un pouvoir de plus en plus important, ce qui dérange les projets d'unification du pays et de soumission de toutes les régions à l'Empereur. Si l'ennemi est à l'intérieur, rien ne va plus. En 1614 est donc signé un édit d'expulsion des missionnaires catholiques. Par ailleurs, on continue de commercer avec d'autres puissances européennes, mais en tout bien tout honneur, sans que les occidentaux ne se piquent de vouloir imposer quoi que ce soit aux Japonais. Entre temps, certains habitants se sont déjà convertis à la nouvelle religion et, lorsque les persécutions commencent contre les chrétiens, la torture va bon train. Les fidèles sont pourchassés et enjoints d'apostasier, c'est-à-dire de renier leurs croyances pour revenir à la raison, en fait à la foi bouddhiste. Une chasse aux sorcières se met en place sur tout le territoire et des prêtres sont pris au piège. C'est alors que la nouvelle arrive : il paraîtrait que le père Ferreira aurait apostasié pour échapper à la torture et à la mort. Deux prêtres portugais décident alors de partir à sa recherche et de vérifier la nouvelle. On suit surtout le parcours de l'un d'entre eux, le père Rodrigues. 

Outre le récit personnel de cette quête, c'est toute l'histoire de l'implantation du catholicisme dans le monde qui est retracée ici. La question que l'on est immédiatement amené à se poser est la suivante : pourquoi, alors que cela a très bien fonctionné dans d'autres pays, il n'en a pas été de même au Japon ? En Amérique Latine, les missionnaires se sont appuyés sur les différents dieux ancestraux et ont plaqué sur chacun d'entre eux un saint chrétien ayant plus ou moins les mêmes attributs (confirmant par là le côté polythéiste et superstitieux du catholicisme). Ce subterfuge ne pouvait évidemment pas fonctionner avec le bouddhisme. Pour plus d'éclaircissements sur cet aspect que je reconnais ne pas maîtriser, je vous recommande vivement d'aller potasser les excellents écrits de ma copine sur son site Bisogna Morire. On pourrait opposer à cela qu'il y a bel et bien eu des conversions au Japon. Or, étaient-elles sincères ? En Amérique Latine, le catholicisme a été imposé par la violence et on sait que les anciennes croyances ont été volontairement refoulées (il fallait faire semblant, histoire de survivre)... mais ont continué à exister en secret, transmises de génération en génération pour ressurgir aujourd'hui, intactes. Au Japon, on ne peut pas parler de violence dans le processus de conversion. Pourtant, la question de la sincérité, ou plutôt de la compréhension, perdure. Les japonais fraîchement convertis parlaient-ils exactement de la même chose que ce que le dogme véhiculé par les missionnaires disait ? C'est ce qu'explique Ferreira à Rodrigues quand les personnages se retrouvent enfin face à face. Et c'est toute l'histoire du décalage entre les cultures, cette transposition impossible qui a créé et continue de provoquer tant de conflits.
En effet, si Rodrigues a une idée claire et précise de la religion qu'il professe, les paysans japonais ne peuvent la saisir qu'à travers le prisme de leur propre représentation du monde, opérant consciemment ou inconsciemment une série d'ajustements indispensables à l'assimilation d'une nouvelle donnée. En fait, ce n'est même pas la question de la sincérité ou pas, mais plutôt celle de l'impossibilité culturelle d'intégrer une religion étrangère. Ajoutez à cela l'esprit de supériorité avec lequel toutes ces campagnes d'évangélisation ont été menées de par le monde, l'arrogance de l'homme blanc se pensant investi d'une mission divine, civilisatrice, on arrive au constat suivant : de rencontre, il n'y a pas eu. On a simplement assisté à l'effleurement entre deux mondes irréconciliables. D'un côté, une tradition millénaire profondément enracinée ; de l'autre, la seule conviction d'hommes illuminés. Rodrigues en est l'illustration parfaite, lui qui est persuadé que les chrétiens japonais adhèrent complètement au dogme catholique et qui, aveuglé par sa propre représentation de la foi, ne peut admettre ce que Ferreira essaie de lui faire comprendre en lui expliquant l'impossibilité de cette rencontre, lui qui, en apostasiant, l'a parfaitement compris et a, en quelque sorte, admis sa défaite. Cependant, le doute pointe en lui et s'insinue dans l'esprit de Rodrigues tel un poison amer. A quoi bon tous ces massacres d'innocents ? La parole divine en vaut-elle vraiment la peine ? Dieu veut-il réellement cela ? Pourquoi, si sa mission doit se poursuivre malgré la torture et les massacres, Dieu ne répond-il pas ? Existe-t-il vraiment ? Si oui, alors, pourquoi ce silence ? 

