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lundi 5 mars 2018

Les Jésuites

Alain Woodrow, Les Jésuites, 1990.
Alors non, ce n'est pas ce que vous croyez, ce n'est pas que je n'ai plus rien à lire. Le sujet m'intéresse vraiment. Le rapport avec le voyage ? Énorme ! La Compagnie de Jésus, c'est ce petit groupe d'originaux créé par Ignace de Loyola au XVIème siècle qui se mettent en tête de s'essaimer partout dans le monde pour convertir les populations au christianisme. Une équipée d'illuminés dont les débuts sont un peu chaotiques et dont le pape de l'époque se méfie pas mal, mais qui ont le mérite de jurer fidélité au Saint Père et de se mettre à sa disposition, quelle que soit la mission que celui-ci leur confère : ça aide. La Compagnie de Jésus est finalement reconnue officiellement en 1540 et c'est parti pour une progression complètement dingue. Ils sont partout. Très vite, on les retrouve dans le nouveau monde, en Chine, au Japon, en Europe évidemment. Leur méthode est simple : se fondre dans la masse, à Rome faire comme les romains, adopter les coutumes locales. C'est presque du travestissement ! Ils appellent cela "l'inculturation". S'habiller en mandarin, pousser la ressemblance à son paroxysme et convertir les élites locales pour provoquer des conversions de masse parmi le peuple, ça s'apparente quand même à une grosse supercherie. Mais cela se fait dans le respect de l'Autre. Et puis, partout où ils opèrent, les Jésuites respectent et suivent non seulement les cultures autochtones, mais apprennent également la langue, inestimable vecteur de transmission. Pourquoi employer le latin face à des Indiens ou des Quechuas ? C'est une absurdité à laquelle les Jésuites n'adhèrent pas. Au contraire, le catéchisme mondial des Jésuites est polyglotte. 
Je connaissais déjà le sujet en ce qui concerne la partie américaine de leur épopée. Très tôt, la Compagnie de Jésus est appelée à la rescousse dans les colonies de la couronne espagnole afin de procéder au nombre incalculable de confessions engendrées par la christianisation forcée des populations. Leur présence sur les terres américaines est forcément contrastée, puisqu'ils sont là pour "extirper l'idolâtrie" et recourir à la sévérité si cela est nécessaire (dans le cas d'apostats qui pratiquent leur ancienne religion en cachette ou des "héchiceros" ("sorciers", en fait les prêtres des religions andines) pour lesquels on construit même des prisons : les idoles sont brûlées et les sanctuaires détruits. On n'est pas non plus à une époque formidable. Pourtant, les Jésuites s'opposent farouchement à la barbarie de l'Inquisition et aux thèses guerrières du vice-roi Toledo. Ils prônent la persuasion, la discussion, le prêche, afin d'amener pacifiquement les indigènes à se tourner vers la nouvelle religion, ce qui, à l'époque, ne va pas du tout de soi. De même qu'en Chine, ils enseignent le catéchisme dans les langues locales et ne voient pas en quoi les cultures andines s'opposeraient au catholicisme. 

Dans les années 70, c'est d'une autre forme d'ouverture d'esprit dont les Jésuites font preuve. Résolument tournée vers les pauvres dont elle partage le quotidien, la Compagnie se fait la voix des sans voix et finit inévitablement par lutter contre les dictatures en place, notamment en Amérique Centrale. De là à franchir le cap de l'engagement politique, il n'y a qu'un pas et les Pères le franchissent souvent spontanément. Non pas par attachement au marxisme, mais parce que certaines de ces thèses correspondent à leur vision de la justice sociale. Seulement voilà, le Pape et toute l'institution catholique ont une peur bleue du communisme et on trouve toutes sortes de prétextes pour accuser les Jésuites. Personne ne les défend lorsqu'ils se font assassiner dans les villages salvadoriens ou nicaraguayens. Jean-Paul II en personne durcit l'attitude de Rome. On a tendance à valoriser Jean-Paul pour son engagement de paix à travers le monde, mais on a tendance à oublier son soutien indéfectible envers les dictatures latino-américaine et son rejet farouche des mouvements populaires...auxquels les Jésuites prennent part. On se souvient de l'image marquante de la visite du Pape au Nicaragua en 1983, lorsqu'il admonesta vertement le Père Ernesto Cardenal dont il réprouvait l'engagement envers le peuple opprimé. Son frère, Fernando Cardenal, avait carrément été viré de l'Eglise par le Pape. C'est dire !
On ne peut qu'éprouver de la sympathie pour ces religieux qui mènent finalement une vie "comme les autres", travaillent (on veut parler ici des "prêtres ouvriers"), se syndicalisent, font de la résistance au nazisme pendant la guerre, et ont finalement tout pour plaire. Que l'on soit chrétien ou pas, l'histoire de la Compagnie de Jésus en dit long sur les tares de l'institution catholique, ses excès, son élitisme et son esprit étriqué. Le livre est, outre un document précieux pour qui s'intéresse à la Compagnie, un voyage étonnant dans les méandres de l'Eglise, ainsi que l'incroyable aventure d'hommes portés à favoriser la connaissance et le respect de l'Autre plus haut que tout. 

