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samedi 30 juin 2018

La montagne n'est pas un parc d'attractions

En voyant ce genre de reportage sur cet homme merveilleux, Suisse autodidacte qui construit des ponts à travers le monde à l'aide de vieux câbles de remontées mécaniques, on a envie de tout démonter dans les Alpes et de leur envoyer. D'abord, parce qu'ils en ont besoin. Ensuite, parce qu'on en a trop.


L'escalade
Sur les 100 millions de visiteurs qui viennent chaque année dans les Alpes, combien viennent pour les loisirs ? Et combien viennent en réalité pour la beauté des paysages ? Depuis que le tourisme s'est installé, répondant aux besoins économiques de régions enclavées et défavorisées marquées par une forte émigration, les vallées ont pu offrir des emplois à bon nombre d'habitants et leur permettre de rester dans leurs montagnes. Que ce soit dans l'hôtellerie ou dans l'exploitation des remontées mécaniques, le tourisme, c'est du pain béni. On sait par exemple qu'au Tyrol, 1 habitant sur 3 en vit et que sa part dans le PIB est énorme. Or, une fois la manne financière mise à jour, on s'est mis à construire toujours plus de stations de sports d'hiver, à façonner des pistes, à domestiquer toujours plus les pentes des Alpes. Ce qui est drôle, c'est que comme dans le cas de Tignes ou d'Isola 2000, les capitaux investis sont venus de Paris... et les bénéfices y sont retournés directement, sans véritablement passer entre les mains des locaux. Qu'importe, le touriste est roi et, pour en accueillir toujours plus, on continue encore aujourd'hui à exploiter le filon au maximum. Pour capter le flot des visiteurs, toutes les innovations sont bonnes. Avec la plus complète inconscience, on transforme les Alpes en gigantesque champ de foire, en parc d'attractions géant. L'hiver, la neige dissimule les dégâts faits sur le paysage, mais l'été, les stigmates apparaissent au grand jour...

La chute
Forêts arrachées, érosion, sols tellement compactés par les dameuses que l'eau n'y pénètre plus et menace de provoquer des inondations, l'ampleur de la catastrophe se lit sur le paysage. L'eau des torrents, que l'on dit pure et fraîche, est en fait un égout à ciel ouvert. Les analyses révèlent en effet la présence de bactéries de type colibacille ou E Coli, hautement dangereuses pour la santé. D'autre part, la végétation a un mal fou à se frayer un chemin à travers cette terre pilée qui accueille durant une grande partie de l'année de la neige artificielle. La biodiversité est plus faible et la période d'épanouissement de la végétation plus réduite sur les pentes aménagées pour le ski que partout ailleurs. Le fait que plus aucune piste des Alpes ne fonctionne sans canons à neige est également un fait édifiant : pollution, haute consommation en électricité et en eau ont des conséquences sur la nature, mais également sur le coût. Le ski est en passe de devenir un sport de luxe. Or, selon un célèbre hôtelier suisse, "si l'on place la question écologique au centre du problème, on n'obtiendra aucun projet économiquement viable". La prise de conscience n'est pas au menu. Et quand il n'y aura plus de neige du tout ? Alors on développera le tourisme estival, mais sur le même modèle : pistes de VTT (voir notre article à ce sujet), via ferrata, ponts suspendus. L'artificialisation restera de mise.Ou bien - et comme cela existe déjà près du centre de la capitale autrichienne - on construira d'horribles complexes sportifs, pistes de ski en matière synthétique. D'ici à ce que les entrepreneurs aient la bonne idée d'en recouvrir les pentes des Alpes, il n'y a qu'un pas. En attendant, et parce qu'ils sont quand même conscient du caractère inéluctable du réchauffement climatique, la tendance est à l'urgence, à l'innovation permanente, histoire de s'en mettre le plus possible plein les poches avant que l'or blanc ne disparaisse pour de bon.
L'alpage
La solution n'est pas pour autant de mettre l'homme hors jeu. Depuis des millénaires, l'humain entretient le paysage et maintient l'équilibre naturel. Dans les alpages où paissent les animaux, la faune et la flore sont plus variées que dans les zones inexploitées. Si l'homme désertait les lieux, la forêt envahirait tout. L'agriculture et l'élevage font partie du patrimoine culturel des Alpes. On sait par exemple que la transhumance est un fait habituel et instauré depuis plus de 6000 ans, c'est-à-dire depuis l'époque du célèbre Ötzi dont les restes ont été retrouvés extrêmement bien conservés dans les glaces en Italie, près de la frontière autrichienne. Avec ses remontées mécaniques et ses pistes de ski, l'homo businessus ruine tout ce magnifique patrimoine culturel. 



La leçon
Elle nous vient encore une fois de l'alpiniste sud-tyrolien Reinhold Messner. Selon lui, les ravages sont dus à plusieurs facteurs. Il faut d'abord savoir que 90% des Alpes restes sauvages et protégées du tourisme de masse, lequel ne profite donc en réalité qu'à une minorité de villages et de stations. Le bon sens voudrait que l'on décentralise ce tourisme pour mieux en répartir les bénéfices à travers tout l'arc alpin. Car, pendant que de gros complexes manipulent des millions d'euros, des hameaux souffrent encore de l'exode de leurs habitants. En parallèle de cette décentralisation, il faudrait penser à privilégier le tourisme "doux", à la ferme, chez l'habitant, dans le respect des valeurs locales et de l'environnement. Pourquoi cela n'est-il pas encore établi ? Les gens ne veulent-ils donc pas tous aller là où les autres ne sont pas ? En pensée, oui. Mais dans les faits, les touristes viennent s'entasser dans de grands immeubles, reproduisent en vacances ce qu'ils fuient le reste de l'année : l'agitation, le bruit, la circulation, la vitesse, la pollution, l'agressivité. La ville copiée - collée à la montagne. Ce n'est pas de la détente ou du loisir, c'est l'exacte prolongement de ce que les citadins disent ne pas supporter ! Ils ne profitent ni des grands espaces, ni du silence. D'autre part, la mécanisation accrue de la montagne ne fait paradoxalement qu'augmenter le risque d'accidents. A l'âge de "l'alpinisme assisté", les pitons et les câbles en acier sont là pour procurer des sensations aux grimpeurs du dimanche, tout en leur évitant les risques. Rejetant la responsabilité sur d'autres, les touristes sont de plus en plus inconscients et comptent sur un sauvetage en hélicoptère en cas de problème. 
La montagne n'est pas un parc d'attractions. Si nous continuons à la considérer de la sorte, nous courons à sa perte et la nôtre. Nous détruisons ce qu'il y a de plus précieux : le patrimoine naturel et culturel de l'humanité. 

