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lundi 25 juin 2018

Milagro Sala, l'étincelle d'un peuple

Alicia Dujovne Ortiz, Milagro Sala, l'étincelle d'un peuple, 2017.
Le livre d'Alicia Dujovne Ortiz n'est pas un résumé. C'est une introduction qui nous incite à aller voir plus loin, une enquête de terrain, un hymne à Milagro et à la femme dans ce qu'elle a de plus courageux, une ode aux peuples qui relèvent enfin la tête.
Contrairement à ce que dit le trait d'esprit, certes les Mexicains descendent des Aztèques et les Péruviens des Incas, mais les Argentins ne descendent pas tous du bateau. Tous ne sont pas issus d'une belle immigration européenne blanche. Avant que les Italiens et autres Hongrois débarquent sur le continent, il y avait des gens, en Argentine. Des Kollas, des Guaranis, des face d'Indiens, des peaux cuivrées, des mains de paysans, des adorateurs de la terre et du soleil, des qui parlaient aux arbres. Des que par la suite la colonisation a fait taire, a humilié, a méprisé, a tenté de faire oublier. Des qui se sont réveillés partout ailleurs, en Bolivie, en Équateur, mais qu'en Argentine on a pris un soin méticuleux à cantonner aux livres d'histoire. Des à qui on a nié l'existence au présent. Dans un même mouvement de négation de l'autre et d'invention d'un pays Européen outre-Atlantique, on a relégué les pauvres dans des quartiers qui ont tout de bidonvilles. Or, ces pauvres là se caractérisent par leur peau brune. Dans ces quartiers en marge de la ville, drogue, prostitution, violence ne sont que les conséquences d'un manque cruel de perspectives, du chômage, du désœuvrement, du découragement et de la honte intégrée en soi. Conséquence des années 90 et des politiques néo libérales qui ont privatisé chaque parcelle de terre du pays, on confisqué les bénéfices, ont permis aux plus riches de s'enrichir davantage pour enfoncer d'autant plus ceux qui, déjà, n'avaient pas grand-chose. Milagro est la voix de ce peuple là.

Milagro prend à bras le corps la résolution d'offrir à tous ce que seuls les riches possèdent : santé, éducation, travail. Sa première initiative consiste à distribuer les Verres de Lait aux petits qui partent souvent à l'école le ventre vide. Elle mobilise ainsi les jeunes, les occupe, les fait dévier de leur parcours tout tracé vers la drogue et la violence. Elle met les femmes à l'honneur, leur rend leur dignité. Et l'initiative prend de l'ampleur. Milagro comprend qu'il ne faut rien attendre des hautes sphères, qu'il faut agir par soi-même. Dans les quartiers pauvres de Jujuy, il y a des centaines de mains capables de maçonnerie, de plomberie, de peinture, de cuisine, de couture. Il y a même des instituteurs, des professionnels de la santé. Le mouvement Tupac Amaru - en hommage à l'Inca du même nom qui a organisé une grande rébellion contre l'envahisseur espagnol au 18ème siècle - se crée et se développe. Un espoir est en train de naître...
Sauf que la politique s'en mêle. Milagro crée son parti politique, devient députée, ce qui énerve son rival Gerardo Morales. Déjà, des accusations fallacieuses pleuvent sur la dirigeante sociale. Et puis, en 2003, Nestor Kirchner est élu président de l'Argentine et sa politique coïncide avec celle du mouvement Tupac Amaru, qu'il se propose d'aider, allant ainsi à l'encontre du néo-libéralisme ravageur qui fabrique tant de pauvreté. Kirchner débloque des fonds et permet ainsi aux écoles, aux garderies, aux centres de santé, aux logements, de voir le jour. Milagro mène les opérations, économise l'argent que le gouvernement lui donne, construit deux fois plus de choses que ce qui était prévu avec la même somme. Gerardo Morales prend la mouche, cherche à tout prix à faire taire ce mouvement qui discrédite son pouvoir. Le 16 janvier 2016, un an après l'arrivée de Mauricio Macri à la tête du pays, Milagro Sala est arrêtée. 



Pourquoi est-elle emprisonnée, détenue sans jugement, arbitrairement ? D'abord, parce qu'elle a remis sur le devant de la scène tout un peuple de pauvres, de face bronzées, de mères célibataires et de drogués, qu'elle leur a donné leur juste valeur et qu'elle a prouvé qu'ils avaient du talent, que eux aussi étaient partie prenante de ce grand pays, qu'ils y avaient leur place ; ce que les classes moyennes et la bourgeoisie (sans parler des plus riches) exècrent le plus au monde, la racaille, les Indiens, les peuples colonisés, elle en a fait des citoyens. Ensuite, Milagro est devenue gênante : le mouvement Tupac Amaru a pris une telle ampleur qu'il a fait vaciller les partis politiques traditionnels, leur a ôté un peu de leur pouvoir. Enfin, parce qu'elle revendique les droits des peuples indigènes, qu'elle en a adopté les coutumes et les croyances et que, comble du malheur, c'est une femme. Une femme, vous vous rendez compte ? Une femme qui ne baisse pas la tête. 
Cela fait donc plus de deux ans qu'elle est enfermée dans cette prison sordide. Et pendant ce temps, à l'extérieur, les trahisons vont bon train, souvent poussées par la peur. Ceux qui l'entouraient se sont retrouvés démunis face à Morales, lequel a fait vider les écoles, les centres de santé de tout leur matériel. Tout ce que Milagro avait patiemment construit, il l'a détruit. Finies, les piscines dans lesquelles les enfants qui n'y auraient jamais eu droit auparavant venaient s'ébrouer. Terminés, les soins dentaires et la rééducation pour les enfants handicapés. Au revoir, les ateliers, les chantiers, les coopératives, les multiples emplois de la fourmilière. 
Y a-t-il un espoir de libération pour Milagro ? C'est ce dont sont convaincus les comités de soutien qui se sont formés dans le monde entier pour plaider sa cause. Et si elle sort, est-ce que tout sera encore possible ? Il faut y croire. Il faut encore avoir l'espoir que cette femme, volontaire, parfois autoritaire avec ses ouailles - mais une mère ne ferait-elle pas de même pour remettre ses enfants terribles dans le droit chemin ?- que ce visage de bronze et ce cœur d'or aura de nouveau l'opportunité de mener à bien son projet le plus fou : celui de l'égalité. 
Ici un lien pour aider à la réalisation d'un documentaire et participer à son échelle à la libération de Milagro :
Welcome to the Cantri

dimanche 8 octobre 2017

Che Guevara, héros ou bourreau : 50 ans après

Jacobo Manchover, La face cachée du Che, 2007.
Aujourd'hui plus que jamais, l'homme fait polémique. Depuis 1959 et pendant des décennies, le monde entier (ou presque) lui a envoyé des fleurs, a chanté ses louanges d'intellectuel libérateur de Cuba, de sauveur de la démocratie face à la dictature de l'horrible Batista. Lui, et Fidel Castro. Mais tandis que Castro est devenu à son tour un dirigeant, le Che est quant à lui parti sur les routes du monde pour diffuser son idée de la révolution, répandre son idéal de Viêt Nam en Europe, en Afrique et en Amérique Latine. C'est finalement en Bolivie qu'est mort celui que l'on considère encore de nos jours comme un héros. Son image galvaudée trône sur les tee-shirts et les casquettes de jeunes gens qui ne savent à peu près rien de Guevara. Besancenot lui a dédié un livre et des politiques, des intellectuels se revendiquent encore de ses idées. Des idées choisies, triées sur le volet, parmi des phrases, d'innombrables écrits et des comportements qui sont loin de faire l'unanimité. Le Che n'était pas l'idéaliste romantique et poète que l'imagerie castriste a bien voulu construire pour nos petits cœurs en manque de messies. Certains prisonniers qui ont eu affaire à lui, des proches qui l'ont suivi lors de ses différentes tentatives d'insurrections le décrivent même comme un véritable boucher.

Le livre ici évoqué se base pour beaucoup sur les écrits du Che : lettres, journaux, textes officiels ou retranscriptions d'interventions orales. Et, déjà, le romantisme est entaché d'une violence verbale, d'un farouche désir de combat, d'armes, de guerre et de sang, d'une froide cruauté qui mettent à mal le portrait idyllique jusqu'alors diffusé. Difficile d'accuser de mensonge un universitaire qui se dit lui-même un ancien fervent admirateur du Che. Justement, c'est en relisant le Che, en buvant ses paroles que Manchover a détecté la faille. Une énorme faille. Est-il vraiment médecin ? A-t-il réellement obtenu son diplôme ? La question reste presque secondaire face à sa cruauté qui fait régner la peur autour de lui et qui, elle, est bien réelle. Comment des intellectuels qui ont visité les célèbres geôles de La Cabaña et qui ont certainement compris ce qui s'y jouait - des exécutions sommaires et sans procès orchestrées par le Che -, comment Sartre et Beauvoir ont-ils pu se voiler la face à ce point ? Se sont-il saussi bouché les oreilles pour ne pas entendre l'apologie des exécutions que Guevara a pourtant faites au micro des Nations Unies, permettant ainsi une large diffusion à cette horrible idée ? Régine Deforges va plus loin, en n'étant pas le moins du monde choquée que l'on construise un "émouvant" musée dans cette horrible prison que fut La Cabaña. Comble de l'ironie, se sont les intellectuels français qui ont donné ses lettres de noblesse à la si belle légende du Che, à ce personnage qui les avait en horreur et qui avouait ne jamais lire de livres. 
La création de cette légende dorée a été en partie voulue par Fidel car, si le Che quitte Cuba, c'est que ses interventions sans filtre, son attachement douteux à la doctrine stalinienne et son caractère imprévisible gênent le pouvoir. En fait, Castro le coule littéralement en lisant dès le lendemain de son départ la lettre d'adieu de Guevara au peuple cubain, laquelle ne devait être dévoilée qu'après sa mort. De cette façon, le retour au bercail lui est interdit : il est condamné à errer sur les routes du monde tel un paria. L'Afrique est un fiasco. Le peuple se contrefout de ce pseudo sauveur venu de l'extérieur et qui ignore tout ou partie des clés de la situation. Il devient exécrable avec ses hommes : l'un d'entre eux, ayant eu un enfant avec une locale, sera forcé de l'épouser. Il finira par se suicider. Quant à la Bolivie, l'histoire est un peu similaire. Le Parti Communiste, tout comme celui de Cuba, ne le considère par comme un des siens. Les paysans ne comprennent absolument rien de ce que ces blancs viennent foutre là. Ils en ont peur. La CIA est à ses trousses. C'est la fin avant même le début. 
Demain, 9 octobre 2017, partout dans le monde seront célébrés les 50 ans de sa mort. Des milliers d'articles, de reportages et de commentaires vont fleurir sur le web, dans la presse, à la télévision. Certains lui rendront un hommage vibrant et larmoyant. D'autres, amères, rugiront en silence que leur vérité ne soit pas entendue. La polémique fera rage, encore une fois. Alors, qu'allons nous préférer encore cette année ? Le confort de l'image du héros sans taches qui nous rassure et nous motive à poursuivre nos quêtes ? Ou bien allons-nous enfin devenir adulte et voir les choses en face, cesser d'admirer ce qui ne mérite pas de l'être et chercher enfin des modèles à notre mesure, des faiseurs de paix et non des prêcheurs de haine ? 

