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lundi 5 mars 2018

Les Jésuites

Alain Woodrow, Les Jésuites, 1990.
Alors non, ce n'est pas ce que vous croyez, ce n'est pas que je n'ai plus rien à lire. Le sujet m'intéresse vraiment. Le rapport avec le voyage ? Énorme ! La Compagnie de Jésus, c'est ce petit groupe d'originaux créé par Ignace de Loyola au XVIème siècle qui se mettent en tête de s'essaimer partout dans le monde pour convertir les populations au christianisme. Une équipée d'illuminés dont les débuts sont un peu chaotiques et dont le pape de l'époque se méfie pas mal, mais qui ont le mérite de jurer fidélité au Saint Père et de se mettre à sa disposition, quelle que soit la mission que celui-ci leur confère : ça aide. La Compagnie de Jésus est finalement reconnue officiellement en 1540 et c'est parti pour une progression complètement dingue. Ils sont partout. Très vite, on les retrouve dans le nouveau monde, en Chine, au Japon, en Europe évidemment. Leur méthode est simple : se fondre dans la masse, à Rome faire comme les romains, adopter les coutumes locales. C'est presque du travestissement ! Ils appellent cela "l'inculturation". S'habiller en mandarin, pousser la ressemblance à son paroxysme et convertir les élites locales pour provoquer des conversions de masse parmi le peuple, ça s'apparente quand même à une grosse supercherie. Mais cela se fait dans le respect de l'Autre. Et puis, partout où ils opèrent, les Jésuites respectent et suivent non seulement les cultures autochtones, mais apprennent également la langue, inestimable vecteur de transmission. Pourquoi employer le latin face à des Indiens ou des Quechuas ? C'est une absurdité à laquelle les Jésuites n'adhèrent pas. Au contraire, le catéchisme mondial des Jésuites est polyglotte. 
Je connaissais déjà le sujet en ce qui concerne la partie américaine de leur épopée. Très tôt, la Compagnie de Jésus est appelée à la rescousse dans les colonies de la couronne espagnole afin de procéder au nombre incalculable de confessions engendrées par la christianisation forcée des populations. Leur présence sur les terres américaines est forcément contrastée, puisqu'ils sont là pour "extirper l'idolâtrie" et recourir à la sévérité si cela est nécessaire (dans le cas d'apostats qui pratiquent leur ancienne religion en cachette ou des "héchiceros" ("sorciers", en fait les prêtres des religions andines) pour lesquels on construit même des prisons : les idoles sont brûlées et les sanctuaires détruits. On n'est pas non plus à une époque formidable. Pourtant, les Jésuites s'opposent farouchement à la barbarie de l'Inquisition et aux thèses guerrières du vice-roi Toledo. Ils prônent la persuasion, la discussion, le prêche, afin d'amener pacifiquement les indigènes à se tourner vers la nouvelle religion, ce qui, à l'époque, ne va pas du tout de soi. De même qu'en Chine, ils enseignent le catéchisme dans les langues locales et ne voient pas en quoi les cultures andines s'opposeraient au catholicisme. 

Dans les années 70, c'est d'une autre forme d'ouverture d'esprit dont les Jésuites font preuve. Résolument tournée vers les pauvres dont elle partage le quotidien, la Compagnie se fait la voix des sans voix et finit inévitablement par lutter contre les dictatures en place, notamment en Amérique Centrale. De là à franchir le cap de l'engagement politique, il n'y a qu'un pas et les Pères le franchissent souvent spontanément. Non pas par attachement au marxisme, mais parce que certaines de ces thèses correspondent à leur vision de la justice sociale. Seulement voilà, le Pape et toute l'institution catholique ont une peur bleue du communisme et on trouve toutes sortes de prétextes pour accuser les Jésuites. Personne ne les défend lorsqu'ils se font assassiner dans les villages salvadoriens ou nicaraguayens. Jean-Paul II en personne durcit l'attitude de Rome. On a tendance à valoriser Jean-Paul pour son engagement de paix à travers le monde, mais on a tendance à oublier son soutien indéfectible envers les dictatures latino-américaine et son rejet farouche des mouvements populaires...auxquels les Jésuites prennent part. On se souvient de l'image marquante de la visite du Pape au Nicaragua en 1983, lorsqu'il admonesta vertement le Père Ernesto Cardenal dont il réprouvait l'engagement envers le peuple opprimé. Son frère, Fernando Cardenal, avait carrément été viré de l'Eglise par le Pape. C'est dire !
On ne peut qu'éprouver de la sympathie pour ces religieux qui mènent finalement une vie "comme les autres", travaillent (on veut parler ici des "prêtres ouvriers"), se syndicalisent, font de la résistance au nazisme pendant la guerre, et ont finalement tout pour plaire. Que l'on soit chrétien ou pas, l'histoire de la Compagnie de Jésus en dit long sur les tares de l'institution catholique, ses excès, son élitisme et son esprit étriqué. Le livre est, outre un document précieux pour qui s'intéresse à la Compagnie, un voyage étonnant dans les méandres de l'Eglise, ainsi que l'incroyable aventure d'hommes portés à favoriser la connaissance et le respect de l'Autre plus haut que tout. 

vendredi 29 septembre 2017

Mon top 10 des livres qui te font voyager...et réfléchir sur le voyage

La rubrique "livres" du blog étant très très très très fournie, voici une sélection de 10 livres ou auteurs qui te feront voyager, immobile dans ton canapé, mais mobile dans ta tête et dans tes rêves, et qui par la même occasion te feront réfléchir sur le sens du voyage ainsi que sur la manière dont tu le racontes, toi, modeste bloggeur... Prêt ? On y va ?

