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dimanche 6 octobre 2019

Trois tasses de thé

Greg Mortenson, Trois tasses de thé, 2006.
Trois tasses de thé, c'est le bon compte pour prendre le temps de saluer ses hôtes, de faire connaissance avec eux et, finalement, entrer dans leur vie. Ensuite, une fois que le cap est passé, vous faites partie de leur famille et ils vous aiment, vous entourent et vous protègent comme l'un de leurs enfants. Greg Mortenson ne s'attend pas à cela lorsqu'il redescend, seul, perdu, du K2 qu'il n'a pas vaincu. Certes, il a sympathisé avec son guide et certains porteurs, mais il attend juste de l'aide, à boire et à manger et qu'on lui indique le meilleur moyen pour retourner à son point de départ afin, ensuite, de rentrer chez lui sain et sauf. Or, les villageois qui le recueillent font beaucoup plus que cela. Malgré leur immense dénuement, ils le soignent, le nourrissent, le couvent. Peu à peu, Mortenson découvre ses hôtes et le village qui l'entoure, Korphe, enserré entre les hautes montagnes du Balistan, dépourvu de tout confort et, surtout, d'une école. Tandis que l'alpiniste fait ses adieux au village après sa convalescence, il leur promet de les aider. Cette promesse, tant d'autres l'ont faite avant lui et elle est restée lettre morte. Des touristes émus par une rencontre au fin fond du monde ; des alpinistes touchés par un lieu, par des gens. Et puis, les occidentaux s'en retournent chez eux, reprennent le cours de leur vie et ne reviennent jamais. Je le sais, je l'ai faite aussi, cette promesse qui nous fait surtout du bien à nous et nous rend le départ moins triste parce qu'on se donne une chance de revenir un jour. Greg Mortenson n'est pas de ceux-là. Lui a tenu sa promesse. Et bien plus. Du moins, c'est ce qu'il prétend.

Ce livre raconte l'histoire d'un engagement pris et tenu, d'une personne qui se lance dans une réalisation qui le dépasse et dont il ne maîtrise absolument pas tout, mais à laquelle il tient profondément, viscéralement. La construction de l'école de Korphe est plus difficile et plus complexe que l'ascension du K2. Elle demande de la volonté, de la patience, de l'intelligence et une forte dose d'adaptation. Surtout, elle exige d'aller à la rencontre de l'Autre, de ses coutumes, de sa façon de penser et de concevoir le monde, de s'adapter à son environnement. Au passage, au cours d'une conférence à laquelle il assiste aux Etats-Unis, Greg rencontre l'amour et cet événement lui apporte sur un plateau l'appui inébranlable et constant dont ont besoin les grands hommes et les grandes femmes. L'amour, c'est sans doute cela qu'il véhicule au fond. L'amour pour tous les enfants sans distinction et l'amour pour l'être humain. Qu'il soit musulman, juif, laïc, pakistanais, afghan, Greg lui accorde toute son attention et sa présence. 
Or, souvent, les belles histoires suscitent des jalousies, attisent les critiques et poussent certains à mettre leur nez dans les moindres détails afin d'y trouver des failles. Mortenson n'échappe pas à la règle. Quand on fouille sur la toile, on y découvre les références d'un livre qui semble déconstruire pierre après pierre l'édifice qu'il prétend avoir bâti. Dans les différents articles de presse qui traitent de l'affaire, on peut lire différentes accusations qui vont à l'encontre de ce que raconte Trois tasses de thé. D'abord, l'alpiniste aurait menti quant aux circonstances de son ascension et de son prétendu sauvetage. Ensuite, il aurait enjolivé l'histoire de sa rencontre avec les habitants de Korphe et largement inventé son expérience du kidnapping. Finalement, le scandale le plus fort concerne les soupçons de fraude, le détournement d'importantes sommes d'argent normalement destinées à la construction d'écoles et qu'il aurait tout simplement utilisées pour son compte personnel. Platement, Mortenson s'excuse. Il reconnaît qu'il a effectivement embelli certains souvenirs. Il admet avoir mal géré les finances de son organisation et rembourse ce qu'il doit.
Deux choix se présentent alors au lecteur. Le premier consiste à tirer à boulet rouge sur l'américain et le mettre dans le même panier que les milliers d'autres humanitaires pourris, néo-colonialistes et profiteurs qui fourmillent dans le monde. On peut le classer dans la catégorie des égotiques en mal de reconnaissance n'ayant pas eu d'autre bonne idée pour se refaire la cerise que d'aller pavaner dans des contrées isolées en demande d'aide matérielle et financière, de manière à passer agréablement, bien que frauduleusement, pour un héros. Le second choix consiste à accepter que Mortenson ait commis certaines erreurs et à lui pardonner, à admettre que malgré des maladresses, il n'en demeure pas moins un homme de bonne foi qui, en proie au fonctionnement d'un pays de toute façon intrinsèquement touché par la corruption, n'a pas eu d'autre choix que de prendre part au système pour mener à bien ses projets.
A moins qu'il n'existe une troisième voie : celle du romanesque. Celle-ci consisterait à lire Trois tasses de thé comme une fiction, en mettant de côté les contingences politiques et les possibles erreurs volontaires glissées dans le récit - car, quand on lit un roman, l'accord tacite entre le lecteur et l'auteur est tel que l'on accepte absolument tout ce que celui-ci nous raconte. Alors, on pourrait en retirer le simple bénéfice de croire qu'avec de la volonté, de belles histoires de la sorte sont possibles, que nos rêves sont réalisables à partir du moment où on accepte de se battre pour les concrétiser. Il est évident que cette troisième voie pourra paraître naïve à certains. N'en ayons cure. Après tout, un livre n'est rien d'autre que la transcription subjective d'un point de vue. L'auteur est libre de l'écrire comme il l'entend. Le lecteur est donc libre de le lire avec une identique liberté. 