vendredi 29 septembre 2017

Mon top 10 des livres qui te font voyager...et réfléchir sur le voyage

La rubrique "livres" du blog étant très très très très fournie, voici une sélection de 10 livres ou auteurs qui te feront voyager, immobile dans ton canapé, mais mobile dans ta tête et dans tes rêves, et qui par la même occasion te feront réfléchir sur le sens du voyage ainsi que sur la manière dont tu le racontes, toi, modeste bloggeur... Prêt ? On y va ?

Bernard Ollivier, La longue marche
La route de la soie s'ouvre à vous, sans aucun obstacle, telle que Bernard Ollivier décide de la parcourir à 61 ans. Remise en question de toute son existence, départ géographique après le départ de sa femme, besoin de réapprendre à marcher sans elle. Plus qu'un projet de voyage, une interrogation existentielle qui le conduit jusqu'à X'ian. Anatolie, Iran, Ouzbékistan, Chine, les paysages défilent et ce que l'on croyait être un récit de marche solitaire se transforme en un collier dont les perles sont les multiples rencontres faites sur le chemin. Courage. Humilité. Et cette citation chère à mon cœur et qui définit parfaitement ma vision du voyage et du monde en général. Les gens avant tout, pas forcément très loin de soi, et s'intéresser à eux, à leur histoire, à ce qu'ils ont à nous dire et à nous apprendre :
"Assez de voir des civilisations en boîte et de la culture sous serre. Mon musée à moi, ce sont les chemins, les hommes qui les empruntent, les places de village,et une soupe, attablé avec des inconnus". 
Bernard Giraudeau
L'oeuvre de l'artiste en général. Depuis ses documentaires et sa voix envoûtante et déjà exotique, jusqu'à ses livres, invitations au voyage. Mais pas au voyage touristique, prévisible. Non. Au voyage cru, rude parfois, piquant, aux récits des hommes revêches, des marins sans port et des femmes au passé incertain, mi déesses mi putains. Si la mélancolie poétique vous tente, si un aller sans retour dans les bas fonds des cités portuaires ne vous effraie pas, Bernard Giraudeau, avec sa prose sans égal, sera le guide qu'il vous faut dans les méandres du monde. 

Tintin
Même adulte, la lecture des aventures du jeune journaliste belge nous procure encore des frissons, de l'émotion et de la joie. Indémodable, Tintin se lit à tous les âges et à toutes les époques. C'est Le Temple du Soleil qui m'a fait découvrir le Pérou et m'a donné l'envie irrésistible d'aller voir les Andes en vrai. Ce sont ses incroyables enquêtes qui m'ont tenue en haleine durant toute mon enfance et mon adolescence qui m'ont donné la curiosité d'aller découvrir le monde. 

Isabelle Autissier, L'amant de Patagonie
Un magnifique roman après la lecture duquel on n'a qu'une seule envie : filer tout droit en Patagonie. Là, dans le grand sud, redécouvrir autrement ces terres hostiles et reprendre contact avec ces peuples massacrés puis oubliés. Isabelle Autissier retrace dans son roman l'histoire de la rencontre ratée entre les colons européens et les autochtones, cette immense méprise qui nous a fait prendre, nous, les blancs, les indigènes pour des sauvages. Or, sauvages, nous l'étions complètement et nous le sommes restés, sans aucun état d'âme, jusqu'à l'assassinat du dernier Ona, du dernier Alakaluf. Laissez-vous emporter dans les paysages sublimes de la Patagonie, à la suite d'un auteur qui nous livre ici un hymne à cette terre et aux gens qui l'ont un jour peuplée. 

Paul Théroux, Patagonie Express
Le titre nous ramène au livre précédent, pourtant tous les deux n'ont rien à voir. Le livre de Théroux est un éloge au voyage pour le voyage, qu'importe le but pourvu que les routes soient belles. Un matin, il s'éclipse. Il prend le métro de Boston comme des milliers de gens qui vont travailler, à cette différence près : lui ne se rend pas au bureau mais... en Patagonie. De train en train, Théroux traverse l'Amérique du Nord au Sud, passe toutes les frontières et décrit ce qu'il voit, sans autre volonté que celle de raconter et d'avancer. Pas d'idéalisation touristique. Pas de visites. Pas de musées. Juste le train et les populations locales qu'il croise dans leur élément naturel et sur lesquelles il ne porte pas de jugement. Un anti tour du mondiste, anti routard, anti instagramer et ça fait du bien ! 

Claudie Gallay, Les déferlantes
Voyage intérieur autant que géographique. La Hague ne semble pas un lieu tellement passionnant pour un voyage littéraire, et pourtant... Le vent, les tempêtes, l'iode, les falaises, le phare, la pluie battante, les oiseaux partout. On se retrouve dans une atmosphère parfaite pour se retirer de l'agitation du monde. Le voyage n'est pas forcément une succession de lieux à voir que l'on enchaîne sans les approfondir. Il peut être aussi immobile et favorable à un travail d'introspection. Seule avec ses tourments dans une région au climat tourmenté, la protagoniste nous donne furieusement envie de venir l'accompagne dans ses marches interminables sur la lande battue par les vents...

Jean-Christophe Rufin, Immortelle randonnée
Voyage itinérant mais avant tout séjour incroyable au cœur de la langue française et des mots. Car, pour décrire un itinéraire ou un séjour, on croit souvent que l'alignement de toponymes et de superlatifs suffit. Or, Rufin nous remet à notre place de gribouilleurs de récits pour nous montrer ce que c'est vraiment que l'écriture du voyage. Il est possible que la lecture de ce livre ne vous donne même pas envie de "faire Compostelle", puisqu'on vous l'aura raconté avec tellement de génie qu'il vous semblera impossible de vivre en vrai un tel pèlerinage géographique, religieux et littéraire à la fois !  

Frances Mayes, Sous le soleil de Toscane
Le vaste débat de la résidence secondaire à l'étranger. La Toscane, pour ces Américains en quête de calme et de soleil. Et toutes les péripéties de maçonnerie, peinture et jardinage qui vont de pair avec la rénovation d'une vieille bâtisse dans une région du monde où l'on demeure malgré tout un étranger. Lé récit est tellement vivant et généreux qu'on a envie de venir les aider. Et puis il y a toutes ces saveurs, les tomates gorgées de soleil, l'huile d'olive qui coule comme une fontaine d'or, le sucre des fruits mûrs. Le voyage, en plus d'être un déplacement ou, comme dans ce livre, une installation, est aussi une aventure culinaire. Oui, le voyage se goûte et on en redemande ! 

Lolita Séchan, Les brumes de Sapa
Préparez-vous à chausser votre sac à dos pour suivre Lola dans ses innombrables avions, dans ses allers et retours incessants entre son monde et celui de son amie vietnamienne. Au départ, c'est un voyage intérieur qui a besoin d'aller voir ailleurs si son Moi y est. Et puis l'égocentrisme s'efface au profit de l'amitié. Alors, l'humain dans ce qu'il a de plus beau et de plus pur peut enfin éclater au grand jour. Oui, on peut s'attacher à des habitants des pays que l'on visite. Non, l'amour comme l'amitié n'ont pas de races, pas de frontières autres que celles que nous nous mettons dans la tête. Pas de descriptions de paysages ici, pas de mise en mots du décor : les dessins parlent d'eux-mêmes et on y plonge agréablement sans pouvoir en détacher nos yeux éblouis par tant de beauté. 

