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samedi 2 mars 2019

Vent d'est, vent d'ouest

Pearl Buck, Vent d'est, Vent d'ouest, 1959.
Encore une trouvaille parmi les livres amoncelés à l'étage. A la vue de sa couverture fleurie un peu désuète et en l'absence de résumé, il était impossible de deviner quel trésor se cachait entre ses pages jaunies par le temps. J'hésitais entre le donner parce que je ne le lirais jamais, ou le garder parce qu'il s'agissait tout de même d'un bel objet. C'est la télévision qui a tranché. Je suis une adepte assidue de l'émission d'Arte "Invitation au voyage", animée par la délicieuse Linda Lorin et j'essaie de n'en manquer que de très rares épisodes. Non seulement les destinations évoquées sortent des sentiers battus en ce qui concerne le ton et l'aspect abordé, mais la première d'entre elles établit toujours un lien entre un lieu et un artiste. Quand il s'agit d'écrivains, je tend l'oreille et mon stylo est prêt à bondir sur ma liste de futures lectures. C'est donc cette émission qui m'a permis de découvrir Pearl Buck, écrivaine américaine plus chinoise que yankee. Fille de missionnaires, elle passe une importante partie de sa vie en Chine, un pays en pleine évolution à cette époque. Tiraillée entre ses traditions et l'appel de la modernité, la Chine se déchire entre le respect des ancêtres et le vent de renouveau apporté par les communistes et par une toute nouvelle ouverture vers l'occident. 

Dans ce roman, Pearl Buck saisit parfaitement ces contradictions et les introduit au sein même d'une grande famille chinoise. La narratrice, tenue traditionnelle et pieds bandées, femme effacée et soumise que l'on a préparée durant toute son enfance et son adolescence à être la servante de son futur mari, doit épouser celui qui a été désigné pour jouer ce rôle depuis leur plus jeune âge. Produit d'une union arrangée entre deux grandes familles, rien ne prédispose ce couple à l'amour. D'autant plus que la jeune femme est complètement déboussolée par les manières de cet homme tout juste revenu de l'étranger où il a fait de brillantes études de médecine. Il veut que sa femme soit son égal, qu'elle débande ses pieds et qu'elle s'exprime. Celle-ci prend ce comportement pour un affront et une insulte. Or, petit à petit, les deux époux apprennent à se connaître et la jeune femme commence timidement à s'émanciper. Cependant, elle voue encore un respect sans bornes à ses parents et notamment à sa mère, matrone autoritaire et distante, véritable déesse. Lorsque le frère de la narratrice, lui aussi exilé pour un temps à l'ouest, rentre au pays au bras d'une étrangère qu'il a épousée là-bas, c'est le coup de grâce. La nouvelle venue est rejetée et on met une pression énorme sur les épaules du jeune homme pour qu'il épouse celle qui lui était initialement promise. L'enjeu principal de tout cela, c'est la naissance d'un héritier mâle, puisque les femmes n'ont aucun autre rôle que celui de se reproduire et de donner des fils, afin de perpétuer la lignée de nobles. 

Le roman de Pearl Buck, écrit dans un style plus chinois que celui des auteurs chinois, saluent les critiques, nous plonge dans un monde fermé, poétique, onirique, divin, interdit aux étrangers. Un monde dans lequel tout est codifié, de la présentation du thé au costume, en passant par le maquillage et les couleurs des pierres précieuses arborées. Un monde reculé, ancien et qui semble inébranlable. Pourtant, malgré cet ancrage millénaire qui le rend aussi figé qu'une peinture laquée, le vent d'ouest, vent de folie, s'introduit dans tous les interstices de la vie. Il ébranle l'ordre établi, fait trembler le tissu familial et modifie à jamais, sans retour en arrière possible, la Chine entière. C'est la superstition contre le progrès, la domination des hommes contre la prise de liberté des femmes. Le roman de Pearl Buck est d'une incroyable richesse. C'est à la fois un témoignage historique, une fresque romanesque et une sublime estampe au mille traits ciselés et délicats. 

mardi 18 décembre 2018

Thomas Pesquet chez les Kogis ou l'histoire de la rencontre

Il n'y a aucun secret là-dessus : j'aime énormément l'émission Rendez-vous en terre inconnue, dont le dernier numéro a amené le spationaute Thomas Pesquet en Colombie, à la rencontre des Kogis. Ces histoires de rencontres de deux univers totalement différents et ces liens qui se tissent malgré tout entre l'invité et ses hôtes relèvent de quelque chose de magique, dans un mode où les relations entre êtres humains sont la plupart du temps gouvernées par l'envie, la peur, la haine ou l'intérêt. 
Dans la plupart des émissions de la série, les invités montrent leurs émotions et les détracteurs du programme critiquent cette propension au pleurnichage de la part de pauvres garçons et filles riches venus chouiner sur des valeurs perdues. Ensuite, ils rentrent dans leur pays civilisé, dans leur 150 mètres carrés avec vue sur la Seine, commandent des sushis et la vie reprend son cours. Ce qui pousse les esprits chagrins à en conclure que ce programme ne sert à rien d'autre qu'à exaucer les caprices d'enfants gâtés au détriment des peuples autochtones. Certains adeptes de l'émission ont trouvé atypique, voire décevante, la "performance" de Thomas Pesquet. Le bonhomme n'est pas une pleureuse et, tout au long du reportage, on le voit peu exprimer ses émotions, douter, être touché par les êtres qui l'entourent. On imagine cependant qu'il ressent des choses mais ce n'est pas forcément télévisuel. Ce qui est en revanche hautement intéressant, c'est que rien ne vient polluer les paroles, les images, les actes qui nous sont présentés. Dénué de tout sentimentalisme, l'épisode nous permet d'accéder de plein pied à la compréhension d'un sujet essentiel dans l'histoire des relations humaines : la rencontre entre les peuples.


Mural de Diego Rivera représentant la conquête de l'empire aztèque

Les premiers rendez-vous
Avant de pénétrer réellement dans la communauté Kogis, Thomas Pesquet et Frédéric Lopez doivent rencontrer les chamans. Au bord de cette rivière, au-milieu de la forêt, en pleine montagne, les sorciers les sondent. Ce paysage de commencement du monde, ce silence végétal, ces indigènes face à ces deux grands occidentaux nous replongent irrémédiablement à l'époque des premières rencontres entre blancs et autochtones qui ont eu lieu en Amérique. L'opposition entre les deux scènes est criante. Les chamans demandent en effet à leurs invités européens de rassembler leurs pensées négatives (la peur en fait partie), puis de les abandonner là, à cet endroit précis, afin d'entrer dans leur communauté avec leurs seules pensées positives. Cela implique de faire confiance à l'autre. De compter sur lui pour être guidé à travers les coutumes, les habitudes et l'organisation sociale de la communauté. Sans a priori. Faisons maintenant un bon dans le passé. Revoyons les conquistadors, leur esprit de supériorité, leurs idées préconçues et leurs fantasmes de domination. Le monde aurait certainement été radicalement différent si les premières rencontres s'étaient déroulées sur le modèle de celle de Thomas Pesquet et des Kogis. Utopie ? Lorsque vous entrez pour la première fois dans la maison de quelqu'un, vous demandez si vos pieds mouillés de pluie et de boue ne risquent pas de salir les tapis, n'est-ce pas ? Même schéma. 


Une scène du film "Même la pluie" ("También la lluvia") de Iciar Bollain montrant la confrontation entre Christophe Colomb et Hatuey

La peur
Partout dans le monde, l'homme blanc est venu imposer ses croyances et sa vision du monde de manière agressive. En tous temps, sa soif de profit, sa cupidité et sa conviction profonde d'être un être supérieur l'a fait arriver chez les autres en terrain conquis. Peu lui importe d'avoir les chaussures pleine de boue et de piétiner le tapis. Peu lui chaut de se montrer agressif, puisque la fin justifie les moyens. On sait aujourd'hui que les traumatismes des générations passées se transmettent sans que l'on en ait forcément conscience. On sait que l'héritage générationnel n'est pas que génétique mais est aussi psychologique. Cette rencontre extrêmement violente qui a donné lieu à des massacres, des conversions forcées, des confiscations de territoire et d'identité, a engendré un sentiment de peur qui se transmet depuis des siècles. Dans le cas des Kogis, cette peur, justifiée, compréhensible, a été démultipliée par une série d'expériences néfastes. D'abord, il y a eu la conquête espagnole. Puis, le conflit sanglant entre la guérilla marxiste des FARC et les paramilitaires du gouvernement. Aujourd'hui, l'homme blanc implante des usines ultra polluantes sur leur territoire. A chaque fois, on constate que l'étranger ne vient que pour semer la mort. Les populations se voient obligées de fuir, d'abandonner leurs terres ancestrales, de se réfugier dans les montagnes, tels des parias. Thomas Pesquet le confirme. "Tu te rends compte, ils ont PEUR de nous !". Il comprend que les Kogis ont dû endurer de terribles souffrances pour que leur venue, pourtant pacifique, soit un vecteur de peur. De la nouveauté, de la surprise, de l'étrangeté, passons, mais la peur est en elle-même un révélateur des épisodes terribles de leur histoire. Nous, les Blancs, faisons peur à des millions de gens dans le monde. Nous les avons traumatisés, volés, violés, spoliés, humiliés, rendus esclaves, massacrés, contaminés, dépouillés de leur identité, punis pour leurs croyances, condamnés au silence. Une femme battue, un enfant maltraité ressent cette peur durant toute sa vie. Même si cette personne s'en sort, elle transmettra un peu de cette peur à sa propre descendance. Imaginons-nous maintenant ce genre de traumatisme à l'échelle d'un groupe de population, d'une ethnie, d'un peuple, d'un pays, d'un continent. Nous comprenons alors que les dommages ne se sont pas limités à ceux qui ont vécu le premier rendez-vous manqué, mais perdurent encore aujourd'hui dans les inconscients, dans les souvenirs, dans l'héritage psychologique des peuples que nous avons martyrisés. 


