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jeudi 16 mai 2019

Passer la frontière

Enfant, pour moi, la frontière, c'était la Suisse. C'était l'éternelle question : "As-tu bien pensé à prendre ta carte d'identité ?", parce que nous allions voir de l'autre côté du massif si le ciel était plus bleu. Une fois dans la vallée du Rhône, c'était souvent le cas, le soleil ayant élu domicile dans cette vallée fertile inondée d'abricotiers, bénie des dieux. La voiture ralentissait devant la cahute des douaniers. Parfois, ils sortaient et prenaient un air sévère. D'autre fois, on n'en voyait pas l'ombre d'un seul. Nous ne nous sommes jamais fait arrêter, contrairement à d'autres véhicules qui étaient systématiquement fouillés. Plus louche, sans doute. Moins profil bas. Moins passe-partout. J'étais enfant et je ne comprenais pas ces choses-là, le sens du mot faciès et ce petit pincement au ventre que je ressentais malgré tout au passage de cette frontière. Au fil des années, les douaniers ont de moins en moins pointé le bout de leur nez et puis, un beau jour, on ne les a quasiment plus vus du tout. La frontière est restée ce passage d'une région à l'autre, la pompe à essence et pas grand-chose qui sépare culturellement, géologiquement, intrinsèquement le Valais et la Haute Savoie. A mes yeux, de frontière, il n'y avait pas. Du Val d'Aoste à Martigny, de Chamonix à Valsavarenche en passant par Sion, je passais mes étés dans une seule et unique superbe région aux multiples paysages. Les frontières, je marchais dessus. Je jouais à être, au sommet, à cheval sur deux pays.

J'ai véritablement compris le sens du mot "frontière" lors de mon premier voyage outre-mer. Jeune enseignante, éternelle étudiante, je traversai l'Atlantique par les airs pour aller mener des recherches de terrain en Bolivie, chez les mineurs d'étain. Les années suivantes, j'effectuai le même trajet pour les mêmes raisons et pour d'autres, plus personnelles. L'avion avant l'atterrissage. Des formulaires à remplir. Une adresse au Brésil ? Aucune. Un lieu précis ? J'avais, la première fois, appris l'adresse par cœur, écolière zélée. Combien de temps est-ce que je reste. Mes dates de départ et d'arrivée. Un numéro de téléphone. Des gens à contacter. La somme d'argent liquide dans mes poches. L'objet de ma visite. Vue du ciel, la terre n'a pas de frontières. Pourtant, elles existent et on nous le fait sentir. Plus ou moins courtoisement. Est-ce que je transporte des armes ? Bien sûr que non ! Pour qui me prenez-vous ? Et puis, un jour, un incident. Soudain, on commence à comprendre ce que d'autres vivent quotidiennement, en mille fois pire. 
Aéroport de Sao Paulo. Les femmes et les enfants d'abord, connaissent pas. La queue est longue, immobile, fatigante... d'autant plus avec un enfant de 17 mois sur la hanche. Dans un moment d'égarement, mon exaspération s'exprime par un soupir. Je n'aurais jamais dû respirer si fort. On me fait signe : vous, là, entrez dans la cabine. Une femme antipathique, en uniforme, s'occupe de mon cas. Elle me fouille, consciencieusement, sans ménagement. L'enfant sur la hanche, puis sur l'autre hanche. Elle palpe aussi le bébé. Un peu. Trop. Suffisamment pour que je ressorte de la cabine les larmes aux yeux. Sous les regards réprobateurs des autres passagers qui considèrent que, si l'on a fouillé cette gringa, c'est qu'elle avait forcément quelque chose à se reprocher, je regagne ma place tout au bout de la file. Honteuse. Penaude. Apeurée. Et je n'ai rien fait. Juste soupirer. Au moment de passer devant le douanier, il jette à moitié mon passeport. Je baisse les yeux.  

Se faire fouiller, c'est être coupable aux yeux des autres. Je me souviens des recommandations d'un ami sud-américain qui m'avait fermement et définitivement déconseillé de passer par les Etats-Unis pour me rendre en Bolivie. Avec les différents tampons que j'avais sur mon passeport, je risquais d'avoir le même sort que lui : on l'avait gardé enfermé pendant 5 heures, séparé de sa famille, dans une pièce sans fenêtres dans laquelle on l'avait fait se déshabiller entièrement. Juste pour l'humilier. Juste pour le plaisir. C'était à Miami. Une autre amie, qui a un certain nombre de tampons émanant d'un pays musulman, n'essaie même pas de rêver se rendre un jour aux States tant elle sait que le voyage serait compliqué. 
Aujourd'hui, en tant qu'Européen, on se la pète parce qu'on peut passer les lignes invisibles où se trouvaient les anciennes frontières comme ça, en marche arrière, à cloche pied, dix fois par heure si ça nous chante. On fréquente ces affreuses zones commerciales, parsemées de pompes à essence, de magasins de cigarettes, alcools et autres produits détaxés. On fait semblant que l'Europe est géniale, sans barrières, sans limites, que la circulation y est libre et sans entraves. Et l'on oublie que nous sommes des enfants gâtés, que cette prétendue liberté n'est pas donnée à tout le monde et que, pour d'autres, notre Europe Bisounours, c'est l'enfer. 
On peut bien cracher sur le mur qui fait la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis ; sur les autres murs de la honte qui font comme des cicatrices sur la planète. On peut faire la moue devant les clôtures électrifiées et manifester contre les barbelés, les milices armées et les polices exotiques répressives. On se pense toujours mieux que les autres et dans tous les domaines. Pourtant, on devrait se regarder dans le miroir, juste pour voir. On y verrait les murs qui, il n'y a pas si longtemps que cela, nous séparait. On y verrait la Méditerranée pleine de cadavres. On y verrait les enfants, en Grèce, dans les centres de rétention. Les étudiants en France reconduits à la frontière. Les migrants morts de froid durant leur traversée des Alpes, perdus dans la neige. Traqués. Apeurés. On y verrait des gens généreux, courageux, condamnés pour avoir aidé. On y verrait notre immense honte. 

Il y a peu, j'ai étudié avec mes élèves des documents sur les plages espagnoles. Sur certains, on y voyait le côté idyllique. Sur un autre, des migrants déshydratés et épuisés dont l'embarcation de fortune accostait enfin sur le sol andalou. Ce que je voulais faire remarquer, c'était que les plages espagnoles n'étaient pas idylliques pour tout le monde. Et puis, aussi, qu'il y avait des gens qui aidaient, et d'autres qui filmaient ou s'en foutaient. Savez-vous ce que mes élèves d'un collège rural et qui n'ont jamais vu, de leur vie, un noir en vrai, m'ont répondu quand je leur ai demandé quelle aurait été leur réaction, en tant que touristes sur cette plage ? "Je m'enfuis, c'est peut-être des terroristes". "Je les dénonce pour que la police vienne les chercher". "J'ai peur". "Bien fait pour eux. Ils n'avaient qu'à rester chez eux." Je me suis dit qu'ils regardaient trop les infos. Et que les discours bien huilés sur la peur de l'étranger fonctionnaient toujours aussi bien. Comment avoir peur de ces gens qui, enfin, à bout de forces, ont réussi à fuir la guerre pour arriver sur une terre de paix ? Comment souhaiter la mort d'humains, comme eux, d'adolescents ? Qu'a-t-on à perdre à donner asile, protection, aide, amour ? Rien. Nous avons tout à gagner et, en premier lieu, la grandeur d'âme. Celle qui nous fait tellement défaut. Les frontières, c'est bon pour les mauviettes. Et nous, on n'a pas peur, parce que notre amour ne connaît pas de barrières. 

mardi 2 octobre 2018

Ni vivants ni morts

Federico Mastrogiovanni, Ni vivants ni morts, 2017.
Il ne faut définitivement pas prendre pour argent comptant tout ce qu'on lit dans les médias. Voilà l'une des leçons que l'on pourrait tirer de la lecture du livre de Mastrogiovanni. Certains sujets, plus épineux que d'autres - quoique tous les sujets mériteraient des lectures approfondies avant d'être traités, - exigent une rigueur dans la connaissance. Je vous dis ça, parce que j'avais tenté d'aborder le thème de la mort au Mexique avec mes élèves, qu'après avoir évoqué la mort en tant que fête, folklore bien connu dans le monde entier et dont nous avons trop souvent une vision digne de "La vengeance du serpent à plumes" - n'en déplaise à certains professeurs qui font du survol culturel et bénissent le cliché - après un texte d'Octavio Paz (ayons de l'ambition pour nos élèves), je leur avais présenté un document sur la disparition des 43 étudiants d'Ayotzinapa, survenue le 26 septembre 2014. Ce n'est pas que j'étais à côté de la plaque et les élèves eux-mêmes avaient bien saisi la complexité de l'affaire et les effrayantes zones d'ombres qui planaient là-dessus. Mais, je n'avais pas perçu la réelle profondeur, les vraies racines de cette disparition qui a permis d'en révéler plein d'autres. La lecture d'articles de presse n'avait pas suffit. Aujourd'hui, au terme de la lecture de l'enquête réalisée sur plusieurs années par le journaliste italien Federico Mastrogiovanni, j'en sais bien davantage. Et j'en suis renforcée dans ma conviction : ne jamais se taire, continuer à en parler, jusqu'à la vérité. 