Emilie Beaudet, Bolivia Road Movie
Oui, j'y suis allée de mon petit roman voyageur. Oui, j'avoue, j'ai fait ça. Je ne sais pas ce que ça vaut, c'est à vous de le dire, mais j'avais envie de raconter autrement que par le blog quelque chose de mes voyages en Bolivie, quelque chose qui ferait voir le pays tel qu'il est, autrement que par ses musées et son folklore et qui en même temps me permettrait de glisser là-dedans des personnages qui ressemblent à des gens que j'ai croisés sur ma route et que j'ai trouvés beaux. 

jeudi 13 octobre 2016

La femme de l'Antarctique

Laurence de la Ferrière, La femme de l'Antarctique, 1997.
Basta de Rio, Santiago et autres contrées calientes (vous avez lu la superbe interview de Sophie qui nous parle de sa vie d'expat en Amérique Latine ?), basta de lectures qui vous emmènent dans les jungles de l'Equateur, changement de cap et de décor : direction le Pôle Sud. Encore un des livres retrouvés dans ma maison, encore un récit d'aventure tels ceux que je lisais déjà dans mon adolescence et qui forgent pour toujours une identité voyageuse. Non que l'Antarctique me tente, loin de là. Mais le récit d'exploits surhumains éveillent en moi une curiosité sans bornes. Se confronter à soi-même, relever le défi de repousser ses limites corporelles et mentales dans des environnements hostiles, voilà qui a de quoi interpeler. L'indécrottable machisme avec lequel nous réfléchissons rend l'expérience d'autant plus glorieuse lorsqu'il s'agit de celle d'une femme. Ici : Laurence de la Ferrière. 
En 1996, quand elle se retrouve seule à tirer son traîneau de quelques 140 kilos sur la calotte glacière, la demoiselle n'en est pas à son coup d'essai. Elle est déjà forte d'une expérience monumentale sur les plus grands sommets du monde. L'Himalaya est son jardin, même si un record lui échappe : celui de l'Everest sans oxygène. La performance est déjà belle, puisqu'elle réussit à atteindre 8700 m d'altitude sans assistance respiratoire, mais pas le sommet. Or, loin de s'effondrer et de se lamenter sur ses lauriers, elle sait déjà qu'autre chose l'attend ailleurs. Elle traverse le Groenland en 1995, ultime introduction à l'aventure qu'elle relate dans ce livre. En 1996, la voilà donc en solitaire sur l'étendue blanche la plus hostile et désertique du monde. 

Elle laisse le monde, son mari, ses deux filles et enchaîne les jours de marche et de souffrance. Son corps n'est plus qu'une douleur immense, ses doigts gèlent, mais son mental ne vacille pas. Égoïste ? Asociale ? De tels aventuriers des temps modernes sont souvent taxés d'adjectifs peu flatteurs. Parfois, on les admire ; d'autres fois, c'est l'incompréhension qui domine les débats face à l'apparente inutilité de l'acte. Marcher jusqu'au Pôle Sud, "pourquoi faire?", selon l'une de mes répliques quotidiennes favorites. Deux réponses : premièrement, on se met le doigt dans l'œil jusqu'au coude, car il faut considérer que les aventuriers modernes sont les premiers observateurs du climat et les premiers défenseurs de notre planète. Ensuite, ce superbe passage que je ne résiste pas à vous citer et qui résume parfaitement sa quête à elle, en fait, notre quête à tous, explorateurs du Pôle, du Sahara, du coin de la rue ou de nous-mêmes :
"... je me dis que chaque individu naît avec une destinée à accomplir. Certains ont la chance qu'elle se révèle à eux dès le plus jeune âge de sorte que leurs jours se placent aussitôt sous une lumière favorable. D'autres ne parviennent jamais à la trouver, ou tardivement. Tant et si bien qu'ils ont le sentiment que quelque chose leur échappe. Ils sont en état de manque, furetant dans tous les coins de leur existence afin de satisfaire un désir qu'ils ne savent pas identifier."
Ensuite, Laurence de la Ferrière a traversé l'Antarctique dans l'autre sens, puis les Alpes de Vienne à Menton. Elle en a fait des livres, des films... et quelque chose me dit que je vous en reparlerai !

vendredi 16 septembre 2016

Patagonie Express

Paul Théroux, Patagonie Express, 1979.
Voilà le genre de bouquins qui m'ont fait voyager avant de voyager, qui ont semé en moi les petites graines vivaces de la bougeotte et m'ont insufflé ce vent qui pousse certaines personnes à se remettre sans cesse en marche vers l'ailleurs. Voilà l'un des livres que je place au sommet de mon panthéon de lectures voyageuses. Je l'ai lu adolescente et son ton, le style inimitable, élégant et recherché dans lequel il est écrit, m'ont fait un effet monumental. 

L'écrivain américain Paul Théroux, en regardant une carte de l'Amérique, se rend compte qu'une ligne ferroviaire quasi ininterrompue part de chez lui, à Boston, Etats-Unis, et descend jusqu'en Patagonie. C'est ainsi qu'un matin, il prend le métro que prennent tous les gens qui se rendent au travail, dans cette ville hivernale engluée dans la neige, à la seule différence que lui se rend au fin fond du grand sud, à Esquel. Il traverse d'abord les Etats-Unis, puis le Mexique, l'Amérique Centrale, la Colombie, l'Equateur, le Pérou, la Bolivie et enfin l'Argentine. Théroux nous prévient : ce qui l'intéresse dans cette aventure, ce n'est pas de nous faire part de ses impressions une fois arrivé à destination, mais plutôt de nous raconter le voyage, pas à pas, dans ses aspects positifs comme dans ses aspects les plus triviaux. Se retrouver dans une ville sale, trouver un hôtel miteux, peiner à se faire comprendre des autochtones, détester un endroit, reprendre la route, ou plutôt le train, puisque rien ne le retient dans aucun des pays qu'il traverse. Ou si peu. Une conférence sur la littérature ici ou là, un long arrêt à Panama, la rencontre de parents éloignés en Equateur ou la lecture de quelques livres et poèmes au génial Borges à Buenos Aires. A chaque fois, s'il s'attarde un peu, c'est pour mieux repartir ensuite vers son sud. 
Les paysages sont décrits avec justesse et précision, les villes dépeintes sans concessions. Paul Théroux nous dresse également le portrait des autres voyageurs qui croisent son chemin : babas cool, touristes, routards, locaux, paysans, une panoplie complètes de caractères qui offre un panorama quasiment exhaustif de ce qu'on peut rencontrer en voyage. Lui se place plutôt en observateur. Objectif et tellement visionnaire dans sa capacité à capter l'essence d'un pays à travers ses habitants. Et le plus magique, c'est qu'il ne part pas seul : la traversée des Amériques par voie ferrée étant longue et lente, le train est un endroit propice à la lecture. De la méta-littérature, de la mise en abîme littéraire, si vous préférez. De l'enrichissement culturel sans prix pour une adolescente assoiffée de nouvelles terres à découvrir, qu'elles soient d'argile ou de papier. 
En résumé, Patagonie Express est l'un des livres qu'il faut lire ou avoir lu lorsqu'on est un voyageur, et le cadeau à faire à une jeune personne qui aurait faim de partir à l'assaut du vaste monde. Je l'ai moi-même relu avec tellement de plaisir que j'en suis encore complètement transportée, qu'à l'heure tardive à laquelle je vous écris l'article, je partirais bien en rêve quelque part sur une plaine aride, froide et ventée de Patagonie...

mardi 17 mai 2016

Trains de rêve

Depuis que j'ai lu "Patagonie express" de Paul Théroux, dans lequel l'auteur raconte son départ de Boston en métro, pour rallier la gare et filer vers le grand sud par le rail, le train me passionne. L'avion, c'est rapide, efficace, mais on ne voit évidemment pas les paysages. La voiture, c'est moderne, autonome, mais ça n'a pas beaucoup de charme. Quant à la marche, même si elle permet de sillonner des montagnes et des vallées, elle a ce côté épuisant qui peut dissuader. La route de la soie à pied, ça ne me tente pas plus que cela. Je laisse la performance à Bernard Ollivier qui le raconte très bien. Par contre, faire cette même route dans un train, j'adhère ! Les trains, au fond, ce sont des machines de légende, qui souvent suivent des routes elles-mêmes mythiques : celle des chercheurs d'or au Canada, l'Orient Express, le train des cimes en Argentine, le Moscou Pékin et j'en passe. Ils nous font aller au coeur d'endroits magnifiques, mystérieux, inquiétants ou fascinants. Le pont de la rivière Kwai, les chutes Victoria, pensez-vous ! Je me suis délectée en lisant le magazine Géo spécial consacré à ses trains de légende. Je suis montée dans le Al Andalus qui nous promène à travers l'Espagne musulmane ; j'ai sauté dans le Che-Pe qui traverse les montagnes mexicaines des indigènes Tarahumaras ; j'ai tremblé de peur, tapie sur le toit d'un train du Bangladesh. J'ai vécu plein d'aventures en lisant ces lignes magiques, en plongeant dans les photos au pouvoir envoûtant. Je suis ressortie de là en ayant noté plein de référence de romans et autres ouvrages à lire pour prolonger le voyage. J'ai du pain sur la planche !