Danvin, "Entrevue avec les sauvages"

Le bon sauvage
Pour se racheter, parce que certains avaient enfin compris l'horreur du processus entamé avec la colonisation, on a voulu redonner ses lettres de noblesse à cet autochtone que nous avions allègrement piétiné. On s'est mis à l'ausculter, à l'observer, à se rendre chez lui de manière pacifique pour étudier ses coutumes. On l'a élevé au rang de "bon sauvage". Seulement, là encore, nous avons fait fausse route. Le considérer comme tel n'avait rien d'une relation égalitaire et équitable. En valorisant sa prétendue sauvagerie, nous le méprisions. Il est difficile pour l'homme blanc de quitter son costume cravate auréolé de supériorité. La pitié, la charité ne sont que d'autres manifestations tout aussi sournoises du dédain. Bien sûr, nous ne leur faisions pas de mal. Bien sûr, nous nous montrions gentils et affables. Or, nous les considérions tout de même comme des sous-hommes, une étape moins évoluée de nous-mêmes, de petits frères qui n'auraient pas eu encore accès au développement et pour lesquelles nous éprouverions plus de tendresse que d'admiration, que nous regarderions de haut avec une attitude paternaliste et, encore une fois, dominatrice. Ce que dit Thomas Pesquet est frappant : chez les Kogis, nous sommes comme des enfants et ils nous traitent comme tels, parce qu'au fond, nous ne savons rien. Nous sommes incapables de nous débrouiller tout seuls. Impotents, remis à notre place d'incapables face à la nature. Incapables de se nourrir seuls, de construire une maison, de fonctionner en communauté. Individualistes handicapés de la relation sociale. Avec humour, les Kogis inversent la vapeur et nous font comprendre que les sauvages ne sont pas toujours ceux que l'on croit.


L'Américain John Chau tué par la tribu des Sentinelles qu'il était venu évangéliser

L'humilité
Après tout ce que nous avons fait vivre à des populations meurtries à travers le monde, la moindre des choses, c'est de se montrer discret et humble. De se faire tout petit. Quand on voyage, surtout, il faut garder dans un coin de la tête que nous sommes le pétrole qui rase les forêts, les champs de soja qui assèchent les terres, le trafic de drogue qui assassine, les diamants qui tuent, l'expansionnisme commercial et la mondialisation qui continuent de piller et de détruire. Comme le dit très bien Denis Mukwege dans son discours de réception du prix Nobel de la paix 2018, lorsque nous utilisons notre voiture, notre smartphone, nous devons toujours garder à l'esprit que des gens meurent chaque jour pour en fabriquer les composants. Au Congo, ce sont les mines de lithium qui dévorent les hommes. Mais les exemples à travers le monde sont légion. Alors, même si nous ne sommes pas à la tête de telles exploitations mortifères, nous devons garder les yeux ouverts, être conscients de ce que nous faisons et de ce que chacun de nos actes implique sur d'autres êtres humains. La prise de conscience est la première étape. Adapter son comportement en est une autre. A l'heure où le tourisme "solidaire" fleurit, on peut se demander comment il est possible qu'au XXI ème siècle, des jeunes gens pourtant dotés d'une intelligence conséquente s'arment encore de pitié et de condescendance et se prennent pour de nouveaux messies venus inonder le Tiers Monde de crayons de couleurs et de cahiers de brouillon. L'attention est louable, mais marque surtout la survivance de ce concept colonialiste de "bon sauvage" (d'autant plus lorsqu'il s'agit de diffuser une quelconque religion). De nombreuses associations "humanitaires" privées ne sont qu'une autre forme d'expression de l'orgueil blanc venu aider, civiliser, développer le pauvre habitant du Tiers Monde. Un manque d'humilité criant.


Photo tirée de la page Facebook de l'association Tchendukua, dont le fondateur est Eric Julien et qui aide les Kogis à racheter leurs terres 

Une autre voie est possible
Quittons nos bottes souillées. Redescendons de notre estrade. Quand nous nous rendons quelque part, baissons les yeux, soyons humbles. Ne prétendons rien. Juste, apprenons. Redevenons élèves et acceptons d'être instruits par nos professeurs. Les Kogis, lucides, tiennent à dire à Thomas Pesquet tout le mal qu'ils pensent de nos usines. Le charbon, affirment-ils, ne doit plus être utilisé. Les ressources naturelles s'épuisent. La terre est fatiguée. Elle a la fièvre. Le bon sauvage nous en met plein la tête dans cette séquence. Rien à voir avec de la jolie sagesse autochtone et des maximes philosophiques pour illustrer un calendrier. Le réchauffement climatique est dans toutes les consciences. Nul n'est besoin d'engager d'éminents scientifiques et de mettre en place de coûteuses recherches pour tirer de telles conclusions. Pour les populations qui vivent dans, avec, au rythme de la nature, le constat est évident, la conclusion d'une simplicité enfantine. Apprenons de cela. Restons à notre place de cancres et cherchons à boire les paroles sages de nos enseignants. Et qui mieux que ces peuples autochtones pour nous rabattre le caquet et nous instruire ? Les problèmes, nous les connaissons. Les solutions existent. Quand voudrons-nous bien les écouter, apprendre nos leçons et réussir les tests futurs ? Les Kogis précisent bien qu'ils ne veulent pas nous voir. Ils refusent qu'on leur rende visite. Non pas parce qu'ils ne soient pas accueillants. Non pas qu'ils soient des hurons acariâtres. Cependant, nous leur avons fait trop de mal et la venue de touristes qui les regarderaient comme on guette des espèces rares dans un zoo ne leur fait pas envie. On les comprend. "Vous avez détruit vos terres, et maintenant, vous espérez venir chez nous pour profiter de cette nature que nous conservons si laborieusement ? La détruire à son tour ? Il n'en est pas ainsi." Le message est clair. Voyageons. Apprenons. Humbles. Pieds nus. Comme des enfants. N'ayons aucune autre ambition que de comprendre l'autre et de l'accepter tel qu'il est. Le rejeter, c'est perpétuer cette idée selon laquelle nous valons mieux que lui. A l'abri dans votre maison surchauffée, peuplée d'écrans plats et de frigos pleins à craquer, pouvons-nous vraiment nous sentir supérieurs à celui qui a traversé déserts, mers et frontières pour fuir courageusement la guerre cannibale que nous avons nous-mêmes nourrie d'armes et arrosée de contrats pétroliers ? 

mardi 2 octobre 2018

Ni vivants ni morts

Federico Mastrogiovanni, Ni vivants ni morts, 2017.
Il ne faut définitivement pas prendre pour argent comptant tout ce qu'on lit dans les médias. Voilà l'une des leçons que l'on pourrait tirer de la lecture du livre de Mastrogiovanni. Certains sujets, plus épineux que d'autres - quoique tous les sujets mériteraient des lectures approfondies avant d'être traités, - exigent une rigueur dans la connaissance. Je vous dis ça, parce que j'avais tenté d'aborder le thème de la mort au Mexique avec mes élèves, qu'après avoir évoqué la mort en tant que fête, folklore bien connu dans le monde entier et dont nous avons trop souvent une vision digne de "La vengeance du serpent à plumes" - n'en déplaise à certains professeurs qui font du survol culturel et bénissent le cliché - après un texte d'Octavio Paz (ayons de l'ambition pour nos élèves), je leur avais présenté un document sur la disparition des 43 étudiants d'Ayotzinapa, survenue le 26 septembre 2014. Ce n'est pas que j'étais à côté de la plaque et les élèves eux-mêmes avaient bien saisi la complexité de l'affaire et les effrayantes zones d'ombres qui planaient là-dessus. Mais, je n'avais pas perçu la réelle profondeur, les vraies racines de cette disparition qui a permis d'en révéler plein d'autres. La lecture d'articles de presse n'avait pas suffit. Aujourd'hui, au terme de la lecture de l'enquête réalisée sur plusieurs années par le journaliste italien Federico Mastrogiovanni, j'en sais bien davantage. Et j'en suis renforcée dans ma conviction : ne jamais se taire, continuer à en parler, jusqu'à la vérité. 