Bernard Ollivier, La longue marche
La route de la soie s'ouvre à vous, sans aucun obstacle, telle que Bernard Ollivier décide de la parcourir à 61 ans. Remise en question de toute son existence, départ géographique après le départ de sa femme, besoin de réapprendre à marcher sans elle. Plus qu'un projet de voyage, une interrogation existentielle qui le conduit jusqu'à X'ian. Anatolie, Iran, Ouzbékistan, Chine, les paysages défilent et ce que l'on croyait être un récit de marche solitaire se transforme en un collier dont les perles sont les multiples rencontres faites sur le chemin. Courage. Humilité. Et cette citation chère à mon cœur et qui définit parfaitement ma vision du voyage et du monde en général. Les gens avant tout, pas forcément très loin de soi, et s'intéresser à eux, à leur histoire, à ce qu'ils ont à nous dire et à nous apprendre :
"Assez de voir des civilisations en boîte et de la culture sous serre. Mon musée à moi, ce sont les chemins, les hommes qui les empruntent, les places de village,et une soupe, attablé avec des inconnus". 
Bernard Giraudeau
L'oeuvre de l'artiste en général. Depuis ses documentaires et sa voix envoûtante et déjà exotique, jusqu'à ses livres, invitations au voyage. Mais pas au voyage touristique, prévisible. Non. Au voyage cru, rude parfois, piquant, aux récits des hommes revêches, des marins sans port et des femmes au passé incertain, mi déesses mi putains. Si la mélancolie poétique vous tente, si un aller sans retour dans les bas fonds des cités portuaires ne vous effraie pas, Bernard Giraudeau, avec sa prose sans égal, sera le guide qu'il vous faut dans les méandres du monde. 

Tintin
Même adulte, la lecture des aventures du jeune journaliste belge nous procure encore des frissons, de l'émotion et de la joie. Indémodable, Tintin se lit à tous les âges et à toutes les époques. C'est Le Temple du Soleil qui m'a fait découvrir le Pérou et m'a donné l'envie irrésistible d'aller voir les Andes en vrai. Ce sont ses incroyables enquêtes qui m'ont tenue en haleine durant toute mon enfance et mon adolescence qui m'ont donné la curiosité d'aller découvrir le monde. 

Isabelle Autissier, L'amant de Patagonie
Un magnifique roman après la lecture duquel on n'a qu'une seule envie : filer tout droit en Patagonie. Là, dans le grand sud, redécouvrir autrement ces terres hostiles et reprendre contact avec ces peuples massacrés puis oubliés. Isabelle Autissier retrace dans son roman l'histoire de la rencontre ratée entre les colons européens et les autochtones, cette immense méprise qui nous a fait prendre, nous, les blancs, les indigènes pour des sauvages. Or, sauvages, nous l'étions complètement et nous le sommes restés, sans aucun état d'âme, jusqu'à l'assassinat du dernier Ona, du dernier Alakaluf. Laissez-vous emporter dans les paysages sublimes de la Patagonie, à la suite d'un auteur qui nous livre ici un hymne à cette terre et aux gens qui l'ont un jour peuplée. 

Paul Théroux, Patagonie Express
Le titre nous ramène au livre précédent, pourtant tous les deux n'ont rien à voir. Le livre de Théroux est un éloge au voyage pour le voyage, qu'importe le but pourvu que les routes soient belles. Un matin, il s'éclipse. Il prend le métro de Boston comme des milliers de gens qui vont travailler, à cette différence près : lui ne se rend pas au bureau mais... en Patagonie. De train en train, Théroux traverse l'Amérique du Nord au Sud, passe toutes les frontières et décrit ce qu'il voit, sans autre volonté que celle de raconter et d'avancer. Pas d'idéalisation touristique. Pas de visites. Pas de musées. Juste le train et les populations locales qu'il croise dans leur élément naturel et sur lesquelles il ne porte pas de jugement. Un anti tour du mondiste, anti routard, anti instagramer et ça fait du bien ! 

Claudie Gallay, Les déferlantes
Voyage intérieur autant que géographique. La Hague ne semble pas un lieu tellement passionnant pour un voyage littéraire, et pourtant... Le vent, les tempêtes, l'iode, les falaises, le phare, la pluie battante, les oiseaux partout. On se retrouve dans une atmosphère parfaite pour se retirer de l'agitation du monde. Le voyage n'est pas forcément une succession de lieux à voir que l'on enchaîne sans les approfondir. Il peut être aussi immobile et favorable à un travail d'introspection. Seule avec ses tourments dans une région au climat tourmenté, la protagoniste nous donne furieusement envie de venir l'accompagne dans ses marches interminables sur la lande battue par les vents...