samedi 26 mai 2018

Ma voie

Reinhold Messner, Ma voie, 2012.
Le traducteur était fâché avec la concordance des temps, la syntaxe et les accords grammaticaux. On se demande comment un éditeur peut laisser passer ça... Qu'importe ! Les paroles de Reinhold Messner n'en ont pas été altérées (même si j'insiste il fallait parfois plisser les yeux et froncer les sourcils pour comprendre). 
Ce livre est un recueil d'interviews et de publications du célèbre alpiniste tyrolien. A travers ces textes, on perçoit clairement la philosophie de vie qui lui a permis de tracer "sa voie", comme l'indique le titre. Si certains voient Messner comme un égoïste, un ours, un profiteur, un mégalomane, d'autres l'admirent sans bornes. En fait, Messner, on l'adule ou on l'exècre. Il n'y a pas d'entre deux. Pas de tiédeur chez cet homme qui brûle de projets, de rêves, d'envies, de désirs de défis. Un personnage éclectique qui ne se laisse guider que par lui-même. 
Il y a d'abord eu l'alpiniste, le vainqueur des 14 sommets de plus de 8000 mètres, celui qui a gravi l'Everest sans oxygène. Celui, aussi, qui a perdu son frère dans la tragique descente du Nanga Parbat en 1970. Celui qui a subi pendant 35 ans une terrible campagne d'accusations fallacieuses, le traitant quasiment d'assassin, jusqu'à ce qu'on retrouve les restes de son frère et que sa thèse soit avérée. Frôlant la mort à chaque ascension, Messner se fout pourtant royalement d'être un héros. Bien sûr, comme tout le monde, il a besoin de reconnaissance. Mais il n'incite personne à suivre sa trace. S'il se veut élitiste, ce n'est pas par prétention mais juste par responsabilité : ses expéditions n'engagent que lui. Si d'autres se lancent dans la même aventure et y périssent, ce n'est aucunement de sa faute mais de leur propre responsabilité. En montagne, chacun doit se prendre en charge. C'est pour cela, entre autres, qu'il peste contre la sécurisation à outrance des voies et des parois. Cela peut sembler paradoxal, mais la sécurité provoque les accidents. Permettre à tous, en transformant l'Everest et d'autres sommets en parcs d'attractions de haute altitude, c'est leurrer le client. C'est lui faire croire qu'en lui laissant sur le trajet des tentes et des bouteilles d'oxygène, en l'encadrant et en l'infantilisant au maximum, il pourra lui aussi devenir Messner ou Hillary. Or, la montagne reste dangereuse, les conditions climatiques capricieuses et l'altitude rendra toujours la progression périlleuse. Messner, lui, a toujours pris soin de ne laisser aucune trace de ses expéditions. Ni pitons, ni déchets. Rien. Et il milite pour que la montagne redevienne un sanctuaire naturel, pour que les nombreux équipements qui la défigurent soient réduits, voire supprimés. Pour qu'elle ne soit accessible qu'à ceux qui peuvent se permettre d'y aller, à leurs risques et périls, en toute responsabilité. Car c'est de la difficulté que naît la conscience du danger et, par conséquent, la prudence. On ne peut que le suivre sur ce sujet.
Il faut pouvoir le suivre, Messner. Ceux qui font les choses à moitié, les incompétents, les hésitants, les limités ne l'intéressent pas. Il n'a pas le temps pour la demi mesure. Après les 8000, ce fut la traversée du désert de Gobi, le pôle Nord et d'autres folles expéditions, en équipe et souvent en solitaire. Tester ses limites, non pas pour titiller la mort, mais par une incommensurable soif de vivre intensément. Et puis, il y a ce projet de musée de la montagne, ces conférences, ces interventions comme coach devant des managers. Messner ne se repose jamais. Il a trop de choses à faire. Et, il a beau n'en avoir strictement rien à faire d'être un exemple, pardon, mais il en est un. Il réveille les rêves enfouis, fait ressurgir les projets avortés, incite à faire des choix tranchants, à ne se laisser guider que par son instinct, à ne surtout pas écouter les autres, quitte à les perdre de vue. Et à vivre l'instant, à le rendre brûlant ou glacé mais à le vivre à fond. Pardon, monsieur Messner, mais vous êtes mon héros. 

mardi 27 mars 2018

Mes 7 plus folles randos dans les Alpes

Folles, parce que le paysage là-haut est grandiose.
Folles, parce que parfois c'est une vraie galère pour y parvenir.
Folles, parce que la nature est incroyable.
Folles, parce que certaines images restent gravées à vie.

Le désert de Platé
Le désert de Platé est accessible depuis Passy ou depuis l'horrible station de Flaine, depuis laquelle, évidemment, on peut faire comme la dame dans le reportage et prendre sagement les remontées mécaniques pour y monter. Mais quand on est dur de dur, randonneur de chez randonneur, on n'hésite pas à se faire mal pour voir du paysage. Du coup, la montée est raide, très raide et fait extrêmement mal aux jambes. Surtout quand on est ado et qu'on n'a pas une condition physique dingue. Et qu'on voit passer le téléphérique au-dessus de nos têtes. Enfin, on l'imagine, parce qu'on a les yeux fixés sur le chemin et on ahane pas mal. Il y a quand même 900 et quelques mètres de dénivelée !
Et là-haut, ça donne quoi ? Pas de photos à vous proposer mais ce bout de reportage en montre suffisamment pour qu'on se rende compte de la grandeur  du truc, de l'immensité de ce désert calcaire sur lequel on se sent tout petit. Et puis, en face, le panorama offert en cadeau est celui de toute la chaîne du Mont Blanc. Alors, oui, c'est ardu, mais le jeu en vaut la chandelle. 


Le glacier d'Argentière
Une leçon douloureusement apprise est une leçon retenue. Plus question de faire à pied ce qu'un téléphérique peut nous permettre de faire. A Argentière, on grimpe dans celui des Grands Montets afin de nous avancer un peu et terminer la route à pied, vers le point de vue sur le glacier. La balade n'est pas très longue, le paysage est beau, le chemin est large et agréable, c'est familial. Mais ce n'est pas une banale rando. Non. C'est l'accès au bord de ce qui est appelé à disparaître dans les années à venir et que les générations futures ne pourront pas connaître, j'ai nommé : un glacier. Une masse de glace bleutée, éblouissante et vivante qui avance, respire, souffle, craque. Entendre l'un de ces énormes craquements lorsqu'un morceau du glacier se détache est un instant magique. Sentir ce froid polaire qui monte jusqu'à nous, une sensation inédite. Toucher des yeux l'un des derniers survivants de ce que notre pollution humaine est en train d'exterminer, un cadeau inestimable. C'est là qu'il faut aller pour prendre conscience de l'urgence d'une réaction. Tant de beauté naturelle ne doit plus être sacrifiée sur l'autel du profit et du progrès technique.

Le Nid d'Aigle
Leçon à moitié retenue : le train rouge ou Tramway du Mont Blanc conduit jusqu'au terminus de l'ascension, mais un téléphérique existe aussi pour couper cette montée qui, sans lui, est très très longue. On le prend donc le téléphérique de Bellevue aux Houches, mais la rando n'est pas terminée ! On traverse la ligne de chemin de fer et c'est parti pour une belle ascension. Je me souviens de deux étapes majeures : une plaine d'altitude d'herbe verte et de fleurs, ondulant sous le léger vent d'été, avec de paisibles vaches noires Hérens. Une sorte de vestibule du paradis. Enchantement de courte durée, car par la suite il faut affronter le rocher, le minéral, quelques échelles, les jambes et les bras sollicités. Jusqu'à atteindre ce fameux nid d'Aigle, sous le glacier de Bionnassay, à l'abri des géants alpins du massif du Mont Blanc. Un lieu sur fréquenté (forcément, avec le train, tout le monde peut y avoir accès) mais les visiteurs se cantonnent plus ou moins dans le périmètre du restaurant. Dès qu'on s'en éloigne un peu, le calme revient et la vue n'en est pas altérée pour autant. Et puis, si on est discret, on peut avoir la chance de croiser, juste là, à quelques mètres, des bouquetins. Rencontre inoubliable, forcément. 

Le glacier du Mont Miné
L'une des balades du dimanche prisée des valaisans qui y viennent sourire aux lèvres et bouquet de fleurs dans le sac à dos, en papotant gaiment et en marchant d'un pas léger. ça fait rêver ! Je me souviens d'un large chemin ombragé, de la chaleur lourde de l'été tempérée par la fraîcheur du torrent, du vol des papillons aux couleurs merveilleuses, des sonnailles des vaches qui accompagnent chaque pas. Le tableau bucolique par excellence... En fait, on peut tout aussi bien choisir de marcher sans s'arrêter ou de s'arrêter sans marcher et observer les beautés qui nous environnent, écouter, sentir, ressentir... Et puis, se relever, parce qu'il faut le voir, ce fameux glacier ! Il mérite le détour ! Cette cascade, ce ciel pur, ces montagnes protectrices, ces couleurs qui vont du gris au vert en passant par le turquoise. On est dans l'Himalaya, ma parole ! Où sont les yacks ? La Dent Blanche domine et, juste en face d'elle, minuscule face au géant, la petite cabane Bricola dont on se dit qu'elle est extrêmement bien située. Quelle vue doit-on avoir depuis ses fenêtres ! 

Le barrage d'Emosson
Un classique dans le Valais. Juste après la frontière, on s'engage à gauche sur une route assez mince. Virage après virage, on prend de l'altitude, jusqu'au grand parking du barrage d'Emosson. De là, la dernière fois que nous y sommes allés en 2015, il fallait prendre un bus (payant mais obligatoire) pour franchir le barrage en travaux (perpétuels, les travaux) et descendre de l'autre côté. Alors, la marche commence, d'abord sur la route qui monte lentement mais sûrement, sans pause, de manière monotone. En plein été, quand la chaleur monte du goudron, c'est assez réchauffant. Heureusement, il y a les quelques tunnels du plafond desquels tombent des gouttes d'eau glacée. Dans le cou, c'est l'idéal pour se rafraîchir... Ensuite, c'est l'aventure. Il y a des années de cela, on pouvait aller à pied sur le barrage du Vieux Emosson, or en 2015 il était en travaux, si bien que le "chemin" nous a entraînés en amont, sur un sentier... en fait, en vrai, il n'y avait plus de sentier. Juste un balisage peint sur les rochers, les gros cailloux. C'était assez périlleux, attention les yeux. J'en connais une qui à 7 ans s'est prise pour un chamois et a fait fi du balisage pour aller plus haut, aller plus haut... et est restée tétanisée en mode "au secours, je ne peux plus descendre". Voyez un peu le sauvetage périlleux qui a eu lieu... Plus sérieusement, le lac asséché du Vieux Emosson m'a serré le cœur, moi qui l'ai connu tout bleu, ou couvert de glace, par toutes les températures et tous les vents. Allez, on leur pardonne, aux gros engins de chantier : les barrages d'Emosson produisent de l'électricité pour une vaste région et le paysage reste un joyau. Et puis, pour les amoureux des prouesses techniques humaines, c'est un lieu à voir !