jeudi 18 février 2016

Latines, belles et rebelles

Hernando Calvo Ospina, Latines, belles et rebelles, 2015.
C'est bien écrit. Et bien traduit. Une ode à la femme latino-américaine, mais pas à la femme vue dans les yeux de l'homme machiste. Non. Il s'agit d'un hommage à celles qui, dans l'adversité, dans un monde dominé par les hommes dans lequel elles n'avaient pas le droit à la parole, se sont levées d'une seule voix et ont parfois pris les armes. Qu'il s'agisse de libérer leur peuple du joug espagnol ou de s'insurger contre une dictature, les femmes mises à l'honneur ont toutes joué un rôle prépondérant dans l'histoire de leur nation. Bâti sur un plan chronologique, ce document nous mène d'époque en époque, cherchant également à rétablir quelques vérités. Pourquoi encore honorer la traîtresse Malinche qui a vendu le peuple aztèque au conquérants espagnols, quand d'autres combattantes indigènes se sont quand à elles illustrées pour sauver leur culture ? Non, la révolution mexicaine n'a pas été une révolution de machistes moustachus, et non, le récit de la maya quiché Rigobeta Menchu, prix Nobel de la paix, n'a pas été inventé de toutes pièces. Par ailleurs, à travers l'action incessante des mères et des grands-mères, des épouses et des sœurs, on en apprend de belles sur le régime soi-disant démocratique d'Uribe en Colombie, lequel, pour mieux accuser les FARC des barbaries qu'il commet lui-même, enlève et tue des centaines de jeunes hommes innocents et met ces crimes sur le dos de la révolution. Bien évidemment, le livre est très engagé politiquement et on en pense ce que l'on veut. Cependant, l'expérience personnelle de l'auteur ainsi que ses connaissances indéniables sur tout ce qui concerne l'histoire de l'Amérique Latine fait de son œuvre un document incontournable. Après la vision des vaincus exprimée par Nathan Wachtel, nous lisons ici la vision passionnante des femmes, jamais vaincues et jamais soumises. Des héroïnes du quotidien et des fondatrices, des combattantes et des mères, des commandantes et des artistes grâce à qui le continent latino-américain est ce qu'il est aujourd'hui. Seul bémol, bien évidemment, cette anthologie ne pouvait être exhaustive, l'absence regrettée dans ces pages de la courageuse Domitila Chungara et des femmes de mineurs boliviens, qui ont elles aussi mené des luttes essentielles. Entre le féminisme moderne et la complémentarité entre les deux sexes prônée par les cultures indigènes, un ouvrage passionnant, instructif, édifiant. À ne pas manquer.
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vendredi 6 novembre 2015

Poussières d'exil

Patrick Bard, Poussières d'exil, 2015.
N'ayant plus rien à me mettre sous l'oeil, j'opère un repli stratégique dans les rayons de ma bibliothèque municipale. Je crains, comme toujours, d'en avoir maintes fois fait le tour et me dirige directement vers les nouveautés. Une saga familiale autour de la guerre d'Espagne et des années Franco. Soit. 
Commençons par le bémol. Un homme qui raconte une histoire de femmes. Pourquoi pas. De là à dire qu'il y existe une écriture féminine et une écriture masculine, ne tombons pas dans la ségrégation littéraire. Cependant, l'auteur s'est un peu lâché sur le côté sensuel et sexuel, les orangers, les oliviers, la chaleur, la Méditerranée. Tout ça semble lui être un peu monté à la cabeza. Ou alors je deviens prude. Je me demande si c'était nécessaire, ce déferlement des sens. Le piment de l'histoire, sans doute. Par ailleurs, si on considère que le sang, les larmes, la guerre, les sensations extrêmes et le plaisir sans censure vont de pair, alors...
Le point positif, c'est qu'on pourrait se croire au coeur d'un roman fleuve qui n'en finit jamais, rempli d'aventures familiales sans relief. Oui, mais. Mais il y a l'Histoire, il y a l'Espagne, la guerre civile, Franco, l'émigration clandestine vers la France, les vies plusieurs fois détruites et recollées. Les secrets, les non dits, c'est un thème bateau et on peut s'y casser le nez. Dans ce roman, on accroche. L'histoire espagnole m'étant assez familière, j'ai pu juger de son éventuelle caricaturisation (tiens, un nouveau mot). Or, l'auteur est bien loin du stéréotype, en témoignent les références bibliographiques et personnelles qu'il nous détaille à la fin de son ouvrage. C'est documenté, attesté, véridique. Cela en devient presque réel sous sa plume. Pour une fois, l'avertissement qui a coutume de nous rappeler que tout ceci n'est qu'une fiction n'est pas vain. On se serait presque pris au jeu de tenter de démêler le vrai du faux. 
Ce n'est pas mal écrit. Ce n'est pas renversant. Mais ça vaut le détour, ça nous accroche et nous attire page après page jusqu'à la conclusion. A aucun moment on ne s'ennuie, en aucune façon on ne saute un ou plusieurs passages. On adhère jusqu'au bout et, mieux, on en redemanderait presque. Et puis, au regard de l'actualité, la guerre, la prison, la répression, l'exil et l'isolement, le désespoir, la terre, il n'y a rien de mieux pour se remettre les pendules à l'heure. 
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mardi 13 octobre 2015

12 octobre, rien à célébrer

Au lendemain des célébrations au cours desquelles s'exacerbe cette gloire macabre que ressentent les Espagnols à l'heure d'évoquer leur conquête assoiffée de sang et d'or de l'Amérique, je souhaitais partager quelques réflexions. Comme le disent parfaitement les voix qui s'élèvent en Amérique Latine, non, l'Amérique n'a pas été "découverte" en 1492. Non, il n'y a eu ni rencontre, ni partage, seulement des guerres et des massacres, une soumission brutale. Plutôt que de colonisation, parlons de génocide. Plutôt que de métissage, parlons de viol physique, historique et culturel. Certes, de ce choc est né la possibilité qu'ont les latino-américains de manipuler et de magnifier cette belle langue qu'est le castillan. Mais il existe un refus plus que légitime de "fêter" cette funeste date du 12 octobre, date à laquelle des conquérants barbares et pour la plupart analphabètes ont entamé la mise à sac d'un continent entier et la mise à mort de ses plus grandes civilisations. Le 12 octobre, il n'y a rien à célébrer. 

Comment, alors, certains professeurs d'espagnol osent-ils encore, par ignorance, par mépris ou par racisme, traiter le sujet de la "découverte de l'Amérique" en des termes presque bucoliques, en parlant de syncrétisme et de mélange des cultures ? Comment, ayant pour but de présenter aux élèves le "monde hispanique" dans sa diversité, peut-on encore placer une civilisation au-dessus d'une autre, ou parler de la culture latino-américaine, si vivace, si vivante, en la comparant à celle de la "mère patrie"? L'esprit colonialiste règne encore dans les salles de classe et dans les amphithéâtres des universités. Je l'avais évoqué ici au sujet de la langue. D'ailleurs, je lutte toujours autant pour faire admettre aux élèves débutants que non, l'espagnol d'Espagne n'est pas la seule vérité et que, bien sûr que oui, l'espagnol d'Amérique Latine est tout aussi valable. En France aussi, on a un certain passé qui nous fait nous sentir supérieurs dans biens des domaines...
Refusant de présenter la colonisation sans parler des massacres, et trouvant le sujet trop emprunt d'un risque évident de manichéisme, je préfère présenter l'Amérique Latine à mes élèves dans ce qu'elle a de plus original, de plus grandiose et de plus vivant. L'art qu'elle crée avec ses tripes, les poèmes qu'elle arrache à ses entrailles tourmentées, la musique, la peinture, la littérature et les images qui la montrent telle qu'elle est : une mère au coeur mille fois brisé mais dont les jambes fermement plantées dans la terre des ancêtres sont autant de racines desquelles jaillissent des arbres plus résistants et plus éblouissants que dans la vieille Europe. 
Avant d'emmener mes élèves dans un voyage immobile qui part de Cuba pour aller vers le Pérou, en passant par le Mexique, l'inévitable frontière, la Bolivie et d'autres pays encore, je leur envoie en pleine figure ce cœur qui palpite et ces veines qui tressaillent, qui bouillonnent du sang de la création. 
Trois documents phares.

- Une vidéo de Calle 13, Latinoamérica, qui leur en met plein les mirettes :


- Un poème de Nicomedes Santa Cruz, déclamé par ses soins qui leur titille les oreilles.

- Un mural sur un mur du Chile, énorme fresque dont le concept les laisse rêveurs:
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- Et puis, comment ne pas conclure en chantant ce magnifique hymne si bien interprété par Mercedes Sosa.

Je vous assure qu'en les entendant si bien chanter, en écoutant attentivement leurs commentaires, je suis de plus en plus persuadée que la manière de présenter l'Histoire n'est pas une fatalité, qu'il n'est pas du tout insurmontable de faire privilégier une "vision des vaincus" qui contredit alors intrinsèquement ce que porte ce terme de négatif. Car les vainqueurs, ce sont eux, les Latino-américains. 