Jean-Christophe Rufin, Immortelle randonnée
Voyage itinérant mais avant tout séjour incroyable au cœur de la langue française et des mots. Car, pour décrire un itinéraire ou un séjour, on croit souvent que l'alignement de toponymes et de superlatifs suffit. Or, Rufin nous remet à notre place de gribouilleurs de récits pour nous montrer ce que c'est vraiment que l'écriture du voyage. Il est possible que la lecture de ce livre ne vous donne même pas envie de "faire Compostelle", puisqu'on vous l'aura raconté avec tellement de génie qu'il vous semblera impossible de vivre en vrai un tel pèlerinage géographique, religieux et littéraire à la fois !  

Frances Mayes, Sous le soleil de Toscane
Le vaste débat de la résidence secondaire à l'étranger. La Toscane, pour ces Américains en quête de calme et de soleil. Et toutes les péripéties de maçonnerie, peinture et jardinage qui vont de pair avec la rénovation d'une vieille bâtisse dans une région du monde où l'on demeure malgré tout un étranger. Lé récit est tellement vivant et généreux qu'on a envie de venir les aider. Et puis il y a toutes ces saveurs, les tomates gorgées de soleil, l'huile d'olive qui coule comme une fontaine d'or, le sucre des fruits mûrs. Le voyage, en plus d'être un déplacement ou, comme dans ce livre, une installation, est aussi une aventure culinaire. Oui, le voyage se goûte et on en redemande ! 

Lolita Séchan, Les brumes de Sapa
Préparez-vous à chausser votre sac à dos pour suivre Lola dans ses innombrables avions, dans ses allers et retours incessants entre son monde et celui de son amie vietnamienne. Au départ, c'est un voyage intérieur qui a besoin d'aller voir ailleurs si son Moi y est. Et puis l'égocentrisme s'efface au profit de l'amitié. Alors, l'humain dans ce qu'il a de plus beau et de plus pur peut enfin éclater au grand jour. Oui, on peut s'attacher à des habitants des pays que l'on visite. Non, l'amour comme l'amitié n'ont pas de races, pas de frontières autres que celles que nous nous mettons dans la tête. Pas de descriptions de paysages ici, pas de mise en mots du décor : les dessins parlent d'eux-mêmes et on y plonge agréablement sans pouvoir en détacher nos yeux éblouis par tant de beauté. 

Emilie Beaudet, Bolivia Road Movie
Oui, j'y suis allée de mon petit roman voyageur. Oui, j'avoue, j'ai fait ça. Je ne sais pas ce que ça vaut, c'est à vous de le dire, mais j'avais envie de raconter autrement que par le blog quelque chose de mes voyages en Bolivie, quelque chose qui ferait voir le pays tel qu'il est, autrement que par ses musées et son folklore et qui en même temps me permettrait de glisser là-dedans des personnages qui ressemblent à des gens que j'ai croisés sur ma route et que j'ai trouvés beaux. 

vendredi 7 octobre 2016

Le plaisir le plus triste

Moritz Thomsen, Le plaisir le plus triste, 1990.
Chose promise, chose due : voici la suite et la fin de l'œuvre littéraire du gigantesque Moritz Thomsen. Inutile de tergiverser plus longtemps sur un style littéraire qui nous fait regretter amèrement que l'œuvre soit se réduise à si peu, tellement la lecture qu'on en fait est une véritable délectation. Ironique, parfois cynique, merveilleusement descriptif et, ici, philosophique. Après avoir été contraint d'abandonner sa ferme dans la jungle équatorienne dont il a décrit les années qu'il y a passées dans son livre précédent, Thomsen se rend à Quito, la capitale, pour se faire soigner des multiples affections contractées au cours de ces douze ans de dénuement. Il n'est plus un fermier, c'est une page qui se tourne. Or, au bout de quelques temps à Quito, Thomsen, vieillissant, entreprend ce qu'il devine être le dernier périple de sa vie. Il prend l'avion pour Bogota, puis le Brésil et parcourt le grand pays... ainsi que son passé. Car c'est également d'un voyage introspectif dont il s'agit. Il revient sur les raisons qui l'ont poussé à renier sa classe bourgeoise pour venir s'enliser dans la pauvreté dans un coin de perdu de l'Amérique Latine ; son histoire familiale, hantée par l'image d'un père contradicteur et méprisant en opposition duquel il a construit toute sa vie. De Rio à Bahia, puis sur l'Amazone, Thomsen retrace également ses années à la ferme et pose des mots sur son échec, ce qui l'amène à présenter une analyse sans concession de l'aide humanitaire ou gouvernementale des pays riches envers les pays pauvres. Rappelons qu'il a été volontaire au sein du Peace Corps, cette agence américaine pour le développement. L'auteur fait un procès à charge des bonnes intentions colonialistes, qu'elles soient politiques ou religieuses, et fustige cette capacité qu'ont les blancs, sous prétexte de bonnes intentions et de recherche de profit économique, à semer dans les pays où ils débarquent les graines de l'inégalité et de la soif de consommation, pervertissant par là même le mode de vie et de pensée de peuples qui, malgré toutes les stratégies mises en place, n'accèderont jamais à l'étage de la bourgeoisie mondiale. S'ensuit alors une frustration permanente, de laquelle naît une violence sans nom. Et Thomsen de conclure, dans un élan de prise de conscience, que sa propre initiative de vouloir développer une exploitation agricole dans la jungle, de se faire aussi pauvre que les pauvres, était elle aussi teintée d'un relent de supériorité raciale et culturelle inavouée. 
Ce chef-d'oeuvre de Moritz Thomsen nous offre plusieurs champs de lectures : poétique, descriptif, culturel, introspectif, philosophique, engagé et nous entraîne, au fil des méandres du grand fleuve, dans des réflexions qui restent en suspens, même une fois la dernière page tournée. Voyage intérieur et voyage géographique, deux concepts, cela se confirme encore ici, intimement liés. 