mercredi 15 novembre 2017

Tous touristes : l'idiot du voyage réhabilité

Jean Didier Urbain, L'idiot du voyage, 1993. 
Que ceux qui se disent voyageurs et méprisent le "touriste" ouvrent grand leurs yeux : les mecs, on est tous touristes ! Alors oui, à une époque, j'ai moi aussi craché au visage des sacs-à-dos-guide-du-Routard. Moi aussi, j'ai voulu péter plus haut que mon séant en affirmant à qui voulait bien l'entendre que je n'étais pas de ceux-là, que j'appartenais à la race supérieure des voyageurs. Sans doute avais-je abusé de la lecture des anciens qui véhiculaient une image un peu snob et élitiste du voyage et avais-je adhéré en bloc à cette philosophie discriminatoire et méprisante envers ceux que Jean Didier Urbain appellent les "idiots". Cependant, sous la plume de l'anthropologue, ce vocable n'a rien de péjoratif puisqu'il se réfère au sens grec d' "ignorant", celui qui ignore et qui, par conséquent, part à la découverte du monde. Peu importe la modalité, donc, dès que nous franchissons le seuil de notre porte, nous sommes des touristes. Dans l'esprit de ceux qui se prennent encore pour des voyageurs, il y a cette idée ancienne selon laquelle celui qui voyage découvre, observe les lieux dans lesquels il arrive comme au premier matin du monde. Or, de nos jours, il ne reste que très peu de blancs inexplorés sur les cartes et, inévitablement et grâce aux réseaux de communication pourtant si récriés, quelqu'un est déjà passé par là avant eux. Ce statut de privilégié tend donc à se déliter, voire à être totalement obsolète. D'autre part, ceux qui assimilent le touriste à ce type inculte et profanateur de sites, le nez rivé à son guide et suivant à la trace les circuits préconçus pour ses beaux yeux font plusieurs erreurs de jugement. La première, c'est que les guides "touristiques" existent depuis la Renaissance et que le fait de suivre un parcours pré-indiqué n'est pas vraiment une nouveauté. La seconde, c'est qu'aujourd'hui le tourisme est un fait social, mais que le touriste est différent du tourisme. Pour chaque touriste, il existe un mode de déplacement, un comportement et un mode de pensée uniques, ce qui fait que la variété des types de tourisme est infinie. Ce qui est très amusant, en plus, c'est que les fameux back-pakers qui inondent le web de leur autosatisfaction de pseudo découvreurs du monde, suivent eux aussi des routes fréquentées. Ils méprisent le tourisme de masse mais racontent tous la même visite dans la même ville, le même trajet, le même musée, la même forêt, la même spécialité gastronomique. Touristes, puisque je vous le dis ! Ces routards ne le savent pas, mais ils sont hypocritement enfoncés jusqu'au cou dans le fait touristique, puisque leurs récits soi-disant éclairés et humanistes sont autant de lieux qu'ils inscrivent dans le circuit : il n'y a pas plus idiot que le fameux "je vais vous révéler l'existence d'un endroit encore secret de la planète" lu par des millions d'internautes ! 

En fait, le principal problème demeure cette image péjorative du touriste qu'a créé la littérature de voyage, il y a quasiment deux siècles de cela et à cause de laquelle on s'en défend, on le rejette, on en a honte : on ne veut surtout pas être touriste. Et c'est là que Jean Didier Urbain est très fort : non seulement il nous explique qu'il est impossible de discriminer voyageur et touriste tellement les pratiques sont variées, mais, si on avait encore un doute, il réhabilite le touriste avec des arguments magistraux. Figurez-vous que le tourisme est un échange de signes identitaires. Figurez-vous qu'au lieu de dénaturer des cultures et de semer partout où il sévit une acculturation tueuse de civilisations, il pousse les contrées visitées à opérer une réaffirmation de leur identité qui a de quoi réjouir. Il s'agit, je cite, d'un "système d'itinéraires et de destinations à travers lequel les cultures récapitulent, expriment, échangent et valorisent les signes emblématiques de leur identité et de leurs différences". Si ça ne vous en bouche pas un coin, ça ! 
Au terme de cette lecture passionnante (dont je ne vous livre qu'un échantillon tellement elle est dense), je me dis qu'en me considérant "voyageuse", j'étais totalement arriérée. J'essayais de me coller dans un moule qui a explosé depuis longtemps et qu'en plus, j'étais prétentieuse :
- les espaces que je parcours ne m'appartiennent pas (d'autres y sont venus avant moi et d'autres y viendront après)
- je ne les ai pas découverts (j'ai cessé de me prendre pour Christophe Colomb et suis devenue plus humble, je vous le jure)
- ma vision des lieux que je visite n'est pas une Bible du voyage (c'est la multiplicité des points de vue qui fait le lieu et c'est ça qui est intéressant. Les concepts de vrai ou faux sont pure foutaise)
- Je suis étrangère hors de chez moi et ce n'est pas grave (j'ai beau parler la langue et essayer de m'adapter aux coutumes locales, j'ai beau mettre des tissus andins sur mon canapé et manger des pâtes au pesto, je reste étrangère à ces cultures et ce n'est pas grave : en revanche, ce qui est génial, c'est de prendre conscience de cela et de goûter à la saveur inestimable de l'échange). 
Au fond, la question n'est pas de savoir si nous sommes un tas de gras trop bronzé étalé sur une serviette sur une plage de la Costa Brava, ou bien un trekkeur solitaire sac à dos chaussures de rando dans une plaine de l'Afghanistan. La question n'est pas de savoir ce qui est bien ou mal, ce qui est juste ou faux, ce qui est tourisme et ce qui est voyage, puisque l'un et l'autre fond partie d'un même fait social : le tourisme. La question réside dans le choix et dans ce qui fait notre identité profonde : trouver le mode de voyage qui nous correspond le plus, adapter notre manière de voyager à notre personnalité et, surtout, aller à la rencontre de l'Autre. 

vendredi 28 avril 2017

Road trip au coeur du Nord. Les hommes, des mineurs de fond.

Si j'avais cette envie incontrôlée et incontrôlable d'aller dans le Nord, c'était en partie pour aller goûter encore au monde souterrain, aux galeries obscures des mines et au récit édifiant des mineurs, ces travailleurs de l'ombre, ces forçats du minerai. Et de mines, la région en est truffée. Au sud de Lille, autour de Lens, les terrils sont encore présents, certains végétalisés, recyclés, d'autres écrasés, d'autres intacts et certains totalement disparus. De loin en loin, ces fausses montagnes noires ponctuent le paysage et rappellent sans cesse à l'œil ce passé industriel qui fut glorieux. Lorsqu'on s'approche, les chevalets, funestes tours Eiffel, se dressent devant nous comme pour nous dire "n'oublie jamais". L'oubli, c'est ce contre quoi on tente de lutter dans plusieurs sites miniers, notamment par l'organisation de visites, la création de musées. 
A Wallers Arenberg, le tournage du film Germinal a réveillé l'intérêt pour la mine. Bien que tardif, ce regain de considération pour nos mineurs a entraîné la rénovation du site pour aboutir à l'inauguration d'un pôle de l'image et du numérique inauguré en 2015 par Costa Gavras en personne. Aujourd'hui, on peut ici programmer des événements et même réaliser entièrement un film. Mais la fonction industrielle de Wallers n'est pas laissée de côté, puisque des visites guidées, souvent menées par un ancien mineur, y sont organisées. Et, chose inouïe pour qui est passionné du sujet (en l'occurrence moi !), la générosité extrême et la confiance accordée au visiteur par les responsables permet de déambuler librement dans les extérieurs. J'ai passé des moments incroyables à photographier chaque détail, à m'imprégner de l'atmosphère lourde mêlée de grandeur qui règne ici, tout en remerciant mentalement et oralement les gens qui permettent cet accès libre. 