mardi 31 mars 2015

Benigno, dernier compagnon du Che

Dariel Alarcon Ramirez, Christophe Dimitri Réveille, Ruben Tamayo, Benigno, dernier compagnon du Che, 2006.
Gros pavé présent dans ma bibliothèque depuis plusieurs mois, merci le petit virus qui m'a obligée à rester à la maison et m'a permis de terminer sa lecture, je peux maintenant vous parler du livre rouge qui trônait dans mes étagères, fermé depuis trop longtemps. Toujours réticente en abordant un témoignage fait à partir d'entretiens -la traduction va-t-elle être bonne ? la forme ne va-t-elle pas massacrer le fond ? la construction sera-t-elle cohérente ?-, j'ai entamé, selon ma mauvaise habitude, la lecture avec appréhension. Tout n'est pas parfait en terme de langue, mais nous passerons. Le fond, lui, est passionnant. 
Nous découvrons page après page ce qu'a été la vie de l'un des derniers compagnons du Che, de ceux qui sont ressortis vivants de la souricière bolivienne et ont miraculeusement échappé à une mort pourtant plus que certaine. Mais Benigno, ce n'est pas qu'un guérillero. C'est avant tout un paysan. C'est surtout un enfant qui a grandi trop vite, mûri trop tôt par des circonstances dramatiques : pauvreté, violences, abandons, morts... Le cocktail parfait pour faire d'un jeune homme piétiné par la vie une machine à tuer. D'ailleurs, il l'avoue lui-même : ses débuts aux côtés de Camilo Cienfuegos dans la Sierra Maestra ne sont pas dûs à un élan révolutionnaire passionné mais à une immense envie de vengeance, nourrie par le désir de tuer les assassins de sa première compagne. Car à l'époque, Cuba est tiraillée entre les barbudos de Castro et l'armée de Batista qui cherche à les éliminer. Dans les campagnes, les paysans se retrouvent entre les deux camps et paient un lourd tribut, tour à tour suspectés d'appartenir à un camp ou à l'autre. Benigno, analphabète mais connaissant parfaitement le terrain, s'enrôle donc dans la lutte armée de cette bande d'utopistes qui arrivent au pouvoir à La Havane en 1959. Là, aux côtés de Cienfuegos, de Castro, du Che, il explique apprendre beaucoup, se cultiver, réfléchir et grandir moralement. 
Ensuite, il fait partie des combats menés en Afrique, puis en Bolivie. On découvre alors un autre visage, celui d'un homme censé, posé, bien loin de ses idées vengeresses du début. Pourtant, s'il est dévoué corps et âme au Che, il lui manque encore un certain nombre d'éléments dans l'appréhension de la réalité de cette guerre perdue d'avance. C'est pourquoi, avec le recul des années et l'analyse qu'il a pu faire des événements passés, Benigno nous offre dans ce livre un témoignage passionnant : celui d'un homme qui, loin d'avoir renoncé à ses idéaux, les réaffirme au contraire et se place dans une position extrêmement critique vis à vis d'un régime, celui de Castro, qui n'a rien à envier à la dictature de Batista, le tyran qu'il se disait combattre à la fin des années 50. On apprend ainsi tous les rouages du pouvoir, des révélations inédites sur les alliances contre nature et on découvre plus que jamais le visage d'un homme, Castro, qui développe dès le début des années 60 un régime policier et totalitariste dont il se veut le seul maître. Edifiant. 
Quant à Ariel Alarcon Ramirez, alias "Benigno",  son personnage reste gravé dans la mémoire du lecteur. On admire sa bravoure, son courage, son abnégation mais aussi sa capacité à remettre en question des choses auxquelles pourtant on lui avait fait croire dur comme fer. Le portrait d'un homme sans concessions, d'un homme entier, fidèle à lui-même et à ses idées, quel que soit le prix à payer pour la vérité. 
Associé à témoignage est née une bande dessinée qui retrace la vie de Benigno et dont Dimitri Réveille a écrit le scénario. Il faut avoir les deux en mains, car le deuxième ouvrage est forcément parcellaire. Mais l'essentiel y est dit et les dessins sont sobres, réalistes. On y voit beaucoup de visages, les regards tour à tour apeurés ou déterminés des hommes du Che. Un complément intéressant au premier ouvrage. 
Christophe Réveille, Simon Géliot, Benigno, Mémoires d'un guerillero du Che, 2013.
Et quelque chose nous dit que l'aventure n'est pas terminée...

samedi 23 août 2014

Le Festival international de cinéma des Droits de l'Homme

"Mujeres de la mina", de Loreley Unamuno y Malena Bystrowicz.
Au milieu du bruit entêtant des marteaux qui cassent les pierres, des femmes racontent. Elles disent leur existence de travailleuses de la mine, de mères, la vie rude, les tristesses, les combats quotidiens. Lucia, l'une des protagonistes, est dans la salle, assise au deuxième rang. L'émotion est palpable. On sent un élan d'amour qui circule dans l'obscurité, entre Lucia, les spectateurs et les deux jeunes femmes argentines qui ont su laisser parler ces héroïnes de la mine et s'effacer complètement. Le documentaire ne se contente pas de nous faire plonger dans l'enfer d'un Potosi féminin, il nous offre aussi le témoignage de Domitila Chungara, figure de l'histoire des luttes pour la justice dans les mines d'étain de Siglo XX. Ce sont parmi les dernières images de doña Domi, déjà malade, mais toujours vaillante. L'aura de la dame de Llallagua et Catavi veille encore sur nous. Et puis, il y a le regard en gros plan d'Eduardo Galeano, ses phrases et ses yeux qui bousculent notre conscience, qui nous réveillent, pauvres ahuris que nous sommes. Loreley et Malena ont fait un travail magnifique, avec toute leur sensibilité, toute leur énergie, huit ans de leur vie pour ce cadeau qu'elles nous offrent. Merci.

"Mujeres de la mina" a reçu le prix "Ojo Latinoamericano" dans la catégorie moyens métrages du Festival Internacional de Cine de los Derechos Humanos de Sucre, août 2014.

http://mujeresdelamina.wordpress.com/

"Una flor para las tumbas sin nombre", de Daniel Hechim
Au début, on ne sait pas où le réalisateur veut en venir. On assiste à un croisement d'images : celles, en noir et blanc, qui raconte l'arrestation d'un étudiant français dans les années 70, dans les années sombres de la dictature ;  celles, actuelles, de la découverte de deux corps anonymes dans le village de Melincué. C'est l'histoire de deux recherches croisées, deux quêtes qui, durant 35 ans, visent à découvrir la vérité. Pendant toutes ces années, c'est tout un village qui enquête pour découvrir le nom de ces deux jeunes gens assassinés pendant la dictature. Un élan collectif se forme, entre le juge qui a refusé de classer le dossier, les élèves et les professeurs d'une école qui se mobilisent, les habitants qui se relaient pour aller fleurir cette tombe sans nom. D'un autre côté, deux familles cherchent désespérément la trace de leurs enfants disparus. Les morceaux de ce puzzle d'amour et de haine peuvent-ils se recoller ?
Après quelques minutes d'interrogation, j'ai complètement adhéré. 

http://unaflorparalastumbassinnombre.blogspot.com.ar/


vendredi 13 juin 2014

Radio Mundial

Aujourd'hui, première chronique de Radio Mundial en direct de... ben, non, pas de Rio... mais peu importe ! Radio Mundial vous livre ses premières impressions.
D'abord, revenons sur cette cérémonie d'ouverture, au cours de laquelle Jennifer Lopez est sortie d'une sphère qui s'est ouverte comme une fleur, pour interpréter l'hymne polémique de cette édition 2014. Polémique, parce qu'en anglais et non en portugais comme la logique aurait voulu. Soyons honnête, il y a bien pire qu'un hymne en anglais pour ouvrir un mondial au Brésil... il y a un hymne "chanté" par Jennifer Lopez. Et ça, c'est affreux.
Parlons maintenant du match Brésil / Croatie. Pour une équipe qui est censée gagner SA coupe du monde, quelle déception ! On a vu des Brésiliens timorés, désorganisés, fouillis en milieu de terrain, qui n'ont compté que sur Neymar pour faire le jeu. Les Croates pouvaient mener au score... jusqu'à ce que monsieur l'arbitre japonais voit Fred tomber dans la surface et siffle un penalty totalement imaginaire en faveur des sud-américains. Sans compter une faute non sifflée dans la surface qui aurait aussi permis aux Croates d'avoir un penalty et d'autres énormes erreurs. Ce matin, la presse internationale s'insurge, et la voix du sélectionneur croate en premier lieu. "Qu'on leur donne la coupe du monde tout de suite !", brame-t-il. Et il n'a pas tort. Quel mauvais arbitrage ! Quelle manière impensable de favoriser une équipe ! Mais où va-t-on ?! N'en déplaise à ses détracteurs, la vidéo est le seul et l'unique moyen de mettre un terme à ces approximations qui mettent en péril la crédibilité du jeu. Au rugby, il n'y a plus jamais de contestation depuis l'usage de la vidéo. Certes, le jeu en est parfois ralenti, mais c'est pour le bien de celui-ci.
Enfin, j'ai remarqué en allant fouiller sur le net que la plupart des pays avaient obtenu des droits de diffusion télé, certes, mais en faveur de chaînes privées et payantes. Le football, sport populaire par excellence, devient un rendez-vous d'initiés, de fortunés, d'élite. La France est par ailleurs parmi les plus mal lotis, puisque les trois quarts des matches seront diffusés sur la chaîne Bein Sport, qui appartient au groupe Al Jazeera. Pour ma part, je refuse catégoriquement de donner ne serait-ce qu'un centime aux Qataris. Vous savez, ces ahuris qui ont trouvé le moyen de faire flamber un immeuble classé qu'ils avaient racheté sur l'île Saint Louis, tout ça parce qu'ils avaient voulu y faire installer un ascenseur à grosses bagnoles ? Ceux-là même qui ont, entre autre, racheté le PSG et à qui on a ouvert très grand la porte du championnat français, pendant qu'on se pose bêtement la question de la légitimité ou non de la présence de Monaco en Ligue 1, à cause de soi-disant problèmes d'impôts. Alors que les milliards du Qatar, ben non, on ne se demande pas si leur poids ne fait pas outrageusement pencher en leur faveur la balance des budgets de clubs. Dire qu'on leur a offert sur un plateau d'argent la prochaine Coupe du Monde, alors que le climat est insupportable, que les ouvriers se tuent littéralement au travail pour construire des stades et que, surtout, le Qatar n'a jamais eu d'équipe internationale de foot digne de ce nom. Tout ce qu'ils savent du football, c'est empêcher des joueurs de quitter leur territoire, comme ça a été le cas pour le pauvre Zahir Belounis.
Vous me direz, si c'est pour regarder les matches de l'équipe de France, ces adolescents attardés et décérébrés, pas de quoi en faire tout un fromage. C'est l'un des arguments des pros du boycott, des énervés du refus. Bien sûr, la situation au Brésil n'est pas toute rose, je ne vais pas ici rouvrir le débat. Non, ce qui me fait doucement marrer, c'est qu'à force de crier au loup, les antis Mondial ne se rendent pas compte que sur Facebook, sur Twitter et sur le web en général, ils ne font que ça, en fait : qu'ils le veuillent ou non, ils parlent foot ! Les grands benêts !
Allez, bon match, en avant la Hollande et vive la RTBF qui diffuse, elle, les matches en entier, gratuitement. Tous en Belgique !

lundi 3 février 2014

Le syndrome de l'éternel voyageur

Merci Fanny pour cette sublime vidéo qui dit tellement de choses, parle à beaucoup d'entre nous et explique aux autres...
J'ai fait la traduction du texte pour que tout le monde puisse en profiter.
(extrait du tour du monde de Lucia y Ruben).