samedi 1 octobre 2016

La ferme sur le Rio Esmeraldas

Moritz Thomsen, La ferme sur le Rio Esmeraldas, 1978.
Allez, on n'a pas beaucoup voyagé ces temps-ci, je vous emmène en Equateur ! En livre, certes, mais c'est mieux que rien, non ? Alors, première question : comment n'ai-je pas lu ce bouquin plus tôt ?! C'est Paul Théroux qui y fait référence dans son "Patagonie express", l'un de mes livres préférés que j'ai récemment relu. L'histoire de l'auteur est déjà tout un roman : Thomsen, dégoûté par les violences de la seconde guerre mondiale, décide de devenir fermier en Californie. Après des années de lutte contre la faillite, il vend ses porcs, met la clé sous la porte et s'engage dans le Peace Corps, cette agence du gouvernement américain pour la coopération à l'étranger. Thomsen se retrouve en Equateur, à tenter de "civiliser" les sauvages, et c'est là qu'il rencontre Ramon. Blasé par cette mission qu'il trouve prétentieuse et colonisatrice, le gringo devient ami avec Ramon et ensemble, ils achètent une ferme en pleine jungle équatorienne, au bord du Rio Esmeraldas. C'est parti pour quelques années à défricher, à tenter de cultiver du café, des bananes, à élever quelques vaches, entourés d'ouvriers pas franchement décidés à se crever pour le profit de leurs patrons. Gros vols ou petits larcins, affaires de disputes, de tromperies, d'adultères et de mensonges, tels sont les travers contre lesquels les associés doivent lutter. Ou plutôt, ils ne luttent pas, ils font avec. Ils prêtent gracieusement de l'argent à qui ne leur rendra jamais, embauchent des feignants qui viennent travailler quand ça leur chante. Thomsen s'est depuis longtemps résigné à composer avec ce milieu dont les us et coutumes échappent à toutes les normes et toutes les pressions. 
On a dit que Thomsen était un grand écrivain. On a qualifié ce livre de chef-d'oeuvre. Comment le dire autrement ? Il y a du réalisme magique latino-américain, du Alejo Carpentier dans sa manière de décrire la jungle, de nous la faire sentir, ce fouillis tropical de lianes, de moiteur, de puanteur, de mort et de désirs incontrôlables. On sent la jungle, on la touche presque, elle nous colle à la peau du premier mot au dernier. Il y a du Aimé Césaire, d'ailleurs cité dans le livre, dans la recherche obstinée du mot exact, de l'expression poétique pour décrire la laideur et la pauvreté. On atteint l'absolu en lisant l'aventure de ce Quichotte des temps modernes, de ce gringo illuminé par le désespoir et qui cherche à se créer une nouvelle vie dans un univers aux bases corrompues. 
Mon voyage en Equateur ne s'arrête pas là, car, complètement hypnotisée par cette première lecture, j'enchaîne directement avec le dernier livre de Thomsen, dont je vous parle très vite !

vendredi 16 septembre 2016

Patagonie Express

Paul Théroux, Patagonie Express, 1979.
Voilà le genre de bouquins qui m'ont fait voyager avant de voyager, qui ont semé en moi les petites graines vivaces de la bougeotte et m'ont insufflé ce vent qui pousse certaines personnes à se remettre sans cesse en marche vers l'ailleurs. Voilà l'un des livres que je place au sommet de mon panthéon de lectures voyageuses. Je l'ai lu adolescente et son ton, le style inimitable, élégant et recherché dans lequel il est écrit, m'ont fait un effet monumental. 