Pour se frotter d'encore plus près à la dureté de la mine, le plus grand musée sur le sujet se trouve au centre minier de Lewarde, lui aussi fleuron de la production de charbon. A ce point du récit, je ne ferai plus que des compliments. De cet immense et exhaustif musée où se mêlent documents, objets, reconstitutions de maisons ou d'estaminet, explications. De ces guides passionnés et passionnants qui nous font visiter une galerie recréée coiffés de casques. De ce lieu imprégné de savoir, de maîtrise technique et de souffrance. De la possibilité qui renvoie au rêve de consulter sur rendez-vous des milliers d'archives. Et jamais assez je ne remercierai notre interlocuteur d'un moment, notre ancien mineur si généreux et si sympathique, puits de science, témoignage inestimable, qui pendant 30 minutes nous a raconté sa vie, sa mine à lui. "C'est comme ça, on n'a pas le choix, c'est la vie". Ponctuation souriante et modeste qui remet chaque chose à sa place. C'est malin, j'ai une folle envie de reprendre mes recherches... mais, les avais-je seulement abandonnées une seule seconde ? La mine, quand elle vous tient, elle ne vous lâche plus. 



mardi 7 février 2017

J'apprends l'allemand ou mes aventures avec les langues étrangères

Apprendre une langue, c'est déjà voyager. C'est pénétrer la mentalité d'autres peuples, pouvoir ensuite communiquer avec eux directement, sans interprète, sans filtre et accéder à une culture autrement que comme un touriste guide du Routard, plutôt d'homme à homme, d'âme à âme. Une fois que vous avez compris ça, vous saisissez le pourquoi de cette boulimie qui me caractérise, cette envie féroce de baragouiner toutes les langues du monde. Depuis toujours, depuis l'école, entendre des gens parler un autre dialecte que le mien me fascine. Comme tout le monde, j'ai appris l'anglais, comme certains, j'ai appris aussi l'espagnol. Je voulais voir le Pérou, le temple du Soleil de Tintin et devenir archéologue au Mexique. Bon, c'est un peu raté, je ne suis devenue que prof d'espagnol. Mais le fait de transmettre n'est pas resté mon unique but, n'est pas devenu une voie de garage et je suis restée étudiante dans l'âme. Comme chacun sait, tous les explorateurs préparent leurs voyages en étudiant les différents idiomes qu'ils vont rencontrer lors de leurs périples à travers la planète. Non contente d'avoir trois langues à mon actif, je me suis dit au lycée que j'ajouterais bien l'italien à mon bagage, et c'était reparti ! Une langue, c'est une culture, une manière de penser, une histoire, une littérature, un humour, une vision artistique. Je ne pouvais pas m'imprégner de l'art de la Renaissance italienne sans en connaître les mots en VO. Voilà donc pour les quatre langues que je maîtrise. 

Ensuite, j'ai fait plusieurs incursions dans d'autres apprentissages. Le portugais m'a laissée sans voix. Pourtant une langue latine au même titre que celles que je parle déjà, je n'ai jamais réussi à formuler des phrases. Ce n'est pas faute d'avoir assisté à des heures et des heures de cours en brésilien sur la civilisation de ce grand pays ! Cependant, si je comprends assez bien cette langue, mes mandibules et mon cerveau ont toujours refusé de s'unir pour me permettre de la parler. Le portugais reste un mystère... Quant au japonais, s'il vous plaît, n'en parlons plus ! Dans l'éventualité de passer des diplômes pour enseigner le français à l'étranger, il fallait que je me mette dans la peau d'un apprenant et que je découvre une langue totalement inconnue. Il y a avait au menu du russe et du japonais, j'ai opté pour la seconde. Sauf que la prof, pendant les deux seules heures de cours nippones de ma vie, n'a pas émis une seule syllabe en français. De quoi être complètement déboussolée ! Et le quechua, dans tout ça ? Pour mes études et pour des raisons personnelles, j'ai aussi entrepris d'apprendre cette langue indigène d'Amérique Latine et j'avoue que j'avais bien progressé, je ne me débrouillais pas mal. En Bolivie, lors de mon dernier voyage en 2014, j'attrapais même au vol quelques bribes de conversation. Aujourd'hui, mes cahiers sont soigneusement rangés, mais si je m'y remettais, je pense que les bases reviendraient. J'avais aussi été tentée par le grec, belle langue, belle histoire, beau pays que j'adore. Et par l'allemand, parce que la Suisse, les films d'Arte en VO, la littérature, etc, etc. Et surtout, pourquoi pas ? C'est cette langue que je me suis mise en tête d'apprendre. Pas évident, sans professeur, mais mon oreille est aguerrie aux multiples prononciations et aux mécanismes d'apprentissage et de constructions grammaticales. Je suis encouragée au quotidien par plusieurs coachs, Berlin n'a qu'à bien se tenir !