Le lac Blanc
Ahhh, le Lac Blanc, la réserve naturelle des Aiguilles Rouges, le panorama sur la chaîne du Mont Blanc de l'autre côté de la vallée, là, juste en face à vol d'oiseau : c'est un must. Il y a énormément de monde sur le chemin, malgré la difficulté de celui-ci. Disons le franchement, c'est une autoroute et ça gâche un peu le plaisir. Cette année-là, les jambes qui m'accompagnaient avaient à peine 4 ans et on me prenait pour une tortionnaire. Ne pas s'y fier : je peinais tout autant, voire plus ! Les gros cailloux sont difficiles à franchir, il faut lever les jambes sans cesse et puis le sentier monte et redescend, sans arrêt, ce qui coupe définitivement les jambes. Et c'est assez long. Malgré le télésiège qui nous conduit jusqu'à l'Index, il reste encore un bout de route à faire. Là-haut, mieux vaut avoir apporté sa gourde parce que les jus de fruits et autres boissons gazeuses sont à un prix prohibitif. Quant à trouver un endroit où s'asseoir, c'est un véritable combat. Je vous dresse un portrait bien négatif, non ? Allez, il reste la beauté du panorama, ce lac envoûtant à cette altitude, le souvenir, enfant, de l'avoir vu disparu sous une belle couche de neige et la nostalgie de réaliser que ça n'arrivera peut-être plus jamais, maudit réchauffement climatique... 

Le grand col Ferret 
Alors celle-là, c'est ma préférée, celle durant toute laquelle mon esprit a autant vagabondé que mes jambes, pendant le trajet de laquelle j'ai rêvé, divagué, voyagé dans ma tête et dans le paysage. D'abord, on se gare un peu au-milieu de nulle part et on se dit d'avance que ça va être génial. Ensuite, on est dans les alpages, on croise des vaches cool (tu m'étonnes ! vivre ici, ça rend zen), on sent le parfum des fleurs alpines, c'est Heidi mais en mieux. Et puis, on passe au minéral. Fini la douceur, place aux roches, au désert de gris, de bruns et d'ocres, couleurs irréelles. Enfin, on arrive au col et c'est l'éblouissement. Figurez-vous qu'on se trouve debout sur une frontière multiple : pile entre l'Italie dont on voit la belle vallée qui s'étire au loin, la France et la Suisse. Le Mont Blanc n'est pas très loin, le Mont Dolent est à portée de main et fait office de borne frontière et, au-delà des nuages on voit même le Cervin (enfin, il faut avoir de bons yeux). Qu'importe, on est là pour se raconter des histoires, pour s'embellir la vie, pour croire en la beauté du monde et en l'être humain. Pour croire en soi, pour se trouver grand et fort, pour se nourrir de ce que la nature nous offre de plus majestueux. Alors, si on a envie de voir le Cervin, on écarquille les mirettes et on le voit, et puis c'est tout ! Le grand col Ferret, un jour, j'y retournerai... et rien que de le dire ça me fait rêver...
(c'était il y a trèèèèès longtemps...)

lundi 5 mars 2018

Les Jésuites

Alain Woodrow, Les Jésuites, 1990.
Alors non, ce n'est pas ce que vous croyez, ce n'est pas que je n'ai plus rien à lire. Le sujet m'intéresse vraiment. Le rapport avec le voyage ? Énorme ! La Compagnie de Jésus, c'est ce petit groupe d'originaux créé par Ignace de Loyola au XVIème siècle qui se mettent en tête de s'essaimer partout dans le monde pour convertir les populations au christianisme. Une équipée d'illuminés dont les débuts sont un peu chaotiques et dont le pape de l'époque se méfie pas mal, mais qui ont le mérite de jurer fidélité au Saint Père et de se mettre à sa disposition, quelle que soit la mission que celui-ci leur confère : ça aide. La Compagnie de Jésus est finalement reconnue officiellement en 1540 et c'est parti pour une progression complètement dingue. Ils sont partout. Très vite, on les retrouve dans le nouveau monde, en Chine, au Japon, en Europe évidemment. Leur méthode est simple : se fondre dans la masse, à Rome faire comme les romains, adopter les coutumes locales. C'est presque du travestissement ! Ils appellent cela "l'inculturation". S'habiller en mandarin, pousser la ressemblance à son paroxysme et convertir les élites locales pour provoquer des conversions de masse parmi le peuple, ça s'apparente quand même à une grosse supercherie. Mais cela se fait dans le respect de l'Autre. Et puis, partout où ils opèrent, les Jésuites respectent et suivent non seulement les cultures autochtones, mais apprennent également la langue, inestimable vecteur de transmission. Pourquoi employer le latin face à des Indiens ou des Quechuas ? C'est une absurdité à laquelle les Jésuites n'adhèrent pas. Au contraire, le catéchisme mondial des Jésuites est polyglotte. 
Je connaissais déjà le sujet en ce qui concerne la partie américaine de leur épopée. Très tôt, la Compagnie de Jésus est appelée à la rescousse dans les colonies de la couronne espagnole afin de procéder au nombre incalculable de confessions engendrées par la christianisation forcée des populations. Leur présence sur les terres américaines est forcément contrastée, puisqu'ils sont là pour "extirper l'idolâtrie" et recourir à la sévérité si cela est nécessaire (dans le cas d'apostats qui pratiquent leur ancienne religion en cachette ou des "héchiceros" ("sorciers", en fait les prêtres des religions andines) pour lesquels on construit même des prisons : les idoles sont brûlées et les sanctuaires détruits. On n'est pas non plus à une époque formidable. Pourtant, les Jésuites s'opposent farouchement à la barbarie de l'Inquisition et aux thèses guerrières du vice-roi Toledo. Ils prônent la persuasion, la discussion, le prêche, afin d'amener pacifiquement les indigènes à se tourner vers la nouvelle religion, ce qui, à l'époque, ne va pas du tout de soi. De même qu'en Chine, ils enseignent le catéchisme dans les langues locales et ne voient pas en quoi les cultures andines s'opposeraient au catholicisme. 

Dans les années 70, c'est d'une autre forme d'ouverture d'esprit dont les Jésuites font preuve. Résolument tournée vers les pauvres dont elle partage le quotidien, la Compagnie se fait la voix des sans voix et finit inévitablement par lutter contre les dictatures en place, notamment en Amérique Centrale. De là à franchir le cap de l'engagement politique, il n'y a qu'un pas et les Pères le franchissent souvent spontanément. Non pas par attachement au marxisme, mais parce que certaines de ces thèses correspondent à leur vision de la justice sociale. Seulement voilà, le Pape et toute l'institution catholique ont une peur bleue du communisme et on trouve toutes sortes de prétextes pour accuser les Jésuites. Personne ne les défend lorsqu'ils se font assassiner dans les villages salvadoriens ou nicaraguayens. Jean-Paul II en personne durcit l'attitude de Rome. On a tendance à valoriser Jean-Paul pour son engagement de paix à travers le monde, mais on a tendance à oublier son soutien indéfectible envers les dictatures latino-américaine et son rejet farouche des mouvements populaires...auxquels les Jésuites prennent part. On se souvient de l'image marquante de la visite du Pape au Nicaragua en 1983, lorsqu'il admonesta vertement le Père Ernesto Cardenal dont il réprouvait l'engagement envers le peuple opprimé. Son frère, Fernando Cardenal, avait carrément été viré de l'Eglise par le Pape. C'est dire !
On ne peut qu'éprouver de la sympathie pour ces religieux qui mènent finalement une vie "comme les autres", travaillent (on veut parler ici des "prêtres ouvriers"), se syndicalisent, font de la résistance au nazisme pendant la guerre, et ont finalement tout pour plaire. Que l'on soit chrétien ou pas, l'histoire de la Compagnie de Jésus en dit long sur les tares de l'institution catholique, ses excès, son élitisme et son esprit étriqué. Le livre est, outre un document précieux pour qui s'intéresse à la Compagnie, un voyage étonnant dans les méandres de l'Eglise, ainsi que l'incroyable aventure d'hommes portés à favoriser la connaissance et le respect de l'Autre plus haut que tout. 

mardi 27 février 2018

Les JO auront-ils encore lieu dans les Alpes ?