D'ailleurs, le cas des 43 n'arrive qu'à la fin du livre, pour la simple et bonne raison que le journaliste a commencé son enquête bien avant ce fait. Il vit au Mexique depuis un certain temps, il sait parfaitement ce qui s'y passe : la violence omniprésente et un nombre incalculable d'assassinats. On peut même parler de génocide. La première chose qui nous vient en tête, c'est le crime organisé, la drogue, les cartels. Sauf que pas du tout. Ou pas exactement. Page après page, on apprend que les cartels ne sont en fait que des exécutants, qu'ils contrôlent des territoires et terrorisent des villages entiers au nom de quelqu'un d'autre. Et vous savez de qui ? De l'État. L'état mexicain dans toute sa splendeur qui, non seulement s'arrange très bien de cette violence, mais la veut, la commandite, la conçoit en un véritable plan d'extermination de sa propre population. Ce n'est pas un hasard si l'auteur va jusqu'à comparer cette violence d'état à celle des nazis. Les faits, les événements, les liens, les procédés, tout concorde à rapprocher ces deux régimes. Alors, pourquoi cette obstination à éliminer ? Les causes sont multiples mais se rejoignent en une seule : faire taire la population, la museler en la terrorisant, semer la peur, paralyser les consciences afin d'avoir les mains libres. Dans quel but ? Si on vous dit que les états où les assassinats et les disparitions sont les plus nombreux correspondent à ceux qui cachent d'énormes ressources minières, vous commencez à y voir plus clair ? Alliés des États-Unis, disciples obéissants des compagnies étrangères, fervents fanatiques de l'ultra libéralisme, les gouvernements qui se sont succédés à la tête du Mexique ont opté pour le génocide comme meilleur moyen pour, d'une part, libérer les terres convoitées des habitants gênants et, d'autre part, pour faire taire toute forme de contestation. Le nouveau président récemment élu a promis de remédier à la situation. Monsieur Lopez Obrador, qui fait enfin virer le pays à gauche, aura fort à faire. Parce qu'il y a des familles qui attendent, des populations décimées, des enquêtes falsifiées - dans le cas des 43 étudiants, c'est de la manipulation de preuves de haut vol -, des absents dont on ne peut pas faire le deuil et des cancers en masse à cause des exploitations minières polluantes. 
Ce qui est frappant, c'est que Mastrogiovanni ne se contente pas d'enquêter sur les disparus. Il les fait parler, leur redonne une voix, remonte à la source du combat de chacun d'entre eux. Rester libre, vouloir traverser les frontières de l'Amérique Centrale vers les États-Unis, être au mauvais endroit au mauvais moment mais vouloir juste être quelqu'un de bien, promouvoir l'art et la liberté d'expression, éduquer la population pauvre et analphabète, autant de motifs pour finir avec une balle dans la tête, dissout dans l'acide, jeté sur le bord d'une route ou dans une fosse commune. Mastrogiovanni dresse ainsi un panorama complet de la situation, sans oublier de prendre en compte la parole de ceux qui restent, les mères qui attendent, les familles stigmatisées, les pères qui n'abandonnent jamais. Nous aussi, nous devrions nous joindre à eux dans ce combat. 

Les 43 étudiants de l'École rurale d'Ayotzinapa ont été enlevés - sont-ils morts ? Le gouvernement s'évertue encore à empêcher les enquêtes et à falsifier les preuves... - parce qu'ils éduquaient la population rurale. Leur école, fondée en 1926, a pour objectif d'instruire les paysans, de leur apprendre à se défendre face à une société néo-libérale qui les écrase. Cultiver la terre et cultiver les esprits. Semer les graines d'une autre vision du monde. Enseigner pour libérer la parole. Nous aussi, nous devrions nous unir à cette cause et empêcher que ce genre de choses existent, qu'un État tout puissant et répressif annihile les consciences et dispose des territoires comme bon lui semble. Federico Mastrogiovanni ne signe pas seulement une enquête. Il nous interroge sur nos propres comportements, réveille nos esprits engourdis, enrichit nos perceptions et livre un témoignage bouleversant et sensible, une poétique de l'horreur qui s'immisce dans nos têtes pour ne plus nous laisser en paix. Et ne pas être en paix, c'est l'assurance de ne jamais abdiquer, d'être toujours en éveil.

dimanche 20 mai 2018

La photo en voyage

Récemment croisé, un article qui dit qu'il ne faut pas prendre de photos en voyage. Une étude a prouvé, en testant sur un échantillon de personnes, que celles-ci se souvenaient mieux des paysages ou des sites qu'elles s'étaient contenté d'observer ; en revanche, elles n'avaient qu'un vague souvenir des endroits qu'elles avaient photographiés. A en croire les conclusions, ce que l'on capte avec l'objectif, on ne le regarde pas. Alors, pourquoi prendre des photos en voyage si c'est pour nous le gâcher ? 
Il fut un temps lointain où les naturalistes et autres savants voyageurs, découvreurs de terres inconnues et aventuriers rêveurs, n'étaient munis que de leurs yeux pour enregistrer les choses qui s'offraient à leur regard. Ils griffonnaient des notes sur un carnet, dessinaient les montagnes et les forêts comme ils le pouvaient et c'était leur mémoire qu'ils faisaient fonctionner, quitte à embellir ou amputer, à l'heure de raconter. D'ailleurs, ils ne disaient que ce qu'ils voulaient bien livrer. Certains optaient pour le scientifique, d'autres pour la littérature et on s'en contentait. Ces hommes et ces femmes étaient des observateurs aiguisés. Ils savaient mettre à l'honneur le détail et trouver les mots précis pour alimenter leurs récits. 

A quel moment tout a donc basculé pour qu'aujourd'hui on en soit là, greffés de nos appareils photos, de nos smartphones aux objectifs sales et aveugles au monde ? Sur la plage, au musée, dans les concerts, au pied des monuments, on regarde les choses à travers le viseur et on les tue. On rompt le charme, on casse l'ambiance. Imaginez la scène. Pour la première fois, vous grimpez cette dune et, au sommet, l'infini panorama de l'océan s'offre à vous, au coucher de soleil. Les rochers, les vagues, les mouettes qui jouent et le vent qui vous caresse doucement les cheveux comme un vieil ami. La poésie du moment, la magie de l'instant sont à leur comble. Quand soudain, de manière brusque et totalement irréfléchie, vous lancez nerveusement : "Tiens ! Et si on faisait un selfie ?"
Les blogueurs sont des fanas de photo. En apprentis reporters qu'ils sont - que nous sommes -, ils appuient sur la gâchette, découpent le ciel et la terre en rectangles et en carrés, sectionnent l'espace, immobilisent le paysage pour le bien de leurs articles. Pour vous montrer à vous, lecteurs, combien le monde est joli et digne d'intérêt. Mais alors, votre imagination est censurée, enfermée dans les images qu'on vous a confiées. Se sent-on coupables de cela ? Que nenni ! On persiste. Il y a des degrés à la maladie. Pour certains, quelques clichés suffiront à satisfaire leur faim. Pour d'autres, ce seront des centaines de photos qu'il faudra ensuite mettre sur l'ordinateur et... "traiter". Car le blogueur ne se contente pas de vous proposer des paysages surgelés. En plus, il les "traite". Il améliore la couleur, le contraste et la luminosité. Au final, on peut se demander si le résultat a encore quelque chose à voir avec l'original. La photo, c'est aussi une question de business. Être présent sur le circuit, dire où on est, se montrer, donner des nouvelles et stimuler son réseau, chercher à avoir plus de réactions, plus de "like" et de "followers". Et puis un jour, on dit stop. 
On lit une étude qui dit que la photo qu'on prend efface le paysage en question de notre mémoire. On réalise la vanité de l'opération. On détourne le regard du fil d'actualité qui ne nous apprend pas grand chose sur la planète, la Terre et ses habitants. On part en balade et on oublie son téléphone. On laisse l'appareil photo dans le coffre de la voiture. Et on met les mots à l'honneur. On réhabilite l'adjectif et le complément, on anoblit à nouveau la métaphore et on dépoussière la conjugaison. La photo, alors, n'est qu'une illustration. Les mains libres de toute technologie, on redevient ancien, voyageur, découvreur du connu, aventurier du coin de la rue. On se frotte les yeux et on rêve éveillé. 

vendredi 18 mai 2018

Les délices de Tokyo

Il est rare de pleurer au bout de dix minutes de film. Il est rare de sentir les larmes venir alors que la scène n'est ni triste, ni tragique, mais simplement parce que c'est beau. Au bout de dix petites minutes de film, j'étais dans le même état qu'en écoutant une chanson particulièrement touchante ou qu'en regardant un paysage à couper le souffle. Émue. Remuée par cette peinture qui s'animait et se colorait sous mes yeux, par ce poème sans beaucoup de mots, par la beauté pure qui se dégageait des images, des regards et des gestes. J'ai bu chaque instant du film comme on boit les paroles d'un conteur. J'ai regardé comme on observe avec gratitude la légèreté du papillon posé sur une fleur juste avant qu'il ne s'envole. 
Tokyo. Japon. Dans sa petite échoppe qui ne paie pas de mine, Sentaro fabrique des dorayakis, des pâtisseries à base de pâte de haricots rouges. Mis à part quelques collégiennes qui lui rendent visite, on voit bien que son commerce ne tourne pas à plein régime. Un jour, une vieille dame vient lui proposer ses services. Sentaro, voyant son allure, refuse de l'embaucher, arguant qu'elle est trop fragile et que son dos souffrirait trop, que ce travail est trop pénible pour elle. La dame insiste, revient et finit par lui offrir, pour qu'il y goûte, de la pâte de haricots qu'elle a confectionnée elle-même. Wakana, une jeune  et discrète collégienne qui fréquente la boutique, conseille à Sentaro d'accepter d'embaucher Tokue, la vieille dame. Maîtresse dans l'art de préparer la pâte de haricots, Tokue permet à la pâtisserie de Sentaro d'attirer de plus en plus de clients. Et puis, un jour, ses mains déformées et abîmées attirent l'attention. Une rumeur court dans le quartier et les clients désertent. C'est que la vieille cuisinière cache un lourd secret...
Dit comme cela, l'histoire - d'ailleurs tirée d'un livre que je viens de commander et dont je vous parlerai rapidement ! - paraît tout ce qu'il y a de plus banale. Mais la résumer, ce serait comme décrire un tableau du Caravage en disant voilà, il y a des hommes assis autour d'une table. Cela tairait les regards, la pureté des lignes et surtout la maîtrise du clair obscur, la manière de capter la lumière et la façon dont celle-ci fait irruption sur la toile. 