D'ailleurs, le cas des 43 n'arrive qu'à la fin du livre, pour la simple et bonne raison que le journaliste a commencé son enquête bien avant ce fait. Il vit au Mexique depuis un certain temps, il sait parfaitement ce qui s'y passe : la violence omniprésente et un nombre incalculable d'assassinats. On peut même parler de génocide. La première chose qui nous vient en tête, c'est le crime organisé, la drogue, les cartels. Sauf que pas du tout. Ou pas exactement. Page après page, on apprend que les cartels ne sont en fait que des exécutants, qu'ils contrôlent des territoires et terrorisent des villages entiers au nom de quelqu'un d'autre. Et vous savez de qui ? De l'État. L'état mexicain dans toute sa splendeur qui, non seulement s'arrange très bien de cette violence, mais la veut, la commandite, la conçoit en un véritable plan d'extermination de sa propre population. Ce n'est pas un hasard si l'auteur va jusqu'à comparer cette violence d'état à celle des nazis. Les faits, les événements, les liens, les procédés, tout concorde à rapprocher ces deux régimes. Alors, pourquoi cette obstination à éliminer ? Les causes sont multiples mais se rejoignent en une seule : faire taire la population, la museler en la terrorisant, semer la peur, paralyser les consciences afin d'avoir les mains libres. Dans quel but ? Si on vous dit que les états où les assassinats et les disparitions sont les plus nombreux correspondent à ceux qui cachent d'énormes ressources minières, vous commencez à y voir plus clair ? Alliés des États-Unis, disciples obéissants des compagnies étrangères, fervents fanatiques de l'ultra libéralisme, les gouvernements qui se sont succédés à la tête du Mexique ont opté pour le génocide comme meilleur moyen pour, d'une part, libérer les terres convoitées des habitants gênants et, d'autre part, pour faire taire toute forme de contestation. Le nouveau président récemment élu a promis de remédier à la situation. Monsieur Lopez Obrador, qui fait enfin virer le pays à gauche, aura fort à faire. Parce qu'il y a des familles qui attendent, des populations décimées, des enquêtes falsifiées - dans le cas des 43 étudiants, c'est de la manipulation de preuves de haut vol -, des absents dont on ne peut pas faire le deuil et des cancers en masse à cause des exploitations minières polluantes. 
Ce qui est frappant, c'est que Mastrogiovanni ne se contente pas d'enquêter sur les disparus. Il les fait parler, leur redonne une voix, remonte à la source du combat de chacun d'entre eux. Rester libre, vouloir traverser les frontières de l'Amérique Centrale vers les États-Unis, être au mauvais endroit au mauvais moment mais vouloir juste être quelqu'un de bien, promouvoir l'art et la liberté d'expression, éduquer la population pauvre et analphabète, autant de motifs pour finir avec une balle dans la tête, dissout dans l'acide, jeté sur le bord d'une route ou dans une fosse commune. Mastrogiovanni dresse ainsi un panorama complet de la situation, sans oublier de prendre en compte la parole de ceux qui restent, les mères qui attendent, les familles stigmatisées, les pères qui n'abandonnent jamais. Nous aussi, nous devrions nous joindre à eux dans ce combat. 

Les 43 étudiants de l'École rurale d'Ayotzinapa ont été enlevés - sont-ils morts ? Le gouvernement s'évertue encore à empêcher les enquêtes et à falsifier les preuves... - parce qu'ils éduquaient la population rurale. Leur école, fondée en 1926, a pour objectif d'instruire les paysans, de leur apprendre à se défendre face à une société néo-libérale qui les écrase. Cultiver la terre et cultiver les esprits. Semer les graines d'une autre vision du monde. Enseigner pour libérer la parole. Nous aussi, nous devrions nous unir à cette cause et empêcher que ce genre de choses existent, qu'un État tout puissant et répressif annihile les consciences et dispose des territoires comme bon lui semble. Federico Mastrogiovanni ne signe pas seulement une enquête. Il nous interroge sur nos propres comportements, réveille nos esprits engourdis, enrichit nos perceptions et livre un témoignage bouleversant et sensible, une poétique de l'horreur qui s'immisce dans nos têtes pour ne plus nous laisser en paix. Et ne pas être en paix, c'est l'assurance de ne jamais abdiquer, d'être toujours en éveil.

mercredi 11 octobre 2017

Le tourisme, bénéfice ou catastrophe ?

Deux choses sont à l'origine de cet article. D'abord, le fait d'avoir traité avec mes élèves le sujet des paysages espagnols en tant que décor de cinéma et le côté moins idyllique de la péninsule : la destruction de ses espaces naturels au profit d'une urbanisation sauvage motivée par le tourisme. Ensuite, un reportage d'Arte sur Venise et le drame que vivent le peu d'habitants récalcitrants qui n'ont pas encore quitté la ville : l'afflux incontrôlé de touristes qui dérèglent complètement la vie locale. Il n'en fallait pas plus pour qu'on se pose la question suivante : alors, le tourisme, bénéfice ou catastrophe ? 
En Vendée...
Avec mes élèves, nous avons ensemble regardé un reportage d'Arte sur Mallorque, pour voir en images ce qui se joue dans cette île des Baléares très prisée par les visiteurs. On a pu voir que chacun y allait de son argument pour glorifier ou maudire le tourisme de masse. Une guide soutenait par exemple que les visiteurs du monde entier étaient les bienvenus et que, en temps de crise, c'était leur venue qui faisait tenir l'économie de Mallorque. Nous, on s'est surtout dit qu'elle tenait à son salaire... Et on a été beaucoup plus émus par les habitants qui se plaignaient de voir le prix de l'immobilier flamber, par cette association qui mesurait la pollution aux abords du port, pollution de l'air très importante et causée par les paquebots de croisière, géants des mers qui stationnent pendant plusieurs heures sans couper leurs moteurs, tout ça pour que des touristes peu soucieux d'approfondir le sujet fassent quelques photos et puis s'en aillent. Touchés, on l'a aussi été par ce vieux monsieur, artiste, qui collecte des bouteilles d'eau et autres détritus pour en faire des œuvres contemporaines et les exposer en plein centre-ville. Une manière de faire prendre conscience aux touristes ET aux mallorquins que le patrimoine naturel, ça se respecte. Le vieux monsieur, il disait que dans jeunesse, il longeait la côte en vélo et qu'il n'y avait aucune construction. Il disait qu'il était triste et ça nous a rendus tristes aussi.
A Egine, en Grèce...
Du coup, on est allés voir ça d'encore un peu plus près, et on s'est plongés dans les rapports de Greenpeace sur la destruction du littoral espagnol. Des images parlent plus que des chiffres, quoique : l'équivalent de 8 terrains de foot par jour de nature détruite pour construire des hôtels et appartements touristiques, on a bien visualisé. En photos, on a vu le rapport de 2013, le meilleur et le pire de la côte espagnole : les endroits les plus protégés, et les endroits les plus amochés. On a vu rouge. Alors, les jeunes se sont mis à écrire (tout ça en espagnol, bien évidemment) une loi de protection du littoral : interdictions, zones protégées, parcs naturels, amendes, bus électriques, associations de riverains, hôtels écologiques, films de sensibilisation... ils ont tout réinventé. 
Seule, j'ai visionné ce reportage Arte Regards (au passage, cette émission est excellente) sur Venise et j'ai revu le même drame : rues envahies, prix des logements inabordables, départs des jeunes vers d'autres villes, petits commerces fermés au profit de chaînes bon marché. Seulement, cette fois, on nous présentait une solution très intéressante : deux jeunes sans travail (parce qu'à Venise, quand on est biologiste et pas dans le tourisme, on ne trouve pas de travail) ont ensemble créé une association et un label. Le but ? Communiquer, informer les touristes sur les magasins qui sont tenus par de "vrais" artisans locaux, les inciter à s'intégrer à la vie locale en faisant par exemple des ateliers (on en voit un dans le reportage chez un souffleur de verre), manger chez les petits restaurateurs, etc, etc. Au fond, ce que disent les vénitiens, c'est que ce n'est pas vraiment la faute des touristes, mais plutôt la faute des autorités qui se sont laissées déborder par le flot, qui ont vu la manne financière et qui ont fermé les yeux sur les conséquences désastreuses que cela allait engendrer. 
A Malaga, en Espagne...
Cela nous amène inévitablement à nous remettre en question, nous et notre sac en dos, en tant que touristes.
("touriste", gros mot pour certains qui le considèrent péjoratif et se refusent catégoriquement à l'être, touriste, criant haut et fort à qui veut bien les entendre qu'ils sont des "voyageurs". N'ayant pas vu pour le moment de grosse différence mais seulement quelques hypocrites nuances, je règlerai leur compte dans un prochain article)
Sommes-nous, déjà, dans un premier temps, sensibles au fait que le logement dans lequel nous dormons sur la Costa del Sol a provoqué la destruction massive de cette même côte ? Sommes nous éduqués en ce qui concerne le respect des espaces naturels, la propreté ? Préférons-nous faire marcher le commerce local ou nous ruons-nous encore dans les magasins où domine le "made in China" ? Nous intégrons-nous un peu à la vie locale ou restons-nous sur les sentiers balisés par les guides ? 
Vraiment, après tout ce travail, toutes ces images et ces réflexions en groupe et en moi-même, je me dis que, définitivement, j'aurai du mal à ne pas réfléchir à deux fois avant de franchir la porte de tel ou tel endroit, et que je serai dorénavant plus attentive aux traces de mon passage dans les pays et les villes que je visite ... 
Un endroit protégé où je sais qu'il n'y aura jamais d'immeubles...

samedi 10 décembre 2016

L'Andalousie est-elle une région attractive ?