Aujourd'hui n'est pas un jour comme les autres. Je pars de nouveau. Cela fait des mois que j'attends de faire un autre long voyage. 
Toutes les odeurs, les couleurs et les saveurs qui étaient encore frais dans ma tête, commençaient à n'être plus que des souvenirs diffus, qui se confondaient en une pluie de lieux vers lesquels je voulais revenir encore et encore. J'ai besoin de perdre la notion du temps, que chaque jour de la semaine porte le même nom, ne pas savoir de quel mois il s'agit. C'est incroyable, mais ça arrive. J'ai besoin de dimanches qui ne soient pas tristes, et de mercredis qui ne soient pas "le jour du spectateur"[1]. Je veux que la seule chose qui importe soit de me demander quoi faire à chaque instant, où dormir chaque jour, combien puis-je économiser pour manger, comment arriver jusqu’à la prochaine ville, qu’est-ce qui m’attend à ma descente du prochain bus, du bateau suivant, du train suivant. Je n’aime pas voler, mais je sais que c’est le prix à payer pour qu’à partir d’aujourd’hui, chaque jour ne soit pas un jour quelconque.
Le meilleur, quand je suis loin de tout ce que je connais, c’est de savoir qu’à chacun de mes pas m’attend quelque chose de nouveau. Le fait que le chemin ne soit pas un chemin appris, sur lequel je connais chaque feu, chaque boutique, chaque coin de rue, attire mon attention sur tout ce qui m’entoure, me rend attentive pour ne pas en perdre une miette. C’est alors que j’ai la sensation de vivre un moment unique, que tout le reste n’a pas d’importance. Je reconnais que je suis accro à ce mode de vie. Je suis là, dans ce lieu étranger à mon monde, maintenant, et il se peut que je n’y revienne jamais. Je dois savourer chaque moment, l’enregistrer dans mon disque dur pour récupérer, dans plusieurs années, une seconde de tout ça ; une seconde qui aurait survécu au passage du temps et qui me renvoie ici l’espace d’un instant. Je ne me souviens pas de ce qui s’est passé il y a trois semaines lors d’un jour quelconque de bureau, mais je veux me souvenir que j’ai été ici.
Il m’arrive toujours la même chose : il m’est difficile de m’adapter au changement. Malgré le grand nombre d’endroits où je suis allée, je paie toujours au début une sorte de péage. Il s’agit d’une petite décompression, ou plutôt, une petite compréhension. Des coutumes étrangères qui me prennent au dépourvu et auxquelles, au bout de peu de temps, je m’habitue et que je fais miennes. La capacité d’adaptation de l’être humain ne cessera jamais de m’étonner. Je reconnais que je n’aime pas rencontrer d’Espagnols de par le monde. Quand ça arrive, j’essaie de ne pas parler et de passer inaperçue. D’une part, je me sens mal de le faire, mais la vérité est que je ne supporte pas les exaltations nationalistes à des kilomètres de distance. De plus, cette situation fait que tout est moins authentique, moins spécial. Et, soyons sincère : quand on se trouve à des milliers de kilomètres de chez soi, le sac sur le dos, à la recherche de nouvelles expériences, d’une aventure, je n’ai pas envie de parler de jambon et de tortilla avec des étrangers. Du moins, pas dans ma langue. Je ne sais pas. On a l’impression que, parce que nous sommes Espagnols, nous sommes obligés d’entamer une conversation qui nous ramène irrémédiablement à l’endroit d’où nous venons. C’est quelque chose que je n’ai jamais compris. Si on se rencontrait dans le métro de Madrid, on ne parlerait de rien ! Pourquoi ici oui ?
La curiosité est bien curieuse. Je sens que les gens me regardent et se surprennent parce que je m’arrête pour regarder des choses auxquelles ils ne font pas attention. Pour eux, tout cela est normal. C’est leur quotidien. Pas pour moi. Pour moi, un chien dans une cage avec un bol de riz, ce n’est pas normal. Il mérite quelques minutes de mon temps et quelques photos. C’est pourquoi je m’arrête pour regarder des choses qui, ici, sont normales, et je me sens observée, ce qui m’amuse aussi beaucoup. Il m’est sûrement déjà arrivé, à Madrid, d’observer quelqu’un parce qu’il était en train de prendre en photo un vendeur de churros.
La curiosité est bien curieuse ! surtout quand elle essaie de ne pas en être.
« Où que tu sois, fais ce que tu vois »[1]. Probablement l’un des proverbes qui provoquent chez moi le plus d’amour et de haine à parts égales.  Je la déteste parce qu’elle est laide, et parce que tout le monde a la bouche pleine en la prononçant, comme s’ils se laissaient porter par elle. Il s’agit d’une sorte de violation grammaticale socialement acceptée. Et elle me plaît, parce que c’est une vérité en elle-même, probablement le meilleur conseil au voyageur. Un conseil qui n’a pas toujours bon goût, qui sent parfois mauvais et n’est pas toujours confortable, mais qui fait que, normalement, on s’intègre beaucoup plus et qu’on comprend le pourquoi des choses. Une soupe quand il fait 40 degrés à la place du pain grillé ? Ce doit être pour quelque chose.
La nuit. Je suis accro à la nuit, où que je sois.  D’un côté, elle est semblable partout et elle permet à un endroit de se rapprocher d’un autre. D’un autre côté, elle est comme une machine du temps ou, plutôt, une machine de l’espace. Un peu dangereuse, bien sûr. Elle me prend et elle m’entraîne sans prévenir, vers des lieux où je voudrais être. Liberté et chaîne sous la lumière des néons.
Quand je voyage, j’essaie de ne pas retourner aux mêmes endroits. Il me reste beaucoup de choses à voir et le temps va me manquer pour aller dans tous les endroits où je veux aller. Et l’argent, bien sûr. Mais d’un autre côté, il y a des lieux qui m’ont si profondément touchée que je les ai toujours en mémoire. Cette sensation dépend beaucoup de ce qui s’est passé la première fois que je m’y suis rendue : comment ont été les gens avec moi, les expériences que j’ai vécues. J’aime penser que je pourrai toujours revenir et que tout sera comme alors. Mais cela n’arrive jamais ! Chaque voyage est différent. Je finis par idéaliser les lieux après y avoir été. On change. Les gens changent, les expériences changent. Les endroits que j’emmagasine dans ma tête sont des projections de ces expériences.  Ce sont tous de bons souvenirs, même si ce n’en était pas forcément à ce moment-là.
Bien que je sois plus attachée à Madrid, parce que ma famille et mes amis sont là-bas, mon foyer se trouve là où je suis à chaque instant. Il se peut que le besoin de vouloir aller dans des endroits différents fait que, pour moi, il n’y a pas d’endroit précis que je puisse appeler « maison », ces quatre murs entre lesquels on accumule des choses qui nous attachent  à une ville. C’est parce que je n’ai pas besoin de vivre longtemps à un endroit pour sentir que j’en fais partie. Ou peut-être que je n’aime pas faire partie de quelque chose pendant trop longtemps, je n’en sais rien.
Je vis dans un état de contradiction constante.  Quand je suis à Madrid, je fais tout mon possible pour déconnecter de tout ce qui m’entoure, du travail, des gens, de ce qui se passe. Et quand je suis loin, j’aime être connectée, savoir ce qui se passe là-bas et raconter ce que je fais ici. C’est curieux, mais je parle plus avec mes amis en étant à 10 000 kilomètres de distance, qu’à deux pâtés de maison.
Aujourd’hui, je me suis levée avec un seul objectif : voir le coucher de soleil. J’ai passé la journée à me demander où je pourrais voir le plus beau. J’en avais tellement envie que je suis arrivée deux heures plus tôt. Mais je suis là, à attendre sans désespérer. Je me laisse aller, sans hâte. Parce qu’aujourd’hui, je n’ai vraiment rien de mieux à faire. Et, en plus, je pense le refaire demain.
Aller de ville en ville, de village en village, me déplacer d’un endroit à un autre comme les gens d’ici et avec n’importe quel moyen de transport, fait que je me sente moins « de passage ». Quand j’étais petite, je détestais les trajets en bus de plus de cinquante kilomètres de distance.  Maintenant, je fais des voyages de quatorze heures comme si de rien n’était, dans des bus sans toilettes, qui s’arrêtent dans un sale bar au bord de la route et qui ne s’arrêtent plus pendant les cinq heures qui suivent ; avec des sièges qui n’arrêtent pas de bouger ou qui ne s’inclinent pas suffisamment.  Je sais que ça a l’air d’un mauvais plan, mais j’aime ça. J’aime vivre ça de l’intérieur. Quand on sort un peu des habitudes, des routes et des chemins balisés, quand on se perd, c’est là qu’il nous arrive des choses et qu’on connaît vraiment un pays.  Il est beaucoup plus confortable d’aller d’une ville à une autre en avion : on  ne se perd pas. Mais on perd tout ce qui se passe autour. 
C’est incroyable de voir comment, selon l’endroit où on est né, on est marqué par notre façon de voir la vie.  Même si généraliser est quelque chose d’odieux et que les comparaisons sont injustes mais inévitables, selon le pays où on se trouve, on voit les gens plus ou moins gris, plus ou moins communicatifs, plus ou moins ouverts.  A leur manière, ils parviennent à ce point de bonheur dont ils ont besoin. Ils y arrivent avec ce qu’ils ont peu ou beaucoup, avec leurs connaissances plus ou moins grandes. Je crois que la clé réside dans le fait de savoir, selon mon point de vue, s’ils sont plus agréables, plus heureux ou plus attentionnés que moi.  Voilà le repère : ce que qu’on connaît.  C’est pourquoi plus je voyage, plus je peux comparer d’autres façons de voir les choses, et plus je suis objective sur la manière avec laquelle je dois comprendre la vie.
J’aime Madrid. C’est une ville qui me manque tellement, comme tout cela me manque quand je suis là-bas.  Je suis enfermée dans un état permanent d’insatisfaction qui, d’un autre côté, me libère constamment.  Pour beaucoup de gens, je suis folle.  Je suis instable, irresponsable et imprudente.  Ils ne peuvent pas vivre cette vie, ils ne la comprennent pas ou ne l’aiment pas.  Pour d’autres, je suis comme une aventurière, parce qu’ils ont eux aussi ressenti une fois la nécessité de rompre avec leur vie pour vivre d’autres choses.  Pour moi, rester tranquille à un endroit et regarder le temps passer, c’est renoncer à tout ce que je ne connais pas.  Viendra le temps de se poser. Ou pas. Oui, je veux fonder une famille.  C’est ce que je crois. Mais je ne sais ni où, ni quand. Ce que je sais, c’est que je continuerais à voyager, mais avec eux.  Je leur montrerais les endroits dans lesquels j’ai toujours eu envie de revenir et  nous en découvririons d’autres ensembles. J’ai rencontré des couples qui faisaient le tour du monde avec leurs enfants. Deux grands sacs à dos, deux petits et beaucoup d’enthousiasme.  C’est comme ça que je me vois dans vingt ans.
Rêver éveillée est une charge difficile à porter.  Je crois que, d’une certaine façon, je suis prisonnière de mon envie constante de liberté et je ne sais pas si c’est bon ou mauvais.  Je connais des gens qui sont heureux de travailler à un même poste pendant dix ans, avec leur emprunt, leurs vacances à Minorque durant l’été ou à l’arrière-saison.  Ils  n’ont besoin de rien d’autre.  D’une certaine manière, je ressens un peu d’envie. Ils sont heureux avec ce qu’ils ont et j’en ai de plus en plus la certitude.  Je ne le suis pas tant. Je pense parfois que je ne peux pas être heureuse à un seul endroit. Je le serais dans cette ville qui n’existe pas, dans cette ville construite dans mon imaginaire avec des milliers de morceaux des différents endroits où je suis allée, de ceux qui me restent à découvrir.  Je le sais. Je ne me l’explique pas.