mercredi 11 septembre 2019

Dublin J3

Troisième et dernier jour à Dublin. Non contents d'avoir visité le très moderne et à la fois très historique Aviva Stadium, nous nous aventurons dans Croke Park, le troisième plus grand stade d'Europe après celui de Barcelone et celui de Wembley. Ce ne sont pas que les dimensions architecturales qui nous importent, bien que celles-ci soient impressionnantes ; ce sont aussi et surtout les dimensions culturelles et historiques qui nous intéressent. Au départ, Croke Park est un terrain vague de Dublin qui sert de lieu de rencontre pour les sports gaéliques comme le football gaélique ou le hurling (qui se joue avec une sorte de crosse en bois). Afin d'empêcher ce terrain d'être accaparé par des promoteurs dans le but d'y construire des logements, on l'entoure de murs sommaires. Ce n'est que bien plus tard que des tribunes seront construites. Nous sommes à la fin du XIXème siècle, période où les envies d'indépendance commencent à chatouiller fortement des Irlandais las de subir la domination Anglaise. Or, ce qui dérange l'occupant, c'est le caractère fortement politique de Croke Park : on y entretient la tradition, on y parle le gaélique, on y discute de l'Indépendance : c'est donc un lieu à soumettre à tout prix. C'est ainsi qu'en 1916, les troupes britanniques, ayant eu vent de quelque complot anti monarchique, s'introduisent dans le stade et tirent sur la foule et sur les joueurs, en plein match, un dimanche. Cet événement tragique est appelé le "Bloody Sunday" (à ne pas confondre avec celui d'Irlande du Nord, bien des années plus tard) et reste à jamais gravé dans la mémoire collective. D'ailleurs, lorsque l'autre stade de Dublin, l'Aviva Stadium, sera en travaux, au début des années 2000, Croke Park devra accueillir des rencontres internationales de rugby et de football. Les Dublinois se souviennent encore de l'appréhension générale au moment où a retenti la première note de l'hymne anglais, pays ennemi et coupable du massacre de 1916 et de bien d'autres drames pendant les guerres d'Indépendance. Une histoire que l'on ne connaît que très peu et qui en dit long sur le caractère fort de ce peuple uni, unique et fier de sa culture. C'est en sachant tout cela que nous visitons le musée avec d'autant plus d'intérêt et de respect pour ces deux sports gaéliques dont les joueurs sont restés des amateurs et dont le succès s'est répandu à travers le monde, au rythme des migrations. C'est ainsi que nous découvrons des équipes de hurling en Argentine et à New York, preuve s'il en faut de l'importance de la diaspora irlandaise. 



Après cette visite sportive qui s'est muée en visite culturelle et historique passionnante, il nous faut terminer ce séjour intense à Dublin par une escapade au grand air. A trente minutes de bus du centre-ville, la presqu'île de Howth nous attend. Dès l'arrivée, à travers les vitres de notre véhicule urbain, nous sommes séduits. Le petit port est charmant, peuplé de citadins venus humer l'air du large et déguster des fishs and chips à toute heure comme nous grignotons des chichis ou des glaces italiennes. Chacun sa conception gastronomique de la plage. La rue qui long le port est garnie de petits restaurants typiques qui offrent à peu près tous les mêmes plats de poissons, mais ont la particularité de servir des mets ultra frais, directement pêchés sur place. On comprend bien que l'activité touristique a cependant pris le pas sur celle, plus traditionnelle, de la pêche. Il n'en demeure pas moins que Howth a un petit goût de paradis perdu que l'on aime. Nous parcourons la jetée, aller et retour, jusqu'au phare ; admirons les îles ; saluons les oiseaux ; sourions aux passants. Il fait beau. C'est une magnifique journée ensoleillée, idéale pour paresser sur une plage. La première que nous découvrons étonne les habitués d'interminables étendues de sable fin que nous sommes : qu'elle est loin la mer ! Une immense langue de sable mouillé et de vase nous sépare du large. Impossible de se baigner. Impossible de s'asseoir. Nous allons voir ailleurs. Grand bien nous prend : de l'autre côté du village, après avoir grimpé une côte digne d'un sommet alpin, nous empruntons un escalier taillé dans la colline et descendons jusqu'à une autre plage, de galets cette fois, abritée du vent grâce à sa forme arrondie. Nous nous émerveillons devant cette superbe crique en haut de laquelle de belles demeures font face à la mer d'Irlande, bleue, magnifique. Là-bas, juste en face, c'est l'Angleterre. Mais ici, vraiment, c'est l'Irlande. 
Notre voyage se termine avec cette dernière image idyllique qui reste gravée dans notre rétine. Ce pays, ces gens, ces paysages, cette nature, cet accueil, ce patrimoine, cette culture, nous les garderons longtemps en mémoire. Longtemps. Car l'Irlande nous a touchés en plein cœur. 