L'écrivain américain Paul Théroux, en regardant une carte de l'Amérique, se rend compte qu'une ligne ferroviaire quasi ininterrompue part de chez lui, à Boston, Etats-Unis, et descend jusqu'en Patagonie. C'est ainsi qu'un matin, il prend le métro que prennent tous les gens qui se rendent au travail, dans cette ville hivernale engluée dans la neige, à la seule différence que lui se rend au fin fond du grand sud, à Esquel. Il traverse d'abord les Etats-Unis, puis le Mexique, l'Amérique Centrale, la Colombie, l'Equateur, le Pérou, la Bolivie et enfin l'Argentine. Théroux nous prévient : ce qui l'intéresse dans cette aventure, ce n'est pas de nous faire part de ses impressions une fois arrivé à destination, mais plutôt de nous raconter le voyage, pas à pas, dans ses aspects positifs comme dans ses aspects les plus triviaux. Se retrouver dans une ville sale, trouver un hôtel miteux, peiner à se faire comprendre des autochtones, détester un endroit, reprendre la route, ou plutôt le train, puisque rien ne le retient dans aucun des pays qu'il traverse. Ou si peu. Une conférence sur la littérature ici ou là, un long arrêt à Panama, la rencontre de parents éloignés en Equateur ou la lecture de quelques livres et poèmes au génial Borges à Buenos Aires. A chaque fois, s'il s'attarde un peu, c'est pour mieux repartir ensuite vers son sud. 
Les paysages sont décrits avec justesse et précision, les villes dépeintes sans concessions. Paul Théroux nous dresse également le portrait des autres voyageurs qui croisent son chemin : babas cool, touristes, routards, locaux, paysans, une panoplie complètes de caractères qui offre un panorama quasiment exhaustif de ce qu'on peut rencontrer en voyage. Lui se place plutôt en observateur. Objectif et tellement visionnaire dans sa capacité à capter l'essence d'un pays à travers ses habitants. Et le plus magique, c'est qu'il ne part pas seul : la traversée des Amériques par voie ferrée étant longue et lente, le train est un endroit propice à la lecture. De la méta-littérature, de la mise en abîme littéraire, si vous préférez. De l'enrichissement culturel sans prix pour une adolescente assoiffée de nouvelles terres à découvrir, qu'elles soient d'argile ou de papier. 
En résumé, Patagonie Express est l'un des livres qu'il faut lire ou avoir lu lorsqu'on est un voyageur, et le cadeau à faire à une jeune personne qui aurait faim de partir à l'assaut du vaste monde. Je l'ai moi-même relu avec tellement de plaisir que j'en suis encore complètement transportée, qu'à l'heure tardive à laquelle je vous écris l'article, je partirais bien en rêve quelque part sur une plaine aride, froide et ventée de Patagonie...

jeudi 18 février 2016

Latines, belles et rebelles

Hernando Calvo Ospina, Latines, belles et rebelles, 2015.
C'est bien écrit. Et bien traduit. Une ode à la femme latino-américaine, mais pas à la femme vue dans les yeux de l'homme machiste. Non. Il s'agit d'un hommage à celles qui, dans l'adversité, dans un monde dominé par les hommes dans lequel elles n'avaient pas le droit à la parole, se sont levées d'une seule voix et ont parfois pris les armes. Qu'il s'agisse de libérer leur peuple du joug espagnol ou de s'insurger contre une dictature, les femmes mises à l'honneur ont toutes joué un rôle prépondérant dans l'histoire de leur nation. Bâti sur un plan chronologique, ce document nous mène d'époque en époque, cherchant également à rétablir quelques vérités. Pourquoi encore honorer la traîtresse Malinche qui a vendu le peuple aztèque au conquérants espagnols, quand d'autres combattantes indigènes se sont quand à elles illustrées pour sauver leur culture ? Non, la révolution mexicaine n'a pas été une révolution de machistes moustachus, et non, le récit de la maya quiché Rigobeta Menchu, prix Nobel de la paix, n'a pas été inventé de toutes pièces. Par ailleurs, à travers l'action incessante des mères et des grands-mères, des épouses et des sœurs, on en apprend de belles sur le régime soi-disant démocratique d'Uribe en Colombie, lequel, pour mieux accuser les FARC des barbaries qu'il commet lui-même, enlève et tue des centaines de jeunes hommes innocents et met ces crimes sur le dos de la révolution. Bien évidemment, le livre est très engagé politiquement et on en pense ce que l'on veut. Cependant, l'expérience personnelle de l'auteur ainsi que ses connaissances indéniables sur tout ce qui concerne l'histoire de l'Amérique Latine fait de son œuvre un document incontournable. Après la vision des vaincus exprimée par Nathan Wachtel, nous lisons ici la vision passionnante des femmes, jamais vaincues et jamais soumises. Des héroïnes du quotidien et des fondatrices, des combattantes et des mères, des commandantes et des artistes grâce à qui le continent latino-américain est ce qu'il est aujourd'hui. Seul bémol, bien évidemment, cette anthologie ne pouvait être exhaustive, l'absence regrettée dans ces pages de la courageuse Domitila Chungara et des femmes de mineurs boliviens, qui ont elles aussi mené des luttes essentielles. Entre le féminisme moderne et la complémentarité entre les deux sexes prônée par les cultures indigènes, un ouvrage passionnant, instructif, édifiant. À ne pas manquer.
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mardi 13 octobre 2015

12 octobre, rien à célébrer

Au lendemain des célébrations au cours desquelles s'exacerbe cette gloire macabre que ressentent les Espagnols à l'heure d'évoquer leur conquête assoiffée de sang et d'or de l'Amérique, je souhaitais partager quelques réflexions. Comme le disent parfaitement les voix qui s'élèvent en Amérique Latine, non, l'Amérique n'a pas été "découverte" en 1492. Non, il n'y a eu ni rencontre, ni partage, seulement des guerres et des massacres, une soumission brutale. Plutôt que de colonisation, parlons de génocide. Plutôt que de métissage, parlons de viol physique, historique et culturel. Certes, de ce choc est né la possibilité qu'ont les latino-américains de manipuler et de magnifier cette belle langue qu'est le castillan. Mais il existe un refus plus que légitime de "fêter" cette funeste date du 12 octobre, date à laquelle des conquérants barbares et pour la plupart analphabètes ont entamé la mise à sac d'un continent entier et la mise à mort de ses plus grandes civilisations. Le 12 octobre, il n'y a rien à célébrer. 