Quelle méthode choisir, voilà une bonne question. Le mieux, c'est de commencer tout petit, c'est ce qu'on dit. Ensuite, il y a controverse : certains pensent que l'ancienne méthode faite de grammaire et conjugaisons à haute dose était la bonne ; d'autres plébiscitent le "bain linguistique", c'est-à-dire le fait d'apprendre sur place, dans le pays, avec un(e) petit(e) ami(e) du cru, c'est selon. Il semble qu'un bon dosage, un savant mélange entre les deux options soit un compromis acceptable. Étudier très sérieusement, assidûment... et appliquer ce que l'on sait lors de petits voyages pour se mettre à l'épreuve, enrichir son vocabulaire, améliorer sa prononciation et sa spontanéité. Vous l'aurez saisi, mes aventures avec les langues étrangères sont loin d'être terminées !

jeudi 2 juin 2016

Première visite à Nice

Juillet 2004. Mon objectif est de trouver un logement pas cher à Nice. Pas pour y passer des vacances, mais parce que c'est le lieu que le jury du Capes d'espagnol a choisi pour interroger les candidats à l'oral du concours. A ce moment-là de l'histoire, je me dis qu'ils ne s'embête pas, le jury, de nous faire traverser la France ! Et je me dis aussi que, quitte à y aller pour risquer d'être recalée, autant en profiter pour faire du tourisme. Bon, déjà, l'arrivée en train est assez grandiose : Lyon, changement de train, passage à proximité de la montagne Sainte Victoire (une gentille dame me la désigne pour que je ne la manque pas), Marseille, la Provence, vue sur la côte, la mer qui scintille dans la lumière du soir, waou. Je sens que je vais me plaire ici, mais j'ai peu de temps. Entre deux épreuves, donc, je visite donc la ville. 

Et alors je suis sous le charme ! Il fait évidemment beau et déjà très chaud, la promenade des Anglais est royale avec ses palaces et sa mer Méditerranée à perte de vue. Le centre-ville, ruelles escortées de maisons colorées, ocre, jaune, orangé, a les couleurs du soleil. C'est le sud, quoi ! Je découvre LA spécialité locale, la socca (qui se prononce "socc'", parce qu'à Nice, comme en savoyard, on mange le "a" final), une sorte de pain plat frit dans l'huile d'olive. Non loin de la célèbre place Masséna, en traversant la rue, je rencontre le sosie de Fernandel qui se met à causer avec moi... et me propose de me faire une visite de la ville. J'accepte, il est sympa, le grand-père. Il m'emmène jusqu'au vieux port et me raconte un peu sa ville avec son délicieux accent. Couleur locale ! Bon, à la fin, il veut absolument mon numéro de téléphone, mais là j'écourte les adieux... ! Seule, je grimpe la colline du château et y retrouve le petit train touristique et alors là-haut, c'est l'apothéose : vue sur la mer, la ville, le port, la totale. Grandiose ! Pour finir, je me retrouve dans la cathédrale orthodoxe russe, mal accueillie par une dame sévère qui grogne lorsque je paie l'entrée, mais époustouflée par la beauté du monument au centre duquel je me trouve et qui me fait penser à la Grèce que je ne connais pas encore (mais dont je rêve déjà). 





Il paraît que Nice est surfaite, guindée, hypocrite, qu'elle est peuplée de retraités et qu'on y brosse le touriste dans le sens du poil en espérant le voir partir très vite. Il paraît que Nice à un envers du décor de cités, de misère et de béton qui fait peine à voir. En 2004, de Nice, je n'ai vu que le folklore, le sourire et l'odeur de savon, les couleurs gaies sur les murs et des gens gentils. C'est sans doute une vision parcellaire, incomplète. Mais comme rien n'est parfait nulle part, je laisse de côté les aspects négatifs pour ne garder que la beauté de la ville qui brille sous le soleil et une attestation de réussite au concours. 

mardi 13 octobre 2015

12 octobre, rien à célébrer

Au lendemain des célébrations au cours desquelles s'exacerbe cette gloire macabre que ressentent les Espagnols à l'heure d'évoquer leur conquête assoiffée de sang et d'or de l'Amérique, je souhaitais partager quelques réflexions. Comme le disent parfaitement les voix qui s'élèvent en Amérique Latine, non, l'Amérique n'a pas été "découverte" en 1492. Non, il n'y a eu ni rencontre, ni partage, seulement des guerres et des massacres, une soumission brutale. Plutôt que de colonisation, parlons de génocide. Plutôt que de métissage, parlons de viol physique, historique et culturel. Certes, de ce choc est né la possibilité qu'ont les latino-américains de manipuler et de magnifier cette belle langue qu'est le castillan. Mais il existe un refus plus que légitime de "fêter" cette funeste date du 12 octobre, date à laquelle des conquérants barbares et pour la plupart analphabètes ont entamé la mise à sac d'un continent entier et la mise à mort de ses plus grandes civilisations. Le 12 octobre, il n'y a rien à célébrer. 

Comment, alors, certains professeurs d'espagnol osent-ils encore, par ignorance, par mépris ou par racisme, traiter le sujet de la "découverte de l'Amérique" en des termes presque bucoliques, en parlant de syncrétisme et de mélange des cultures ? Comment, ayant pour but de présenter aux élèves le "monde hispanique" dans sa diversité, peut-on encore placer une civilisation au-dessus d'une autre, ou parler de la culture latino-américaine, si vivace, si vivante, en la comparant à celle de la "mère patrie"? L'esprit colonialiste règne encore dans les salles de classe et dans les amphithéâtres des universités. Je l'avais évoqué ici au sujet de la langue. D'ailleurs, je lutte toujours autant pour faire admettre aux élèves débutants que non, l'espagnol d'Espagne n'est pas la seule vérité et que, bien sûr que oui, l'espagnol d'Amérique Latine est tout aussi valable. En France aussi, on a un certain passé qui nous fait nous sentir supérieurs dans biens des domaines...
Refusant de présenter la colonisation sans parler des massacres, et trouvant le sujet trop emprunt d'un risque évident de manichéisme, je préfère présenter l'Amérique Latine à mes élèves dans ce qu'elle a de plus original, de plus grandiose et de plus vivant. L'art qu'elle crée avec ses tripes, les poèmes qu'elle arrache à ses entrailles tourmentées, la musique, la peinture, la littérature et les images qui la montrent telle qu'elle est : une mère au coeur mille fois brisé mais dont les jambes fermement plantées dans la terre des ancêtres sont autant de racines desquelles jaillissent des arbres plus résistants et plus éblouissants que dans la vieille Europe. 
Avant d'emmener mes élèves dans un voyage immobile qui part de Cuba pour aller vers le Pérou, en passant par le Mexique, l'inévitable frontière, la Bolivie et d'autres pays encore, je leur envoie en pleine figure ce cœur qui palpite et ces veines qui tressaillent, qui bouillonnent du sang de la création. 
Trois documents phares.