samedi 31 août 2019

Dublin J1

Premier jour à Dublin. Première traversée de la ville d'ouest en est, en direction de la mer, pour parvenir à ce gigantesque quartier ultra moderne des Silicon Docks, nommé ainsi en référence à la Silicon Valley californienne. De même que sa grande sœur américaine, Dublin héberge en effet tous les grands groupes dédiés aux nouvelles technologies, moteurs de recherche, fabricants d'ordinateurs et autres réseaux sociaux, implantés dans ce pays dont les taux d'imposition leur sont très favorables. Que l'on adhère ou pas à ce genre d'entreprises, il faut admettre que le quartier, pour qui aime l'architecture moderne, est assez imposant, voire majestueux, ce qui peut faire hurler les amateurs d'architecture ancienne, mais après tout, vivons avec notre temps. Le long du fleuve, les immeubles de verre prennent un autre relief qui leur donne un peu plus encore de caractère. 
Autre construction ambitieuse : l'Aviva Stadium, temple du rubgy et du football irlandais depuis bien des années, depuis l'époque où il s'appelait encore Lansdowne Road. Ici ont eu lieu les plus grandes rencontres internationales et, même si tout a été détruit en 2006 et entièrement rebâti, il flotte encore au-dessus de cette pelouse, dans ces tribunes que l'on entend malgré nous résonner du chant des supporters, des souvenirs, des mythes, des histoires et l'aura de figures légendaires. On ne peut s'empêcher d'être ému quand on a regardé à la télévision des dizaines de matchs des joueurs en vert, dont on voit d'ailleurs quelques maillots dans le musée du stade. La différence de largeur d'épaules entre les tenues de 1915 et celles des années 2010 a de quoi effrayer. La préparation physique, la professionnalisation du jeu, on n'ose penser à d'autres causes moins avouables. Bien que ce stade moderne ressemble à d'autres enceintes sportives ailleurs dans le monde, celui-ci a une particularité : une tribune plus basse que les autres. Pourquoi ? Pour que les maisons situées derrière celle-ci ne se voient pas privées des précieux et rares rayons de soleil irlandais. Le climat dicte ses règles. 
D'ailleurs, quand nous pique-niquons dans le très joli St Stephen's Green Park, la pluie nous dérange. Malgré tout, la pause est salutaire pour nos pieds déjà bien fatigués. Les goélands ont beau nous harceler, ils n'auront pas notre déjeuner. Afin d'éviter d'éventuelles averses et pour profiter de la gratuité de nombreux sites culturels nationaux, nous entrons dans le sublime musée archéologique. Armés du plan et décidés à en écumer tous les étages, nous terminons à peine la première étape quand un gardien met tout le monde à la porte : ici, on ferme à 17 heures. Peu importe que l'on soit dans une capitale, touristique qui plus est et en plein mois de juillet. On ferme à 17 heures. Nous nous consolons de cet échec (mais ce n'est que partie remise) en pénétrant sur la pointe des pieds dans la National Library of Ireland. Dans la salle de lecture située à l'étage et à laquelle on accède par un large escalier, pas de photos, pas de commentaires, pas de conversation. Silence complet. Les chercheurs et les étudiants qui travaillent là, installés sur de belles tables de bois brillant, doivent parfois se sentir comme des animaux en cage que les touristes regardent avec plus ou moins de discrétion. A moins qu'ils ne soient trop concentrés pour se rendre compte de quoi que ce soit. En tout cas, le grand hall aux élégantes colonnes est un excellent endroit pour attendre la fin d'une averse. 
Après ces deux passages dans des monuments néo-classiques à vocation culturelle, nous ne pouvons faire autrement que de poursuivre notre visite de la ville par Trinity College. L'Université de Dublin est immense. Et verdoyante. Les bâtiments anciens qui entourent la cour pavée démesurée sont tous plus impressionnants les uns que les autres. On se dit qu'il ne doit pas être tellement désagréable d'étudier sur ce campus dont l'histoire remonte au XVIème siècle et qui a dû voir défiler un certain nombre d'étudiants brillants. On rêverait d'en être ! 
Après tout ce sérieux, un peu de légèreté nous fera le plus grand bien. C'est pourquoi nous rendons une petite visite de courtoisie à la célèbre Molly Malone, figure emblématique dublinoise créée de toutes pièces dans une chanson populaire, mais devenue tellement connue qu'elle en est quasiment devenue réelle. Preuve en est, sa statue qui trône en plein centre-ville auprès de laquelle les admirateurs posent pour la photo et dont les seins sont beaucoup plus clairs que le reste du corps, éclaircis par l'effleurement superstitieux de millions de mains baladeuses. Afin de terminer cette journée dans une même tendance épicurienne, nous nous perdons dans le petit quartier de Temple Bar réputé pour, comme son nom l'indique, ses bars. Une Guinness nous fait le plus grand bien après ces 10 ou 15 kilomètres à pieds parcourus dans la journée (quand on aime, on ne compte pas). Et puis, puisqu'il faut bien recharger ses batteries par l'estomac, nous nous installons dans la salle chaleureuse, toute de bois vêtue, du charmant Shack Restaurant. Viande de bœuf en sauce tendrement fondante. Poulet à la mode du Connemara. Poissons délicieux. Soupes roboratives. Service impeccable. Décor traditionnel en pleine ville. De quoi vous réconcilier avec l'existence ! 
Dublin, quel accueil ! C'est trop d'honneur... 









jeudi 3 janvier 2019

Berlin. J2.

En ce boxing day qui est comme un dimanche, aussi calme et joyeux qu'un jour férié (en réalité, c'en est un puisque le 26 décembre est chômé en Allemagne), la journée commence par un frühstück. Il ne s'agit en aucun cas d'un classique petit-déjeuner à la française, mais d'un véritable repas convivial et réjouissant. Nous sacrifions sans mal à la tradition et nous mêlons aux familles venues profiter intelligemment (c'est-à-dire en mangeant) de cette journée non travaillée. "Chez Alex", dans notre désormais familier Sony Center, le frühstück est impressionnant : boulettes de viandes, saucisses, gnocchis et choucroute, pommes de terre gratinées, haricots verts en sauce, salades en tous genres, saumon et hareng fumés si fondants que c'est indécent, plateaux de fromages. Nous passons sur les fruits et autres croissants au beurre pour nous concentrer sur l'essentiel. A l'extérieur, il fait toujours aussi froid et les rues de Berlin ne demandent qu'à voir nos semelles les emprunter. Nous nous devons d'emmagasiner des calories. 
Mais avant de nous perdre encore dans la capitale, quelque chose nous intrigue : ce "Mall", centre commercial aux dimensions exubérantes. Nous y pénétrons et réalisons que, férié oblige, toutes les boutiques sans exception sont closes. Qu'importe, nous n'avions pas l'intention de faire du shopping dans les innombrables magasins de vêtements, de chaussures, de sacs à main et autres accessoires. Et puis, c'est une manière complètement nouvelle de découvrir l'un de ces mastodontes de la consommation. Vides de visiteurs, totalement silencieuses, les allées richement illuminées et décorées pour les fêtes de fin d'année sont un monde merveilleux pour les âmes voyageuses. L'étage des enfants finit de nous envoûter. Nos yeux scintillent devant les vitrines peuplées de douces peluches et de maisonnettes en bois et nous nous amusons follement à prendre la pose aux côtés des Playmobils à taille humaine. Nous rions comme des petits fous et personne n'est là pour nous rappeler à l'ordre. Même les chevaux de bois ont l'air de nous adresser un sourire entendu. Encore habités par cet élan infantile, nous voici entonnant, main sur le cœur, l'hymne canadien devant l'ambassade du Canada. 