D'après un article du Monde Diplomatique de février, rien n'est moins sûr. Mais revenons-en à la définition : les JO, qu'est-ce que c'est ? Du point de vue sportif et social, une immense fête du sport qui a lieu tous les quatre ans (en fait tous les deux ans, puisque s'alternent les Jeux d'été et ceux d'hiver), un rendez-vous international où toutes les nations se réunissent, un moment de paix, un temps hors du temps. Une rupture dans les conflits ou, plutôt, un instant, trois semaines pendant lesquelles cette actualité prend le pas sur toutes les autres. Pendant les Jeux Olympiques, on oublie la guerre. On oublie et c'est à double tranchant : on reprend espoir en l'humain, on se dit qu'une autre façon de cohabiter est possible... mais on devient également amnésique, on occulte les catastrophes humanitaires et les sauvageries politiques qui, elles, continuent de se jouer chaque jour à travers le monde. Certains diront donc des JO que c'est un pont entre les peuples ; d'autres un grand gâchis égoïste marqué par le déni et l'ignorance. Toujours est-il que cela réunit non seulement un grand nombre de participants, mais aussi des millions de téléspectateurs. Autant dire que la manne financière est énorme. Seulement voilà, les Alpes, elles, ne veulent plus des Jeux Olympiques.
Fabien mérelle. — « Chute ou envol », 2010

En 2006, Turin, gagnante fac à Sion, a été la dernière ville alpine à s'y coller et cela ne laisse pas un grand souvenir aux Italiens. On a construit des infrastructures ruineuses, mais les fédérations n'ont pas suivi et il y a eu dans les faits peu de pratiquants supplémentaires. Des pistes de ski ont par exemple coûté plusieurs dizaines de millions d'euros et n'ont servi deux fois après les Jeux Olympiques. Aujourd'hui, les installations sont abandonnées et défigurent le paysage. Les voix des villageois se font entendre eux qui pensaient que les JO allaient apporter de nombreux emplois et qui se voient déçus, parce que, sur ces sites, on amenait les athlètes pour la compétition et ils repartaient. Il y a même eu des pertes économiques... D'autre part, les délais imposés par les institutions olympiques pour construire sont trop courts et les bâtiments ont été mal faits. A Sestrières, les édifices devaient se transformer en village universitaire mais aujourd'hui ce sont des migrants qui vivent dans ces ruines. 
Malgré ce constat négatif, Turin va à nouveau présenter un dossier pour 2026. Des Jeux durables et low coast : un rêve impossible tant que le CIO imposera la structure des Jeux telle qu'elle est. 
Si on remonte un peu plus loin dans le temps, on peut se rendre à Albertville où on a encore plus de recul, puisque les Jeux datent de 1992. Si les installations sportives sont toujours utilisées, elles restent déficitaires et le département est obligé de compenser par des subventions (150 000  euros pour les tremplins, par exemple). Cependant, la construction de l'autoroute et d'autres infrastructures innovantes ont permis une ouverture de la région et la valorisation de celle-ci. Le problème, aujourd'hui, réside dans le fait que le comité olympique en demande toujours plus, dans des régions où il n'est plus nécessaire d'attirer les visiteurs et où on est de plus en plus inquiet face à l'impact écologique d'un tel événement.
Le cas d'Athènes est une pure catastrophe. On a aveuglément obéi au CIO qui a poussé à construire de nombreuses et coûteuses infrastructures pour lesquelles aucun plan préalable de réutilisation n'a été établi. Si bien qu'après les jeux, les installations se sont rapidement écroulées ou on été rachetées par des promoteurs, lesquels ont provoqué une spéculation sans limites.
Albertville
En résumé, on peut affirmer que les Jeux Olympiques ne font plus rêver les habitants des Alpes. Si plusieurs villes alpines ont posé des candidatures pour des Jeux futurs, lors du référendum correspondant les populations ont majoritairement voté contre le projet. Dans les Alpes, on n'a pas besoin de JO pour attirer des touristes et, dans ce domaine, on cherche plutôt à réparer les dégâts des exagérations passées, quand on construisait à tout va pour séduire les visiteurs du monde entier. Complexes hôteliers, logements, pistes de skis, remontées mécaniques : on persiste et on signe dans la destruction. Les glaciers fondent mais on continue encore et toujours d'ouvrir de nouvelles pistes de ski. On a beau s'entourer de géologues pour officiellement minimiser l'impact sur l'environnement, c'est toujours trop et il faudrait absolument arrêter le massacre. Pourtant, le profit fait office de religion et on veut maintenant séduire les chinois et les indiens. Les montagnards n'en peuvent plus de cette loi du profit qui défigure leurs montagnes. Alors, leur demander de faire un effort supplémentaire en accueillant les gargantuesques JO d'hiver, ce n'est plus pensable. 
Si les candidatures des différentes villes sont politiques, le refus, lui est populaire.
Sur un mur de Chamonix
La ville valaisane de Sion  propose pour 2026 une candidature, comme celle de Turin, basée sur le développement durable et portée, comme par hasard, par des entrepreneurs. Le referendum aura lieu le 10 juin prochain. Pas sûr que l'issue en soit positive.
Plus de détails dans cet article. 
Depuis Sotchi et ses Jeux les plus chers de l'histoire, arrosés de neige artificielle et marqués par la corruption et les affaires de dopage, on comprend que les habitants de Sion et des autres villes alpines soient réticents...
Pourtant, une autre alternative est certainement possible, si on voulait bien s'en donner la peine, se défaire du carcan de la grosse machine totalitaire CIO, mettre en avant le sport et la réunion des nations, valoriser la nature avant tout. Des JO écolos, pourquoi ne pas y croire ? 
Quelque part, à la frontière italo-suisse...

mercredi 11 octobre 2017

Le tourisme, bénéfice ou catastrophe ?

Deux choses sont à l'origine de cet article. D'abord, le fait d'avoir traité avec mes élèves le sujet des paysages espagnols en tant que décor de cinéma et le côté moins idyllique de la péninsule : la destruction de ses espaces naturels au profit d'une urbanisation sauvage motivée par le tourisme. Ensuite, un reportage d'Arte sur Venise et le drame que vivent le peu d'habitants récalcitrants qui n'ont pas encore quitté la ville : l'afflux incontrôlé de touristes qui dérèglent complètement la vie locale. Il n'en fallait pas plus pour qu'on se pose la question suivante : alors, le tourisme, bénéfice ou catastrophe ? 
En Vendée...
Avec mes élèves, nous avons ensemble regardé un reportage d'Arte sur Mallorque, pour voir en images ce qui se joue dans cette île des Baléares très prisée par les visiteurs. On a pu voir que chacun y allait de son argument pour glorifier ou maudire le tourisme de masse. Une guide soutenait par exemple que les visiteurs du monde entier étaient les bienvenus et que, en temps de crise, c'était leur venue qui faisait tenir l'économie de Mallorque. Nous, on s'est surtout dit qu'elle tenait à son salaire... Et on a été beaucoup plus émus par les habitants qui se plaignaient de voir le prix de l'immobilier flamber, par cette association qui mesurait la pollution aux abords du port, pollution de l'air très importante et causée par les paquebots de croisière, géants des mers qui stationnent pendant plusieurs heures sans couper leurs moteurs, tout ça pour que des touristes peu soucieux d'approfondir le sujet fassent quelques photos et puis s'en aillent. Touchés, on l'a aussi été par ce vieux monsieur, artiste, qui collecte des bouteilles d'eau et autres détritus pour en faire des œuvres contemporaines et les exposer en plein centre-ville. Une manière de faire prendre conscience aux touristes ET aux mallorquins que le patrimoine naturel, ça se respecte. Le vieux monsieur, il disait que dans jeunesse, il longeait la côte en vélo et qu'il n'y avait aucune construction. Il disait qu'il était triste et ça nous a rendus tristes aussi.
A Egine, en Grèce...
Du coup, on est allés voir ça d'encore un peu plus près, et on s'est plongés dans les rapports de Greenpeace sur la destruction du littoral espagnol. Des images parlent plus que des chiffres, quoique : l'équivalent de 8 terrains de foot par jour de nature détruite pour construire des hôtels et appartements touristiques, on a bien visualisé. En photos, on a vu le rapport de 2013, le meilleur et le pire de la côte espagnole : les endroits les plus protégés, et les endroits les plus amochés. On a vu rouge. Alors, les jeunes se sont mis à écrire (tout ça en espagnol, bien évidemment) une loi de protection du littoral : interdictions, zones protégées, parcs naturels, amendes, bus électriques, associations de riverains, hôtels écologiques, films de sensibilisation... ils ont tout réinventé. 
Seule, j'ai visionné ce reportage Arte Regards (au passage, cette émission est excellente) sur Venise et j'ai revu le même drame : rues envahies, prix des logements inabordables, départs des jeunes vers d'autres villes, petits commerces fermés au profit de chaînes bon marché. Seulement, cette fois, on nous présentait une solution très intéressante : deux jeunes sans travail (parce qu'à Venise, quand on est biologiste et pas dans le tourisme, on ne trouve pas de travail) ont ensemble créé une association et un label. Le but ? Communiquer, informer les touristes sur les magasins qui sont tenus par de "vrais" artisans locaux, les inciter à s'intégrer à la vie locale en faisant par exemple des ateliers (on en voit un dans le reportage chez un souffleur de verre), manger chez les petits restaurateurs, etc, etc. Au fond, ce que disent les vénitiens, c'est que ce n'est pas vraiment la faute des touristes, mais plutôt la faute des autorités qui se sont laissées déborder par le flot, qui ont vu la manne financière et qui ont fermé les yeux sur les conséquences désastreuses que cela allait engendrer. 
A Malaga, en Espagne...
Cela nous amène inévitablement à nous remettre en question, nous et notre sac en dos, en tant que touristes.
("touriste", gros mot pour certains qui le considèrent péjoratif et se refusent catégoriquement à l'être, touriste, criant haut et fort à qui veut bien les entendre qu'ils sont des "voyageurs". N'ayant pas vu pour le moment de grosse différence mais seulement quelques hypocrites nuances, je règlerai leur compte dans un prochain article)
Sommes-nous, déjà, dans un premier temps, sensibles au fait que le logement dans lequel nous dormons sur la Costa del Sol a provoqué la destruction massive de cette même côte ? Sommes nous éduqués en ce qui concerne le respect des espaces naturels, la propreté ? Préférons-nous faire marcher le commerce local ou nous ruons-nous encore dans les magasins où domine le "made in China" ? Nous intégrons-nous un peu à la vie locale ou restons-nous sur les sentiers balisés par les guides ? 
Vraiment, après tout ce travail, toutes ces images et ces réflexions en groupe et en moi-même, je me dis que, définitivement, j'aurai du mal à ne pas réfléchir à deux fois avant de franchir la porte de tel ou tel endroit, et que je serai dorénavant plus attentive aux traces de mon passage dans les pays et les villes que je visite ... 
Un endroit protégé où je sais qu'il n'y aura jamais d'immeubles...