[1] « Donde fueres,haz lo que vieres ». 

[1] Le mercredi, en Espagne, les entrées de cinéma sont moins chères. 

samedi 18 janvier 2014

Minino Garay, el grandisimo

Ce grand gaillard là est une crème, un garçon charmant, adorable, au sourire qui lui dévore tout le visage, à la nonchalance chaleureuse et franche. Quelqu'un de bien, puisque je vous le dis ! Voilà pour le portrait.
Pour ce qui est de la musique, c'est un extraterrestre, un percussionniste de rêve, un génie du tempo, une pointure. Attention, haut niveau.
Et alors, figurez-vous que Minino est entré dans le petit écran, par la porte de Patrick Sébastien, qui a beau être ce qu'il est et être copieusement critiqué, mais qui sait dénicher les talents là où ils sont et mettre les gens en valeur. Notre argentin préféré est donc passé chez Patrick, a eu sa page entière dans Libération, son heure de gloire, et mon Dieu que c'est mérité. Parce qu'il est généreux, parce qu'il est doué, parce qu'on l'aime, tout simplement.
Et si son dernier CD, Asado, tourne en boucle et à fond à longueur de journée, à la maison, dans la voiture, si le son se répand dernière nous comme une traînée de poudre dorée partout où l'on va, c'est que cela faisait bien longtemps qu'on n'avait pas reçu dans les oreilles quelque chose d'aussi bon. Un bijou millimétré, des voix choisies sur mesure, des cuivres hyper dansants. On a envie de déchausser ses croquenots, de déhancher les squelettes et de se mettre à bouger son corps. Tropical, festif, animé, gai, rempli de bonnes ondes. C'est évidemment aussi dû à la maîtrise des percussions, à cette orchestration des tambours, des batteries, des bombos et autres cajones digne du plus grand des chefs d'orchestre. Une symphonie rythmique, la Rolls Royce du genre. Quant aux textes, ce sont des merveilles. Une poésie du quotidien dite dans des mots simples, mais dense, luxuriante et magique comme une jungle ponctuée de diamants bruts. 
Chapeau, mister Minino, et rendez-vous, on l'espère, à un prochain concert !

dimanche 24 novembre 2013

Quand les murs parlent

Belles fresques sur les murs de Chaville, dans les Hauts de Seine. J'aime quand les murs racontent des histoires, quand ils ne se contentent pas d'être simplement et banalement gris, mais qu'ils parlent pour nous faire rire, réagir, rêver. Combien de tags ai-je regretté de ne pouvoir prendre en photo avant de quitter la région parisienne, trop hauts qu'ils étaient, trop mal placés pour que je puisse m'arrêter sur le bas côté, éclairs de malice, clins d’œils à travers le pare-brise, compagnons de tous les jours, repères du non conformisme, art du possible et de l'insolence. C'est pourquoi chaque fois que je peux, je m'arrête devant le mur et saisis l'image, quand le message me parle, quand le mur se donne en spectacle.




mercredi 12 juin 2013

Dernières nouvelles du Sud

Luis Sepulveda, Daniel Mordzinski, Dernières nouvelles du Sud, 2011.
Quelle poésie ! Mais également quelle nostalgie... Celle qui émane de la lecture de ces textes relatant des rencontres invraisemblables dans un monde qui n'existe plus. En 1996, Sepulveda et le photographe Mordzinski décident de partir en Patagonie, au sud du 42 ème parallèle, sans ambition ni but précis, sans plan, sans itinéraire particulier. Simplement, ils se dirigent sans boussole sur les chemins désertiques du grand sud et avancent au gré du hasard et des rencontres. Un lutin, un bandit de grand chemin, un luthier au-milieu de rien, une vieille femme qui fait naître des fleurs de ses mains ridées. Un espace hors du temps et de la géographie, un ailleurs extraordinaire. Le réel merveilleux dans toute sa splendeur et des légendes enjolivées par les gens qui les racontent, "en poètes, pas en professeurs". Des années plus tard, lorsque Sepulveda consent enfin à s'en séparer, le livre sort enfin. Il en ressort une oeuvre totale, photographique, littéraire, sociale et poétique, une ode aux gens du sud, à ces histoires qui aujourd'hui se sont évaporées comme dans un rêve. Demeure alors la mélancolie que suscite ce passé à jamais perdu, la poussière d'étoiles dans les yeux de ceux qui l'ont connu et dans ceux du lecteur, pour lequel les auteurs ont comme par magie rendu cette expérience palpable. 
Au passage, des phrases d'une beauté renversante :
"Lire ou écrire, c'est une façon de prendre la fuite, la plus pure et la plus légitime des évasions. On ressort plus forts, régénérés et peut-être meilleurs. Au fond, et malgré tant de théories littéraires, nous autres écrivains sommes comme ces personnages du cinéma muet qui mettaient une lime dans un gâteau pour permettre au prisonnier de scier les barreaux de sa cellule. Nous favorisons des fugues temporaires."
Ou encore :
"En Patagonie, on dit que faire demi-tour et revenir en arrière porte malheur. Pour rester fidèles aux coutumes locales, nous avons poursuivi notre chemin car le destin est toujours devant, et on ne doit avoir dans son dos que la guitare et les souvenirs."
Et mention spéciale à la très jolie traduction en français, réalisée par Bertille Hausberg !