- Une vidéo de Calle 13, Latinoamérica, qui leur en met plein les mirettes :


- Un poème de Nicomedes Santa Cruz, déclamé par ses soins qui leur titille les oreilles.

- Un mural sur un mur du Chile, énorme fresque dont le concept les laisse rêveurs:
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- Et puis, comment ne pas conclure en chantant ce magnifique hymne si bien interprété par Mercedes Sosa.

Je vous assure qu'en les entendant si bien chanter, en écoutant attentivement leurs commentaires, je suis de plus en plus persuadée que la manière de présenter l'Histoire n'est pas une fatalité, qu'il n'est pas du tout insurmontable de faire privilégier une "vision des vaincus" qui contredit alors intrinsèquement ce que porte ce terme de négatif. Car les vainqueurs, ce sont eux, les Latino-américains. 

dimanche 17 mai 2015

Potosi, les brûlures de l'argent

Guy Gouëzel, Potosi, les brûlures de l'argent, 2012.
Un livre avec un titre pareil ne pouvait pas manquer de finir entre mes mains, ne serait-ce que par curiosité, pour savoir ce qu'il renferme, quel est l'angle d'attaque du sujet et quelle vision de la réalité historique nous offre l'auteur. J'ai interrompu mes recherches sur les mines boliviennes, mais elles continuent de me hanter, de me poursuivre. Si bien que quand un ami me raconte qu'il a mis les pieds à Llallagua et Siglo XX, je ne peux m'empêcher d'y retourner en pensée. Alors, Potosi, même entre les pages d'un livre, c'est un voyage que je ne peux que faire. 
Je me suis donc embarquée dans cette histoire, celle d'un artiste dessinateur napolitain un peu sauvage, surtout surdoué et à la marge du reste de ses congénères. Inquiété par l'Inquisition, il part rejoindre son demi-frère à Séville. Celui-ci est en train de se lancer dans le commerce maritime à travers la création d'une compagnie qui lui permette de transporter l'horrible mercure destiné à fabriquer l'amalgame pour extraire l'argent des mines américaines. Les deux frères se retrouvent donc au Nouveau Monde et finissent par atterrir à Potosi, au pied du Cerro Rico, la montagne dévoreuse d'hommes. 
Un roman fleuve sur fond d'art italien et d'obscurantisme religieux, dans lequel ne manque pas de se mêler une histoire d'amour entre l'artiste et sa servante indienne. Le coup classique dans un livre de ce genre. Je me suis dit, non, il ne va pas faire ça, ce n'est pas essentiel ! Eh bien si, il l'a fait. Admettons. L'auteur traite de beaucoup de sujets, de lieux traversés par son héros, sans jamais vraiment approfondir l'un d'entre eux. On le regrette parfois. On frise aussi à plusieurs reprises la manipulation dangereuse et réductrice de clichés. Un mot en quechua et le tour est joué, ça fera couleur locale : c'est un peu l'impression que l'auteur nous donne parfois. 
En tout cas, cela m'a donné envie de me replonger dans mes recherches et d'aller un peu fouiller dans les relations entre les pratiques religieuses indigènes dans les mines coloniales en Bolivie et la présence du Saint Office dans la région. Un sujet de thèse, me direz-vous...

samedi 15 novembre 2014

Les grues poussent dans les champs de maïs !

Elles passent, elles repassent, elles font "crou crou" depuis bien deux semaines. Au volant, je rêve d'avoir un toit panoramique pour ne pas avoir à me pencher sur mon tableau de bord. A la maison, en fermant les volets, elles sont des centaines à me survoler le nez. Elles sont belles, élancées, exotiques, tout ce que vous voulez : les grues m'obsèdent. Si bien que, j'y ai réfléchi avec une amie dernièrement, si on me disait tiens, allez, je te donne l'argent qu'il faut, tu changes de vie, je te paie les études, qu'est-ce que tu choisis ? Eh bien, c'est décidé, monsieur le mécène : je veux faire ornithologue ! Je veux voir des plumes, je veux compter du volatile. Je veux avoir la marque des jumelles sur les yeux et me lever à l'aube pour voir les migrateurs partir. Je veux leur coller une puce au derrière et les suivre jusqu'en Afrique sur mes capteurs. Je veux de l'oie, de la mouette et du cormoran. Je veux de la cigogne et de la grue. Et du martin pêcheur aussi, un peu. 
Tout ça pour vous dire que chez moi, dans la Brenne (petit rappel, que je détestais enfant, que j'ai appréciée plus tard et que je fantasme maintenant), les grues cendrées ont encore fait escale aujourd'hui. Autour de la Mer Rouge, comme à leur habitude, elles se sont posées en nuées pour dévorer les champs de maïs. La route, ça creuse ! Et ensuite, plus tard dans la soirée, elles sont allées dormir sur leur étang préféré. Demain matin, s'il ne pleut pas, si le brouillard n'est pas trop épais, elles referont leur baluchon. 
Encore une fois, j'ai raté ça. Alors, d'accord, je ne suis pas à Paris comme avant et je les ai quand même croisées une bande de fois cet automne. Mais le coup de la Mer Rouge, là, j'avoue que je l'ai en travers de la gorge. Je digère mal le fait de ne pas avoir été au bon endroit, au bon moment. Je suis jalouse de ceux qui y étaient cet après-midi (merci pour tes photos, maman, veinarde !)
Un jour, je me le jure, j'y serai ! 
C'est quoi, la formation, pour faire ornithologue, madame la conseillère de désorientation, toi qui m'as frustré quelques rêves ??... Spéciale dédicace, madame : je rêve encore !...