vendredi 29 septembre 2017

Mon top 10 des livres qui te font voyager...et réfléchir sur le voyage

La rubrique "livres" du blog étant très très très très fournie, voici une sélection de 10 livres ou auteurs qui te feront voyager, immobile dans ton canapé, mais mobile dans ta tête et dans tes rêves, et qui par la même occasion te feront réfléchir sur le sens du voyage ainsi que sur la manière dont tu le racontes, toi, modeste bloggeur... Prêt ? On y va ?

Bernard Ollivier, La longue marche
La route de la soie s'ouvre à vous, sans aucun obstacle, telle que Bernard Ollivier décide de la parcourir à 61 ans. Remise en question de toute son existence, départ géographique après le départ de sa femme, besoin de réapprendre à marcher sans elle. Plus qu'un projet de voyage, une interrogation existentielle qui le conduit jusqu'à X'ian. Anatolie, Iran, Ouzbékistan, Chine, les paysages défilent et ce que l'on croyait être un récit de marche solitaire se transforme en un collier dont les perles sont les multiples rencontres faites sur le chemin. Courage. Humilité. Et cette citation chère à mon cœur et qui définit parfaitement ma vision du voyage et du monde en général. Les gens avant tout, pas forcément très loin de soi, et s'intéresser à eux, à leur histoire, à ce qu'ils ont à nous dire et à nous apprendre :
"Assez de voir des civilisations en boîte et de la culture sous serre. Mon musée à moi, ce sont les chemins, les hommes qui les empruntent, les places de village,et une soupe, attablé avec des inconnus". 
Bernard Giraudeau
L'oeuvre de l'artiste en général. Depuis ses documentaires et sa voix envoûtante et déjà exotique, jusqu'à ses livres, invitations au voyage. Mais pas au voyage touristique, prévisible. Non. Au voyage cru, rude parfois, piquant, aux récits des hommes revêches, des marins sans port et des femmes au passé incertain, mi déesses mi putains. Si la mélancolie poétique vous tente, si un aller sans retour dans les bas fonds des cités portuaires ne vous effraie pas, Bernard Giraudeau, avec sa prose sans égal, sera le guide qu'il vous faut dans les méandres du monde. 

Tintin
Même adulte, la lecture des aventures du jeune journaliste belge nous procure encore des frissons, de l'émotion et de la joie. Indémodable, Tintin se lit à tous les âges et à toutes les époques. C'est Le Temple du Soleil qui m'a fait découvrir le Pérou et m'a donné l'envie irrésistible d'aller voir les Andes en vrai. Ce sont ses incroyables enquêtes qui m'ont tenue en haleine durant toute mon enfance et mon adolescence qui m'ont donné la curiosité d'aller découvrir le monde. 

Isabelle Autissier, L'amant de Patagonie
Un magnifique roman après la lecture duquel on n'a qu'une seule envie : filer tout droit en Patagonie. Là, dans le grand sud, redécouvrir autrement ces terres hostiles et reprendre contact avec ces peuples massacrés puis oubliés. Isabelle Autissier retrace dans son roman l'histoire de la rencontre ratée entre les colons européens et les autochtones, cette immense méprise qui nous a fait prendre, nous, les blancs, les indigènes pour des sauvages. Or, sauvages, nous l'étions complètement et nous le sommes restés, sans aucun état d'âme, jusqu'à l'assassinat du dernier Ona, du dernier Alakaluf. Laissez-vous emporter dans les paysages sublimes de la Patagonie, à la suite d'un auteur qui nous livre ici un hymne à cette terre et aux gens qui l'ont un jour peuplée. 

Paul Théroux, Patagonie Express
Le titre nous ramène au livre précédent, pourtant tous les deux n'ont rien à voir. Le livre de Théroux est un éloge au voyage pour le voyage, qu'importe le but pourvu que les routes soient belles. Un matin, il s'éclipse. Il prend le métro de Boston comme des milliers de gens qui vont travailler, à cette différence près : lui ne se rend pas au bureau mais... en Patagonie. De train en train, Théroux traverse l'Amérique du Nord au Sud, passe toutes les frontières et décrit ce qu'il voit, sans autre volonté que celle de raconter et d'avancer. Pas d'idéalisation touristique. Pas de visites. Pas de musées. Juste le train et les populations locales qu'il croise dans leur élément naturel et sur lesquelles il ne porte pas de jugement. Un anti tour du mondiste, anti routard, anti instagramer et ça fait du bien ! 

Claudie Gallay, Les déferlantes
Voyage intérieur autant que géographique. La Hague ne semble pas un lieu tellement passionnant pour un voyage littéraire, et pourtant... Le vent, les tempêtes, l'iode, les falaises, le phare, la pluie battante, les oiseaux partout. On se retrouve dans une atmosphère parfaite pour se retirer de l'agitation du monde. Le voyage n'est pas forcément une succession de lieux à voir que l'on enchaîne sans les approfondir. Il peut être aussi immobile et favorable à un travail d'introspection. Seule avec ses tourments dans une région au climat tourmenté, la protagoniste nous donne furieusement envie de venir l'accompagne dans ses marches interminables sur la lande battue par les vents...

Jean-Christophe Rufin, Immortelle randonnée
Voyage itinérant mais avant tout séjour incroyable au cœur de la langue française et des mots. Car, pour décrire un itinéraire ou un séjour, on croit souvent que l'alignement de toponymes et de superlatifs suffit. Or, Rufin nous remet à notre place de gribouilleurs de récits pour nous montrer ce que c'est vraiment que l'écriture du voyage. Il est possible que la lecture de ce livre ne vous donne même pas envie de "faire Compostelle", puisqu'on vous l'aura raconté avec tellement de génie qu'il vous semblera impossible de vivre en vrai un tel pèlerinage géographique, religieux et littéraire à la fois !  