mercredi 6 février 2013

Mes addictions musicales

Chacun a une manière particulière d'écouter de la musique. Pour ma part, je suis totalement compulsive, voire boulimique, puisqu'une fois que j'ai découvert la perle, je me mets à l'écouter en boucle, sans cesse, en répétition infinie, jusqu'à la connaître par coeur, à la variation de voix prêt, au millimètre de bande son, à la respiration prêt, souvent aussi jusqu'à l'overdose. Quand je dis "perle", la notion est évidemment très subjective. C'est une voix, une chanson, une mélodie, quelques mots, qui frappent mon esprit, entrent soudain en collision avec mon âme et provoquent une sorte de vibration, comme seule peut la provoquer l'addiction à une drogue. La musique comme un shoot. Alors, une fois que j'y ai goûté, je cherche à reproduire l'effet, à le faire perdurer encore et encore. J'apprends par coeur, j'ingurgite, je dévore, m'en remplis la tête en permanence, me farcis l'esprit, de là à totalement intégrer le morceau comme une partie de moi, comme une parcelle de mon être. Cela peut sans doute vous paraître un peu violent, comme méthode, une façon de faire presque tribale, sauvage, sans discernement, excessive. Comme un goujat s'empiffre de caviar sans en savourer le goût. Ensuite, je m'identifie tellement à ce rythme, ces phrases et ces accords, que je parviens même à en créer tout autour une ambiance, un mouvement, une oscillation, tout un monde. Et puis, comme je compose et chante moi-aussi, je restitue cet élan dans mon propre travail. Attention, il ne s'agit absolument pas de plagiat. D'ailleurs, souvent, je suis bien la seule à entendre la ressemblance entre ma nourriture et ma propre cuisine. De la même manière que je pars marcher en forêt pour trouver l'inspiration à mes textes en prose, la musique inspire mes chansons. Et alors, les arbres devraient-ils crier au plagiat ? Non, je ne leur emprunte rien. Juste, je me noie dans leur ombre, dans l'oxygène qu'ils dégagent et, grâce à cette fusion, je produis. Le processus est exactement similaire pour mes compositions.
Mes premières addictions remontent à l'enfance, sans doute, mais je ne me souviens d'elles que de par ce qu'on m'en a raconté. Chanter, par coeur, des chansons dont j'ignorais le sens. Ensuite, vers l'âge de dix ans, je me suis mise en tête de chanter juste. Il n'y avait pas de raison, je devais y arriver. J'ai donc appris par coeur des textes entiers de Cyndi Lauper et de Johnny Clegg, me suis entraînée sans relâche à copier leurs vocalises, leurs intonations, les ruptures dans leur voix. Je me souviens qu'à l'époque, la question, dans la cour de récréation, était : "et toi, c'est qui ton chanteur préféré ? Et ta chanteuse ?". C'était l'époque des boys bands et de Mariah Carey. Je répondais Johnny Clegg. Je recueillais des regards interrogateurs, effrayés, soudains distants. J'étais classée. Ensuite, j'ai découvert l'Amérique Latine. Mercedes Sosa, Emma Junaro, Esther Marisol, Soledad Bravo, Payita Sola, et j'en passe. Dans le salon de mon appartement d'étudiante, face à la chaîne hi-fi grésillante, je répétais. C'est à peu près à ce moment-là que j'ai commencé à écrire. Et puis, les Andes ont déferlé sur moi comme un tsunami. Tout a changé. Mon enfance musicale a été réduite à des cendres et l'envahisseur andin a construit, solidement, pour toujours, les bases de ce que j'écris, voire de ce que je suis aujourd'hui.
Quelques années de concerts, zampoñas, quenas, charangos, bombos plus tard, irrémédiablement bercée par les morenadas, huayños, taquiraris, tonadas, caporales, san juanitos, me voici enfin sortie de cette forteresse andine dans laquelle cette musique m'avait un peu enfermée. Aujourd'hui, j'ai bien conscience de mon impossibilité à me défaire de cette croûte terrestre en moi, de ce noyau dur. Car je me rends bien compte que, malgré une nouvelle diversification de mes écoutes, tout jaillit, pousse au creux de ce cepage. Alors, mes addictions musicales ne sont que des pollens qui viennent, certes toujours aussi intensément, féconder de leur exotisme la terre artistique que je me suis choisie.
Drogues dures dont je m'alimente depuis quelques temps :
- Yasmin Levy : voix de la diaspora des juifs d'Espagne, rauque et sensuelle, orientale et flamenco. Un voyage en Andalousie et bien au-delà, tout au fond des tripes.
- Susheela Raman : anglaise d'origine indienne qui mixe avec une subtilité renversante les chants traditionnels et un fond de rock.
- Bebe : chanteuse espagnole dont je suis tombée amoureuse des textes et du phrasé, une sorte de poésie crue, déjantée, réaliste et frisant la beauté suprême.
- Lila Downs : le Mexique dans toute sa splendeur, une déesse de la Terre.
Sans oublier les hommes !
- Bernard Lavilliers : qu'on ne présente plus. Ses textes façon poésie sur le fil du rasoir sont toujours aussi efficaces, et ses mélodies transportent vraiment loin. Un maître.
- Ricardo Arjona : guatemaltèque qui a tout en apparence pour être un chanteur à minettes mais dont les textes surprennent, changent de cap sans cesse. Il a le don d'associer des images de manière totalement inattendue, et ça prend.
- Stephan Eicher : c'est un retour à mon adolescence puisque j'ai toujours été fan. Allez savoir pourquoi ça me reprend là, maintenant ? Mystère. Une alchimie entre les mots et les rythmes, quelque chose comme un tissage fait avec application, art, délicatesse, intelligence. Je pourrais vous en parler pendant des heures. Vous l'aurez compris, je suis en pleine crise de boulimie !

samedi 12 janvier 2013

Le secret de l'aigle

Luis Ansa, Henri Gougaud, Le secret de l'aigle, 2000.
C'est la suite des "7 plumes de l'aigle", ce récit initiatique dans lequel le célèbre Luis Ansa nous conte son enfance, mais surtout son initiation à travers l'Amérique du Sud par différents maîtres, différents chamans. Du Chura, gardien des ruines boliviennes de Tiahuanacu, à la prétresse des hauteurs du Machu Picchu, Luis parcourt le continent et entre en contact, tant avec les forces de la nature qu'avec sa propre force intérieure.
Le secret de l'aigle commence au moment où Luis Ansa arrive à Paris en tant que peintre. Il vit une vie de création et de bohême, mais quelque chose en lui reste incomplet. Il décide donc de repartir, cette fois vers le Mexique, pour poursuivre son initiation et sa quête des secrets de la légende chamanique de l'aigle. Cette fois-ci, on accroche un peu moins vite au récit. On dit toujours que les suites sont décevantes. Sans doute parce qu'on en attend trop. Ici, nous sommes loin de l'onirisme de la période bolivienne et de la découverte du "sentir". Dans ce qu'on pourrait appeler le tome 2, on entre directement dans le vif du sujet : la recherche de l'amour. Mais attention, pas seulement de l'amour physique en tant que but ultime. Ici, nous sommes dans la recherche de l'amour universel, de l'amour divin qui s'incarne dans toute chose, dans tout être, plante, rocher, goutte d'eau. Ainsi, l'amour physique est un vecteur parmi d'autres pour accéder au divin. Comme dans toute sa vie, Luis Ansa nous fait partager ses rencontres avec des guides, des maîtres hors du commun, et nous livre au passage quelques clés de compréhension sur le chemin de la communication avec notre essence divine.
Un peu déçue par cette lecture moins poétique que la précédente, je me suis cependant nourrie du contenu des entretiens entre Luis Ansa et Henri Gougaud, sorte de retranscription de conversations autour d'un café et qui offrent, à mon avis, une plus grand authenticité dans le style. Evidemment, Le secret de l'aigle est romancé, et certains passages ont du mal à recevoir notre pleine adhésion de lecteur. Dans les entretiens, au contraire, on perçoit toute la force tranquille acquise au fil des années par Luis Ansa, toute cette énergie démultipliée que possède l'être humain quand il sait exploiter ses capacités d'habitude méconnues. Ansa est un maître qu'on aurait aimé suivre, pour qu'il casse nos préjugés, réinvente le langage, nous perde puis nous mette le nez sur une évidence. Le chemin de la vie vu par un amoureux du vivant.
"Dieu est parmi nous mais nous ne le voyons pas. Nous ne le voyons que lorsqu'il se manifeste par des apparitions ou une lumière blanche. Mais pourquoi voulez-vous que Dieu soit une lumière blanche ? Dieu est une pomme quand vous la mangez !"

samedi 1 décembre 2012

L'amant de Patagonie

Isabelle Autissier, L'amant de Patagonie, 2012.
Epoustoufflant. C'est le qualificatif qui correspond le mieux au superbe roman d'Isabelle Autissier. Dans un reportage récent, elle rapportait les commentaires acerbes de certains critiques et auteurs qui se demandait bien ce qu'elle, la navigatrice, "faisait là", dans le milieu littéraire, et "pourquoi elle se mettait donc à écrire". La réponse est évidemment dans ce livre - et sans doute dans les précédents que je n'ai pas encore lus - : la dame écrit parce qu'elle a un talent fou, parce que c'est un vrai écrivain, parce que son roman commence quand on s'attendrait à ce qu'il finisse.
L'amant de Patagonie ressemble à ces récits de la colonisation de l'Amérique du Nord par les quakers, hommes et femmes pétris de religion venus débroussailler les terres et s'approprier les âmes des indigènes. La seule différence étant que nous nous situons géographiquement à l'opposé, dans ces terres du bout du monde battues par les vents et parsemées de glacier aux craquements lugubres, dont on devine qu'elles ont exercé une fascination intense sur la navigatrice. C'est dans cette Patagonie de la fin du XIX ème siècle que débarque une jeune femme écossaise, pour travailler comme gouvernante dans la famille d'un pasteur. Dans un premier temps, les indigènes lui font peur, lui apparaissent comme d'horribles sauvages pouilleux. Mais, très vite, elle se familiarise avec leur communauté, jusqu'à tomber amoureuse de l'un d'entre eux. C'est à ce moment que l'on se dit que, si l'histoire s'arrête-là, ce n'était vraiment pas la peine d'écrire un tel roman. Il reste plus de la moitié du livre. Si "ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants" est le seul thème des nombreux chapitres restants, cela risque d'être fort ennuyeux. C'est sans compter sur l'histoire des Yamanas, Onas et autres Alakalufs, peuples martyrisés par les colons, et sur celle de la Patagonie, non moins tourmentée. Le roman d'Isabelle Autissier est à la fois un hymne à ces terres hostiles, une déclaration d'amour à ce bout du monde, une approche de la rencontre manquée, de l'affrontement entre deux cultures totalement opposées et une magnifique ode au monde indigène. Un véritable travail de mémoire pour la réhabilitation de ces peuples indigènes massacrés et souvent oubliés, parce que la plupart du temps encore considérés comme de terribles anthropophages.
Alors, jusqu'à la dernière page, on reste suspendu, le souffle coupé par cette écriture limpide, poétique et réaliste à la fois. Un roman qui, bien qu'il soit écrit par une française, mériterait d'être classé parmi les oeuvres majeures du "réalisme magique", latino-américain.