samedi 23 août 2014

Le Festival international de cinéma des Droits de l'Homme

"Mujeres de la mina", de Loreley Unamuno y Malena Bystrowicz.
Au milieu du bruit entêtant des marteaux qui cassent les pierres, des femmes racontent. Elles disent leur existence de travailleuses de la mine, de mères, la vie rude, les tristesses, les combats quotidiens. Lucia, l'une des protagonistes, est dans la salle, assise au deuxième rang. L'émotion est palpable. On sent un élan d'amour qui circule dans l'obscurité, entre Lucia, les spectateurs et les deux jeunes femmes argentines qui ont su laisser parler ces héroïnes de la mine et s'effacer complètement. Le documentaire ne se contente pas de nous faire plonger dans l'enfer d'un Potosi féminin, il nous offre aussi le témoignage de Domitila Chungara, figure de l'histoire des luttes pour la justice dans les mines d'étain de Siglo XX. Ce sont parmi les dernières images de doña Domi, déjà malade, mais toujours vaillante. L'aura de la dame de Llallagua et Catavi veille encore sur nous. Et puis, il y a le regard en gros plan d'Eduardo Galeano, ses phrases et ses yeux qui bousculent notre conscience, qui nous réveillent, pauvres ahuris que nous sommes. Loreley et Malena ont fait un travail magnifique, avec toute leur sensibilité, toute leur énergie, huit ans de leur vie pour ce cadeau qu'elles nous offrent. Merci.

"Mujeres de la mina" a reçu le prix "Ojo Latinoamericano" dans la catégorie moyens métrages du Festival Internacional de Cine de los Derechos Humanos de Sucre, août 2014.

http://mujeresdelamina.wordpress.com/

"Una flor para las tumbas sin nombre", de Daniel Hechim
Au début, on ne sait pas où le réalisateur veut en venir. On assiste à un croisement d'images : celles, en noir et blanc, qui raconte l'arrestation d'un étudiant français dans les années 70, dans les années sombres de la dictature ;  celles, actuelles, de la découverte de deux corps anonymes dans le village de Melincué. C'est l'histoire de deux recherches croisées, deux quêtes qui, durant 35 ans, visent à découvrir la vérité. Pendant toutes ces années, c'est tout un village qui enquête pour découvrir le nom de ces deux jeunes gens assassinés pendant la dictature. Un élan collectif se forme, entre le juge qui a refusé de classer le dossier, les élèves et les professeurs d'une école qui se mobilisent, les habitants qui se relaient pour aller fleurir cette tombe sans nom. D'un autre côté, deux familles cherchent désespérément la trace de leurs enfants disparus. Les morceaux de ce puzzle d'amour et de haine peuvent-ils se recoller ?
Après quelques minutes d'interrogation, j'ai complètement adhéré. 

http://unaflorparalastumbassinnombre.blogspot.com.ar/


lundi 7 juillet 2014

Retour en Bolivie

"Mais maman, tu te rends compte ! A cause du voyage en Bolivie, on ne verra pas le Mont Blanc cette année !"
Dilemme. Et puis quand faut y aller, faut y aller. Les circonstances, les aléas de la vie, ça se précipite, pas le temps de trop réfléchir et on dit "oui". Ensuite, on se dit qu'on a le temps. On achète le billet d'avion comme on prend une place, 6 mois avant, pour un spectacle auquel on rechigne à aller le jour J. Parce qu'on a piscine. Sauf qu'un billet d'avion, ça ne se revend pas sur Le Bon Coin, on ne peut pas rester dans son canapé et manger des pizzas comme on ferait si on allait pas au concert. Alors on fait l'autruche. Pendant des mois on n'y pense plus, on vit sa vie pépère, on fait comme si de rien n'était. On y pense en se rasant le matin, sauf qu'on n'a pas de barbe, donc en fait, on n'y pense pas vraiment. 
Deux semaines avant le grand départ, on se réveille, on se regarde dans le miroir et on réalise qu'il faut impérativement :
- trouver à se loger sur place,
- acheter le pack médicaments,
- changer un peu d'argent mais c'est trop tard,
- accessoirement, faire ses valises.
Pendant des semaines on a auto-argumenté qu'on était laaaaarge. Mais là, ça urge. La pression monte. Normalement, quand on part en voyage, les achats de dernière minute se font dans un enthousiasme mêlé de stress, mais dans l'enthousiasme. Pour moi, tout est différent.
Ce n'est pas mon premier voyage en Bolivie. C'est mon quatrième. Si vous êtes un peu curieux, tout est là.  

La première fois, j'y allais pour les études, pour découvrir, pour réaliser un rêve.
La deuxième, pour y rester, voir du pays, travailler, me fondre dans la masse.

La troisième, en famille, pour transmettre, créer un lien, planter des racines, acheter un appartement, la totale.
Et puis de l'eau est passé sous les ponts. Un tsunami, plutôt. 
La rupture avec le pays, parmi tous les déchirements, a été rude. Llajtay blues. Pour accuser le coup, je n'ai plus lu les journaux, plus mangé de quinoa, plus écouté Norte Potosi, plus voulu en entendre parler. J'ai pris le grand grand large. 
Et nous voilà revenus à la case départ. L'angoisse monte. C'est toujours le même pays, mais plus comme avant. Est-ce un mal ? Est-ce un bien ? L'enthousiasme n'est plus là. La peur, un peu. De me sentir perdue. De ne plus rien comprendre. De ne pas trouver mes marques. De m'emmerder à 100 sous de l'heure. On me dit "waou ! Quel beau voyage !" et je songe "bof... Je serais tellement mieux assise dans mes alpages..." 

Allez, demain, c'est décidé, je m'y mets. J'ouvre une valise, juste pour vérifier que je ne vais pas tomber là-dedans dans un précipice. Parfois, quand on est enfant, on demande à maman de vérifier que le loup n'est pas sous le lit, le soir, avant de dormir. Un truc dans le genre. J'imagine. Demain, j'achète le Routard et je reprends tout depuis le début. 
La Bolivie ? Connais pas. Hâte de découvrir...
Maison... à l'année prochaine...