Frances Mayes, Sous le soleil de Toscane
Le vaste débat de la résidence secondaire à l'étranger. La Toscane, pour ces Américains en quête de calme et de soleil. Et toutes les péripéties de maçonnerie, peinture et jardinage qui vont de pair avec la rénovation d'une vieille bâtisse dans une région du monde où l'on demeure malgré tout un étranger. Lé récit est tellement vivant et généreux qu'on a envie de venir les aider. Et puis il y a toutes ces saveurs, les tomates gorgées de soleil, l'huile d'olive qui coule comme une fontaine d'or, le sucre des fruits mûrs. Le voyage, en plus d'être un déplacement ou, comme dans ce livre, une installation, est aussi une aventure culinaire. Oui, le voyage se goûte et on en redemande ! 

Lolita Séchan, Les brumes de Sapa
Préparez-vous à chausser votre sac à dos pour suivre Lola dans ses innombrables avions, dans ses allers et retours incessants entre son monde et celui de son amie vietnamienne. Au départ, c'est un voyage intérieur qui a besoin d'aller voir ailleurs si son Moi y est. Et puis l'égocentrisme s'efface au profit de l'amitié. Alors, l'humain dans ce qu'il a de plus beau et de plus pur peut enfin éclater au grand jour. Oui, on peut s'attacher à des habitants des pays que l'on visite. Non, l'amour comme l'amitié n'ont pas de races, pas de frontières autres que celles que nous nous mettons dans la tête. Pas de descriptions de paysages ici, pas de mise en mots du décor : les dessins parlent d'eux-mêmes et on y plonge agréablement sans pouvoir en détacher nos yeux éblouis par tant de beauté. 

Emilie Beaudet, Bolivia Road Movie
Oui, j'y suis allée de mon petit roman voyageur. Oui, j'avoue, j'ai fait ça. Je ne sais pas ce que ça vaut, c'est à vous de le dire, mais j'avais envie de raconter autrement que par le blog quelque chose de mes voyages en Bolivie, quelque chose qui ferait voir le pays tel qu'il est, autrement que par ses musées et son folklore et qui en même temps me permettrait de glisser là-dedans des personnages qui ressemblent à des gens que j'ai croisés sur ma route et que j'ai trouvés beaux. 

lundi 21 août 2017

3 livres rouges qui nous mènent vers les cimes

Rien ne me rend plus dingue que les couvertures rouges des Editions Guérin de Chamonix. Rien ne me donne autant envie de me perdre dans un livre comme on va se perdre en montagne, seul dans les alpages avec juste le bruit du torrent et le souffle du vent. J'ai récemment dévoré trois d'entre eux avec gloutonnerie, je vous en parle tout de suite.

Reinhold Messner, La montagne nue, 2005.
Il ne s'agit pas seulement là de l'autobiographie de l'alpiniste italien vainqueur d'un certain nombre de sommets himalayens. C'est l'un des livres phares sur le sujet, l'un de ceux que l'on se doit d'avoir bien en vue dans sa bibliothèque lorsqu'on est un amoureux de la montagne et un admirateur fervent des aventuriers modernes. Mais l'histoire de Reinhold ne serait pas complète si elle n'était pas immédiatement mise en perspective avec celle de son frère Gunther, son indéfectible compagnon de cordée qui disparut en 1970, avalé par une avalanche après qu'ils ont ensemble vaincu la cime mythique du Nanga Parbat. Et puis, au delà de l'exploit qui implique une foi aveugle dans la réussite et une volonté surhumaine, il y a la controverse, la polémique, comme souvent d'ailleurs dans les grandes ascensions. Mauvaise organisation ou manipulation ? Accident ou abandon ? Les différentes versions s'affrontent depuis des décennies sans que rien ne vienne calmer les rancœurs et les doutes. Sur le toit du monde, au-delà de ses limites, l'homme est capable du plus grand altruisme, de la plus belle abnégation comme du plus pur égoïsme. Messner raconte ces paradoxes de manière passionnante dans son livre et le met en relief avec l'histoire des cordées qui l'ont précédé sur le Nanga Parbat, la "montagne nue". Et on reste, après cette lecture, à jamais à genoux et bouche bée devant la force de cet homme.
Pour aller plus loin...
Un film de Joseph Vilsmaier est sorti en 2010 sur l'ascension du Nanga Parbat. Un documentaire d'Andreas Nickel sur Messner existe également depuis  2012. Les deux sont disponibles en entier sur You Tube.




Lionel Terray, Les conquérants de l'inutile, 1961.
Encore une fois, un livre précieux, un ouvrage passionnant qui ne se limite pas à l'autobiographie. Finalement, l'un des plus beaux livres qui aient jamais été écrits sur la montagne. Le genre de ceux qu'on n'a pas envie de terminer, dont on a envie de reprendre la première page dès la dernière tournée. Une philosophie de vie qui se dessine au fil des chapitres et qui instruit, remet chaque chose à sa place et ridiculise nos doutes quotidiens de pauvres fourmis apeurées. Lionel Terray, c'est une existence dédiée à la montagne. Mais pas que. C'est le refus de l'alpinisme compétition, l'altruisme poussé au zénith, l'humain dans ce qu'il a de plus pur. L'anti Herzog. La cordée qu'il forme avec Lachenal les mènera jusqu'au sommet de l'Annapurna mais qu'importe. La gloire n'intéresse pas Terray. Ce qu'il aime, ce qui le passionne, c'est de monter pour rien. Plus la conquête est sans motif, inutile, plus elle l'inspire. Et en contrebas des plus hautes cimes de la terre, il y a les hommes. Et Terray les aime profondément, les hommes. Sherpas, quechuas, il les côtoie, parle des heures avec eux, partage leur quotidien, apprend et se tait. Humilité. Terray nous laisse des films inédits tournés à des endroits improbables de la terre. 
Pour aller plus loin...
Certains films sont visibles sur le site de la Cinémathèque d'Images de Montagne. De quoi y passer quelques belles heures... 

Vincent Jaccard, Petites aventures de l'autre côté du Mont Blanc, 2016.
Une fois que vous aurez lu ces deux pavés rouges et vu les nombreux films correspondant, voici de quoi vous reposer. L'auteur, alpiniste par goût, après avoir pas mal traîné ses crampons de chaque côté des Alpes, s'est un jour posé la question suivante : pourquoi se faire mal, pourquoi tâter du doigt ses limites, vouloir aller toujours plus haut, toujours plus loin ? Alors, il regarde autour de lui, dans le Val d'Aoste de ses ancêtres et se met à raconter. Avec une grande générosité, il nous livre ses plus jolis souvenirs. Un pèlerinage, l'arrivée au chalet, la polainte de Maria, les silences qui en disent long, la vie, quoi. Les bouquetins croisés au hasard, le froid qui pique, les gueuletons dans les alpages, le soleil, les nuages. Un livre d'épicurien à faire lire à ceux qui ne sont pas (encore) des montagnards dans l'âme, pour leur faire comprendre qu'il n'y a pas que les ascensions, le Mont Blanc et les sensations. Qu'il y a quelque chose d'autre, quelque chose qui nous attache à la montagne pour la vie. Quelque chose qui court dans notre sang et qui nous ramène sans cesse à elle. Qu'on soit tout près ou très loin d'elle, la montagne est toujours là. Ou plutôt, on y est en fait à chaque instant. Dans le cœur, dans la tête. Un bel hymne à une région. 
Pour aller plus loin...
Une vidéo dans laquelle l'auteur présente son livre. C'est toujours super, quand c'est l'auteur qui raconte lui-même ce qu'il a écrit !

Si avec tout ça vous n'êtes pas vous aussi conquis par les livres rouges, je ne comprends pas !

mardi 6 juin 2017

Les alpinistes

Yves Ballu, Les alpinistes, 1984.
"Pourquoi ?". Ainsi s'intitule le dernier chapitre du livre d'Yves Ballu. Reprenons depuis le début afin de mieux comprendre comment on aboutit à cette question. 