Comment, alors, certains professeurs d'espagnol osent-ils encore, par ignorance, par mépris ou par racisme, traiter le sujet de la "découverte de l'Amérique" en des termes presque bucoliques, en parlant de syncrétisme et de mélange des cultures ? Comment, ayant pour but de présenter aux élèves le "monde hispanique" dans sa diversité, peut-on encore placer une civilisation au-dessus d'une autre, ou parler de la culture latino-américaine, si vivace, si vivante, en la comparant à celle de la "mère patrie"? L'esprit colonialiste règne encore dans les salles de classe et dans les amphithéâtres des universités. Je l'avais évoqué ici au sujet de la langue. D'ailleurs, je lutte toujours autant pour faire admettre aux élèves débutants que non, l'espagnol d'Espagne n'est pas la seule vérité et que, bien sûr que oui, l'espagnol d'Amérique Latine est tout aussi valable. En France aussi, on a un certain passé qui nous fait nous sentir supérieurs dans biens des domaines...
Refusant de présenter la colonisation sans parler des massacres, et trouvant le sujet trop emprunt d'un risque évident de manichéisme, je préfère présenter l'Amérique Latine à mes élèves dans ce qu'elle a de plus original, de plus grandiose et de plus vivant. L'art qu'elle crée avec ses tripes, les poèmes qu'elle arrache à ses entrailles tourmentées, la musique, la peinture, la littérature et les images qui la montrent telle qu'elle est : une mère au coeur mille fois brisé mais dont les jambes fermement plantées dans la terre des ancêtres sont autant de racines desquelles jaillissent des arbres plus résistants et plus éblouissants que dans la vieille Europe. 
Avant d'emmener mes élèves dans un voyage immobile qui part de Cuba pour aller vers le Pérou, en passant par le Mexique, l'inévitable frontière, la Bolivie et d'autres pays encore, je leur envoie en pleine figure ce cœur qui palpite et ces veines qui tressaillent, qui bouillonnent du sang de la création. 
Trois documents phares.

- Une vidéo de Calle 13, Latinoamérica, qui leur en met plein les mirettes :


- Un poème de Nicomedes Santa Cruz, déclamé par ses soins qui leur titille les oreilles.

- Un mural sur un mur du Chile, énorme fresque dont le concept les laisse rêveurs:
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- Et puis, comment ne pas conclure en chantant ce magnifique hymne si bien interprété par Mercedes Sosa.

Je vous assure qu'en les entendant si bien chanter, en écoutant attentivement leurs commentaires, je suis de plus en plus persuadée que la manière de présenter l'Histoire n'est pas une fatalité, qu'il n'est pas du tout insurmontable de faire privilégier une "vision des vaincus" qui contredit alors intrinsèquement ce que porte ce terme de négatif. Car les vainqueurs, ce sont eux, les Latino-américains. 

vendredi 14 mars 2014

St Amand Montrond (18)

Qualifiée de "joli port de pêche" par un ami du cru, maintenant exilé sous des cieux plus ensoleillés (quoique pas forcément plus cléments, on ne peut pas tout avoir !), St Amand Montrond mérite le détour. Située sur la route de St Jacques de Compostelle (celle qui part de Vézelay), elle est un condensé d'histoire. Toutes les époques se côtoient, des vestiges gallo-romains à la deuxième Guerre Mondiale, en passant par le Moyen Age et l'époque de la Révolution Industrielle. St Amand a des choses à dire au mètre carré. Il faut délaisser assez vite les grandes artères, sur lesquelles s'alignent néanmoins quelques belles et imposantes maisons bourgeoises, pour pénétrer dans la vieille ville. C'est là qu'on peut dénicher de petites surprises : anciennes boutiques, encadrements de fenêtres, statues, anciens hôtels particuliers, ruelles moyenâgeuses... Le tout avec un air de ne pas y toucher. Car St Amand reste une petite ville de province, endormie, aux rues peu animées et nonchalantes, presque éteintes. Il est doux de s'y promener, mais il ne faudrait pas s'aventurer à y prendre une chambre d'hôtel pour y passer quelques jours. On y voit des marins sans bateau, tanguant dangereusement tant qu'ils n'ont pas pris appui sur leur comptoir favori, ça en dit long sur le désœuvrement qui règne ici... Le parcours est très bien fléché (on peut télécharger des documents ici et trouver des parcours à faire avec les enfants) et des panneaux résument un peu partout dans la ville ce qu'il faut savoir sur les différentes époques historiques de la cité et les différents bâtiments dignes d'intérêt. Franchement, je m'attendais à beaucoup moins bien et, le soleil aidant, St Amand m'est apparue sous un jour plutôt favorable. Une agréable heure de balade à faire en passant dans le coin, entre la visite de l'abbaye de Noirlac (où je me rendrai prochainement) et une randonnée au bord du Canal du Berry. Et puis... sauvez-vous vite !