jeudi 11 octobre 2012

J'ai lu Zola

Cela mérite un grand bravo et je ne suis pas prétentieuse. La littérature française reste le cauchemar de mes années de collège et de lycée, voir même d'université, puisque je n'ai jamais dépassé le 9/20 de moyenne dans cette matière depuis l'âge de 15 ans. J'ai maudit Molière et ses dialogues à apprendre par coeur, j'ai détesté Maupassant et son Horla à propos duquel il a fallu faire des heures et des heures de commentaires, j'ai soupiré de lassitude face aux interminables phrases de Stendhal et de Flaubert qu'il m'a fallu traduire en italien. Je m'en suis donc tenue là pendant quelques années, années bénies où j'ai découvert d'autres littératures. J'ai dévoré les romans de Garcia Marquez et les nouvelles de Cervantes, avant de me rendre compte, en fin de compte, que la littérature espagnole, niveau ennui, n'avait rien à envier à la française. Camilo José Cela et Quevedo étaient des raseurs. C'était dit. Alors est venu le temps des récits de voyages, des récits de vie, des récits d'ascension et autres littératures qui ne disaient pas leur nom. C'était moins intimidant, plus dépaysant, deux bonnes raisons d'y aller. Un jour, pourtant, au moment où je m'y attendais le moins, les grandes oeuvres revinrent frapper à ma porte. Je préparais un travail de recherche sur les mines boliviennes et, pour en savoir un peu plus sur le métier de mineur, sur les conditions de vie et de travail, je me suis dit, un coup de folie: "tiens, et si je lisais Germinal?". J'avais été impressionnée par le film et par conséquent, l'oeuvre me paraissait intéressante. En fait, je l'avoue, et à mon plus grand étonnement, j'ai été captivée. Par le décor, par ces ciels lourds et éternellement gris, par ses visages fermés, ce travail infernal, la gueule béante de cette mine mangeuse d'hommes et de destins. J'ai lu Germinal et je ne l'ai pas compris, je l'ai visualisé. C'est là que je me suis dit que ce Zola était sacrément fort pour susciter tant d'images dans un tête d'inculte littéraire. Et puis, ceci mis à part, la condition des mineurs de la fin du 19ème en France ressemblait beaucoup à celle des mineurs boliviens des années 60-70 que j'étudiais. Zola avait frappé en plein dans le mille. Les années ont passé, les oeuvres se sont succédé mais je n'ai jamais renouvelé ma rencontre avec la littérature française. Et puis, un jour encore très récent, j'ai décidé de mettre un terme à ma carrière d'use-pantalon sur les bancs des facs de France. Enfin, pour la première fois depuis 10 ans, je pouvais lire CE QUE JE VOULAIS. Mais par où commencer? Le choix était si vaste! Les grands auteurs me causant encore une angoisse toute scolaire, j'ai d'abord lu un peu de tout, ce que je trouvais, des auteurs "actuels", du bon, parfois même du très bon. Eric Emmanuel Schmitt, une constante. Frison Roche, pour la montagne. Giraudeau, tout, dans l'ordre et dans le désordre et à répétition. Puis, peu à peu, l'appréhension des grands noms a disparu, parce que, comme avec la nourriture, plus on mange et plus on a faim, il en est allé de même pour la lecture. Et rien ne m'a plus paru insurmontable. C'est dire le chemin parcouru.
A la bibliothèque municipale. Octobre 2012.
"Bonjour, je n'ai pas trouvé les livres de Zola.
- Oui, ils sont dans un carton, dans le bureau. Suivez-moi!
- (Déjà, c'était louche).
- Lequel voulez-vous?
- C'est que... je commence... je ne sais pas par quoi commencer...
- Eh bien, attendez voir...
- J'ai lu Germinal parce que je travaillais sur les mines et puis j'ai lu beaucoup (ouh la menteuse) de littérature espagnole et latino-américaine pour mes études alors voilà. (reprise du souffle)
- Bien sûr, on ne peut pas tout faire!
- Voilà! (sourire de marmelade d'enfant qui cherche une mauvaise excuse parce qu'il n'a pas lu le livre au programme).
- Il y en a beaucoup! Attendez... Non, celui-là est très gros!
- (merde, je suis démasquée)
- C'est dommage, Au bonheur des dames est déjà emprunté. Essayez celui-ci. La curée. C'est le deuxième des Rougon Macquart.
- Merci. Merci beaucoup!"
Bon, une semaine plus tard, j'ai avalé, dévoré, je me suis préparée chaque soir à retrouver Zola avec l'excitation toute propre aux plaisirs nouveaux et un peu cachés. J'ai aimé. Et je suis fière d'avoir franchi ce pas, après toutes ces années de brouille, d'avoir fait ce geste symbolique de réconciliation avec la grande littérature française. Voyez-vous, j'en suis même encore plus fière que si j'avais remporté une épreuve olympique, ou pire, si j'avais été lauréate de l'agrégation. Sacré Zola.

jeudi 13 septembre 2012

Pourquoi je ne peux pas passer l'agreg

Parce que mes courgettes vont brûler
Parce que mon thé va refroidir en terrasse
Parce qu'il faut que j'apprenne à nager
Parce que j'ai les étoiles à contempler
Parce que j'ai les mains dans la mousse
Parce que j'ambitionne de vivre dans la brousse
Parce que mon livre de chevet fait 500 pages
Parce que mes enfants ne sont pas sages
Parce que je n'aime pas les barres chocolatées
Parce que la vie est si belle à croquer
Parce que l'agreg j'm'en balance
Parce que je regarde mes enfants qui dansent
Parce que le soir je fais des gammes
Parce que Prévert n'est pas au programme


A Lili, parce qu'elle sait...