Dehors, le changement est brutal. Nous passons de la chaleur rassurante de l'enchantement à la pluie qui arrose finement mais sûrement le mémorial de l'Holocauste ou Mémorial aux Juifs assassinés d'Europe. Nous sommes en plein centre et les deux mille et quelques stèles anonymes, grises, brutes de béton, donne le ton. Ici, on n'oublie pas. On fait avec. On vit au présent en laissant au passé la place qui lui est due. Ici, on se souvient. Belle leçon que celle-ci : pour avancer vers le futur, renier le passé est la dernière chose à faire. Ici, à Berlin, parce qu'on sait que l'Histoire est un éternel recommencement, on croit fermement que dire, montrer, reconnaître, c'est permettre aux douleurs de s'exprimer et aux horreurs de ne plus se reproduire. Sisyphe descendu de sa montagne. Au-milieu de ces allées oppressantes, émouvantes, on prend la mesure, on ressent, on réfléchit, on se questionne. Au fond, c'est sans doute ce qu'a voulu l'architecte américain Peter Eisenmann. Frapper nos consciences oublieuses. 



Plus loi, c'est le Reichstag. On se remémore l'incendie. La sombre période. Aujourd'hui, la coupole de verre qui le surmonte sèche nos larmes. Le monument est beau et représente autre chose. L'avant et le maintenant. Sauf que derrière, une ligne au sol, c'est l'ancien emplacement du mur. Cette ligne court à travers la ville. On peut la suivre si on veut, ou l'ignorer. Si l'on passe dessus en voiture, elle nous rappelle. Même si on ne le voit plus, le mur est là, tout le temps, partout. Sous la porte de Brandebourg, on tente de se figurer la fin de la séparation, l'ouverture, l'exaltation et la joie sans bornes qui s'est débridée ici, un jour de novembre, il y a presque trente ans. Les touristes se prennent en photo. Un visiteur turc, ravi de pouvoir échanger dans la langue de Molière qu'il trouve "très belle", nous demande un cliché de lui avec la porte en arrière plan. L'amour de la liberté n'a pas de frontières. 



Unter den Linden. La longue avenue avec une promenade en son centre mène de la porte de Brandebourg à la cathédrale de Berlin. Nous sommes dans l'un des plus beaux quartiers de la ville, avec ses églises, ses universités, ses théâtres aux allures néo-classiques. Nous sommes avant l'obscurantisme des dictatures, à une époque où on pensait que l'architecture servait autant à démontrer la richesse intellectuelle d'un pays que la puissance de ses princes. La mégalomanie de ces derniers n'est certes pas l'illustration d'une société égalitaire. Pourtant, nous ne pouvons leur jeter la pierre. Car qui bâtit de si beaux temples à la culture et au savoir mérite une certaine considération. En ce moment, une ligne de métro est en cours de prolongement. Le progrès ne s'arrête jamais et la course en avant de Berlin vers la modernité est effrénée. 


Nous avons déjà beaucoup marché. La pluie fine du matin a laissé place à de vraies gouttes et nos pieds ont pris l'eau. L'humidité s'est immiscée dans nos os malgré les vêtements chauds. Nous avons froid et besoin de nous asseoir. En face de nous, irréelle dans le brouillard qui assomme la ville entière, la cathédrale de Berlin semble un refuge adéquat. L'entrée est payante. Quitte à se reposer ici, autant profiter de la visite de ce monument construit en plusieurs étapes et que chaque architecte succédant à l'autre a voulu plus démesuré. Au fond, Dieu n'a rien à voir là-dedans et, si l'on prétend célébrer sa grandeur, c'est en fait la puissance du monarque, du prince que l'on exprime dans ces monuments. Entrer dans la postérité, c'est l'objectif. Ne crachons pas dans la soupe et n'analysons plus. Les dorures, l'orgue qui figure au classement des plus grands d'Europe, l'orchestre baroque qui répète sous la formidable coupole, tout concorde pour mener à la contemplation. Que l'on soit croyant ou non, la beauté est indéniable. Le spectacle va commencer, nous devons quitter notre place et choisissons de grimper tout en haut du dôme. Les escaliers sont interminables, c'est une épreuve physique pour parvenir au sommet du monument. Depuis cette sorte de galerie extérieure que nous parcourons le nez au vent, le mauvais temps est manifeste... et l'immensité de la ville également. Avant de rentrer sagement à l'intérieur, on se dit qu'il doit y avoir un certain charme à se trouver là un jour de grand soleil. Nous finissons dans la crypte aux dizaines de sarcophages, mais c'est un Apfelstrudel, explosion d'épices, et un thé brûlant qui nous ramènent pleinement à la vie. 