mercredi 6 février 2013

Mes addictions musicales

Chacun a une manière particulière d'écouter de la musique. Pour ma part, je suis totalement compulsive, voire boulimique, puisqu'une fois que j'ai découvert la perle, je me mets à l'écouter en boucle, sans cesse, en répétition infinie, jusqu'à la connaître par coeur, à la variation de voix prêt, au millimètre de bande son, à la respiration prêt, souvent aussi jusqu'à l'overdose. Quand je dis "perle", la notion est évidemment très subjective. C'est une voix, une chanson, une mélodie, quelques mots, qui frappent mon esprit, entrent soudain en collision avec mon âme et provoquent une sorte de vibration, comme seule peut la provoquer l'addiction à une drogue. La musique comme un shoot. Alors, une fois que j'y ai goûté, je cherche à reproduire l'effet, à le faire perdurer encore et encore. J'apprends par coeur, j'ingurgite, je dévore, m'en remplis la tête en permanence, me farcis l'esprit, de là à totalement intégrer le morceau comme une partie de moi, comme une parcelle de mon être. Cela peut sans doute vous paraître un peu violent, comme méthode, une façon de faire presque tribale, sauvage, sans discernement, excessive. Comme un goujat s'empiffre de caviar sans en savourer le goût. Ensuite, je m'identifie tellement à ce rythme, ces phrases et ces accords, que je parviens même à en créer tout autour une ambiance, un mouvement, une oscillation, tout un monde. Et puis, comme je compose et chante moi-aussi, je restitue cet élan dans mon propre travail. Attention, il ne s'agit absolument pas de plagiat. D'ailleurs, souvent, je suis bien la seule à entendre la ressemblance entre ma nourriture et ma propre cuisine. De la même manière que je pars marcher en forêt pour trouver l'inspiration à mes textes en prose, la musique inspire mes chansons. Et alors, les arbres devraient-ils crier au plagiat ? Non, je ne leur emprunte rien. Juste, je me noie dans leur ombre, dans l'oxygène qu'ils dégagent et, grâce à cette fusion, je produis. Le processus est exactement similaire pour mes compositions.
Mes premières addictions remontent à l'enfance, sans doute, mais je ne me souviens d'elles que de par ce qu'on m'en a raconté. Chanter, par coeur, des chansons dont j'ignorais le sens. Ensuite, vers l'âge de dix ans, je me suis mise en tête de chanter juste. Il n'y avait pas de raison, je devais y arriver. J'ai donc appris par coeur des textes entiers de Cyndi Lauper et de Johnny Clegg, me suis entraînée sans relâche à copier leurs vocalises, leurs intonations, les ruptures dans leur voix. Je me souviens qu'à l'époque, la question, dans la cour de récréation, était : "et toi, c'est qui ton chanteur préféré ? Et ta chanteuse ?". C'était l'époque des boys bands et de Mariah Carey. Je répondais Johnny Clegg. Je recueillais des regards interrogateurs, effrayés, soudains distants. J'étais classée. Ensuite, j'ai découvert l'Amérique Latine. Mercedes Sosa, Emma Junaro, Esther Marisol, Soledad Bravo, Payita Sola, et j'en passe. Dans le salon de mon appartement d'étudiante, face à la chaîne hi-fi grésillante, je répétais. C'est à peu près à ce moment-là que j'ai commencé à écrire. Et puis, les Andes ont déferlé sur moi comme un tsunami. Tout a changé. Mon enfance musicale a été réduite à des cendres et l'envahisseur andin a construit, solidement, pour toujours, les bases de ce que j'écris, voire de ce que je suis aujourd'hui.
Quelques années de concerts, zampoñas, quenas, charangos, bombos plus tard, irrémédiablement bercée par les morenadas, huayños, taquiraris, tonadas, caporales, san juanitos, me voici enfin sortie de cette forteresse andine dans laquelle cette musique m'avait un peu enfermée. Aujourd'hui, j'ai bien conscience de mon impossibilité à me défaire de cette croûte terrestre en moi, de ce noyau dur. Car je me rends bien compte que, malgré une nouvelle diversification de mes écoutes, tout jaillit, pousse au creux de ce cepage. Alors, mes addictions musicales ne sont que des pollens qui viennent, certes toujours aussi intensément, féconder de leur exotisme la terre artistique que je me suis choisie.
Drogues dures dont je m'alimente depuis quelques temps :
- Yasmin Levy : voix de la diaspora des juifs d'Espagne, rauque et sensuelle, orientale et flamenco. Un voyage en Andalousie et bien au-delà, tout au fond des tripes.
- Susheela Raman : anglaise d'origine indienne qui mixe avec une subtilité renversante les chants traditionnels et un fond de rock.
- Bebe : chanteuse espagnole dont je suis tombée amoureuse des textes et du phrasé, une sorte de poésie crue, déjantée, réaliste et frisant la beauté suprême.
- Lila Downs : le Mexique dans toute sa splendeur, une déesse de la Terre.
Sans oublier les hommes !
- Bernard Lavilliers : qu'on ne présente plus. Ses textes façon poésie sur le fil du rasoir sont toujours aussi efficaces, et ses mélodies transportent vraiment loin. Un maître.
- Ricardo Arjona : guatemaltèque qui a tout en apparence pour être un chanteur à minettes mais dont les textes surprennent, changent de cap sans cesse. Il a le don d'associer des images de manière totalement inattendue, et ça prend.
- Stephan Eicher : c'est un retour à mon adolescence puisque j'ai toujours été fan. Allez savoir pourquoi ça me reprend là, maintenant ? Mystère. Une alchimie entre les mots et les rythmes, quelque chose comme un tissage fait avec application, art, délicatesse, intelligence. Je pourrais vous en parler pendant des heures. Vous l'aurez compris, je suis en pleine crise de boulimie !