Aaahh, l'Andalousie, ses plages, son soleil, ses couleurs... C'est l'image qu'on a spontanément de cette région du sud de l'Espagne. Mais, l'Andalousie est-elle vraiment une région attractive ? Quand je pose cette question à mes élèves, ils n'ont en tête qu'un ou deux clichés et des idées préconçues sur la région. Ils se disent c'est au sud, pas loin de l'Afrique, qu'il doit faire bon là-bas, climat favorable, ils n'ont pas tout à fait tort. Alors, lorsque je leur présente une carte qui fait apparaître les montagnes de la Sierra Nevada, lorsqu'ils découvrent les neiges éternelles comme du coton sur lesquelles on peut faire du ski, c'est déjà un premier étonnement ! 

Ensuite, vient le moment que je préfère : celui où on fait une plongée dans le passé d'Al Andalus, dans l'histoire multiculturelle de l'Andalousie. Le moment où on évoque les trois religions, la coexistence pacifique, la tolérance et la sublime architecture musulmane qui avait fait de l'Andalousie le centre du monde. La mosquée cathédrale de Cordoue, l'Alhambra de Grenade, la Giralda de Séville, ça les laisse sans voix, les petits ! Ces monuments témoignent d'une époque où les bâtisseurs rivalisaient de prouesses et de talent pour élever des édifices somptueux. 

L'Andalousie, le flamenco, le patrimoine, les paysages... tout pour affirmer qu'il s'agit d'une région hautement attractive. Pourtant, il existe de sacrés bémols. C'est là que je leur sors des articles de journaux et le masque tombe. Andalousie, région la plus pauvre d'Espagne, gravement frappée par la misère et le chômage, empêtrée dans ses problèmes relationnels avec les gitans et débordée, parfois hostile, face à l'arrivée massive d'immigrants. L'Andalousie et ses gens qui dorment dehors, ses plages qui n'accueillent pas que des touristes mais également des "pateras" chargées d'Africains affamés et épuisés, ses gitans comme des épines dans ses pieds de dame qui veut se la jouer sans failles et sans reproches. Soudain, l'Andalousie n'est plus si paradisiaque que cela...
Heureusement, certains y croient encore, à la tolérance, au partage et à l'entraide. Je lance la réflexion sur le "tourisme responsable", illustrée par un article qui parle d'une initiative solidaire : celle de touristes qui, pendant leur séjour, œuvrent à nettoyer la plage de ses déchets. Là où je comprends que tout n'est pas perdu et qu'en plus j'ai réussi à faire aimer cette région à mes élèves, c'est quand ils me proposent une liste de projets passionnants : un festival de flamenco dans les quartiers gitans et une initiation à la danse pour les touristes ; une journée solidaire au-milieu des vacances pour se rapprocher des plus pauvres ; des moments bénévoles entre deux journées de plage et de bronzette pour venir en aide aux migrants qui accostent. Depuis ma salle de classe au fin fond de la campagne française, il émane un élan optimiste dont je suis fière. Tous n'iront pas nettoyer les plages. Je sais bien que certains plaignent plus les pauvres touristes dérangés par les migrants que les chômeurs qui dorment dehors. Mais j'ai semé une graine, et je sais que dans l'esprit de certains elle germera. 

mercredi 19 octobre 2016

Coup de coeur pour Céline Alvarez

Céline Alvarez, Les lois naturelles de l'enfant, 2016.
Enseignants, parents, éducateurs ou simples curieux, ruez-vous sur ce livre ! Ce n'est pas un livre comme les autres, c'est une révélation. A partir de cette lecture, plus rien ne sera comme avant, vous ne regarderez plus jamais l'éducation de la même façon. Je ne dis pas ça pour faire vendre ou parce que le personnage de Céline Alvarez m'est sympathique, je le dis parce que ce qu'elle écrit vient de révolutionner mon petit cerveau en ébullition. Je pressentais déjà tellement de choses, sur lesquelles elle vient de mettre des mots en affirmant que c'était possible. Une autre pédagogie, à contre-courant du dirigisme qui règne dans nos écoles et qui contraint nos enfants à subir l'apprentissage plutôt qu'à en être les acteurs. Céline Alvarez nous enseigne l'infini pouvoir du cerveau humain, et ce depuis sa naissance, ainsi que les possibilités gigantesques dont celui-ci est capable. Ensuite, c'est l'entrée à l'école maternelle et tout s'écroule. La spontanéité des apprentissages devient contrainte, la découverte autonome devient contrôle par l'adulte et les capacités de l'enfant se voient brimées, réduites, annihilées. C'est là que nous avons tout faux.

Pendant trois ans, dans une école maternelle d'un quartier difficile de Gennevilliers, Céline Alvarez, contre vents et marées et malgré les obstacles que lui offre l'institution en guise d'encouragements, se lance dans une expérimentation qui va changer la face de l'éducation et de la pédagogie. Forte des théories du docteur italien Maria Montessori, Céline rassemble trois niveaux d'âge dans une même classe et, par la bienveillance, l'amour et la patience, réussit le tour de force de guider 27 enfants vers l'autonomie de l'apprentissage. Les débuts sont difficiles, surtout pour les petits qui ont déjà été déformés par une année d'école téléguidée par les désirs de l'adulte enseignant, mais à force de persévérance, elle obtient des résultats étonnants. Grâce à un matériel pédagogique simplissime, à des activités variées mais concrètes dont chaque enfant a le choix, à une aide personnalisée de chacun et au développement de l'autonomie des autres élèves, Céline Alvarez réussit à développer des capacités et des connaissances pointues chez ses petits apprenants. Une relation de confiance s'établit entre elle et eux. Ils forment un groupe dans lequel chacun est à l'écoute de l'autre, aidant, dans une relation horizontale où l'adulte n'est pas le maître qui soumet, mais plutôt un guide, un vecteur d'encouragement. Plusieurs chapitres expliquent précisément les méthodes employées et, quand on y pense, on se demande comment on n'y a pas pensé plus tôt tellement elles sont évidentes. 
Quelques exemples plus précis :
- aucune tablette, aucun ordinateur ne remplacera jamais la bienveillance de l'adulte et l'attention particulière qu'il porte à l'enfant
- le contact avec la nature, grimper dans les arbres, s'absorber dans la contemplation de la faune et de la flore valent mille fois les exercices de motricité et autres leçons abstraites sur le monde
- il s'agit de développer l'individualisation des apprentissages, non pas pour amener tous les enfants en même temps vers un même savoir, mais pour respecter ce qui motive leur intérêt et qui est un merveilleux élan pour apprendre
- une fois l'enfant lancé dans une activité qui lui plaît, l'adulte doit s'effacer et se mettre en retrait, car il n'y a rien de plus efficace que de laisser l'enfant faire ses propres expériences et développer son autonomie dans les apprentissages
- aucun jugement de valeur, aucune évaluation ne doit transparaître, simplement des encouragements et un guidage empathique de l'adulte permettent à l'enfant de se structurer et de développer ses capacités
Les conclusions :
Il ne s'agit pas du tout de transformer nos classes en self services ou chaque enfant aurait le droit de faire ce qu'il veut, tout et n'importe quoi dans un désordre de colonie de vacances. Il s'agit de prévoir de multiples activités qui puissent convenir à chacun, pour que chaque enfant y trouve son compte et se fixe lui-même un ou des objectifs à atteindre. Il s'agit ensuite de s'effacer et de simplement le guider et l'encourager dans ce qu'il a entrepris. 
La révélation :
La révélation, c'est que dans la classe de Céline Alvarez a régné pendant trois ans un calme étonnant. Les enfants, ravis de faire leurs propres expériences et d'être acteurs de leur apprentissage, ont également développé leur autonomie et leur patience, ont appris à laisser la place à l'autre et à s'entraider, à s'exprimer correctement et calmement, à développer un respect et une empathie qui laissent sans voix. Au terme de cette expérimentation, ils avaient atteint un niveau de connaissances bien supérieur à celui de leur classe d'âge, ce qui prouve bien, mais des preuves sont-elles encore nécessaires ?, que les résultats parlent d'eux-mêmes. Céline Alvarez a maintenant démissionné de l'Éducation Nationale, la grosse machine ne l'ayant pas véritablement soutenue. Mais c'est par d'autres voies, par des conférences et par ce livre génial qu'elle nous transmet son savoir et son amour.
Quelques idées :
Évidemment, les idées qui germaient déjà en moi ont trouvé là un engrais révolutionnaire ! Les nouvelles directives nous demandent dans le cadre de nos cours de langues de trouver une problématique, de prévoir des tâches sur chaque document, de cadrer en fait un maximum. Cela m'ennuie parfois mais je n'ai pas le choix. Tout n'est pas négatif dans ces nouvelles méthodes parce qu'elles facilitent aussi le travail de groupe et insistent sur le fait qu'il faut "différencier". Parfait, soit. Je vais m'en servir de base et y introduire peu à peu ce que j'ai toujours senti sans le formuler. Il y a par exemple belle lurette que les tables de ma classe ne sont plus alignées mais forment des ilots. Sur chaque ilot, on peut par exemple proposer une activité ou un document différent, faire tourner les élèves, les laisser choisir ce qui les intéresse le plus. Pourquoi ne pas installer un coin bibliothèque avec des livres en espagnol pour ceux qui ont fini et se lassent d'attendre les autres ? Ou encore aller plus loin : une séance de relaxation, un cours en plein air, une balade dans la nature, une expo, une recette de cuisine, un cours de danse, tout ça dans la langue qu'on leur enseigne ? Alors oui, on n'est plus sur du "document authentique et culturel" comme les directives nous demandent de le faire exclusivement. C'est vrai. Mais, comme le soutient Céline Alvarez et je la suis à 100%, une langue ne s'enseigne pas à coups de textes et de grammaire, elle s'apprend avant tout en immersion. J'ai des milliers d'idées qui fourmillent dans ma tête !
Pour aller plus loin :
Céline Alvarez n'invente pas une méthode. Elle nous donne des pistes. Elle ne dogmatise pas. Elle nous encourage et nous montre la voie. A nous, ensuite, d'être inspirés et d'inventer de nouvelles manières d'enseigner.
Son site internet
Le blog de sa classe de Gennevilliers
Une petite vidéo parmi tant d'autres:

jeudi 29 septembre 2016

Marion, 13 ans pour toujours

Alors aujourd'hui au menu, je ne vous parle pas de voyage, pas d'un récit de voyage, pas de cuisine exotique ou de comment se rendre au Pirée en tramway, mais d'un téléfilm que j'ai vu hier et qui parle de harcèlement à l'école : Marion, 13 ans pour toujours. 

Alors le picth, comme on dit. Marion est harcelée à l'école, ça se finit en suicide. Les parents sont impuissants. Flash back sur le pourquoi du comment, puis enquête coûte que coûte de la mère, Nora (jouée par Julie Gayet) pour faire la lumière sur cette tragédie. 
D'abord, quelques arrêts sur image pour débriefer un peu. Les profs bordélisés : un peu caricatural, ce sont les femmes qui sont le plus chahutées. Comme par hasard la prof d'espagnol, tiens ! Un peu exagéré ? Les cours auxquels on assiste sont vraiment un cauchemar. Les élèves écoutent de la musique sur leur portable, montent debout sur les chaises, répondent, crient, etc, etc. Impossible ? Oui, on se dit, ils ont des têtes de petits blancs bourgeois, pas crédible. Avouons la vérité, on aurait mis des élèves noirs et arabes que ça aurait sonné raciste. Et puis chacun, avec son passé de prof, son expérience déjà riche, se met à réfléchir... si si, c'est crédible, c'est possible. Et de sortir quelques anecdotes qui nous sont arrivées. Alors, oui, parfois les profs sont bordélisés et non, ce n'est pas dû à leur manque d'autorité. Venez donc gérer 25 élèves comme ceux du film pendant une heure et on en reparle. Voilà pour les mises au point professionnelles. 
Ensuite, on ne fait plus d'arrêt sur image, mais on commente beaucoup parce qu'inévitablement ça nous pose question. Le rôle des profs, le rôle du chef d'établissement, de la meilleure amie de Marion qui soudain change de camp. Les non dits, les silences, tout se joue là-dedans en fait. Parler ou se taire, vaste débat. La mère n'est pas intrusive, elle fait confiance à sa fille. Elle sent que quelque chose cloche mais ne va pas fouiller dans son téléphone portable. Elle respecte son intimité. Mauvais parents ? C'est la réflexion qu'un des personnage envoie à la face de Nora. Bon sang mais quelle connerie ! Chaque parent peut se retrouver dans cette situation, même ceux qui croient bien connaître leur progéniture. On est jamais à l'abri de rien et quand on dit qu'on n'a rien vu venir, c'est qu'on n'a rien vu venir ! Regardez les parents de ces jeunes filles qui partent en Syrie. Vous pensez que ce sont de mauvais parents peut-être ? Les donneurs de leçon auront toujours à redire mais, ici, on cherche à comprendre plutôt qu'à accuser. 
Les acteurs sont parfaits. Marion, incarnée par la jeune, Luana Bajrami et Julie Gayet, vraiment convaincante, forte et brisée à la fois, exceptionnelle de vérité dans ce rôle. Personnellement, je me suis mise à fond dans son personnage. Maman, elle refuse d'abdiquer et veut se battre coûte coûte pour découvrir qui sont les coupables, les gamins qui ont harcelé sa fille et l'ont poussée au suicide. On est avec elle, jusqu'à temps qu'on se rende compte qu'elle est en train de tourner folle, de briser ce qu'il reste de sa famille, de piétiner le travail de deuil que son mari, le père de Marion (joué par Fabrizio Rongione) tente de faire en silence. Les relations humaines et les réactions de chacun sont parfaitement analysées et décortiquées. On voit tout à fait où le réalisateur veut en venir et, pour autant, c'est écrit avec une infinie finesse et une grande habileté. Ce n'est pas pour rien que le film est tiré d'une histoire vraie. Des faits comme ça, il en arrive tous les jours, partout, près de chez nous. Sauf que certains les racontent, partagent leur expérience même douloureuse, pour faire avancer le débat, pour informer et éviter ça. C'est le cas de Nora Fraisse, la mère de Marion, la vraie, qui a publié en 2015 un livre sur son histoire, leur histoire. 
Évidemment, il faut voir ce téléfilm, parce que le harcèlement est quelque chose de grave et qu'en tant qu'adultes, nous sommes tous concernés, d'autant plus quand on est prof ou parents. 
Voilà, c'était ce que j'avais à dire aujourd'hui. 

mercredi 10 août 2016

Regards croisés sur l'adolescence

Marcel Rufo, Marie Choquet, Regards croisés sur l'adolescence, son évolution, sa diversité, 2007.
Bon, Marcel Rufo, c'est le pape de la pédopsychiatrie, tout le monde le sait. C'est l'une de mes idoles, vous ne le savez peut-être pas. Dans mon panthéon, il y a Stephan Eicher, Lassana Diarra et Marcel Rufo. On a les idoles qu'on peut. Toujours est-il que lorsque j'ai débusqué ce bouquin parmi les centaines d'autres qui s'entassent en haut de mon escalier, héritage des anciens propriétaires, je n'ai même pas hésité une seconde devant ses 400 et quelques pages : ni une, ni deux, je l'ai embarqué à la plage. Je travaille avec des ados, j'ai quelques convictions et pas mal d'incertitudes, il fallait que Marcel m'éclaircisse tout ça. 
Pour cet ouvrage, il a fait équipe avec Marie Choquet, épidémiologiste qui a beaucoup travaillé sur l'adolescence. Le livre est une sorte de discussion entre leurs deux expériences croisées. Leurs connaissances et leur vision de la situation mises en perspective permettent d'offrir un panorama très complet de l'adolescent, cet être encore mystérieux et méconnu. Surtout, on apprend que rien n'est tout noir ou tout blanc et qu'une seule cause ne peut être responsable du malaise. Au contraire, on se rend compte à travers les cas concrets exposés et grâce aux chiffres des enquêtes menées à travers la population adolescente que les paramètres à prendre en compte sont multiples : consommation de drogues, violence, situation familiale et scolaire, déception amoureuse, relationnel, amitié, physique, activités sportives, tout peut entrer en jeu dans le fait qu'un ado aille bien ou mal. Fini les clichés ! Ce que j'ai apprécié, c'est que Rufo et Choquet remettent les choses à leur place. Oui, les profs font ce qu'ils peuvent ; oui, les parents ont tort de leur reprocher ce qu'ils ne sont pas capables d'inculquer eux-mêmes à leurs enfants. J'ai pu recouper une foule passionnante d'informations et conforter mon idée selon laquelle le sujet est complexe, l'adolescent est sensible et mérite d'être écouté. Ce qui nous semble parfois un petit détail, une phrase ou un fait de rien du tout peut marquer un adolescent à vie et affecter son chemin qui est loin d'être une autoroute ! Quant aux difficultés majeures, maladie, violences subies, échecs, ce sont autant de séismes trop souvent minimisés. J'ai dévoré ce livre sur la plage. Je l'ai ramené plein de sable et avec le sentiment d'avoir pas mal avancé sur le sujet.