Cette journée interminable nous entraîne ce soir dans l'énorme Mercedes Benz Arena, à l'est de la capitale, pour assister à un match de hockey. Comme à chaque fois, rien ne vaut un événement sportif pour sortir des sentiers balisés et se mêler aux autochtones. En Allemagne, le hockey sur glace est une institution et les Eisbären de Berlin une équipe phare du championnat. Autrefois membre leader de la ligue est allemande, les Ours Blancs, autrefois Dynamo, ne mettent qu'une saison à retrouver leur place de choix dans l'Allemagne réunifiée. Douze mille spectateurs en feu trépignent d'impatience au moment de l'entrée des équipes sur la glace. Spectacle pyrotechnique, chansons reprises par la foule en délire, speaker qui vocifère les noms des joueurs, mascottes tournoyant comme des patineurs autour de la piste, une ambiance délirante nous enveloppe et on se prend au jeu. Il faut bien une currywurst et quelques frites pour qu'on se remette de toutes ces émotions. L'arbitre siffle, le match commence. On est au-milieu de tout cela, de ces gens réunis pour encourager leur équipe. On n'a plus mal nulle part. On est bien. 


vendredi 5 octobre 2018

Million dollar marathon

Philip Maffetone, Million dollar marathon, 2017.
Xi s'évade du Tibet, traverse les montagnes en courant, arrive en Inde, se fait repérer par un entraîneur et commence à courir des marathons. Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ? On pourrait reprocher à l'auteur de nous priver de descriptions, d'avoir survolé ses personnages et de ne pas avoir cherché à approfondir leurs caractères, leurs ressentis. On pourrait lui reprocher d'avoir écrit ce roman en courant. Or, les mots se suffisent à eux-mêmes et, en peu de pages, il dit tout. On visualise, on comprend, on s'attache, on adhère. Il gagne haut la main. Bien sûr, les amateurs de sport auront leur compte avec cette précision dans les chiffres lorsqu'il s'agit d'évoquer les temps de parcours des différentes courses et ce mythique passage sous les deux heures pour un marathon. On touche ici à la question des limites du corps humain, ainsi qu'à la course aux records toujours plus féroce, alimentée par les sponsors, les médias et les milliards de dollars qui circulent autour de cet événement sportif. Certains diront que ce n'est même plus du sport. Ce qui est incroyable, dans ce roman de Maffetone - qui connaît très bien le sujet de par ses compétences d'entraîneur sportif, de scientifique et médecin -, c'est que c'est un réfugié tibétain, berger, pieds nus, qui va tenter de pulvériser les deux heures de courses et de gagner ce million de dollars promis au vainqueur. Les codes sont brisés et on s'attaque aux clichés, aux a priori raciaux et sociaux. C'est aussi l'occasion, à travers cette fable, puisque c'en est une, de questionner nos valeurs et cette question des biens matériels qui prennent tellement de place dans nos vies, aux dépens de nos richesses culturelles, de nos traditions ancestrales et de notre essence profonde. Les valeurs de Xi sont celles de ses ancêtres : vivre en harmonie avec la nature et en liberté. C'est là que la question de l'invasion du Tibet par la Chine et sa féroce colonisation culturelle, économique, territoriale, politique prend toute sa dimension. L'auteur produit, l'air de rien, un récit engagé. Sans revendications, sans hargne, sans grands discours, simplement en suivant le rythme des pieds nus de son héros sur la piste et des chansons anciennes qu'il fredonne pour imprimer un rythme à sa course, au grand désarroi des observateurs, des spécialistes et de ses concurrents. Sommes-nous vraiment ouverts à ce genre de choses ? Sommes-nous réceptifs à ces personnages que l'on croise ici et là et qui pourraient, par leur action, leur comportement face à la vie, bouleverser l'ordre des choses et, pas après pas, changer la face du monde ? Enfin, dernière interrogation et pas des moindres : quand serons-nous enfin prêts à reconnaître l'immense valeur de ceux qui débarquent les mains vides mais l'âme si riche dans nos pays, rescapés de la guerre ou de la misère ? Le récit est peut-être un peu naïf, mais il est touchant et répond à une vraie réalité politique et historique, ainsi qu'à des problématiques sportives et financières importantes. Alors, qu'on soit passionné de sport, partisan de la liberté pour le Tibet, adulte, enfant, la lecture du roman de Philip Maffetone ne peut pas nous faire de mal. Comme se jeter de l'eau froide du torrent au visage pour se réveiller. 