mercredi 10 octobre 2018

Professeur Leca, Chirurgien du cœur

Elizabeth Drévillon, Professeur Leca, chirurgien du cœur, 2003.
Drôle de voyage que ceux de ces enfants venus de pays d'Afrique, d'Asie ou d'ailleurs pour se faire réparer le cœur. Drôle d'aventure que celle de ces petits qui quittent leur pays pour plusieurs semaines, plusieurs mois pour affronter les examens, les piqûres et les opérations et rentrer plus vivants qu'avant dans leurs familles. Ce prodige est permis par l'association Mécénat Chirurgie cardiaque - Enfants du Monde, créée en 1996 par le professeur Francine Leca, première femme chirurgienne cardiaque en France. Toute cette incroyable histoire ne serait rien sans elle.
Déterminée, têtue, autoritaire, les qualificatifs ne font pas dans la demi-mesure. Née en 1938, ce n'est que tout récemment que la dame au caractère bien trempé arrête d'opérer, alors qu'elle flirte déjà avec les quatre-vingts ans. Durant toutes ces années, elle a été pionnière dans ses études, pionnière dans la chirurgie et plus encore dans la spécialité cardiaque. Un monde d'hommes. Parfois machistes, d'autres fois au contraire admiratifs, aucun n'est indifférent à l'ascension de Francine Leca dans la discipline. Une progression fulgurante mais qui n'est pas due au hasard. La jeune femme, après s'être fait renvoyer de deux lycées et pour prouver à ses parents, en particulier à son père, qu'elle est digne de confiance, se lance à corps perdu dans les études de médecine. Personne ne doute de sa réussite car, quand Francine veut quelque chose, elle l'obtient. En lisant son parcours, on comprend toute la difficulté de ces études ingrates, longues, l'externat, l'internat, le passage obligé par plusieurs spécialités, des heures de travail harassantes et un salaire ridicule par rapport à cet engagement, tout cela pour n'être dans un premier temps que le sous-fifre de ses supérieurs. Chaque jour, c'est accepter d'être en retrait et saisir au vol chacune des responsabilités que l'on vous demande de prendre. Cela, Francine le fait à merveille. Elle passe son temps à l'hôpital, ne compte pas ses heures, au grand désespoir de son mari qui lui reproche de délaisser la vie de famille. Leur couple en sera victime et le divorce sera houleux. Elle perdra la garde de ses enfants : à l'époque, qu'une femme mette autant d'énergie dans son travail est très mal perçu, le féminisme n'ayant pas encore le pouvoir de changer des conventions sociales arriérées et bien installées. Cependant, à entendre ses enfants, ce n'est pas la rancœur qui domine, mais l'admiration pour une mère certes dure, mais aimante et qui leur a appris une foule de choses, qui leur a permis, à travers son exemple et les valeurs qu'elle leur a transmises, de se tenir droits dans la vie et d'aller au bout de leurs projets. Une sorte d'émulation permanente. Certes, les vacances qu'ils passaient avec elle ne se déroulaient pas sous le signe du farniente. Dans l'hacienda du grand-père en Andalousie, quand les enfants veulent monter à cheval, il leur faut d'abord courir après leur monture et la saisir par l'encolure ! Rien ne leur tombe tout cru dans le bec, tout passe par un travail acharné. C'est la philosophie de Francine. Et apprendre, encore et toujours. Un exemple de cette soif de connaissance et de savoir : à 39 ans, alors qu'elle passe déjà de longues journées en tant que chirurgien, Francine se met en tête de passer un BTS agriculture, simplement parce qu'elle veut devenir spécialiste du sujet afin de créer une plantation d'eucalyptus dans la ferme familiale en Espagne. Elle ne l'obtiendra pas et cela la mettra en rage. Seulement, il ne faut pas appesantir sur les échecs, il n'en valent pas la peine. Avancer, toujours avancer. Aller de l'avant et ne jamais regarder en arrière.