L'épopée alpine commence dans les années 1750, lorsque Saussure, naturaliste genevoix, Paccard, médecin à Chamonix et le savoyard Balmat se mettent en tête de gravir le Mont Blanc. A partir de ce moment, c'est une série d'aventuriers et de savants en tous genres qui vont se piquer de devenir des alpinistes d'un jour...
Véritables expéditions scientifiques (le rituel veut qu'ensuite chaque vainqueur de la cime fasse bouillir de l'eau au sommet) pourtant sous équipées à l'époque, c'est accompagnées de guides locaux et expérimentés que celles-ci mènent à bien leurs conquêtes. Même les femmes s'y mettent ! Quitte à partir armées de longues jupes qu'elles ôtent une fois les derniers yeux observateurs éloignés, afin de ne garder qu'un pantalon, plus apte à ce genre de sport. Les meilleurs guides commencent à prendre une importance folle et sont de plus en plus sollicités par des clients exigeants et avides de résultats. C'est la naissance de la profession. Les "premières" s'enchaînent... ainsi que les premiers accidents. Dramatiques, certaines ascensions se terminent en véritable scénario catastrophe, faisant virer au cauchemar la belle aventure humaine. Contre la montagne, l'homme ne peut rien. Certes, les succès sont légions, mais pour chaque réussite, combien d'échecs ? Combien de disparus, d'enfouis sous des avalanches, de congelés dans des crevasses, de membres gelés, de morts de fatigue ? Ce qui frappe le plus dans ces récits, se sont ces hommes a priori valeureux, solides, forts, qui finissent par tellement ralentir le pas qu'ils s'arrêtent, s'assoient et meurent. Une véritable hécatombe à travers les siècles. La question de l'équipement se pose sur le devant de la scène dans les années 60-70-80. Faut-il encore monter "à l'ancienne", sans cordes et sans pitons préalablement installés sur le versant, ou bien faut-il au contraire profiter des progrès technologiques pour "assurer" un minimum de sécurité (en sachant que le fait de s'encorder a aussi provoqué des chutes en série d'une cordée tout entière, quand des grimpeurs en solo n'auraient pas entraîné leurs camarades dans leur chute) ? Le débat reste entier. Le livre date un peu mais, à l'heure actuelle, la problématique reste inchangée, tout comme celle qui cherche à déterminer quelle est la part de passion et quelle est la part de soif de gloire dans l'alpinisme. Quand on lit les chapitres consacrés à l'alpinisme pendant la seconde guerre mondiale et la course aux sommets menée par le régime nazi, on a envie, effectivement, de méditer longuement sur la question. Aimer la montagne, c'est peut-être aussi la laisser à ce qu'elle est, une entité presque divine, imprévisible et qui nous dépasse, dans tous les sens du terme. C'est peut-être avoir la sagesse de la regarder de loin sans vouloir la dominer, la respecter comme on la respecte dans les Andes, où les alpinistes désireux de lui monter dessus doivent en demander l'autorisation aux sages du villages. Puisque la montagne est une déesse. 

mardi 7 février 2017

J'apprends l'allemand ou mes aventures avec les langues étrangères

Apprendre une langue, c'est déjà voyager. C'est pénétrer la mentalité d'autres peuples, pouvoir ensuite communiquer avec eux directement, sans interprète, sans filtre et accéder à une culture autrement que comme un touriste guide du Routard, plutôt d'homme à homme, d'âme à âme. Une fois que vous avez compris ça, vous saisissez le pourquoi de cette boulimie qui me caractérise, cette envie féroce de baragouiner toutes les langues du monde. Depuis toujours, depuis l'école, entendre des gens parler un autre dialecte que le mien me fascine. Comme tout le monde, j'ai appris l'anglais, comme certains, j'ai appris aussi l'espagnol. Je voulais voir le Pérou, le temple du Soleil de Tintin et devenir archéologue au Mexique. Bon, c'est un peu raté, je ne suis devenue que prof d'espagnol. Mais le fait de transmettre n'est pas resté mon unique but, n'est pas devenu une voie de garage et je suis restée étudiante dans l'âme. Comme chacun sait, tous les explorateurs préparent leurs voyages en étudiant les différents idiomes qu'ils vont rencontrer lors de leurs périples à travers la planète. Non contente d'avoir trois langues à mon actif, je me suis dit au lycée que j'ajouterais bien l'italien à mon bagage, et c'était reparti ! Une langue, c'est une culture, une manière de penser, une histoire, une littérature, un humour, une vision artistique. Je ne pouvais pas m'imprégner de l'art de la Renaissance italienne sans en connaître les mots en VO. Voilà donc pour les quatre langues que je maîtrise. 

Ensuite, j'ai fait plusieurs incursions dans d'autres apprentissages. Le portugais m'a laissée sans voix. Pourtant une langue latine au même titre que celles que je parle déjà, je n'ai jamais réussi à formuler des phrases. Ce n'est pas faute d'avoir assisté à des heures et des heures de cours en brésilien sur la civilisation de ce grand pays ! Cependant, si je comprends assez bien cette langue, mes mandibules et mon cerveau ont toujours refusé de s'unir pour me permettre de la parler. Le portugais reste un mystère... Quant au japonais, s'il vous plaît, n'en parlons plus ! Dans l'éventualité de passer des diplômes pour enseigner le français à l'étranger, il fallait que je me mette dans la peau d'un apprenant et que je découvre une langue totalement inconnue. Il y a avait au menu du russe et du japonais, j'ai opté pour la seconde. Sauf que la prof, pendant les deux seules heures de cours nippones de ma vie, n'a pas émis une seule syllabe en français. De quoi être complètement déboussolée ! Et le quechua, dans tout ça ? Pour mes études et pour des raisons personnelles, j'ai aussi entrepris d'apprendre cette langue indigène d'Amérique Latine et j'avoue que j'avais bien progressé, je ne me débrouillais pas mal. En Bolivie, lors de mon dernier voyage en 2014, j'attrapais même au vol quelques bribes de conversation. Aujourd'hui, mes cahiers sont soigneusement rangés, mais si je m'y remettais, je pense que les bases reviendraient. J'avais aussi été tentée par le grec, belle langue, belle histoire, beau pays que j'adore. Et par l'allemand, parce que la Suisse, les films d'Arte en VO, la littérature, etc, etc. Et surtout, pourquoi pas ? C'est cette langue que je me suis mise en tête d'apprendre. Pas évident, sans professeur, mais mon oreille est aguerrie aux multiples prononciations et aux mécanismes d'apprentissage et de constructions grammaticales. Je suis encouragée au quotidien par plusieurs coachs, Berlin n'a qu'à bien se tenir !


Quelle méthode choisir, voilà une bonne question. Le mieux, c'est de commencer tout petit, c'est ce qu'on dit. Ensuite, il y a controverse : certains pensent que l'ancienne méthode faite de grammaire et conjugaisons à haute dose était la bonne ; d'autres plébiscitent le "bain linguistique", c'est-à-dire le fait d'apprendre sur place, dans le pays, avec un(e) petit(e) ami(e) du cru, c'est selon. Il semble qu'un bon dosage, un savant mélange entre les deux options soit un compromis acceptable. Étudier très sérieusement, assidûment... et appliquer ce que l'on sait lors de petits voyages pour se mettre à l'épreuve, enrichir son vocabulaire, améliorer sa prononciation et sa spontanéité. Vous l'aurez saisi, mes aventures avec les langues étrangères sont loin d'être terminées !

mardi 6 décembre 2016

Le tour des volcans du monde

Patrick Barois, Le tour des volcans du monde, 1998.
Vous la voyez, là, la petite flamme inextinguible de la passion ? Allumée chez Patrick Barois au lendemain de son adolescence sur les pentes d'un volcan italien, elle a bien failli s'éteindre en Indonésie en 2014. En témoigne l'expérience de Maurice et Katia Krafft qui, en 1991 au Japon, ont payé de leur vie leur folle passion pour les montagnes en colère, être volcanologue, professionnel ou amateur, comporte des risques importants. Que l'on soit bardé de diplômes ou simple amoureux de la lave, les roches en fusion ont de quoi refroidir plus d'un aventurier. Seulement voilà, la poursuite de l'éruption à travers le monde ronge ces gens-là de l'intérieur. Une véritable obsession. De là, comme Patrick Barois, à sauter dans le premier avion au sortir du bureau pour aller observer de près le moindre soubresaut terrestre, pour reprendre le fil de sa vie dès le lundi matin suivant, comme si de rien n'était, le nez encore grisé de cendres et les yeux éblouis par tant de feu craché des entrailles de la terre. Depuis le début de son histoire d'amour, l'auteur a parcouru le globe et a usé ses semelles, parfois même il les a brûlées, sur les flancs de tous les volcans du monde, pour ensuite raconter ses expériences infernales dans des livres et des conférences. Plutôt destiné aux passionnés de sa trempe en ce qu'il est surtout une succession de descriptions auxquelles les illustrations visuelles manquent parfois cruellement pour se faire une idée de ce qui se joue sous les yeux de son narrateur, ce livre ressemble à s'y méprendre à celui d'un montagnard, le feu en plus. Ascensions, falaises, ravins, bivouacs, le tout agrémenté, en plus de la difficulté physique que présuppose ce genre d'expéditions, par des coulées de lave, des explosions et des nuages de cendres. Côtoyer le danger comme exaltation suprême. Ce récit m'aurait d'autant plus passionnée si, au lieu de se cantonner à la nature et à ses expressions les plus terrifiantes, il s'était également intéressé aux populations qui vivent sur les pentes des volcans. A quelques reprises, on nous en parle, mais encore trop peu à mon goût. Un excellent dépaysement cependant, qui a le mérite de réchauffer en ce début de période hivernale !