D'abord, il y a les saisons. Tout commence avec le printemps et les cerisiers en fleurs, puis l'été, la chaleur, l'automne et l'hiver, pour revenir au printemps. Les saisons de la vie et la renaissance, le cycle vital sans interruption, la mort qui n'est pas une fin mais le commencement d'autre chose. Sur le plan de la vie, la roue qui tourne, l'espoir du renouveau qui subsiste malgré les tempêtes et les grands froids, la possibilité d'un nouveau départ qui s'offre à nous, sans cesse, pour peu qu'on sache capter les signes que le destin ou les forces invisibles nous envoient. La lune, le chant des oiseaux, les mouvements des feuilles dans les arbres, le vent, chaque élément, chaque parcelle du monde recèle une existence et un langage propres qu'il nous faut apprendre à décoder. Même les haricots ont leur histoire !  Depuis la graine jusqu'à la récolte, en passant par l'eau de pluie qui a arrosé les jeunes pousses et les mains qui les ont recueillis. Tout cela, Tokue essaie de l'enseigner à Sentaro, en même temps qu'elle fabrique sa pâte de haricots. Un collaboration qui va donc bien au-delà de l'aspect culinaire. 
Ensuite, il y a la rumeur. La parole des autres qui blesse, déforme la réalité tout autant que la maladie déforme les corps, qui anéantit les espoirs et rompt le charme. La rumeur contre laquelle, sagement, il est parfois inutile de se battre et face à laquelle, au lieu de lutter vainement, il vaut mieux prendre la tangente. La rumeur qui, si elle met fin à la paix qui régnait dans la petite échoppe, à cette légèreté et cette joie qui s'était emparée du lieu et des cœurs, a le mérite de nous rappeler que tout passe, le mauvais comme le bon et que, par conséquent, c'est maintenant qu'il faut profiter et se réjouir de ce que l'on a. Cette parenthèse heureuse dans la vie des personnages enseigne la magie et la fragilité du présent, la beauté de l'instant qu'il faut saisir au vol. Nous portons tous en nous des traumatismes, des histoires passées peu racontables ou dont on a envie de se défaire. Si ces histoires on laissé des traces, psychologiques ou physiques en nous, sur nos corps, c'est pourtant avec ces poids qu'il nous faut vivre. 
Chacun avec leur solitude, leurs blessures, leur passé qui les taraude et leur présent inconfortable, les trois personnages vont pourtant réussir, chacun à leur manière, à trouver un sens à leur vie. Qu'on soit jeune, déjà plus âgé ou même vieux, il n'est jamais trop tard pour trouver en nous la force de regarder notre existence autrement, de prendre appui sur nos rêves et nos savoir faire et aller de l'avant. Tout comme le résumé qui taisait les détails, cette conclusion peut sembler mièvre. Mais il faut la comprendre comme on lit un haïku. Une phrase, quelques mots, l'arbre qui cache une sublime forêt. Vraiment, ce film est un merveilleux poème. 

lundi 14 mai 2018

La route d'Istanbul

J'ai vu le titre, j'ai vu l'extrait et, surtout, j'ai vu le nom du réalisateur : Rachid Bouchareb, celui-là même qui avait remarquablement écrit le film "Indigènes". Alors, j'ai rallumé la télé. 
Le sujet est encore, malheureusement, d'actualité, bien qu'on en parle un peu moins. Une mère belge voit sa fille disparaître et apprend qu'elle se dirige vers la Syrie. Le processus est celui décrit dans les témoignages de parents qui connaissent la situation : une enfant réservée, 18 ans, tout ce qu'il y a de plus normale, rien qui éveille le soupçon. Et puis une rencontre, souvent amoureuse, une conversion à l'islam en cachette et un départ dans le secret, sans même une lettre explicative. Pour les parents, le calvaire qui commence. D'abord l'attente, puis l'effroi et encore l'attente, pendus à un téléphone qui ne sonne pas et la culpabilité qui noue la gorge et le ventre. Pourquoi ? Qu'a-t-on fait de mal ? La mère d'Elodie, dans le film de Bouchareb, est jouée par la superbe Astrid Whettnal. En fait, elle ne joue pas, elle est. Elle transpire de vérité. Elle ne pleurniche pas, elle ne hurle pas de douleur, elle ne se tord pas les mains en ne sachant que faire. Les sentiments, pas besoin d'y passer des heures, on les lit dans les yeux, on les devine, ils nous sont simplement suggérés et on les attrape au vol. Une surface pudique qui ne tait pas le fond mais le laisse juste transparaître en filigrane. Il faut dire que c'est extrêmement bien filmé, intelligemment. Et on se dit que Rachid Bouchareb était définitivement l'homme de la situation. Le fait que la mère, soit une femme forte, offre une toute autre perspective. Pas de scène dramatique de parents éplorés pleurant ensemble dans leur salon. De l'action. Maman courage dont la colère mêlée à l'incompréhension provoquent en elle une réaction à la fois folle et lucide : puisque sa fille est majeure, puisqu'en conséquence les autorités, la police, n'entreprendront pas de recherches, elle décide de partir en Turquie, puis en Syrie. 

On voit d'une part le lien fort, l'instinct maternel qui devient animal, la louve qui n'est plus rien si elle n'a pas de petit à protéger, l'amour indestructible, la femme combat qui ne se laisse pas gouverner par les lois absurdes du monde ; et d'autre part le difficile passage de l'adolescence à l'âge adulte, le choix d'un chemin, le rôle des autres, l'amour encore, les rencontres, la soif d'un idéal, le besoin d'un engagement et, en miroir, la peur du vide. Jusqu'à la dernière scène, la dernière réplique, Rachid Bouchareb bouscule nos certitudes et nos idées préconçues, sème le doute dans nos esprits et propose une fin qui n'en est pas une, un questionnement sur lequel on reste et qui tourne dans nos têtes. On est loin du bien et du mal, du manichéisme et du jugement. On est dans la tolérance, dans la réflexion, dans l'universalité des problématiques relations humaines. Et, sous-jacente, la question de notre ouverture face aux choix de nos proches et celle, inévitable, de notre posture face à la guerre. 

samedi 17 février 2018

Taxi Téhéran

J'avais beaucoup entendu parler de ce film, en particulier parce qu'il a reçu en 2015 l'Ours d'or à la Berlinale, et j'avais également lu des critiques très positives sur ce docu-fiction, ce vrai-faux documentaire où le jeu ne consiste même plus à distinguer l'acteur de l'amateur, le répété à l'avance du fortuit. Pendant 1h20, le jeu consiste à accepter le pacte que nous propose le réalisateur, tel un auteur qui nous prévient en préambule que tout n'est que fiction, mais qui nous invite à entrer dans celle-ci et à en accepter les règles. Jafar Panahi a choisi de s'installer au volant d'un taxi et de poser sur le tableau de bord de celui-ci une caméra qui, durant tout le temps que dure le film, va saisir le portrait des passagers qui vont se succéder dans le véhicule. Chaque personnage évoque tour à tour un aspect de l'Iran et / ou de la vie du cinéaste, les deux étant intrinsèquement liés. Le genre de concept casse-gueule qui peut donner soit un navet lent et sans intérêt, soit un chef-d'œuvre. Vous l'aurez compris, "Taxi Téhéran" appartient à la deuxième catégorie. Vous dire que l'on ne s'ennuie pas une seule seconde serait banal. Pendant 1h20, on est happé dans le mouvement, séduit, amusé, captivé par le message que chaque protagoniste nous délivre, comme autant de pièces d'un puzzle à reconstituer. Alors, ne pas en perdre une miette. Le fil conducteur, n'est pas tant le réalisateur / chauffeur de taxi que le pays lui-même, ou plutôt ses habitants dont le chœur parfois dissonant forme un personnage collectif, Panahi n'étant en fait que l'un d'entre eux. Les différentes voix évoquent le traditionalisme, l'esprit d'ouverture, la question de la religion, la superstition, la délinquance, la censure, la culture, la propagande d'état, la répression, l'amour du pays. Le tout étant intimement entremêlé sans qu'il soit possible d'opter complètement pour un avis tranché ou pour un autre. Jafar Panahi, grand homme, ne nous donne pas l'occasion de juger. Simplement, il laisse les questions se poser d'elles-mêmes, les faits se présenter tels qu'ils sont au travers d'anecdotes souvent cocasses, afin de nous permettre d'entrevoir un panorama réaliste et objectif de ce qu'est l'Iran aujourd'hui. Rien n'est simple et le manichéisme n'est surtout pas de mise : la réalité est multiple, complexe, schizophrène. On touche à l'absurde. Malgré tout, on entend parler de torture, de prison et on comprend rapidement pourquoi le travail de Panahi est censuré dans ce pays où la liberté d'expression n'est pas de mise. Cependant, si l'on regarde "Taxi Téhéran" sous l'angle pur de la création, une métaphore filée du travail artistique nous guide vers une réflexion universelle. Des références à certains films censurés de Panahi, en passant par les DVD interdits qui circulent sous le manteau, se pose la question du libre arbitre à l'heure de produire une œuvre. Tout comme la jeune nièce du réalisateur qui doit tourner un film dont on a sévèrement balisé les contours (port du voile pour les personnages, prénoms islamiques etc...), les créateurs des pays soi-disant "libres" ne se laissent-ils pas eux aussi guider par la bienséance, les conventions et l'auto-censure innée relative à leur éducation ou à la culture de leur pays ? Finalement, en nous prenant par la main pour nous faire pénétrer dans l'intimité de la capitale iranienne, c'est un message universel et intemporel que l'immense réalisateur nous délivre. Avec son air paisible et son sourire généreux, Panahi bouscule nos préjugés, questionne nos codes et bouleverse nos certitudes. A voir et revoir sans modération pour rire, réfléchir, voyager.
(Autant dire tout de suite que je vais essayer de voir ses autres films, car je n'ai pas du tout envie de m'arrêter là !) 
Ici, la bande annonce :