lundi 28 novembre 2011

Africa America

Je me suis rendue ce week-end à la Galerie Polka, tout près de la place des Vosges, pour voir l’exposition de photos intitulée « Afriques » qui réunit des clichés de différents artistes.  Des immenses prises de vue de Titouan Lamazou aux portraits intimes de femmes réalisés par Huguier, c’est à un voyage à travers l’Afrique que nous sommes invités. Mais je franchissais surtout la porte de la galerie, pour aller admirer, au fond de la cour, au sous-sol, les photos de Philippe Guionie, dont le projet était de parcourir en images l’Amérique du Sud et d’aller à la rencontre des descendants d’esclaves noirs dans les Andes. Venezuela, Colombie, Equateur, Pérou, Bolivie, un passé encore présent mais que la plupart de ces pays s’obstinent à nier, à taire, à ignorer. Les clichés de Guionie sont magnifiques, interpellent, captivent, dérangent, interrogent, posent question, ne laissent en tout cas pas indifférents. Un documentaire, que l’on ne peut malheureusement pas se procurer, est diffusé en continu et en sourdine sur un écran, dans un recoin de la salle d’exposition. On peut y entendre la voix de l’artiste qui raconte, explique les scènes photographiées, nous donne son sentiment et nous fait prolonger le voyage. Un voyage après lequel, malgré l’achat d’un superbe livre avec les photographies de Philippe Guionie, je peux dire que je suis restée sur ma faim. Le sujet des noirs en Amérique Latine et en particulier dans les Andes, pays et régions qui se revendiquent comme « indiennes » et laissent en marge une partie cependant culturellement et historiquement riche de sa population, reste à débroussailler. L’exposition « Afriques » en est la preuve vivante : la partie « Africa América » méritait certainement une plus grande visibilité que celle apportée ici, dans une petite rue, au cœur d’une galerie élitiste, fond de cour, sous-sol, dernier recoin de la pièce, comme une pièce rapportée au reste des œuvres. Enfin, contentons-nous de ce qu’on nous donne…

Afriques Polka Galerie 12 rue Saint Gilles Paris 3ème

jeudi 25 octobre 2007

Fraternité à l'espagnole

Depuis quelques jours tous les journaux parlent de l'agression en Espagne d'une adolescente d'origine équatorienne dans un train par un jeune homme. La télévision espagnole minimise l'affaire en disant qu'il ne s'agit pas forcément d'une agression raciste, que c'est "un cas isolé" et montre des images dégoulinantes d'hypocrisie sur la fraternité entre espagnols et immigrés latino américains. Selon eux, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Pourtant, les immigrés latinos ne sont pas du tout de cet avis. Ils affirment que les agressions racistes sont quotidiennes en Espagne et que leur situation devient très difficile. En témoigne ces boliviennes molestées par des policiers dans un bar; et aussi ce pédiatre cubain contrôlé dans un train par un contrôleur qui ne demandait les billets qu'aux étrangers présents dans le wagon. Heureusement, le médecin a été défendu par les gens qui étaient présents. Malheureusement, dans la plupart des cas personne ne bouge et les espagnols refusent de reconnaître que de nombreux compatriotes ont encore des comportements xénophobes et agressifs vis à vis des étrangers. Il en résulte que les jeunes filles sudaméricaines ne sortent plus qu'en groupe dans les rues espagnoles de peur de se trouver nez à nez avec des bandes racistes.
Un des ministres équatoriens présents en Europe a eu beau venir personnellement s'occuper du cas de sa jeune compatriote agressée, les choses ne changeront pas tant que les espagnols et surtout leur gouvernement ne mettront pas fin à ces comportements inadmissibles.
Et les choses ne semblent pas sur la bonne voie. En effet, suite au reportage sur la jeune équatorienne on nous propose deux sujets sur Al Qaeda et les attentats de Madrid. Comme pour montrer qu'une "petite agression" ne doit pas faire oublier que les espagnols sont avant tout des "victimes de sauvages terroristes venus de l'étranger"...
Un discours difficilement supportable.