mercredi 13 juillet 2016

Regards croisés sur la banlieue : pompier et prof au Val Fourré

A l'heure où tout le monde prépare ses vacances vers des destinations exotiques et envoûtantes (la Corse, l'Andalousie, les Antilles, la Vendée...), j'ai eu l'occasion de refaire un tour dans un coin beaucoup moins idyllique que les plages martiniquaises : Mantes la Jolie et la cité du Val Fourré. Il ne s'agit pas ici de vous dresser une liste des bons plans pour passer un séjour de rêve au-milieu du béton, mais plutôt de vous faire partager la vision de deux acteurs du Val Fourré que j'ai eu la chance de rencontrer. J'ai évidemment changé les noms pour respecter leur anonymat...
Jean, pompier, à 11 mois de la retraite
C'est une personne passionnée par son métier mais physiquement et psychologiquement usée que j'interviewe cet après-midi là. Les services de nuit, les difficultés physiques face à cet engagement à vie et cette mission comme un sacerdoce. "Les jeunes qui arrivent maintenant n'ont tellement pas de boulot qu'ils font pompier comme ils feraient postier. Ils ne pensent pas que c'est aussi dur. Ils ont passé ce concours parmi d'autres, juste pour travailler. La plupart sont diplômés. Ils n'ont pas la vocation, alors que d'autres aimeraient devenir pompier mais ne le peuvent pas. Pas assez d'études." Le système de recrutement absurde est bel et bien questionné ici. On ne devient pas pompier comme on devient caissier chez Franprix. Et puis, très vite dans la conversation, arrive la phrase qui introduit tout le reste du discours: "Avant, ce n'était pas pareil. Aujourd'hui, ça n'a plus rien à voir". J'ai face à moi un homme qui est appelé pour des broutilles, un mal de tête, un mal de ventre, par des gens qui refusent de payer le médecin ou d'aller faire la queue aux Urgences. Jean ramasse aussi des "soces", comme il les appelle, des gens sans ressources, à la limite de la clochardise et dont la déchéance les amène à errer sans but dans la rue, au froid, sans rien dans le ventre sinon un peu trop d'alcool. "On remplace le Samu social ! On fait vraiment tout et n'importe quoi ! Heureusement, pour dix cas comme ça, il y en a un où on va être appelé pour un accident, un feu, quelque chose qui correspond vraiment à notre mission. Là, on va se sentir dans notre rôle". Cependant, la "mission" s'effectue rarement avec facilité. Au moment d'aborder la situation dans le Val Fourré, le caillassage du camion, les insultes, Jean nous dit avec un sourire désabusé : "Les collègues, en province, ils ne nous croient pas quand on leur raconte tout ça !". C'est le quotidien des pompiers, cibles privilégiés des jets de pierres et autres couches-culottes sales qui pleuvent des immeubles quand le camion se gare dans la cité. De quoi favoriser un discours qui, en d'autres circonstances, passerait pour du racisme. Mais comment croire encore au dialogue, à l'insertion et au partage des cultures quand on se fait traiter de la sorte et que son métier, pourtant noble et humaniste, n'inspire plus que la haine et le mépris ? 
Oscar, la trentaine, prof de collège
Lui aussi a travaillé au Val Fourré et a pu appréhender la situation. Il sait les difficultés sociales, la violence de cette population mise en marge de la France depuis trop longtemps et qui s'est renfermée sur elle-même. Un peu comme un hérisson, tous les piquants dehors. Il me raconte les "jeux" de fin d'année des élèves de troisième qui, avant de quitter le collège, vont sur le parking des profs pour "secouer gentiment les voitures". Rien de bien méchant. Quelques cailloux sur les pare-brise, rien de plus. Oscar n'a pas été confronté à des classes "horribles", comme on l'entend souvent dire. Ce qu'il me presse de raconter ici, c'est une autre vision des choses, avec moins de parti prix négatif, peut-être : des élèves mignons, des gamins sympas avec qui il a pris plaisir à travailler, pas forcément les pires qui existent sur terre. Et cette richesse culturelle née de la diversité qui n'existe nulle part ailleurs. "Tu vas la raconter, la vision qui fait contrepoint, tu vas la raconter, n'est-ce pas ?". Moi aussi, j'ai eu cette expérience de travailler au-milieu de la cité et, outre les moments de tension, j'ai le souvenir de moments de partage, de franche rigolade et d'échange avec des élèves au fait des événements du monde. Des jeunes avec qui ont peut tisser des liens affectifs et qui, une fois qu'ils vous adoptent, vous rendent bien des services, vous décodent les relations sociales en moins de deux. Comme cette fameuse fois où Oscar, un peu fatigué, un peu distrait, percute un scooter en plein Val Fourré et, inquiet de voir l'attroupement se former autour de sa voiture, se voit sauver la mise par d'anciens élèves qui le reconnaissent et lui évitent quelques "petits soucis" avec les gros bras du quartier. 
En conclusion...
Ce qui ressort de ces deux témoignages, c'est la fatigue inhérente au travail dans les banlieues et la nécessité d'une solidarité entre collègues. Jean, à seulement quelques mois de la retraite, avoue en avoir ras le bol, mais reconnaît qu'il a peur de se retrouver seul, sans ses camarades avec qui il a fini par former une famille. Il me dit, l'oeil rêveur : "C'est sûr, quand je verrai passer les "rouges", comme on nous appelle, j'aurai un pincement au coeur". Quand à Oscar, il travaille maintenant dans une banlieue bien plus tranquille, à la campagne, mais garde des images fortes des moments qu'il a passés au Val Fourré. On ne sort pas indemne de ce genre d'expériences-là. On en revient transformé, un peu grandi, sans doute. Plus éveillé et plus humain, certainement. 

lundi 13 juin 2016

Quand j'ai pris un cours de khmer

Il y a longtemps, dans une autre vie, quand je travaillais en banlieue parisienne et que j'avais une ribambelle d'origines diverses et variées en face de moi, je terminais toujours l'année par un "cours de langues". Pas un cours d'espagnol de base, non : c'était les élèves qui nous donnaient un cours d'une autre langue, la leur, celle de leur famille, celle du pays d'origine. Une fois en province, voire en pleine campagne, je me suis dit laisse béton, ici il n'y a que des Français de souche. C'est ainsi que je me suis mis le petit doigt dans l'œil jusqu'à l'épaule et que, ayant oublié que les ados sont pleins de surprises, j'ai eu droit l'année passée à un cours de japonais et à un cours de coréen, tous les deux donnés par de jolies blondes passionnées de cultures asiatiques. Cette année, je n'ai pas commis le même genre d'impair et j'ai pris les devants. C'est donc à, non pas une, mais deux heures de cours que j'ai assisté avec mes élèves. Au menu : la langue khmer, son alphabet artistique, sa prononciation douce et poétique et la culture du Cambodge. Que demander de mieux ? J'ai eu un peu de mal à reconnaître en ce professeur enjoué et affirmé ma petite élève réservée du fond de la classe. S'est opérée sous mes yeux une sorte de métamorphose. Elle en impose ! La classe s'est sans peine laissée entraîner dans le voyage, a laborieusement dessiné les lettres khmers sur son cahier et s'est essayé à la prononciation des jours de la semaine, à la composition des nombres. Comme ils en redemandaient, notre professeur d'un jour (de deux, du coup !) nous a offert aujourd'hui un panorama passionnant de la culture du pays de son père : du calendrier au bouddhisme et passant par le mariage et bien d'autres choses encore. Et là, en conclusion, je me suis dit (la même chose que les autres fois, en fait, rien de nouveau sous le soleil) : 
1. Quelle révélation de voir des jeunes parler de leurs origines avec fierté !
2. Quelle leçon de tolérance donnée aux camarades qui sont tour à tour admiratifs, étonnés, curieux, emballés !
3. Quelle ouverture d'esprit offerte aux apprenants, de se mettre à la fois dans le rôle du professeur de langue étrangère et dans celui de débutant dans ce qui est aussi une immersion dans une nouvelle culture !
4. Pourquoi diable proposer cet exercice en fin d'année et pas au début, quand il est nécessaire d'aller à la rencontre des élèves ?
5. Qu'est-ce que j'aime ces cours de langues ! 

samedi 11 juin 2016

Viva Cuba !