Le temps passe et Francine est toujours aussi passionnée par son travail de "plomberie", comme elle dit. Un travail d'artisan, de précision, que celui de réparer des cœurs, d'autant plus lorsque ceux-ci sont de plus en plus petits. Francine Leca se spécialise dans les enfants et raconte dans son livre certaines des familles qu'elle a pu rencontrer, certains des jeunes qu'elle a opérés, parfois à de multiples reprises. Au bloc, la chirurgienne ne plaisante pas. Il faut que les gens qui l'entourent soient à la hauteur car elle ne supporte pas l'imperfection. Avec les parents, elle est au contraire douce et profondément humaine, bienveillante, présente à chaque instant. Sa porte est toujours ouverte. Un mélange de professionnalisme et d'humanité qui font les êtres exceptionnels. Pas étonnant qu'en plus de son travail à l'hôpital, elle trouve encore le temps et l'énergie de partir en mission à l'étranger. Pour une semaine, deux, un peu plus. C'est là qu'elle touche véritablement du doigt la pauvreté, le dénuement, le besoin criant de soins. On la suit notamment en Syrie où, en partenariat avec l'association Terre des Hommes, elle reçoit des dizaines et des dizaines d'enfants, avec des examens préalables parfois flous ou insuffisants - quand ils ne sont pas absents - et décide de qui il est urgent d'envoyer en France. Parfois, les mamans sont réticentes à laisser leurs enfants s'en aller. D'autres fois, les parents comprennent que c'est la seule chance pour leurs petits de survivre. Sans opération, dans le pays où ils vivent et avec leur condition sociale défavorisée, c'est la mort assurée. Et c'est là que le voyage commence.
Un accompagnateur vient chercher l'enfant dans son pays et prend l'avion avec lui jusqu'à Paris. Ensuite, les familles d'accueil prennent le relais. Une relation inouïe se lie entre ces enfants, malades et déracinés provisoires, et ces familles qui ont tant d'amour à donner, qui se dévouent pour prendre soin d'eux, les accompagner lors des examens à l'hôpital, avant et après l'opération, jusqu'à leur rétablissement et le retour au pays. Francine recommande de ne pas trop gâter les enfants, car leur pays d'accueil déborde de richesse en comparaison avec la région dans laquelle ils vivent. Le contraste peut être étouffant, déroutant, incompréhensible. Mais il est difficile de se retenir pour les familles d'accueil qui tiennent à ce que leurs petits protégés passent cette épreuve dans les meilleures conditions possibles. Les mauvaises langues se demandent bien quelle est l'utilité de soigner les enfants pour les renvoyer dans un pays en guerre, dans lequel il finiront par mourir de faim ou sous les bombes. Francine Leca monte sur ses grands chevaux : justement ! Tous les enfants ont le droit d'avoir des chances égales face à la dureté de la vie ! Et c'est pour cela pour qu'elle les soigne, pour qu'ils ne souffrent pas en plus d'un handicap. Pour qu'ils vivent comme les autres et qu'ils aient la possibilité de prendre le chemin qu'ils ont envie de prendre. Les lettres de reconnaissance affluent, des familles pleines de gratitude, des enfants sauvés, des possibilités offertes par la pleine santé.
Comment alors ne pas suivre aveuglément cette femme ? Comment ne pas lui vouer une admiration sans bornes ? Comment ne pas avoir envie de marcher dans ses pas, à sa propre mesure, chacun sur son chemin mais dans la même direction : développer un savoir à la perfection et offrir ses compétences en se dévouant aux autres ? Un exemple, un modèle, une femme merveilleuse. 

lundi 8 octobre 2018

Pourquoi on danse ?