Et là la remise très émouvante de l'Ours d'or à la nièce de Panahi, qui n'a pas pu se déplacer puisque l'Iran l'interdit de sortir de son territoire :

mercredi 7 février 2018

Trois livres pour voyager depuis son canapé

Pour le grand retour du blog et étant donné que j'ai entrepris un assez long voyage qui m'empêche pour un temps de voyager dans l'espace, c'est à travers les livres que je vous propose de vous évader. L'occasion de s'échapper de sa lourde enveloppe corporelle pour, sans bouger de son canapé, aller à la rencontre de personnages étonnants et inspirants, et vivre des aventures incroyables depuis son salon. 
Bertrand Piccard, Brian Jones, Le tour du monde en 20 jours, 1999.
Jules Verne a trouvé son successeur en la personne de Bertrand Piccard qui réussit un tour du monde en ballon et sans escale. Une aventure humaine autant que scientifique, un défi relevé au quotidien pour voler dans les vents favorables et l'optimisation de la performance grâce à la présence d'un staff technique impressionnant. L'équipe veut laisser le moins de prise possible au hasard et tout est étudié précisément : chaque souffle d'air, chaque perturbation, chaque courant ascendant, à quelle altitude faut-il voler... et quelles autorisations de survol de l'espace aérien faut-il obtenir. Certains pays ne laissent pas n'importe qui envahir leur ciel et offrent des délais de passage restreints, ce qui provoque chez nos compétiteurs quelques sueurs froides. L'océan, le désert, les montagnes, la terre entière vue du ciel et le message suivant : vue de là-haut, la paix semble aller de soi tellement notre planète est belle et ses paysages sublimes ; vues de là-haut, les guerres et les conflits de territoires semblent d'autant plus absurdes. 
Pour aller plus loin...
Si vous voulez en savoir plus sur Bertrand Piccard, allez sans tarder sur son site internet. Vous y apprendrez que le monsieur est psychiatre, hypnothérapeute, a été ambassadeur aux Nations Unies, mandat pendant lequel il a oeuvré pour la cause des femmes, a fondé une organisation humanitaire qui lutte contre le Noma, une maladie liée à la pauvreté et complètement ignorée en Europe. Il donne également des conférences à travers le monde. On peut lire aussi son parcours expéditionnaire détaillé qui est en lien direct avec son engagement pour les énergies renouvelables et la sauvegarde de la planète. Quand on sait que son grand père a servi de modèle à Hergé pour créer le personnage du professeur Tournesol, on ne peut que s'intéresser au grand homme, à ce "savanturier" comme le dit son site qui est une source d'inspiration inépuisable pour qui a encore plein de rêves sous la pédale. C'est en rencontrant de tels personnages que l'on appuie sur l'accélérateur de la confiance et qu'on a envie de se lancer dans de beaux projets. 

Eric Massiet du Biest, Yann Vrignaud, Le tour du monde en traction, 1990. 
Un autre tour du monde, moins scientifique, plus aléatoire mais tout aussi passionnant. Les protagonistes ont la fougue et l'insolence de leurs vingt ans et l'amour de leurs véhicules : deux vénérables tractions pas forcément adaptées à tant de kilomètres sur des routes qui souvent n'en sont pas. Il faut tout le talent d'un mécanicien de génie pour ressusciter des moteurs à l'agonie et permettre au convoi de repartir après chaque avarie. Livre polyphonique puisque chaque participant à l'aventure raconte sa version de l'anecdote, du pays traversé, il est écrit avec simplicité mais c'est justement ce qui nous entraîne à poursuivre la lecture. Un vent de fraîcheur et de spontanéité souffle sur ces pages et on se prend au jeu, on s'attache aux personnages, on leur souhaite de réussir. Plus de 25 ans après, le livre n'a pas pris une ride et je connais une lectrice assidue qui se souvient encore avec émotion de la première fois où elle a ouvert le bouquin. Si j'avais lu ça adolescente, j'aurais eu des étincelles dans les yeux pendant assez longtemps !
Pour aller plus loin...
Si revoir et réentendre Nicolas Hulot parler dans son micro aux commandes de son engin volant vous rend nostalgique, c'est le moment de visionner cette vidéo (il en existe plusieurs disponibles sur internet) dans laquelle le reporter volant présente un extrait de l'aventure filmé et envoyé par les participants eux-mêmes. 


Et puis, parue en 2009, 20 ans après l'aventure, une bande dessinée publiée aux éditions Hoëbeke et dont on peut retrouver généreusement l'intégralité sur le blog de l'atelier de Joub réinterprète le parcours des aventuriers en offrant une histoire originale et en même temps proche des péripéties vécues par le groupe.

Anne Collet, Danse avec les baleines, 1999.
La dame a du chien. La dame sait ce qu'elle veut, se laisse guider par son instinct et ne va que là où celui-ci lui dicte d'aller, ne fait que ce qu'elle a envie de faire. Son parcours est celui de quelqu'un qui a trouvé sa passion, qui a tout mis en œuvre pour réussir et qui n'a jamais lâché le morceau. Celui d'une personne à l'intelligence pointue, à l'intelligence du cœur et qui a une envie folle de transmettre et de partager, en témoigne son expérience avec un équipage d'enfants sur le bateau Fleur de Lampaul. Anne Collet nous en apprend des tonnes (c'est le cas de le dire) sur les cétacés qui paraissent si éloignés de nous et avec lesquels, pourtant, nous partageons de nombreux points communs. Sans pédanterie scientifique, sans simplification méprisante, elle emploie les termes justes pour nous faire part de ses recherches et nous livre un message sans concession sur la nécessité de protéger notre planète et sa biodiversité. En lisant le livre des années après sa publication, on constate avec effroi que les prévisions d'Anne Collet étaient justes et que certaines espèces ont déjà été rayées de la carte de nos océans, la faute à la sur-pêche, à l'homme, à la pollution, à notre indifférence. Un voyage à la fois humain, scientifique et nécessaire. Une rencontre inspirante avec une femme de caractère qui nous enseigne que quand on veut suivre son étoile, si on s'en donne les moyens, alors tout est possible.
Pour aller plus loin...
Si vous brûlez de savoir ce que sont devenus les ados qui ont navigué sur le Fleur de Lampaul, une page intéressante à lire accompagnée d'une vidéo.
Si le sort et la protection des cétacés vous passionnent, rendez-vous sur le site de l'observatoire Pelagis, qui est un pôle important de recherche situé à La Rochelle et qui mène également une action de sauvetage des mammifères marins en cas d'échouage. Si vous vivez sur la côte, vous pouvez vous aussi signaler une observation ou un échouage et ainsi participer à la protection des espèces ! 

mardi 28 novembre 2017

Quand les blogs de voyage réécrivent (mal) le monde

A force de lire des dizaines de blogs de voyage, d'observer les commentaires et les réactions qu'ils suscitent, on finit par avoir un panorama assez vaste et quasi exhaustif de ce microcosme virtuel. On peut alors tracer les grandes lignes de ce phénomène très bavard et en tirer des conclusions sociologiques. Les blogs de voyage drainent tellement d'utilisateurs et de lecteurs qu'on peut dire qu'ils sont à l'origine de tendances, de modes, de façons de penser. Pratiquement, ils sont en passe de créer un moule. Et c'est pas cool.

Toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé est purement fortuite. Si vous vous reconnaissez malgré tout, merci d'adopter autant que faire se peut une lecture distanciée et d'éviter, dans la mesure du possible, les commentaires hargneux. Ceci est un jeu. 

C'était mieux avant
Je ne m'en cache pas, je le pense. Et je ne suis pas la seule à le penser. A certaines exceptions près, les blogs de voyage étaient mieux avant. Quand tout a commencé, les gens étaient peu nombreux et avaient des choses à raconter. On n'amassait pas les destinations comme des allumettes pour bâtir la Tour Eiffel la plus rutilante. On n'énonçait pas le nombre de pays "faits" comme des trophées de chasse. D'ailleurs, on ne "faisait" pas une ville ou une région. On y allait et, en toute humilité, on regardait. Et puis on en parlait avec une jolie plume, on se documentait, on bouffait de l'histoire, de la géographie, de la religion et des coutumes en veux-tu en voilà. Bref, les blogs de voyage, c'était déjà du journalisme. Ensuite, les participants à la fête se sont multipliés et c'est devenu l'embouteillage. Comme disait l'autre, "le trop comme le peu gâte le jeu". On ne s'est plus soucié de se documenter ou d'avoir une belle plume, juste, on a parlé parce que tout le monde parlait, on a écrit parce que tout le monde écrivait. L'orthographe et la syntaxe ni ont pas survécu. Aujourd'hui, les blogs de voyage (excepté certains mais qui sont malheureusement noyés dans la masse) se sont uniformisés. De là, de grandes tendances se sont dessinées. 