Il vous reste encore deux jours pour y aller ! Jusqu'au lundi 13 juin, ambiance cubaine garantie à la foire expo de Bourges. Je m'y suis rendue hier avec des élèves. Nous étions prêts : cela faisait une semaine que dans mon collège de campagne, on disait qu'on allait "à Cuba", jusqu'à y croire (presque) pour de vrai ; on avait commencé à aborder le sujet en classe, sur le mode "Cuba, paradis ou enfer ?" (oui, parce que tout ce qu'on étudie en classe doit être pro-blé-ma-ti-sé, c'est la règle !) ; les petits questionnaires pédagogiques proposés par l'expo étaient dans mon sac : on était lancés ! Un instant, j'ai eu peur du revers de la médaille, de tout ça pour ça, de me retrouver avec quarante enfants blasés face à quatre panneaux informatifs et deux photos. J'ai très vite été rassurée. Dès l'entrée, la salsa vous happe et vous vous retrouvez dans une rue de la Havane, bordée de ses célèbres façades colorées. Si vous passez sous les arcades, vous plongez directement dans de magnifiques photos qui dépeignent la capitale cubaine. Ensuite, c'est la reconstitution de l'épicerie traditionnelle, du bureau d'Ernest Hemingway et... de la plage, avec du vrai sable, des paysages idylliques et l'inévitable bar à mojitos. Apparemment, de ce que j'en ai vu, les élèves se sont éclatés, se sont pris en photo "à la plage", on ajouté leur touche de peinture à la toile collective à laquelle tout le monde peut participer. Cuba, ils y sont allés et c'était cool.




Allez, quelques bémols ? Une amie à moi y est allé et a trouvé ça tout petit, cliché, vide, un peu pourri. Mon avis ; pour qui veut du folklore, c'est très bien. Je me serais bien vue, comme mes élèves, poser devant la grosse voiture américaine ou marcher pieds nus dans le sable. Par contre, si je regarde ça de plus près, je constate une anomalie : le dernier stand, en bout d'expo, étalage de bijoux en argent et de ... panamas... et tenu par un couple... d'Equatoriens ! Bon, je vous passerai mes réflexions sur le business, la falsifications des origines dans un but commercial et le message culturel erroné donné au public. Dans l'ensemble, comme on dit sur un bulletin de collégien, l'expo est bien faite, dynamique, dense, festive et assez dépaysante. Par contre, j'attends leurs réactions en ce qui concerne notre problématique, "Cuba, paradis ou enfer ?", parce que là, clairement, il manque l'un des deux aspects... 
Vivement la fin du week-end pour qu'on en reparle, qu'on se replonge dans l'ambiance tropicale et délabrée de Cuba, en regardant notre film étudié en ce moment et qui s'appelle justement "Viva Cuba", comme l'expo ! 

mercredi 18 mai 2016

Orphelin des mots

Gérard Louviot, Orphelin des mots, 2014.
Il faut que je vous parle de ce bouquin ! J'avoue avoir regardé l'émission de Michel Drucker avec Renaud... Oui, je sais, ce n'est pas très Arte et tout et tout, mais ça a du bon, puisque Gérard Louviot était invité. Pourquoi ? Parce que c'est son idole (en l'occurrence Renaud, pas Michel Drucker) qui lui a permis d'aller de l'avant, qui lui a donné, par les mots qu'il n'avait pas, la force de se battre. Car Gérard a appris à lire à 35 ans. Avant, son enfance, son adolescence, n'ont été que de longues années de galère pour se cacher, dissimuler à tout prix ce handicap. Le livre raconte tout ça dans les moindres détails et l'école de la République (égalité des chances, etc, etc...) en prend pour son grade : bonnet d'âne, coups de règles, humiliations et refus de prise en compte des enfants en difficulté scolaire. 
On se dit que c'était il y a un certain temps, que les choses ont changé. Méfions-nous, le spectre du cancre, de l'idiot qui refuse d'apprendre n'est pas très loin ! Quand on sait combien d'années l'institution met parfois à se soucier du cas d'un élève à la traîne alors qu'on lui envoie des SOS depuis des lustres, il y a de quoi s'inquiéter. On a voulu une école unique, on l'a. Seulement, si du coup on ne rentre pas dans le moule, il y a de quoi se faire des cheveux blancs dès la maternelle. Enfin, c'est un autre sujet. Toujours est-il que Gérard se retrouve dans un IEM, une structure spécialisée pour les enfants atteints de différents handicaps (le sien, la dysphasie, ne sera diagnostiqué qu'à l'aube de la quarantaine, quand l'un de ses enfants lui-même en difficulté scolaire et atteint de ce trouble fera naître la lumière dans l'esprit d'un orthophoniste attentif) et où des professeurs bienveillants tentent de lui redonner confiance en lui. Et puis, c'est le grand saut dans la vie active et tout s'écroule. Gérard a peur, oublie le peu de choses qu'il a apprises. Alors, il développe toutes sortes de stratégies pour se planquer et que personne, ô grand jamais, ne découvre qu'il ne sait ni lire, ni écrire. Il va lui en falloir, du chemin, pour rencontrer enfin des oreilles attentives qui vont l'encourager et le guider, jusqu'à ce qu'il franchisse le cap de raconter son histoire en public. Entre temps, ce sont des heures et des heures de lecture minutieuse du dictionnaire, d'affichage des conjugaisons dans ses toilettes et de doutes à réprimer. Mais il a du courage, Gérard, plus rien ne l'arrête. Comme bande son de sa route semée d'embûches, il y a Renaud, celui qui lui prête ses mots, qui dit à sa place ce que Gérard ne parvient pas à exprimer. 

Autant vous dire que j'ai été passionnée par cette lecture et que cela a déclenché chez moi une réflexion déjà bien entamée sur le rôle de l'école, notre rôle à nous, professeurs, notre beau métier si souvent critiqué mais parfois si dur à exercer, et sur les stratégies à mettre en place pour mener tous les élèves, non pas vers un même niveau ou objectif, mais vers ce qui correspond à chacun dans ce qu'il a de plus personnel. Stratégies aujourd'hui trop souvent ignorées par une institution qui songe plus à faire du chiffre, à mener tout le monde au Bac dans le même wagon, quitte à en piétiner un certain nombre. Que voulez-vous, on a droit à un pourcentage de perte... Ah et puis allez, je me lance ! Moi ce que je voudrais, c'est qu'on cesse d'être hypocrite et qu'on pousse les élèves qui sont doués, qui ont faim et soif d'apprendre, sans les obliger à rester dans la moyenne. Ce dont je rêverais, c'est qu'on cesse de bannir l'élitisme. Et mon souhait le plus fou, ce serait de pratiquer une autre forme d'enseignement pour les gamins qui sont en galère. Le système n'est pas fait pour eux ? Et alors ? Inventons-en un autre ! Je suis convaincue que si je faisais avec eux de la cuisine, du bricolage, de la musique, des balades en forêt, tout ça en espagnol, ils se débrouilleraient comme des chefs à l'arrivée. Ok, je redescends de mon nuage et vais préparer des cours "comme il se doit"... 
Et puis tiens, "c'est un don du ciel, une grâce, qui rend la vie moins dégueulasse, qui vous assigne une place plus près des anges que des angoisses..."

dimanche 1 novembre 2015

Tolède à Fontmorigny

L'abbaye de Fontmorigny, il faut la trouver ! Se perdre dans la campagne berrichonne, suivre des routes bordées de forêts, des collines vertes et recouvertes de feuilles mortes prises dans le brouillard. Se rendre à l'abbaye cistercienne, raison de plus en bus, ça se mérite ! Enfin, après un demi-tour 4x4 à l'orée d'un champ détrempé par la pluie d'octobre, les propriétaires viennent nous saluer et nous ouvrir les grandes grilles de leur domaine en perpétuelle rénovation. Plus de dépenses et de soucis que de tranquillité, voilà ce que les maîtres des lieux nous disent de leur séjour depuis 1987 à l'abbaye. Pour s'en sortir et pour valoriser le monument, ils ont décidé de le lier intimement à la musique et d'organiser des événements comme celui que nous venons voir aujourd'hui. 