D'abord, vient le mouvement. L'expression du corps, des émotions à travers les gestes, déliés, vifs, langoureux, énergiques, souples. C'est comme si, de tous temps, on avait commencé par danser. Avant d'aller à la guerre, après les batailles, pour se séduire, quand on se marie, pour les dieux, par habitude. Dans toutes les cultures, la danse est omniprésente. Pourquoi ? Parce ce qu'elle dit beaucoup de choses de nous, de là où on vient, de comment on vit et de notre philosophie de vie, d'ailleurs. Danser, c'est déjà s'exprimer. Au rythme des percussions, des violons, des sabots ou pieds nus sur le sol, partout dans le monde, on danse et on se rassemble. On se réunit autour d'un fait culturel commun dans lequel on se reconnaît et par lequel s'expriment nos ancêtres qui, longtemps avant nous, ont effectué les mêmes pas sur la terre, sur la pierre, sur les planches. Cela ressemble à une communion, quelque chose d'éminemment spirituel et, à la fois, de terriblement humain. Un lien social, un reflet de nos organisation, de nos croyances, de nos joies et de nos peines collectives. En fait, la danse est une sorte de livre vivant dans lequel est contenu l'ensemble de nos histoires en tant que peuples. Par la danse, on dit qui on est. 


On revendique sa culture, son Histoire. On met en scène des événements qui ont forgé nos sociétés, nos groupes ethniques, qu'ils soient dignes de fierté ou terribles. La colonisation, l'acculturation forcée, le mépris de l'indigène, la douleur de l'exil, d'un côté. Et puis la continuité dans les démonstrations culturelles, la perpétuation des traditions, la non résignation, le courage de résister. Les danses à travers le monde montrent parfaitement la capacité de résilience des peuples. Par là même, la danse devient politique. Un outil de revendication qui va bien au-delà des discours et des débats stériles. Quand les discussions s'évertuent à s'interroger sur le racisme, l'intégration, le respect, la danse leur rit au nez, se plante au centre, en pleine lumière et dit "je suis là", "j'existe", "je suis comme je suis". Métisse, mélangée, tissée d'influences multiples et hétérogènes qui produisent une manifestation pourtant cohérente, reconnaissable. En réalité, la danse est subversive. Parce qu'elle a pris sans protester des centaines d'amants, adopté des milliers d'enfants et qu'elle se déshabille devant nous, nous entraîne à faire de même, sans fausse pudeur. Le flamenco en est un bel exemple, lui qui contient dans ses veines du sang arabe, gitan, juif, peuples haïs des catholiques pendant des siècles et dont pourtant ils revendiquent l'art à travers le flamenco. Quand un espagnol exprime son dénigrement envers les populations qui lui sont étrangères et s'approprie dans un même temps le flamenco en tant que danse nationale, il est pris à son propre piège. Quand il tape dans ses mains, au spectacle, c'est au même rythme que celui imprimé par des mains brunes, gitanes, orientales bien avant lui. La danse sème un trouble bénéfique dans les références culturelles et nous enveloppe dans un multiculturalisme réjouissant.
  
Et puis, la danse est thérapie. La danse est activisme. La danse n'est pas un sport. C'est un art, un mode d'expression qui en dit souvent beaucoup plus que des mots. Le danseur Bolewa Sabourin l'a bien compris, en ce qu'elle a été son outil de résilience, la seule façon d'accepter son corps et son identité, son chemin vers la compréhension de soi. La chose qui a sublimé son chaos. Conscient de la puissance du mouvement, Bolewa a voulu transmettre. A travers son association Loba ("exprime-toi" en Lingala), il fait pénétrer l'art dans la cité. Mieux, il transforme l'art en acteur du changement. En ce moment, la compagnie RE-Creation œuvre pour la résilience à travers la danse des femmes qui ont subi des violences sexuelles. Cette initiative est née de la rencontre de Bolewa Sabourin avec le tout récent prix Nobel de la Paix 2018, le gynécologue congolais Denis Mukwege, engagé depuis des décennies dans la protection, le soin et la réhabilitation en tant que femmes des victimes de violences sexuelles. S'il fallait encore des preuves que la danse est plus qu'un art... 
Voici une vidéo de Bolewa Sabourin expliquant son parcours, ses convictions, ses engagements :