mercredi 29 août 2018

Auxerre

On ne soupçonne pas le potentiel beauté de certaines villes. Auxerre fait partie de cette longue liste de cités discrètes dont personne ou presque ne parle et que personne ou presque n'a l'idée d'aller visiter. Sur les blogs de voyage, dire qu'on est allé à Venise ou à Sainte Lucie, c'est plus classe et on espère avoir plus de visiteurs sur sa page. Et pourtant, pourtant... Quand on aime voyager, c'est qu'on aime découvrir l'Autre et l'Ailleurs ; quand on aime aller à la rencontre des gens et de leur lieu de vie, on doit être capable de s'émerveiller d'un rien, de se mettre dans une posture d'ouverture dès que l'on franchit le seuil de sa porte. Ce n'est pas donné à tout le monde. Si on n'a pas cette capacité, c'est qu'en guise de voyageur on n'est qu'un égocentrique benêt qui cherche l'exotisme à tout prix et qui veut se mettre au premier plan sur la photo, devant le lagon ou le lac de sel. Ici, on refuse de marcher à côté de nos pompes et on est comme ça : partout on va, on écarquille les mirettes et voit la beauté là où elle est. A Auxerre, pendant une journée, on en a eu plein les yeux. D'abord, avec ses édifices religieux impressionnants qui s'imposent comme des mastodontes dans le paysage : la cathédrale Saint Étienne et l'Abbaye Saint Germain (dont la visite, hormis celle de la crypte, est entièrement gratuite, ce qui représente une chance incroyable de côtoyer ce merveilleux patrimoine historique, artistique et architectural, d'autant plus que, comme dans de nombreux sites de ce genre, l'art contemporain s'invite dans les murs pour produire une délicieuse cohabitation entre passé et présent). D'autre part, la ville entière est un régal. Le centre-ville s'articule en petite rues piétonnes bordées de maisons à pans de bois coloré, avec la Tour de l'Horloge en bâtiment central et qui mérite le coup d'œil. Si on s'écarte un peu, on se perd avec bonheur dans les ruelles et les rues tortueuses qui montent et qui descendent et au cœur desquelles on rencontre de magnifiques maisons, cours intérieurs, petits jardins, portes anciennes et autres surprises. Et puis, il y a l'eau. On est nombreux à s'accorder sur le fait qu'une ville avec de l'eau, une rivière, un fleuve (sans parler de la mer !) a tout de suite plus de chien. A Auxerre, c'est l'Yonne et le canal du Nivernais qui font office de miroir, d'atout supplémentaire, de serpent bleu avec tout ce que cela comporte de rêves voyageurs. La balade au bord de l'eau, les bateaux avec en toile de fond, on le rappelle, les montagnes d'architecture religieuse, franchement, Auxerre a de nombreux arguments pour prétendre au titre de "belle ville". Titre qu'on lui accorde sans problème et avec, on le reconnaît, un certain degré de subjectivité, parce que c'est aussi une ville de football avec son club mythique, historique et l'image inoubliable du célèbre Guy Roux. Aller assister à un match au Stade de L'abbé Deschamps, c'est entrer en contact avec des décennies de légende, avec une aura de petit club qui en a souvent dévoré de bien plus gros que lui. 
Pour en finir avec l'éloge, on ne peut pas quitter Auxerre en fermant les yeux et ignorer les paysages alentours. Immenses plaines fertiles, denses forêts, collines recouvertes de vignes, villes et villages pittoresques (Chablis, évidemment et ses innombrables caves, mais également Augy et Vaux au bord de l'eau, Quenne, Escolives-Sainte-Camille parmi ceux que nous avons croisés sur notre route et qui nous ont séduits). Autant dire, une région riche de patrimoine (culturel et gustatif...), tellement riche qu'on a très envie d'en approfondir les détours et les contours...








jeudi 2 août 2018

Croisières et caravanes

Ella Maillart, Croisière et caravanes, 1951.
Une sorte de version fantasque d'Alexandra David Neel mêlée à une anticipation de la backpakeuse à la recherche de son moi profond. Ella Maillart nait en 1903 au bord du Lac Léman dans une famille aisée. Elle pourrait se contenter de vivre une vie de fille destinée à être mère au foyer plus tard, mais elle préfère pratiquer le ski, monter une équipe féminine de hockey, naviguer sur le lac, profiter de tout ce que la région peut offrir d'activités sportives. Sacré nana, Ella. Et puis, elle a l'avantage de ne pas avoir à se soucier de travailler, la question financière étant plus que secondaire et la deuxième guerre mondiale étant encore si loin. En outre, en Suisse, que peut-on craindre ? Sa quête d'aventures, ou plutôt son simple syndrome de bougeotte aigüe, la mènent dans la Russie post révolutionnaire, en Europe Centrale puis en Orient au cours de plusieurs voyages mouvementés. Elle marche à travers la Chine et le Tibet, côtoie des nomades dont elle partage le quotidien. Ella est à la recherche d'une vie libérée de ses contraintes matérielles, proche du primitivisme et de l'essentiel. Le travail ? Pour quoi faire ! Or, elle n'est pas ethnologue, ni aventurière, encore moins écrivaine. Elle ne prétend pas instruire le monde sur ses découvertes et n'est pas à la recherche d'exploits, telle une Alexandra David Neel qui se change en mendiante pour être la première européenne à pénétrer dans Lhassa l'interdite. Cependant, pour financer ses voyages, elle doit tout de même se mettre à écrire des articles et des livres. Sans le vouloir, son importante production écrite contribue à diffuser un certain nombre d'informations sur des régions peu fréquentées dans cette période d'entre deux guerres. A la fin de cette autobiographie, Ella Maillart confie séjourner en Inde auprès de sages et de maîtres religieux afin d'introduire une certaine spiritualité dans sa vie. Un Mange, prie, aime de l'époque. Ella n'est pas si loin des blogueuses d'aujourd'hui dont les motifs qui les amènent à parcourir le monde sont avant tout un égocentrisme prononcé, le rejet d'une routine préétablie et un sentiment d'insatisfaction que l'on espère combler au prix de milliers de kilomètres. On exagère. Car Ella, c'est surtout une championne de ski, une navigatrice hors pair, une marcheuse qui n'a  pas froid aux yeux, une vie bien remplie et un regard aiguisé sur le monde. Une femme qui devrait être un modèle pour les jeunes filles d'aujourd'hui. 

samedi 30 juin 2018

La montagne n'est pas un parc d'attractions

En voyant ce genre de reportage sur cet homme merveilleux, Suisse autodidacte qui construit des ponts à travers le monde à l'aide de vieux câbles de remontées mécaniques, on a envie de tout démonter dans les Alpes et de leur envoyer. D'abord, parce qu'ils en ont besoin. Ensuite, parce qu'on en a trop.