Ce matin, donc, nous nous mettons à l'abri dans le réfectoire chauffé et prenons place pour faire un bond dans le temps. Nous voici à Tolède, en 1267, à l'époque où le roi Alphonse le Sage règne sur une ville dans laquelle cohabitent pacifiquement trois religions. Les trois personnages de ce conte mis en musique sont trois adolescents : un garçon juif, un garçon arabe et une jeune chrétienne. Leur amitié, mise à l'épreuve par une sombre histoire de vol de manuscrit, sera aussi la clé de la résolution de l'enquête qu'ils décident de mener. Trois religions, trois cultures, trois amis. Le message est clair pour les écoliers assis dans le public. Pour soutenir l'histoire, la musique, les instruments et les chants de l'époque, interprétés en romance et en ladino, finissent de nous plonger dans cette ambiance exotique, tant par la distance temporelle qui la sépare de nous, que par l'incongruité que cette paix culturelle possède au regard des événements actuels. Derrière les musiciens et le chanteur, qui est aussi conteur, un théâtre d'ombres à l'italienne. Un condensé artistique de ce qui se faisait de mieux à l'époque. Tolède, 1267, un paradis perdu ? 

mardi 13 octobre 2015

12 octobre, rien à célébrer

Au lendemain des célébrations au cours desquelles s'exacerbe cette gloire macabre que ressentent les Espagnols à l'heure d'évoquer leur conquête assoiffée de sang et d'or de l'Amérique, je souhaitais partager quelques réflexions. Comme le disent parfaitement les voix qui s'élèvent en Amérique Latine, non, l'Amérique n'a pas été "découverte" en 1492. Non, il n'y a eu ni rencontre, ni partage, seulement des guerres et des massacres, une soumission brutale. Plutôt que de colonisation, parlons de génocide. Plutôt que de métissage, parlons de viol physique, historique et culturel. Certes, de ce choc est né la possibilité qu'ont les latino-américains de manipuler et de magnifier cette belle langue qu'est le castillan. Mais il existe un refus plus que légitime de "fêter" cette funeste date du 12 octobre, date à laquelle des conquérants barbares et pour la plupart analphabètes ont entamé la mise à sac d'un continent entier et la mise à mort de ses plus grandes civilisations. Le 12 octobre, il n'y a rien à célébrer. 

Comment, alors, certains professeurs d'espagnol osent-ils encore, par ignorance, par mépris ou par racisme, traiter le sujet de la "découverte de l'Amérique" en des termes presque bucoliques, en parlant de syncrétisme et de mélange des cultures ? Comment, ayant pour but de présenter aux élèves le "monde hispanique" dans sa diversité, peut-on encore placer une civilisation au-dessus d'une autre, ou parler de la culture latino-américaine, si vivace, si vivante, en la comparant à celle de la "mère patrie"? L'esprit colonialiste règne encore dans les salles de classe et dans les amphithéâtres des universités. Je l'avais évoqué ici au sujet de la langue. D'ailleurs, je lutte toujours autant pour faire admettre aux élèves débutants que non, l'espagnol d'Espagne n'est pas la seule vérité et que, bien sûr que oui, l'espagnol d'Amérique Latine est tout aussi valable. En France aussi, on a un certain passé qui nous fait nous sentir supérieurs dans biens des domaines...
Refusant de présenter la colonisation sans parler des massacres, et trouvant le sujet trop emprunt d'un risque évident de manichéisme, je préfère présenter l'Amérique Latine à mes élèves dans ce qu'elle a de plus original, de plus grandiose et de plus vivant. L'art qu'elle crée avec ses tripes, les poèmes qu'elle arrache à ses entrailles tourmentées, la musique, la peinture, la littérature et les images qui la montrent telle qu'elle est : une mère au coeur mille fois brisé mais dont les jambes fermement plantées dans la terre des ancêtres sont autant de racines desquelles jaillissent des arbres plus résistants et plus éblouissants que dans la vieille Europe. 
Avant d'emmener mes élèves dans un voyage immobile qui part de Cuba pour aller vers le Pérou, en passant par le Mexique, l'inévitable frontière, la Bolivie et d'autres pays encore, je leur envoie en pleine figure ce cœur qui palpite et ces veines qui tressaillent, qui bouillonnent du sang de la création. 
Trois documents phares.

- Une vidéo de Calle 13, Latinoamérica, qui leur en met plein les mirettes :


- Un poème de Nicomedes Santa Cruz, déclamé par ses soins qui leur titille les oreilles.

- Un mural sur un mur du Chile, énorme fresque dont le concept les laisse rêveurs:
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- Et puis, comment ne pas conclure en chantant ce magnifique hymne si bien interprété par Mercedes Sosa.

Je vous assure qu'en les entendant si bien chanter, en écoutant attentivement leurs commentaires, je suis de plus en plus persuadée que la manière de présenter l'Histoire n'est pas une fatalité, qu'il n'est pas du tout insurmontable de faire privilégier une "vision des vaincus" qui contredit alors intrinsèquement ce que porte ce terme de négatif. Car les vainqueurs, ce sont eux, les Latino-américains. 

mercredi 9 juillet 2014

Radio Mundial (bis)

Hier, le Brésil prenait la claque de toute sa carrière. Sept buts face à l'Allemagne. D'accord, c'est un record, c'est très triste pour le pays organisateur de se faire sortir avec un score aussi fort. Mais, je proteste ! Ce matin, les journaux du monde entier, les télés, les radios, ne parlaient que de la "défaite brésilienne" et en aucun cas de la victoire de l'Allemagne. Je n'ose comprendre que non seulement tous donnaient le Brésil pour favori, mais tous le souhaitaient vainqueur. Il y a un moment où le parti prix fait passer le jeu au second plan. Parce que pour ce qui est de la manière, les sud-américains ne nous ont pas montré grand chose. Pas de fond de jeu, des attaquants au rabais, plus de fioritures comme par le passé. Une vraie déception. Oui, bien sûr, il y a Neymar, dieu sur terre, d'après ce qu'on dit. Mais, hier soir, si on avait enlevé le meilleur joueur allemand, les européens auraient gagné quand même, c'est évident. Le Brésil est déjà bienheureux d'en être arrivé à ce stade de la compétition, après leur premier match gagné grâce aux simulations de Fred et aux largesses de l'arbitre, après ce match dantesque contre le Chili qu'ils n'auraient jamais dû remporter, après leur prestation médiocre contre la Colombie. Qu'ils soient battus par la meilleure équipe du monde, et je pèse mes mots compte tenu du niveau de jeu de la Mannschaft, ce n'est qu'un juste retour des choses pour cette équipe qui a malheureusement su allier à merveille la tricherie, l'agressivité et la prétention. Je ne suis pas anti Brésil, je suis au contraire très déçue par ce que cette nation mythique nous a montré cette année. 
Par ailleurs, pour en revenir à l'opinion qui pleure leur élimination et ignore ostensiblement les qualifiés du jour, je suis outrée par ce que j'ai pu lire sur les réseaux sociaux, lieu de communication s'il en est où se sont déchaînées les plaisanteries les plus douteuses. Je suis choquée par la réapparition des casques à pointes, des mots "boches", "teutons". Certains vont dire que je n'ai pas d'humour. Je suis désolée, mais si on avait parlé de "bougnoules" après la défaite des Algériens ou de "négros" pour désigner les Ghanéens, les biens pensants dans leur ensemble seraient montés au créneau. Je suis enseignante et j'ai lutté au quotidien contre les termes racistes en tous genres. Cette année, en campagne, quelle ne fut pas ma stupeur en entendant un adolescent parler des "boches" ! Alors, oui, vous penserez peut-être que je n'ai pas d'humour, mais je persiste et signe, ces horribles mots n'ont rien à voir avec le foot. Qu'on soit déçu, attristés, admettons, mais cela ne donne pas l'autorisation de déverser un flot d'idioties teintées d'une haine archaïque. Facile de dire que le sport rassemble, qu'il est un facteur d'union entre les peuples et un vecteur de la lutte anti-racisme... et ensuite de laisser passer de telles abominations. 
Alors que le meilleur gagne, bravo à l'Allemagne et à bas les cons !

dimanche 1 juin 2014

La prof

Enlevez-moi mes meubles, mon frigo, mon téléphone, ma salle de bains... mais laissez-moi Arte ! C'est un cri du coeur ! Et je vais bientôt me reconvertir en critique des téléfilms allemands de la chaîne, c'est dit !
J'ouvre la critique de ce soir en disant qu'il y a en général deux solutions :
- soit on aime le livre et on aime le film

- soit on adore le livre et on trouve que l'adaptation cinématographique est foireuse.
Je vous en propose maintenant une troisième :