mardi 17 mai 2016

Trains de rêve

Depuis que j'ai lu "Patagonie express" de Paul Théroux, dans lequel l'auteur raconte son départ de Boston en métro, pour rallier la gare et filer vers le grand sud par le rail, le train me passionne. L'avion, c'est rapide, efficace, mais on ne voit évidemment pas les paysages. La voiture, c'est moderne, autonome, mais ça n'a pas beaucoup de charme. Quant à la marche, même si elle permet de sillonner des montagnes et des vallées, elle a ce côté épuisant qui peut dissuader. La route de la soie à pied, ça ne me tente pas plus que cela. Je laisse la performance à Bernard Ollivier qui le raconte très bien. Par contre, faire cette même route dans un train, j'adhère ! Les trains, au fond, ce sont des machines de légende, qui souvent suivent des routes elles-mêmes mythiques : celle des chercheurs d'or au Canada, l'Orient Express, le train des cimes en Argentine, le Moscou Pékin et j'en passe. Ils nous font aller au coeur d'endroits magnifiques, mystérieux, inquiétants ou fascinants. Le pont de la rivière Kwai, les chutes Victoria, pensez-vous ! Je me suis délectée en lisant le magazine Géo spécial consacré à ses trains de légende. Je suis montée dans le Al Andalus qui nous promène à travers l'Espagne musulmane ; j'ai sauté dans le Che-Pe qui traverse les montagnes mexicaines des indigènes Tarahumaras ; j'ai tremblé de peur, tapie sur le toit d'un train du Bangladesh. J'ai vécu plein d'aventures en lisant ces lignes magiques, en plongeant dans les photos au pouvoir envoûtant. Je suis ressortie de là en ayant noté plein de référence de romans et autres ouvrages à lire pour prolonger le voyage. J'ai du pain sur la planche !

lundi 22 février 2016

Il Trovatore à Bastille : décryptage d'une grande première

Que ce soit clair, ce n'est pas le fait que l'opéra Il Trovatore de Verdi se joue à Bastille qui est une grande première. La nouveauté, c'est que je me trouve parmi les spectateurs. Voici donc le décryptage de ma première fois à l'opéra...
Le lieu :
Les petits rats, Casse-Noisette, les tutus, les arabesques, le Palais Garnier... voilà ce que je croyais être l'opéra. La danse classique, ça et seulement ça, quand j'étais enfant....

Que nenni ! Je l'ai appris quelques années plus tard, un jour de grève et de neige à Paris. Au bout d'une bonne heure de marche dans le froid entre Porte des Lilas et Bastille, en compagnie d'une aficionada de l'art lyrique, quelle ne fut pas ma surprise de découvrir que sur la fameuse place, outre les cappuccinos à 8 euros, se trouvait l'illustre Opéra Bastille ! Je plaisante, bien sûr. Je me doutais bien que les consommations verraient leur prix gonfler aux abords de cette construction moderne mais somme toute élégante, située dans un quartier toujours en mouvement. A l'intérieur de l'opéra, deux ensembles entrent en opposition : le hall, blanc et verre, lumineux, là où les vendeurs de programmes font chanter leur organe vocal d'une manière assez singulière pour attirer le chaland, également l'endroit où les tenues de soirée contrastent avec mon jean baskets, bon... ; et la salle proprement dite, toute de noir et de bois, décor neutre et teintes sombres qui s'éteignent pour mieux laisser place au spectacle.

Le public:
C'est politique, les places sont de plus en plus chères, pour bien sélectionner la clientèle. La Bastille se veut chantre de l'élitisme culturel. L'opéra, c'est pas pour les pauvres. C'est cette idée préconçue -mais en partie vérifiée - qui me faisait considérer ce genre de spectacle comme hors de portée, socio-culturellement parlant. Il faut dire que le public est fin connaisseur et exigent, en ce qui concerne les chanteurs, la mise en scène... mais également leurs voisins de place. Malheureusement enrhumés, nous avons eu droit à un "CHUT!" retentissant à la première toux, et à des soupirs exagérément agacés à toutes les suivantes. Du coup, j'ai applaudi quand il fallait, me suis copieusement mouchée à l'entracte et ai respiré pendant les applaudissements pour ne pas déranger. Marcher sur des oeufs... A notre décharge, nous étions assis au premier balcon, pas vraiment connu pour abriter les classes les plus prolétaires de la salle. 
Le spectacle:
Je ne me suis pas ennuyée une seule seconde. Il Trovatore, bien que l'histoire soit complètement tirée par les cheveux, m'a emportée. Dès le lever de rideau, apparition d'une colonne de soldats armés, glaçant mais captivant. Cette mise en scène du catalan Alex Ollé est assez controversée. Particulière, peut-être osée, je suis allée lire quelques critiques sur le sujet pour me faire une idée. Evidemment, inculte que je suis, je ne peux pas juger. Pas de comparaison possible non plus pour les voix, pas de repère, j'ai juste trouvé ça énorme, beau, envoûtant, séduisant, puissant, fort, et bien d'autres adjectifs encore pourraient me venir à l'esprit. La performance des chanteurs m'a laissée sans voix, émue, frissonnante et j'en passe. Surtout que nous venions voir l'une d'entre eux, et je vous assure que lors du salut final on n'était pas peu fiers !
Les coulisses:
Le petit plus - enfin le grand ! -, c'est que, par l'entremise d'une porte secrète et de notre mezzo soprano préférée, nous avons eu la chance de pénétrer dans les coulisses de Bastille, d'évoluer dans les couloirs, de voir l'envers du décor et la porte de la loge du sublimissime Marcelo Alvarez. Tranquillement assis à causer dans l'une des loges, nous sommes ensuite sortis par le chemin des artistes, c'est-à-dire en passant sur l'arrière de la scène. Immense espace où le décor était en train d'être démonté et où attendait dans un "coin" le décor du Barbier de Séville. Le plus grand opéra du monde en terme d'infrastructure et d'installations a fini là de nous ensorceler. 
Le bilan :
Pour une première, on n'a pas fait les choses à moitié ! Mis à part cette ambiance snob qui peut dérouter des oreilles novices, le spectacle en lui-même est quelque chose de grandiose, de total. Une soirée de rêve, magnifique...

dimanche 17 mai 2015

Potosi, les brûlures de l'argent

Guy Gouëzel, Potosi, les brûlures de l'argent, 2012.
Un livre avec un titre pareil ne pouvait pas manquer de finir entre mes mains, ne serait-ce que par curiosité, pour savoir ce qu'il renferme, quel est l'angle d'attaque du sujet et quelle vision de la réalité historique nous offre l'auteur. J'ai interrompu mes recherches sur les mines boliviennes, mais elles continuent de me hanter, de me poursuivre. Si bien que quand un ami me raconte qu'il a mis les pieds à Llallagua et Siglo XX, je ne peux m'empêcher d'y retourner en pensée. Alors, Potosi, même entre les pages d'un livre, c'est un voyage que je ne peux que faire. 
Je me suis donc embarquée dans cette histoire, celle d'un artiste dessinateur napolitain un peu sauvage, surtout surdoué et à la marge du reste de ses congénères. Inquiété par l'Inquisition, il part rejoindre son demi-frère à Séville. Celui-ci est en train de se lancer dans le commerce maritime à travers la création d'une compagnie qui lui permette de transporter l'horrible mercure destiné à fabriquer l'amalgame pour extraire l'argent des mines américaines. Les deux frères se retrouvent donc au Nouveau Monde et finissent par atterrir à Potosi, au pied du Cerro Rico, la montagne dévoreuse d'hommes. 
Un roman fleuve sur fond d'art italien et d'obscurantisme religieux, dans lequel ne manque pas de se mêler une histoire d'amour entre l'artiste et sa servante indienne. Le coup classique dans un livre de ce genre. Je me suis dit, non, il ne va pas faire ça, ce n'est pas essentiel ! Eh bien si, il l'a fait. Admettons. L'auteur traite de beaucoup de sujets, de lieux traversés par son héros, sans jamais vraiment approfondir l'un d'entre eux. On le regrette parfois. On frise aussi à plusieurs reprises la manipulation dangereuse et réductrice de clichés. Un mot en quechua et le tour est joué, ça fera couleur locale : c'est un peu l'impression que l'auteur nous donne parfois. 
En tout cas, cela m'a donné envie de me replonger dans mes recherches et d'aller un peu fouiller dans les relations entre les pratiques religieuses indigènes dans les mines coloniales en Bolivie et la présence du Saint Office dans la région. Un sujet de thèse, me direz-vous...