L'escalade
Sur les 100 millions de visiteurs qui viennent chaque année dans les Alpes, combien viennent pour les loisirs ? Et combien viennent en réalité pour la beauté des paysages ? Depuis que le tourisme s'est installé, répondant aux besoins économiques de régions enclavées et défavorisées marquées par une forte émigration, les vallées ont pu offrir des emplois à bon nombre d'habitants et leur permettre de rester dans leurs montagnes. Que ce soit dans l'hôtellerie ou dans l'exploitation des remontées mécaniques, le tourisme, c'est du pain béni. On sait par exemple qu'au Tyrol, 1 habitant sur 3 en vit et que sa part dans le PIB est énorme. Or, une fois la manne financière mise à jour, on s'est mis à construire toujours plus de stations de sports d'hiver, à façonner des pistes, à domestiquer toujours plus les pentes des Alpes. Ce qui est drôle, c'est que comme dans le cas de Tignes ou d'Isola 2000, les capitaux investis sont venus de Paris... et les bénéfices y sont retournés directement, sans véritablement passer entre les mains des locaux. Qu'importe, le touriste est roi et, pour en accueillir toujours plus, on continue encore aujourd'hui à exploiter le filon au maximum. Pour capter le flot des visiteurs, toutes les innovations sont bonnes. Avec la plus complète inconscience, on transforme les Alpes en gigantesque champ de foire, en parc d'attractions géant. L'hiver, la neige dissimule les dégâts faits sur le paysage, mais l'été, les stigmates apparaissent au grand jour...

La chute
Forêts arrachées, érosion, sols tellement compactés par les dameuses que l'eau n'y pénètre plus et menace de provoquer des inondations, l'ampleur de la catastrophe se lit sur le paysage. L'eau des torrents, que l'on dit pure et fraîche, est en fait un égout à ciel ouvert. Les analyses révèlent en effet la présence de bactéries de type colibacille ou E Coli, hautement dangereuses pour la santé. D'autre part, la végétation a un mal fou à se frayer un chemin à travers cette terre pilée qui accueille durant une grande partie de l'année de la neige artificielle. La biodiversité est plus faible et la période d'épanouissement de la végétation plus réduite sur les pentes aménagées pour le ski que partout ailleurs. Le fait que plus aucune piste des Alpes ne fonctionne sans canons à neige est également un fait édifiant : pollution, haute consommation en électricité et en eau ont des conséquences sur la nature, mais également sur le coût. Le ski est en passe de devenir un sport de luxe. Or, selon un célèbre hôtelier suisse, "si l'on place la question écologique au centre du problème, on n'obtiendra aucun projet économiquement viable". La prise de conscience n'est pas au menu. Et quand il n'y aura plus de neige du tout ? Alors on développera le tourisme estival, mais sur le même modèle : pistes de VTT (voir notre article à ce sujet), via ferrata, ponts suspendus. L'artificialisation restera de mise.Ou bien - et comme cela existe déjà près du centre de la capitale autrichienne - on construira d'horribles complexes sportifs, pistes de ski en matière synthétique. D'ici à ce que les entrepreneurs aient la bonne idée d'en recouvrir les pentes des Alpes, il n'y a qu'un pas. En attendant, et parce qu'ils sont quand même conscient du caractère inéluctable du réchauffement climatique, la tendance est à l'urgence, à l'innovation permanente, histoire de s'en mettre le plus possible plein les poches avant que l'or blanc ne disparaisse pour de bon.
L'alpage
La solution n'est pas pour autant de mettre l'homme hors jeu. Depuis des millénaires, l'humain entretient le paysage et maintient l'équilibre naturel. Dans les alpages où paissent les animaux, la faune et la flore sont plus variées que dans les zones inexploitées. Si l'homme désertait les lieux, la forêt envahirait tout. L'agriculture et l'élevage font partie du patrimoine culturel des Alpes. On sait par exemple que la transhumance est un fait habituel et instauré depuis plus de 6000 ans, c'est-à-dire depuis l'époque du célèbre Ötzi dont les restes ont été retrouvés extrêmement bien conservés dans les glaces en Italie, près de la frontière autrichienne. Avec ses remontées mécaniques et ses pistes de ski, l'homo businessus ruine tout ce magnifique patrimoine culturel. 



La leçon
Elle nous vient encore une fois de l'alpiniste sud-tyrolien Reinhold Messner. Selon lui, les ravages sont dus à plusieurs facteurs. Il faut d'abord savoir que 90% des Alpes restes sauvages et protégées du tourisme de masse, lequel ne profite donc en réalité qu'à une minorité de villages et de stations. Le bon sens voudrait que l'on décentralise ce tourisme pour mieux en répartir les bénéfices à travers tout l'arc alpin. Car, pendant que de gros complexes manipulent des millions d'euros, des hameaux souffrent encore de l'exode de leurs habitants. En parallèle de cette décentralisation, il faudrait penser à privilégier le tourisme "doux", à la ferme, chez l'habitant, dans le respect des valeurs locales et de l'environnement. Pourquoi cela n'est-il pas encore établi ? Les gens ne veulent-ils donc pas tous aller là où les autres ne sont pas ? En pensée, oui. Mais dans les faits, les touristes viennent s'entasser dans de grands immeubles, reproduisent en vacances ce qu'ils fuient le reste de l'année : l'agitation, le bruit, la circulation, la vitesse, la pollution, l'agressivité. La ville copiée - collée à la montagne. Ce n'est pas de la détente ou du loisir, c'est l'exacte prolongement de ce que les citadins disent ne pas supporter ! Ils ne profitent ni des grands espaces, ni du silence. D'autre part, la mécanisation accrue de la montagne ne fait paradoxalement qu'augmenter le risque d'accidents. A l'âge de "l'alpinisme assisté", les pitons et les câbles en acier sont là pour procurer des sensations aux grimpeurs du dimanche, tout en leur évitant les risques. Rejetant la responsabilité sur d'autres, les touristes sont de plus en plus inconscients et comptent sur un sauvetage en hélicoptère en cas de problème. 
La montagne n'est pas un parc d'attractions. Si nous continuons à la considérer de la sorte, nous courons à sa perte et la nôtre. Nous détruisons ce qu'il y a de plus précieux : le patrimoine naturel et culturel de l'humanité. 

lundi 18 juin 2018

Randonner avec des enfants

Les "activités en famille" sont très à la mode, sans doute sous l'influence de la doctrine de super Nanny pour souder les tribus. Quand il s'agit d'aller bâtir des châteaux sur les plages de l'Atlantique ou de visiter une ferme dans la Creuse, rien de trop risqué. Or, lorsque l'activité consiste à aller gravir des montagnes, les choses peuvent se compliquer. Voilà pourquoi, après vous avoir présenté ce qu'il ne faut surtout pas faire, nous vous prodiguerons quelques conseils pour randonner en famille dans la joie et la bonne humeur !