- on aime le film, et on voudrait le relire.
Je m'explique. Le téléfilm "La prof" est tellement vrai, tellement prenant, tellement fort, bien ficelé, riche, qu'on aimerait en faire un livre, dans lequel les détails pulluleraient, pour que jamais l'histoire ne se termine. L'histoire de deux jeunes femmes : l'une, Katia, est encore passionnée par le métier qu'elle exerce avec fantaisie et entrain ; l'autre, Andrea, sur le point de donner sa lettre de démission et de quitter ce navire à la dérive. C'est la rentrée, Katia se fait tirer dessus par l'un de ses élèves. Elle est grièvement blessée, dans le coma. Andrea se voit obligée de reprendre la classe de son amie et par là même de faire face aux traumatisme des élèves, au mal être de ses collègues et à sa propre douleur. Tous les jours, Andrea se rend au chevet de Katia pour lui parler, lui raconter ses doutes, ses craintes, ses petites victoires. Qu'est-ce qu'on aimerait que ces conversations soient développées, enrichies ! Parce qu'on sent toute la profondeur des personnages et qu'on voudrait les sonder encore et encore, les entendre se livrer, se dévoiler peu à peu. Combien de centaines de pages serions-nous prêts à lire sur la réalisation du projet de jardin au sein du collège, sur comment Andrea manœuvre ces adolescents sous le choc, de quelle pédagogie elle doit user pour désamorcer les bombes ! 
Evidemment, le film peut se suffire à lui-même. Mais il y a des moments où en veut encore plus tellement c'est bien. La littérature et l'écriture cinématographique sont parfois très proches... C'est que je me dis tous les jours en écrivant ! D'ailleurs, plutôt que critique de téléfilms allemands, pourquoi pas plutôt scénariste ?...

vendredi 11 avril 2014

Sa contre vérité sur le mammouth

Raoul Reichenbach, Ma vérité sur le mammouth, 2010.
D'abord, j'ai lu une ou deux définitions de ce pseudo dictionnaire. Je me suis dit non, c'est pas possible ! Du coup, j'ai entamé une lecture méthodique, pour voir si je n'avais pas la berlue. J'ai ouvert le livre à la lettre "A" et j'ai pris des notes, définition par définition. Cela confirmait ce que j'avais entraperçu. Mais je me suis dit que toi, lecteur, tu aurais des doutes, tu penserais que je n'aurais pas lu tout le volume (pile dans le mille). Alors je vais ouvrir les pages au hasard, pointer une définition du crayon et te la livrer, en direct...
Et puis non, je ne ferai pas plus d'un chapitre sur cet auteur ultra narcissique, à l'humour foireux et pourtant auto-satisfait. L'antisyndicalisme primaire qui émane de ces pages n'a d'égal que le narcissisme, l'auto-congratulation et la suffisance avec lesquels elles sont rédigées. Et puis, comment peut-on affirmer avoir consacré sa vie à l'Education Nationale, à l'enseignement, et avoir autant de mépris pour les enseignants, et les accuser de tous les maux ? C'est justement contre ce genre de discours caricatural, cliché, que les profs se battent au quotidien. Alors, lorsque c'est un directeur d'établissement qui casse du sucre sur leur dos, ça ressemble à un coup de poignard par derrière, sournois, lâche. Mais que pouvait-on attendre d'autre de la part de l'un de ces chefs qui estiment plus la prime de fin d'année que le bataillon de profs qui tentent contre vents et marées de transmettre des savoirs aux élèves ?
A n'utiliser qu'en cas de panne d'électricité, pour faire du feu dans la cheminée. 

mercredi 9 avril 2014

La fabrique du crétin

Jean-Paul Brighelli, La fabrique du crétin. La mort programmée de l'école, 2005.
C'est un livre coup de poing, qui dit tout haut ce que certains n'osent même pas penser tout bas. Tous les sujets tabous y sont abordés sans détour. L'Education Nationale passée à la moulinette.
Première salve : dans les écoles, collèges, lycées français, aujourd'hui, on fait tout sauf apprendre. On s'y distrait.
"Prévention routière, éducation à la santé, sensibilisation à l'écologie, info SIDA, dangers du tabac, de l'alcool, des sucreries, mangez des pommes, dites non à la drogue et peignez la girafe : toutes initiatives censées éduquer l'apprenant dans le sens de la conscience collective, sans pour autant, évidemment, lui retirer son individualité. Et cela bien sûr, en majeure partie, sur les heures de cours, ces mêmes heures perdues que l'on reproche acerbement au moindre professeur en grève ou en arrêt maladie."
Par ailleurs, l'auteur fustige cette norme très à la mode dans la nouvelle pédagogie : la sortie scolaire.
"La sortie scolaire, avantage non négligeable, permet au professeur zélé non seulement de s'aérer mais aussi de prendre l'air... important, de faire de la mousse, d'être bien vu de l'inspection, apprécié des élèves, estimé des parents, surnoté par son chef, aimé de son concierge -bref, de se rendre populaire à peu de frais. Du coup, ô perversité suprême, c'est l'enseignant lambda, modestement concentré sur ses cours et sa progression, qui apparaît ringard, pelé, galeux, pauvre besogneux..."
Peu importe où l'on emmène les élèves en sortie, Disneyland et le Louvre sur le même pied d'égalité, du moment qu'on applique la directive essentielle : sortir.
Deuxième salve : le collège unique est une utopie qui repose sur un nivellement par le bas.
"L'idée que tous les élèves se valent est une fiction dangereuse. L'idée qu'ils sont "naturellement" cancres ou génies en est une autre. Il est plus que tant de réhabiliter, mais sans dogmatisme, les classes de niveaux : le collège unique a fait la preuve de son extraordinaire pouvoir de destruction."
Ainsi, pour que tous les élèves suivent, on assiste à une simplification extrême des manuels scolaires, à un écrémage intensif des programmes. De même, on simplifie les concours de recrutement. Quand on voit l’orthographe de certains jeunes enseignants, qui sont en fait la première génération de profs formés par la nouvelle pédagogie, on comprend mieux l'argument. En fait, les enseignants sont maintenant surtout formés à décoder des manuels scolaires totalement encodés, dans lesquels la forme prime sur un fond qu'on ne fait que survoler. Ce qui passe à la trappe ? La culture, l'histoire, l'art, l'esthétique. En lettres comme en langues, on se contente d'inculquer aux élèves un vocabulaire fonctionnel de base. Pas de littérature. Pas de civilisation. On apprend à acheter une tomate mais on ne connaît pas Cervantes. 
C'est ce qu'on appelle le "socle commun de compétences": lire, écrire, compter, connaître une langue vivante. 
« On définit des compétences de base qui mettront l’élève moyen juste au-dessus du niveau d’un berger allemand. »
Troisième salve : l'école au service de l'abêtissement et serviteur du capitalisme.
Les ZEP, pépinières des recalés de la "bonne société", sont certainement les lieux les plus concernés par cet abêtissement.
« Les Zones d’Education Prioritaire ne sont ni prioritaires, ni éducatives. Une ZEP est un ghetto organisé, en général sur les périphéries des grands centres urbains, de façon à ce que les meilleurs élèves étudient tranquillement dans les « bons » lycées du centre-ville, sans être dérangés par une « racaille » descendue de quelque banlieue louche. De façon aussi à contrôler, étape par étape, les élèves « naturellement » destinés à alimenter les gros bataillons analphabètes."
Beaucoup de moyens, des primes pour les enseignants, mais des lieux où le nombre d’ordinateurs est plus important que le contenu des enseignements. Conséquence de cet enseignement de type colonialiste (la médiocrité dans laquelle on aime à cantonner les élèves de ZEP ressemble comme deux gouttes d'eau à celle qu'on considérait comme suffisante parce qu’inhérente à la condition inférieure des peuples colonisés), le retour du religieux et de la violence, de la part d'élèves qui n'ont plus de repères. Car, en survalorisant les cultures de la rue, l'école ne donne plus de bases culturelles et divise plus qu’elle n’unit, et produit des élèves qui vont chercher ailleurs des réponses à leur question. 
« L’école, en destituant le savoir, en laissant les problèmes de la cité envahir le sanctuaire, sous prétexte de s’ouvrir au monde, en « respectant » toutes les opinions, comme si elles étaient toutes respectables, en dévalorisant le travail, en bannissant l’autorité, a condamné à la rue tous ceux qui en viennent. »
Et c'est cette masse d'élèves abêtis, coupés de toute culture, qui vient grossir les rangs de la main-d'oeuvre low-coast, nourrie à un enseignement fonctionnel, hyper spécialisée et ultra obéissante. Idéale pour le capitalisme. Un contexte professionnel qui change tellement rapidement, qu'à peine sa formation terminée, le jeune n'est déjà plus en phase avec le marché du travail. Dépourvu de connaissances généralistes, il ne peut se réorienter ni évoluer et vient grossir les listes de ceux qui pointent à Pôle Emploi. CQFD.
Si ce que vous venez de lire vous intrigue, allez donc plus loin en lisant l'intégralité de cet ouvrage édifiant. Si vous niez en bloc toutes ces affirmations et criez au loup réactionnaire, arriéré et autoritariste, de deux choses l'une : soit vous n'avez jamais mis les pieds dans un établissement scolaire et parlez de ce que vous ne connaissez pas ; soit vous êtes en contact avec tout ce qui vient d'être dit et vous persistez à nier les faits. Dans ce cas, peut-être avez-vous de la merde dans les yeux.