Le nomadisme
Dans les temps anciens, l'homme était nomade pour "assurer sa subsistance" dit le dictionnaire : pour survivre, par obligation. Aujourd'hui, le nomadisme obéit surtout à un mouvement de rejet d'une société dans laquelle on ne se "reconnaît" pas. Et ce rejet de la société est teinté d'élitisme, transpire l'égocentrisme. Moi, le backpaker au sac-à-dos comme une excroissance de moi-même, je ne suis pas comme vous alors je pars. Ce faisant, je veux qu'on me remarque. Alors, j'écris, je communique immensément sur ma recherche personnelle, sur la naissance de mon Moi profond à travers la planète. A l'image de ce blogueur s'insurgeant sur Twitter du peu d'intérêt que les Espagnols avaient accordé à son "projet de vie", le backpaker se pose en nouveau Messie. Pauvre Messie. Je suis celui, plus élevé que vous intellectuellement, qui a compris que les voyages formaient la jeunesse et je me forme, contrairement à vous qui vous laissez déformer par cette société. Celui qui reste immobile dans sa vie, qui ne pratique pas le déplacement introspectif (et n'est-ce pas déjà une contradiction ?) se voit culpabilisé et relégué au rang de mouton, d'ignorant. 

Le Tour du Monde
Le "must" du blogging voyage comme on dit sur la toile, c'est le tour du monde. Enchainer les pays à une vitesse effrénée (d'ailleurs, pourquoi ne pas le faire en ballon puisque le survol culturel, lui, est réel ?) avec à la clé un joli roman d'initiation à proposer à ses lecteurs. Le touriste du dimanche qui décrit son escapade du week-end en Corrèze devient alors un microbe, un pou, une incongruité. Certains en reviennent malgré tout, de cette épreuve autour de la Terre, et déplorent la fatigue, la rapidité, le survol. Personne, cependant, ne questionne l'utilité du projet, encore trop à la mode pour être discrédité. Et ce sont des familles entières qui se jettent sur les routes et nous bassinent avec leurs aventures interplanétaires avec paquets de couches, gastro du petit et photos insolites avec les autochtones. On nous apprend en dix leçons comment voyager avec un bébé, comment déscolariser ses enfants et d'autres choses essentielles à la rencontre d'autres cultures. Ah non, pardon, là n'est pas le sujet, le centre du récit étant toujours la famille, si bien qu'on a l'impression que c'est le monde qui tourne autour d'elle et non l'inverse. A souligner, l'analyse de certains parents qui, s'ils ne conçoivent plus leur vie sans le voyage (commerçants, enseignants, ouvriers sont bien évidemment exclus d'office de ce mode de fonctionnement itinérant), imaginent désormais voyager autrement. La prochaine mode ? Le slow travel. Préparez-vous. 

L'éternel retour
Sans paraphraser plus longtemps un auteur bien connu, le retour est LE sujet sur lequel les blogueurs de voyage se lâchent. Quand on a terminé son voyage, quand on n'a plus rien à raconter, on disserte sur la difficulté du retour. Non sans une pointe de suffisance, on raconte comment on ne parvient plus à entrer dans le moule de son quotidien, on a encore la tête ailleurs, on est à côté de ses pompes et on se rend compte combien on n'est pas fait pour vivre dans cette société, à ce rythme effréné, à respecter des horaires. Une sorte de débat d'enfants gâtés s'installe alors sur la toile, dans les commentaires. Pour les lecteurs, il serait éminemment plus intéressant de comprendre quels mécanismes psychologiques ont été modifiés par la rencontre avec l'Autre, avec d'autres cultures et qu'est-ce que tout cela a changé dans le fonctionnement mental du blogueur. Cependant, de culture on ne parle point. On tourne encore et encore, non plus autour du monde mais autour du nombril de l'intéressé sans jamais savoir si les tripes qui sont en-dessous se sont enrichies.

L'uniformisation
Quand on se lasse des ces élucubrations nombrilistes, on tente de scruter les destinations et ce qui en est dit. Malheureusement, on risque d'être fort déçu. Si, auparavant, lorsque la toile n'était pas si surchargée de récits de valises et d'aéroports, on pouvait encore être surpris de découvrir tel ou tel pays, à l'heure actuelle, c'est plutôt un catalogue de tendances que l'on observe, dans lequel apparaissent tour à tour les destinations à faire absolument et les lieux à éviter, le sort d'une ville ou d'une région étant souvent décidé arbitrairement. Un événement, un mètre carré de plage laide (cela existe-t-il ?), un autochtone désagréable (ne l'y a-t-on pas poussé ?) suffisent à faire pencher la balance du mauvais côté. Le téléphone arabe et l'effet de groupe aidant, on perd de manière assez impressionnante son libre arbitre pour relayer, étayer cette décision. C'est ainsi que les itinéraires se répètent, que les blogueurs vont tous aux mêmes endroits, voient les mêmes choses et, inévitablement, se sentent obligés de nous les raconter. Quand ceux-ci appuient en plus leur témoignage sur les dires de tel ou tel guide dont ils font la promotion, on peut dire qu'on atteint des sommets d'inutilité. 

La publicité
Car oui, vous n'êtes peut-être pas sans l'ignorer, mais le désir humaniste de rencontre puis de partage a du plomb dans l'aile. Sur une grande quantité de sites, on voit des blogueurs se pervertir en devenant des hommes et des femmes sandwichs faisant de la réclame pour un hôtel, une agence de voyage, un guide papier, un office de tourisme et, comble de l'adhésion à cette société de consommation que le tour du mondiste dit pourtant rejeter, se font rémunérer. On assiste à une "professionnalisation" du tourisme qui a de quoi donner la nausée aux pionniers du récit de voyage sur internet. Objectivité zéro. Rencontre avec l'autre zéro. Bref, le néant de l'intérêt intellectuel. Presque de la prostitution. Presque ? Que ne ferait-on pas pour ne pas travailler et pour vivre des seules rentes apportées par ses pérégrinations ! Pour se rendre sans payer dans de grands complexes hôteliers ! Pour vivre une vie de pacha avec les avantages sans les inconvénients ! Fini l'aventurier fauché qui ose faire la manche dans des pays en voie de développement dans le but de financer son voyage (oui, cela existe...). Le modèle a fait long feu et appartient désormais aux archétypes archaïsants. Le renouveau se situe dans le business, dans l'intérêt financier, dans la consommation. Exit l'anthropologie amateure. 

Un nouveau langage
En parallèle avec l'appauvrissement de la syntaxe et du style d'écriture en général, on assiste à un mouvement d'uniformisation des "récits" qui se basent tous sur l'emploi d'une série de mots, formant un nouveau lexique du voyage. Nous avons déjà cité le "backpaker", mais c'est aussi le cas du "blog trip", du "road trip" et autres anglicismes. Idem pour les inquantifiables occurrences des "bonnes adresses", des "followers", des top 10" et autres "itinéraires". Par ailleurs, on fait des listes, on parle budget, on conseille des restaurants et la destination disparaît complètement, étouffée sous ce pragmatisme qui n'a rien d'humaniste. Les multiples conseils pour boucler son budget, trouver un billet d'avion pas cher, se loger à moindre coût à tel ou tel endroit et manger dans des restaurants répertoriés infantilisent le lecteur à un tel degré que cela en devient offensant. Raconter une expérience, d'accord, conseiller de la reproduire, c'est agaçant. 

Le méta-blogging
Si on parle ici de cette uniformisation du langage et de la forme du blog, ce sont les blogueurs eux-mêmes qui nous y poussent, car ceux-ci palabrent plus autour de leurs articles qu'ils n'en rédigent en réalité. Twitter regorge de posts à la vacuité impressionnante qui commentent des articles à venir, insistent sur le fait que l'écriture de ceux-ci prend un temps fou (beaucoup plus, semble-t-il, que leur relecture), mentionnent d'innombrables brouillons, annoncent les prochaines publications et se vantent des quatre mille photos à trier. Parlons-en, d'ailleurs, de cette mode ultra tendance de se faire photographier de dos dans un paysage ou une ville, de préférence si l'on est une femme mince, grande et à la longue chevelure. Risible. Le méta blogging occupe tout autant l'internaute que les voyages en tant que tels.
En résumé
S'il s'agit d'un phénomène de mode, le blogging de voyage qui se dit "communauté" tourne au communautarisme. Les membres de la "blogosphère" ont tendance à former un groupe qui confine au repli plutôt qu'il n'ouvre à l'Autre. La pauvreté des sujets traités, leur peu d'approfondissement et les atteintes faites à la langue françaises sont quant à eux dus à cette immédiateté que permettent les réseaux sociaux et leur grande accessibilité. D'une littérature virtuelle, humaniste et journalistique du voyage des premiers blogs, nous sommes passés à une littérature de gare demandant peu de réflexion mais qui offre, on peut le déplorer, peu de substance. Ceux qui ont envie de lire des récits d'aventures avec de la matière, du corps, du cœur et des tripes n'ont pas fini de se désoler. 