La mauvaise méthode 
Elle consiste à entraîner les enfants dans des entreprises sportives trop éprouvantes pour leurs petites jambes. Le menu idéal pour les dégoûter de la randonner serait à peu de choses près le suivant :
- leur faire parcourir des dizaines de kilomètres à une vitesse démesurée
- ne faire que de courtes pauses
- partir à l'heure où le soleil est le plus haut et les faire souffrir de la chaleur
- réaliser des dénivelés de folie
- répéter l'entreprise chaque jour
Il est évident que des dénivelés quotidiens entre 700 et 1000 mètres ne sont pas forcément adaptés à des enfants de dix ans dont la condition physique et le goût pour la performance ne sont pas développés. Le dépassement de soi n'a pas encore cours à cet âge là et un enfant ou un ado n'ont strictement rien à cirer du fameux crédo "je le fais pour tester mes limites". Transmettre n'est pas soumettre et ce n'est pas ainsi que l'on inoculera aux jeunes le virus de la montagne. Pire, ils finiront par la détester et par espérer chaque matin en ouvrant les volets du chalet que la pluie soit au rendez-vous et que la torture du jour soit annulée. La mauvaise méthode, c'est prendre la montagne pour un mur d'escalade ou un camp de redressement sportif pour jeunes délinquants. C'est ignorer les mythes qui la façonnent et les richesses qui la composent, reléguer la faune et la flore au second plan. C'est ne faire figurer au registre des souvenirs de vacances que des chiffres, des courbatures et des ampoules aux pieds. 

Une autre approche
Il est évident qu'il faut partir de la capacité de l'enfant et il est impossible d'établir une règlementation là-dessus : chaque petite personne a sa propre résistance, sa propre envie, sa propre tolérance à l'effort et à la souffrance physique. Car, on ne va pas se mentir, randonner, c'est avant tout galérer. Mais pas au point d'en pleurer, certainement pas. Pas au point de maudire le gentil marcheur croisé sur la route et qui traitera vos gambettes de douze ans de "jambes de gazelle" en pensant que vous survolez la pente, alors que vous agonisez en silence. La bonne approche, c'est toujours faire pencher la balance du côté du plaisir. Ce n'est pas marcher loin devant et attendre, c'est tenir par la main et aller au rythme de l'enfant. C'est écouter son souffle, guetter son pied fatigué qui commence à trébucher, débusquer le sourire qui se crispe et la réponse qui se fait plus brève, moins animée, un peu fâchée. 
Ce qui est drôle, c'est que si votre enfant possède une très bonne condition physique malgré son jeune âge, les personnes que vous croiserez dans vos folles randonnées pourront vous regarder comme un parent tortionnaire alors vous êtes loin de l'être ! A l'image de ces marcheurs croisés sur le chemin du Lac Blanc et qui prenaient pour une folle la mère indigne (moi, en l'occurrence...) qui obligeait son enfant d'à peine quatre ans à monter là-haut. Ce qu'ils ne savent pas, c'est que je ne le referais peut-être pas aujourd'hui. Non pas parce que je me suis a posteriori sentie coupable de reproduire le schéma, mais parce que quelques années plus tard, le même enfant n'aurait plus la même envie spontanée, la même résistance, la même motivation. Et c'est là qu'il faut savoir réfréner ses ardeurs. 

Égoïsme vs empathie
La randonnée est avant tout une épopée solitaire, une aventure à la fois avec et contre soi-même au cours de laquelle il est difficile de manager l'autre quand on est soi-même en proie à la fatigue et au doute. Le risque, en emmenant ses enfants dans ses délires de cimes, c'est de se mettre au centre de l'action et de satisfaire sa propre passion égoïste. Il est difficile d'admettre que l'on ne peut pas tout faire, que l'on doit revoir ses ambitions estivales à la baisse pour s'adapter à ceux qui vous accompagnent. Au passage, cela est également valable avec des adultes. Soit on part seul et on fait ce que l'on veut, soit on prend l'autre en considération et on choisit des sommets abordables à tout le groupe. En fait, la randonnée à plusieurs est une excellente leçon de vie. Et puis, hormis la destination finale, le col au bout du monde, la vue sur toute la chaîne du Mont Blanc, c'est le chemin lui-même qui a de l'intérêt et c'est sans doute cela qu'il faut privilégier. 
Plein d'idées peuvent émerger de cette réflexion :
- conduire l'enfant sur les sentiers de votre enfance
- lui montrer la fonte des glaciers avec un "avant" en photo et un "après" sur le terrain
- réaliser un herbier de fleurs de montagnes en les dessinant (il est bien entendu interdit de les cueillir)
- organiser un safari photo avec au programme bouquetins, chamois et marmottes (pourquoi pas après les avoir étudiés de près au Parc Merlet)
- avoir pour but un pique-nique royal en altitude 
- s'imaginer dans une aventure de Tintin à la recherche du fameux temple Inca
- entamer la conversation avec d'autres marcheurs (spéciale dédicace à ces adorables randonneurs valaisans en extase devant la pointure 27 qui arpentait leurs sentiers avec autant de bonheur et de fougue). 

A vous de trouver votre recette pour partager et transmettre l'amour de la montagne, en douceur et avec le sourire !