vendredi 5 octobre 2018

Million dollar marathon

Philip Maffetone, Million dollar marathon, 2017.
Xi s'évade du Tibet, traverse les montagnes en courant, arrive en Inde, se fait repérer par un entraîneur et commence à courir des marathons. Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ? On pourrait reprocher à l'auteur de nous priver de descriptions, d'avoir survolé ses personnages et de ne pas avoir cherché à approfondir leurs caractères, leurs ressentis. On pourrait lui reprocher d'avoir écrit ce roman en courant. Or, les mots se suffisent à eux-mêmes et, en peu de pages, il dit tout. On visualise, on comprend, on s'attache, on adhère. Il gagne haut la main. Bien sûr, les amateurs de sport auront leur compte avec cette précision dans les chiffres lorsqu'il s'agit d'évoquer les temps de parcours des différentes courses et ce mythique passage sous les deux heures pour un marathon. On touche ici à la question des limites du corps humain, ainsi qu'à la course aux records toujours plus féroce, alimentée par les sponsors, les médias et les milliards de dollars qui circulent autour de cet événement sportif. Certains diront que ce n'est même plus du sport. Ce qui est incroyable, dans ce roman de Maffetone - qui connaît très bien le sujet de par ses compétences d'entraîneur sportif, de scientifique et médecin -, c'est que c'est un réfugié tibétain, berger, pieds nus, qui va tenter de pulvériser les deux heures de courses et de gagner ce million de dollars promis au vainqueur. Les codes sont brisés et on s'attaque aux clichés, aux a priori raciaux et sociaux. C'est aussi l'occasion, à travers cette fable, puisque c'en est une, de questionner nos valeurs et cette question des biens matériels qui prennent tellement de place dans nos vies, aux dépens de nos richesses culturelles, de nos traditions ancestrales et de notre essence profonde. Les valeurs de Xi sont celles de ses ancêtres : vivre en harmonie avec la nature et en liberté. C'est là que la question de l'invasion du Tibet par la Chine et sa féroce colonisation culturelle, économique, territoriale, politique prend toute sa dimension. L'auteur produit, l'air de rien, un récit engagé. Sans revendications, sans hargne, sans grands discours, simplement en suivant le rythme des pieds nus de son héros sur la piste et des chansons anciennes qu'il fredonne pour imprimer un rythme à sa course, au grand désarroi des observateurs, des spécialistes et de ses concurrents. Sommes-nous vraiment ouverts à ce genre de choses ? Sommes-nous réceptifs à ces personnages que l'on croise ici et là et qui pourraient, par leur action, leur comportement face à la vie, bouleverser l'ordre des choses et, pas après pas, changer la face du monde ? Enfin, dernière interrogation et pas des moindres : quand serons-nous enfin prêts à reconnaître l'immense valeur de ceux qui débarquent les mains vides mais l'âme si riche dans nos pays, rescapés de la guerre ou de la misère ? Le récit est peut-être un peu naïf, mais il est touchant et répond à une vraie réalité politique et historique, ainsi qu'à des problématiques sportives et financières importantes. Alors, qu'on soit passionné de sport, partisan de la liberté pour le Tibet, adulte, enfant, la lecture du roman de Philip Maffetone ne peut pas nous faire de mal. Comme se jeter de l'eau froide du torrent au visage pour se réveiller. 

mardi 2 octobre 2018

Ni vivants ni morts

Federico Mastrogiovanni, Ni vivants ni morts, 2017.
Il ne faut définitivement pas prendre pour argent comptant tout ce qu'on lit dans les médias. Voilà l'une des leçons que l'on pourrait tirer de la lecture du livre de Mastrogiovanni. Certains sujets, plus épineux que d'autres - quoique tous les sujets mériteraient des lectures approfondies avant d'être traités, - exigent une rigueur dans la connaissance. Je vous dis ça, parce que j'avais tenté d'aborder le thème de la mort au Mexique avec mes élèves, qu'après avoir évoqué la mort en tant que fête, folklore bien connu dans le monde entier et dont nous avons trop souvent une vision digne de "La vengeance du serpent à plumes" - n'en déplaise à certains professeurs qui font du survol culturel et bénissent le cliché - après un texte d'Octavio Paz (ayons de l'ambition pour nos élèves), je leur avais présenté un document sur la disparition des 43 étudiants d'Ayotzinapa, survenue le 26 septembre 2014. Ce n'est pas que j'étais à côté de la plaque et les élèves eux-mêmes avaient bien saisi la complexité de l'affaire et les effrayantes zones d'ombres qui planaient là-dessus. Mais, je n'avais pas perçu la réelle profondeur, les vraies racines de cette disparition qui a permis d'en révéler plein d'autres. La lecture d'articles de presse n'avait pas suffit. Aujourd'hui, au terme de la lecture de l'enquête réalisée sur plusieurs années par le journaliste italien Federico Mastrogiovanni, j'en sais bien davantage. Et j'en suis renforcée dans ma conviction : ne jamais se taire, continuer à en parler, jusqu'à la vérité. 