mercredi 15 novembre 2017

Tous touristes : l'idiot du voyage réhabilité

Jean Didier Urbain, L'idiot du voyage, 1993. 
Que ceux qui se disent voyageurs et méprisent le "touriste" ouvrent grand leurs yeux : les mecs, on est tous touristes ! Alors oui, à une époque, j'ai moi aussi craché au visage des sacs-à-dos-guide-du-Routard. Moi aussi, j'ai voulu péter plus haut que mon séant en affirmant à qui voulait bien l'entendre que je n'étais pas de ceux-là, que j'appartenais à la race supérieure des voyageurs. Sans doute avais-je abusé de la lecture des anciens qui véhiculaient une image un peu snob et élitiste du voyage et avais-je adhéré en bloc à cette philosophie discriminatoire et méprisante envers ceux que Jean Didier Urbain appellent les "idiots". Cependant, sous la plume de l'anthropologue, ce vocable n'a rien de péjoratif puisqu'il se réfère au sens grec d' "ignorant", celui qui ignore et qui, par conséquent, part à la découverte du monde. Peu importe la modalité, donc, dès que nous franchissons le seuil de notre porte, nous sommes des touristes. Dans l'esprit de ceux qui se prennent encore pour des voyageurs, il y a cette idée ancienne selon laquelle celui qui voyage découvre, observe les lieux dans lesquels il arrive comme au premier matin du monde. Or, de nos jours, il ne reste que très peu de blancs inexplorés sur les cartes et, inévitablement et grâce aux réseaux de communication pourtant si récriés, quelqu'un est déjà passé par là avant eux. Ce statut de privilégié tend donc à se déliter, voire à être totalement obsolète. D'autre part, ceux qui assimilent le touriste à ce type inculte et profanateur de sites, le nez rivé à son guide et suivant à la trace les circuits préconçus pour ses beaux yeux font plusieurs erreurs de jugement. La première, c'est que les guides "touristiques" existent depuis la Renaissance et que le fait de suivre un parcours pré-indiqué n'est pas vraiment une nouveauté. La seconde, c'est qu'aujourd'hui le tourisme est un fait social, mais que le touriste est différent du tourisme. Pour chaque touriste, il existe un mode de déplacement, un comportement et un mode de pensée uniques, ce qui fait que la variété des types de tourisme est infinie. Ce qui est très amusant, en plus, c'est que les fameux back-pakers qui inondent le web de leur autosatisfaction de pseudo découvreurs du monde, suivent eux aussi des routes fréquentées. Ils méprisent le tourisme de masse mais racontent tous la même visite dans la même ville, le même trajet, le même musée, la même forêt, la même spécialité gastronomique. Touristes, puisque je vous le dis ! Ces routards ne le savent pas, mais ils sont hypocritement enfoncés jusqu'au cou dans le fait touristique, puisque leurs récits soi-disant éclairés et humanistes sont autant de lieux qu'ils inscrivent dans le circuit : il n'y a pas plus idiot que le fameux "je vais vous révéler l'existence d'un endroit encore secret de la planète" lu par des millions d'internautes ! 

En fait, le principal problème demeure cette image péjorative du touriste qu'a créé la littérature de voyage, il y a quasiment deux siècles de cela et à cause de laquelle on s'en défend, on le rejette, on en a honte : on ne veut surtout pas être touriste. Et c'est là que Jean Didier Urbain est très fort : non seulement il nous explique qu'il est impossible de discriminer voyageur et touriste tellement les pratiques sont variées, mais, si on avait encore un doute, il réhabilite le touriste avec des arguments magistraux. Figurez-vous que le tourisme est un échange de signes identitaires. Figurez-vous qu'au lieu de dénaturer des cultures et de semer partout où il sévit une acculturation tueuse de civilisations, il pousse les contrées visitées à opérer une réaffirmation de leur identité qui a de quoi réjouir. Il s'agit, je cite, d'un "système d'itinéraires et de destinations à travers lequel les cultures récapitulent, expriment, échangent et valorisent les signes emblématiques de leur identité et de leurs différences". Si ça ne vous en bouche pas un coin, ça ! 
Au terme de cette lecture passionnante (dont je ne vous livre qu'un échantillon tellement elle est dense), je me dis qu'en me considérant "voyageuse", j'étais totalement arriérée. J'essayais de me coller dans un moule qui a explosé depuis longtemps et qu'en plus, j'étais prétentieuse :
- les espaces que je parcours ne m'appartiennent pas (d'autres y sont venus avant moi et d'autres y viendront après)
- je ne les ai pas découverts (j'ai cessé de me prendre pour Christophe Colomb et suis devenue plus humble, je vous le jure)
- ma vision des lieux que je visite n'est pas une Bible du voyage (c'est la multiplicité des points de vue qui fait le lieu et c'est ça qui est intéressant. Les concepts de vrai ou faux sont pure foutaise)
- Je suis étrangère hors de chez moi et ce n'est pas grave (j'ai beau parler la langue et essayer de m'adapter aux coutumes locales, j'ai beau mettre des tissus andins sur mon canapé et manger des pâtes au pesto, je reste étrangère à ces cultures et ce n'est pas grave : en revanche, ce qui est génial, c'est de prendre conscience de cela et de goûter à la saveur inestimable de l'échange). 
Au fond, la question n'est pas de savoir si nous sommes un tas de gras trop bronzé étalé sur une serviette sur une plage de la Costa Brava, ou bien un trekkeur solitaire sac à dos chaussures de rando dans une plaine de l'Afghanistan. La question n'est pas de savoir ce qui est bien ou mal, ce qui est juste ou faux, ce qui est tourisme et ce qui est voyage, puisque l'un et l'autre fond partie d'un même fait social : le tourisme. La question réside dans le choix et dans ce qui fait notre identité profonde : trouver le mode de voyage qui nous correspond le plus, adapter notre manière de voyager à notre personnalité et, surtout, aller à la rencontre de l'Autre. 

mercredi 11 octobre 2017

Le tourisme, bénéfice ou catastrophe ?

Deux choses sont à l'origine de cet article. D'abord, le fait d'avoir traité avec mes élèves le sujet des paysages espagnols en tant que décor de cinéma et le côté moins idyllique de la péninsule : la destruction de ses espaces naturels au profit d'une urbanisation sauvage motivée par le tourisme. Ensuite, un reportage d'Arte sur Venise et le drame que vivent le peu d'habitants récalcitrants qui n'ont pas encore quitté la ville : l'afflux incontrôlé de touristes qui dérèglent complètement la vie locale. Il n'en fallait pas plus pour qu'on se pose la question suivante : alors, le tourisme, bénéfice ou catastrophe ? 
En Vendée...
Avec mes élèves, nous avons ensemble regardé un reportage d'Arte sur Mallorque, pour voir en images ce qui se joue dans cette île des Baléares très prisée par les visiteurs. On a pu voir que chacun y allait de son argument pour glorifier ou maudire le tourisme de masse. Une guide soutenait par exemple que les visiteurs du monde entier étaient les bienvenus et que, en temps de crise, c'était leur venue qui faisait tenir l'économie de Mallorque. Nous, on s'est surtout dit qu'elle tenait à son salaire... Et on a été beaucoup plus émus par les habitants qui se plaignaient de voir le prix de l'immobilier flamber, par cette association qui mesurait la pollution aux abords du port, pollution de l'air très importante et causée par les paquebots de croisière, géants des mers qui stationnent pendant plusieurs heures sans couper leurs moteurs, tout ça pour que des touristes peu soucieux d'approfondir le sujet fassent quelques photos et puis s'en aillent. Touchés, on l'a aussi été par ce vieux monsieur, artiste, qui collecte des bouteilles d'eau et autres détritus pour en faire des œuvres contemporaines et les exposer en plein centre-ville. Une manière de faire prendre conscience aux touristes ET aux mallorquins que le patrimoine naturel, ça se respecte. Le vieux monsieur, il disait que dans jeunesse, il longeait la côte en vélo et qu'il n'y avait aucune construction. Il disait qu'il était triste et ça nous a rendus tristes aussi.
A Egine, en Grèce...
Du coup, on est allés voir ça d'encore un peu plus près, et on s'est plongés dans les rapports de Greenpeace sur la destruction du littoral espagnol. Des images parlent plus que des chiffres, quoique : l'équivalent de 8 terrains de foot par jour de nature détruite pour construire des hôtels et appartements touristiques, on a bien visualisé. En photos, on a vu le rapport de 2013, le meilleur et le pire de la côte espagnole : les endroits les plus protégés, et les endroits les plus amochés. On a vu rouge. Alors, les jeunes se sont mis à écrire (tout ça en espagnol, bien évidemment) une loi de protection du littoral : interdictions, zones protégées, parcs naturels, amendes, bus électriques, associations de riverains, hôtels écologiques, films de sensibilisation... ils ont tout réinventé. 
Seule, j'ai visionné ce reportage Arte Regards (au passage, cette émission est excellente) sur Venise et j'ai revu le même drame : rues envahies, prix des logements inabordables, départs des jeunes vers d'autres villes, petits commerces fermés au profit de chaînes bon marché. Seulement, cette fois, on nous présentait une solution très intéressante : deux jeunes sans travail (parce qu'à Venise, quand on est biologiste et pas dans le tourisme, on ne trouve pas de travail) ont ensemble créé une association et un label. Le but ? Communiquer, informer les touristes sur les magasins qui sont tenus par de "vrais" artisans locaux, les inciter à s'intégrer à la vie locale en faisant par exemple des ateliers (on en voit un dans le reportage chez un souffleur de verre), manger chez les petits restaurateurs, etc, etc. Au fond, ce que disent les vénitiens, c'est que ce n'est pas vraiment la faute des touristes, mais plutôt la faute des autorités qui se sont laissées déborder par le flot, qui ont vu la manne financière et qui ont fermé les yeux sur les conséquences désastreuses que cela allait engendrer. 
A Malaga, en Espagne...
Cela nous amène inévitablement à nous remettre en question, nous et notre sac en dos, en tant que touristes.
("touriste", gros mot pour certains qui le considèrent péjoratif et se refusent catégoriquement à l'être, touriste, criant haut et fort à qui veut bien les entendre qu'ils sont des "voyageurs". N'ayant pas vu pour le moment de grosse différence mais seulement quelques hypocrites nuances, je règlerai leur compte dans un prochain article)
Sommes-nous, déjà, dans un premier temps, sensibles au fait que le logement dans lequel nous dormons sur la Costa del Sol a provoqué la destruction massive de cette même côte ? Sommes nous éduqués en ce qui concerne le respect des espaces naturels, la propreté ? Préférons-nous faire marcher le commerce local ou nous ruons-nous encore dans les magasins où domine le "made in China" ? Nous intégrons-nous un peu à la vie locale ou restons-nous sur les sentiers balisés par les guides ? 
Vraiment, après tout ce travail, toutes ces images et ces réflexions en groupe et en moi-même, je me dis que, définitivement, j'aurai du mal à ne pas réfléchir à deux fois avant de franchir la porte de tel ou tel endroit, et que je serai dorénavant plus attentive aux traces de mon passage dans les pays et les villes que je visite ... 
Un endroit protégé où je sais qu'il n'y aura jamais d'immeubles...