D'ailleurs, le cas des 43 n'arrive qu'à la fin du livre, pour la simple et bonne raison que le journaliste a commencé son enquête bien avant ce fait. Il vit au Mexique depuis un certain temps, il sait parfaitement ce qui s'y passe : la violence omniprésente et un nombre incalculable d'assassinats. On peut même parler de génocide. La première chose qui nous vient en tête, c'est le crime organisé, la drogue, les cartels. Sauf que pas du tout. Ou pas exactement. Page après page, on apprend que les cartels ne sont en fait que des exécutants, qu'ils contrôlent des territoires et terrorisent des villages entiers au nom de quelqu'un d'autre. Et vous savez de qui ? De l'État. L'état mexicain dans toute sa splendeur qui, non seulement s'arrange très bien de cette violence, mais la veut, la commandite, la conçoit en un véritable plan d'extermination de sa propre population. Ce n'est pas un hasard si l'auteur va jusqu'à comparer cette violence d'état à celle des nazis. Les faits, les événements, les liens, les procédés, tout concorde à rapprocher ces deux régimes. Alors, pourquoi cette obstination à éliminer ? Les causes sont multiples mais se rejoignent en une seule : faire taire la population, la museler en la terrorisant, semer la peur, paralyser les consciences afin d'avoir les mains libres. Dans quel but ? Si on vous dit que les états où les assassinats et les disparitions sont les plus nombreux correspondent à ceux qui cachent d'énormes ressources minières, vous commencez à y voir plus clair ? Alliés des États-Unis, disciples obéissants des compagnies étrangères, fervents fanatiques de l'ultra libéralisme, les gouvernements qui se sont succédés à la tête du Mexique ont opté pour le génocide comme meilleur moyen pour, d'une part, libérer les terres convoitées des habitants gênants et, d'autre part, pour faire taire toute forme de contestation. Le nouveau président récemment élu a promis de remédier à la situation. Monsieur Lopez Obrador, qui fait enfin virer le pays à gauche, aura fort à faire. Parce qu'il y a des familles qui attendent, des populations décimées, des enquêtes falsifiées - dans le cas des 43 étudiants, c'est de la manipulation de preuves de haut vol -, des absents dont on ne peut pas faire le deuil et des cancers en masse à cause des exploitations minières polluantes. 
Ce qui est frappant, c'est que Mastrogiovanni ne se contente pas d'enquêter sur les disparus. Il les fait parler, leur redonne une voix, remonte à la source du combat de chacun d'entre eux. Rester libre, vouloir traverser les frontières de l'Amérique Centrale vers les États-Unis, être au mauvais endroit au mauvais moment mais vouloir juste être quelqu'un de bien, promouvoir l'art et la liberté d'expression, éduquer la population pauvre et analphabète, autant de motifs pour finir avec une balle dans la tête, dissout dans l'acide, jeté sur le bord d'une route ou dans une fosse commune. Mastrogiovanni dresse ainsi un panorama complet de la situation, sans oublier de prendre en compte la parole de ceux qui restent, les mères qui attendent, les familles stigmatisées, les pères qui n'abandonnent jamais. Nous aussi, nous devrions nous joindre à eux dans ce combat. 