lundi 21 août 2017

3 livres rouges qui nous mènent vers les cimes

Rien ne me rend plus dingue que les couvertures rouges des Editions Guérin de Chamonix. Rien ne me donne autant envie de me perdre dans un livre comme on va se perdre en montagne, seul dans les alpages avec juste le bruit du torrent et le souffle du vent. J'ai récemment dévoré trois d'entre eux avec gloutonnerie, je vous en parle tout de suite.

Reinhold Messner, La montagne nue, 2005.
Il ne s'agit pas seulement là de l'autobiographie de l'alpiniste italien vainqueur d'un certain nombre de sommets himalayens. C'est l'un des livres phares sur le sujet, l'un de ceux que l'on se doit d'avoir bien en vue dans sa bibliothèque lorsqu'on est un amoureux de la montagne et un admirateur fervent des aventuriers modernes. Mais l'histoire de Reinhold ne serait pas complète si elle n'était pas immédiatement mise en perspective avec celle de son frère Gunther, son indéfectible compagnon de cordée qui disparut en 1970, avalé par une avalanche après qu'ils ont ensemble vaincu la cime mythique du Nanga Parbat. Et puis, au delà de l'exploit qui implique une foi aveugle dans la réussite et une volonté surhumaine, il y a la controverse, la polémique, comme souvent d'ailleurs dans les grandes ascensions. Mauvaise organisation ou manipulation ? Accident ou abandon ? Les différentes versions s'affrontent depuis des décennies sans que rien ne vienne calmer les rancœurs et les doutes. Sur le toit du monde, au-delà de ses limites, l'homme est capable du plus grand altruisme, de la plus belle abnégation comme du plus pur égoïsme. Messner raconte ces paradoxes de manière passionnante dans son livre et le met en relief avec l'histoire des cordées qui l'ont précédé sur le Nanga Parbat, la "montagne nue". Et on reste, après cette lecture, à jamais à genoux et bouche bée devant la force de cet homme.
Pour aller plus loin...
Un film de Joseph Vilsmaier est sorti en 2010 sur l'ascension du Nanga Parbat. Un documentaire d'Andreas Nickel sur Messner existe également depuis  2012. Les deux sont disponibles en entier sur You Tube.




Lionel Terray, Les conquérants de l'inutile, 1961.
Encore une fois, un livre précieux, un ouvrage passionnant qui ne se limite pas à l'autobiographie. Finalement, l'un des plus beaux livres qui aient jamais été écrits sur la montagne. Le genre de ceux qu'on n'a pas envie de terminer, dont on a envie de reprendre la première page dès la dernière tournée. Une philosophie de vie qui se dessine au fil des chapitres et qui instruit, remet chaque chose à sa place et ridiculise nos doutes quotidiens de pauvres fourmis apeurées. Lionel Terray, c'est une existence dédiée à la montagne. Mais pas que. C'est le refus de l'alpinisme compétition, l'altruisme poussé au zénith, l'humain dans ce qu'il a de plus pur. L'anti Herzog. La cordée qu'il forme avec Lachenal les mènera jusqu'au sommet de l'Annapurna mais qu'importe. La gloire n'intéresse pas Terray. Ce qu'il aime, ce qui le passionne, c'est de monter pour rien. Plus la conquête est sans motif, inutile, plus elle l'inspire. Et en contrebas des plus hautes cimes de la terre, il y a les hommes. Et Terray les aime profondément, les hommes. Sherpas, quechuas, il les côtoie, parle des heures avec eux, partage leur quotidien, apprend et se tait. Humilité. Terray nous laisse des films inédits tournés à des endroits improbables de la terre. 
Pour aller plus loin...
Certains films sont visibles sur le site de la Cinémathèque d'Images de Montagne. De quoi y passer quelques belles heures... 

Vincent Jaccard, Petites aventures de l'autre côté du Mont Blanc, 2016.
Une fois que vous aurez lu ces deux pavés rouges et vu les nombreux films correspondant, voici de quoi vous reposer. L'auteur, alpiniste par goût, après avoir pas mal traîné ses crampons de chaque côté des Alpes, s'est un jour posé la question suivante : pourquoi se faire mal, pourquoi tâter du doigt ses limites, vouloir aller toujours plus haut, toujours plus loin ? Alors, il regarde autour de lui, dans le Val d'Aoste de ses ancêtres et se met à raconter. Avec une grande générosité, il nous livre ses plus jolis souvenirs. Un pèlerinage, l'arrivée au chalet, la polainte de Maria, les silences qui en disent long, la vie, quoi. Les bouquetins croisés au hasard, le froid qui pique, les gueuletons dans les alpages, le soleil, les nuages. Un livre d'épicurien à faire lire à ceux qui ne sont pas (encore) des montagnards dans l'âme, pour leur faire comprendre qu'il n'y a pas que les ascensions, le Mont Blanc et les sensations. Qu'il y a quelque chose d'autre, quelque chose qui nous attache à la montagne pour la vie. Quelque chose qui court dans notre sang et qui nous ramène sans cesse à elle. Qu'on soit tout près ou très loin d'elle, la montagne est toujours là. Ou plutôt, on y est en fait à chaque instant. Dans le cœur, dans la tête. Un bel hymne à une région. 
Pour aller plus loin...
Une vidéo dans laquelle l'auteur présente son livre. C'est toujours super, quand c'est l'auteur qui raconte lui-même ce qu'il a écrit !

Si avec tout ça vous n'êtes pas vous aussi conquis par les livres rouges, je ne comprends pas !

jeudi 6 juillet 2017

Bienvenue à Marly Gomont

L'histoire d'une famille noire qui s'installe en Picardie. Le scénario idéal pour un navet. Sauf que ce film, c'est l'anti "Bienvenue chez les ch'tis". L'anti comique lourd, l'anti cliché, l'anti couru d'avance. D'abord parce que c'est une histoire vraie : celle du rappeur Kamini et l'arrivée de ses parents à Marly Gomont. Ensuite parce qu'elle est racontée avec poésie, juste ce qu'il faut de rire et beaucoup de tendresse. Nous sommes en 1975. Un bled paumé du nord de Paris cherche désespérément un médecin. Monsieur Zantoko vient d'obtenir son diplôme en France : ils sont faits pour se rencontrer. Sauf que contrairement à ce que madame Zantoko a compris, Marly Gomont, c'est loin d'être Paris. Il pleut tout le temps. Il n'y a strictement rien aux alentours et les habitants... n'ont jamais vu de noirs. Ce qu'on n'a pas dit, c'est que les époux et leurs deux enfants -dont Kamini- viennent tout droit de Kinshasa. De la ville, quoi. Et c'est là que le scénario (ou bien est-ce la réalité qui dépasse la fiction ?) est très fort, parce que les bouseux, les sauvages, les arriérés, dans l'affaire, ce sont les autochtones, les Picards avec leur esprit étriqué par l'ignorance. Au contraire, les nouveaux arrivant africains sont distingués, éduqués, cultivés. Les idées préconçues prisent à contre-pied. Il va falloir bien des tentatives d'approche, bien des jours vides de patients dans la salle d'attente du nouveau médecin, bien des barrières à faire tomber et des obstacles à surmonter avant que la rencontre ne se fasse réellement entre les habitants du village et leurs hôtes africains. Ce qu'on aime, ce qu'on adore, ce sont ces images aux couleurs passées comme des photos de l'époque, cette finesse à l'heure d'aborder ce qui est aurait pu être un gros pavé lancé dans la mare, ce traitement attendri des personnages qui nous renvoie aux excellents films de Ken Loach. Je pourrais encore et encore parler de ce film qui me trotte dans la tête depuis hier soir. Comme une envie de le revoir. Parce que ça fait du bien.
Deux choses à regarder en boucle. La bande annonce :


Le clip de l'excellent Kamini :