Les 43 étudiants de l'École rurale d'Ayotzinapa ont été enlevés - sont-ils morts ? Le gouvernement s'évertue encore à empêcher les enquêtes et à falsifier les preuves... - parce qu'ils éduquaient la population rurale. Leur école, fondée en 1926, a pour objectif d'instruire les paysans, de leur apprendre à se défendre face à une société néo-libérale qui les écrase. Cultiver la terre et cultiver les esprits. Semer les graines d'une autre vision du monde. Enseigner pour libérer la parole. Nous aussi, nous devrions nous unir à cette cause et empêcher que ce genre de choses existent, qu'un État tout puissant et répressif annihile les consciences et dispose des territoires comme bon lui semble. Federico Mastrogiovanni ne signe pas seulement une enquête. Il nous interroge sur nos propres comportements, réveille nos esprits engourdis, enrichit nos perceptions et livre un témoignage bouleversant et sensible, une poétique de l'horreur qui s'immisce dans nos têtes pour ne plus nous laisser en paix. Et ne pas être en paix, c'est l'assurance de ne jamais abdiquer, d'être toujours en éveil.

vendredi 21 septembre 2018

L'invention du voyage

L'invention du voyage, Anne Bécel, Sylvain Tesson, Christian Bobin, Isabelle Autissier, Pierre Rabhi, Alexis Jenni, etc..., 2016.

C'est marrant comme un livre peut complètement coller à ce qu'on pense, peut dire parfaitement ce qu'on balbutie maladroitement depuis si longtemps. Non, voyager n'est pas que se déplacer, réserver un hôtel et poursuivre son parcours en abrutissant la toile de récits inintéressants. Voyager, c'est beaucoup plus profond que cela. Bien évidemment, certains auteurs du livre, comme Isabelle Autissier, n'envisagent pas le voyage autrement que sous forme de déplacement géographique et reconnaissent ne trouver aucun frisson dans leur quotidien sédentaire. C'est un point de vue très intéressant. Mais, ce qui frappe, c'est que la plupart des intervenants ont livré à la journaliste Anne Bécel, coordinatrice de cet ouvrage, des textes passionnants sur leur vision d'un état de voyage permanent, puisant dans les souvenirs, dans l'imagination, la lecture, l'écriture ou encore la spiritualité. Peut-on, en effet, retrouver cet état d'esprit libéré, ce lâcher prise et cet émerveillement permanent une fois que nous sommes de retour en terrain connu ? Peut-on suivre ce fil conducteur qu'est la soif de l'autre, l'ouverture à la découverte et à l'imprévu au cœur de notre routine trop souvent perçue comme inintéressante, voire abrutissante ? Sylvain Tesson nous glisse ainsi sa vision de "l'éblouissement pratiqué comme un exercice spirituel" car "la morosité est un poison qui décharge la moelle". Une philosophie de vie. On est loin de considérer qu'il suffit de quelques tissus bariolés et d'un vase en terre cuite posé sur la cheminée pour être en état de voyage permanent. On n'y est même pas du tout. Là n'est pas la question. Ici, on parle état d'esprit face au monde, face à l'Autre, face à la vie. Car, pourquoi se sent-on si bien ailleurs ? Parce que, loin de nos convenances, de notre rôle à jouer et de notre position sociale, on est libre d'être ce que l'on est, d'accepter les choses telles qu'elles sont et d'en célébrer la beauté. De là à dire que le voyage est avant tout spirituel, il n'y a qu'un pas. D'ailleurs, voyager, c'est d'abord aller à la rencontre de soi. C'est ainsi que Bernard Ollivier, le marcheur, a créé une association, Seuil, qui accompagne pendant plusieurs mois et sur des sentiers rudes et formateurs des jeunes en rupture et n'ayant plus d'autre choix que de faire ce périple avant la prison. Selon lui, le taux de réussite est énorme, parce que les jeunes, en marchant, loin de tout, prennent confiance en eux, se découvrent une force et une identité jusqu'alors insoupçonnées. Il est difficile de résumer les multiples aspects de cet ouvrage en quelques lignes et il faut vraiment le lire pour saisir l'essence de chaque texte. Un livre à garder dans sa bibliothèque et à relire de temps en temps, pour se rafraîchir les idées, se remettre les points sur les "i", poursuivre la route...