vendredi 1 juin 2012

Raymundo Gleyzer

Parfois, mais c'est rare, le programme du concours de l'agrégation nous fait découvrir des univers passionnants. C'est le cas de celui du cinéaste Raymundo Gleyzer. Après avoir visionné son film Los traidores, de 1974, dénonçant la corruption et la trahison des cadres syndicaux qui oublient leurs engagements envers les ouvriers pour se concentrer sur leur ascension personnelle et leur soif de pouvoir et d'argent, j'ai regardé hier un autre film, intitulé Raymundo. Il s'agit d'un documentaire de plus de deux heures sur la vie, l'oeuvre et l'engagement artistique et politique de Raymundo Gleyzer. Les images d'archives de ses films, de ses documentaires et sa vie privée sont illustrées par un excellent résumé du panorama politique et social de ces années tourmentées en Argentine, ainsi que par les témoignages de sa famille et de ses amis. On apprend ainsi que dès ses débuts et jusqu'à la fin, Raymundo refuse de dissocier l'art du contexte, de l'engagement. C'est ainsi qu'il tourne un documentaire au Brésil, La tierra quema, sur la pauvreté de populations oubliées de tous. Par ailleurs, il réalise México, la révolucion congelada, oeuvre dans laquelle il critique ouvertement la trahison des cadres de la révolution envers le peuple dont ils portaient pourtant tous les espoirs. A une époque où les gouvernements qui se succèdent en Argentine vont de dictature en dictature, ses films sont critiqués, censurés. En Argentine, Ricardo Gleyzer s'investit pleinement dans la vie politique et se fait l'oeil, le porte parole d'idées révolutionnaires, d'un idéal socialiste pour son pays. Lorsque Péron revient au pouvoir au début des années 70, Gleyzer est tout à fait conscient, contrairement à certains de ses amis, que le dirigeant revêt un masque et que son soutien affiché au peuple n'est qu'une sombre manipulation pour revenir au pouvoir en triomphateur et ensuite briser tous les mouvements contestataires. Les films de Gleyzer sont à nouveau censurés, ses amis cinéastes et lui reçoivent des menaces en vertu de leur engagement politique révolutionnaire. Refusant de renoncer à son projet, à sa soif d'exprimer ses idées, Gleyzer ne cesse de tourner, dans la clandestinité, allant même, pour protéger ses acteurs, jusqu'à venir les chercher dans des rues différentes chaque jour de tournage. Les images tournées sont elles aussi envoyées clandestinement aux Etats-Unis afin d'être montées. Sa famille craint pour lui, mais l'engagement est plus fort que tout. Après un bref séjour aux Etats-Unis, le réalisateur revient en Argentine, se cache, dort dans des maisons différentes, jamais chez lui, afin de protéger sa femme et son fils. En 1976, la dictature éclate. Raymundo est enlevé, torturé, envoyé dans un camp de concentration puis disparaît. Il reste de cet artiste total le souvenir d'un engagement sans bornes, d'une soif de justice et de vérité, de la caméra utilisée comme une arme, pour montrer la réalité sans détour, dénoncer, construire par l'image le projet d'un monde plus juste et plus libre. Plus généralement, le documentaire Raymundo, à travers la trajectoire de Gleyzer, montre toute l'horreur de cette période au cours de laquelle des hommes et des femmes ont été poursuivis, emprisonnés, sauvagement torturés, poussés à l'exil. Et la nécessité de dire, de dénoncer et, surtout, de ne jamais oublier.

mercredi 14 mars 2012

Domitila de Chungara

2005. Je commence à travailler, mais, en même temps, je décide de poursuivre mes études. Je tente de convaincre une directrice de recherche: si je fais des recherches universitaires, ce sera sur la Bolivie. C'est non négociable. On me dit de travailler sur un thème à partir d'un ouvrage. Je n'ai pas grand chose sous le coude, rien qui m'inspire. Et puis, de Cochabamba, on m'envoie un petit livre photocopié. Domitila de Chungara, Si me permiten hablar... Aussitôt, je me plonge dans la lecture et dans l'étude de ce témoignage d'une femme de mineur bolivien. C'est une découverte. Le monde des mines, les tragédies, la difficulté du travail et du quotidien, les combats, le courage des femmes. Et puis en janvier 2006, tout se décide très vite, je partirai en Bolivie pour rencontrer Domitila. C'est mon premier voyage. Llallagua, Siglo XX, Oruro, je pose les pieds sur ces hautes terres, austères et colorées, dures et fières à la fois. Avant de partir, je contacte Domitila par téléphone grâce à des proches. Je lui pose timidement quelques questions. Elle répond avec une patience, une gentillesse extrême. Elle m'explique des choses qu'elle a déjà dû répéter des centaines, des milliers de fois, mais elle le fait avec passion, sans rien omettre, tout naturellement. En février 2006, je me rends à Cochabamba, dans le quartier des anciens mineurs, au local de son Movimiento Guevarista. Je suis face à une femme souriante, qui dégage une force incroyable, une paix aussi, mais de ces paix déterminées, inébranlable, animée d'une certitude sans faille, de l'amour de son peuple et de la soif de justice. Doña Domi me raconte encore les campements de mineurs, les injustices, la pauvreté, les maladies, les grèves, les massacres, la torture. Comment ne pas être impressionnée par cette femme, conquise, admirative? Ensuite, le témoignage de doña Domi ne m'a plus quittée. Sa force m'avait ébranlée et changée. Elle m'a ouvert les portes du monde minier bolivien et je m'y suis engoufrée, pour ne plus jamais en sortir.
Aujourd'hui, Domitila vient de nous quitter. C'est un choc, une immense perte, un chagrin terrible qui envahit tous ceux qui l'ont connue, qui ont fait un bout de chemin à ses côtés. Nous sommes tous un peu orphelins de son aura de mère, de son courage qui nous faisait relever la tête, de son sourire enveloppant, de la tendresse qu'elle avait pour chacun et pour son peuple. Domitila de Chungara est l'une de ces femmes qui ont changé la face du monde, qui ont lutté et tenu tête pour un monde plus juste. Elle reste l'une de celles qui ont fait l'histoire de la Bolivie, une héroïne, une étoile, un guide.

vendredi 17 février 2012

Contes de la mine: la traduction!

Il faut toujours être fier de son travail. Pas orgueilleux, juste fier. Parce qu'aussi la concrétisation d'un projet de longue haleine mérite qu'on s'en félicite, et qu'on fasse partager sa joie de l'avoir mené à bien malgré tout.
Il y a quelques années, en mai 2009 exactement, je me souviens, je reçois un mail avec en pièce jointe un texte sur Guillermo Lora, un leader syndical des mines boliviennes qui venait de décéder. Sur ce mail, juste une phrase: "à diffuser s'il vous plaît". Signé: Victor Montoya. Je me dis, c'est incroyable, ce nom, je le connais. Oui, Victor Montoya, l'auteur des Cuentos de la mina que j'avais trouvés dans la rue Heroinas, à Cochabamba, alors que je cherchais des livres sur les mines pour mes recherches universitaires. Montoya, une découverte, et tout un monde avec lequel je me familiarisais, qui me devenait de plus en plus familier. Une oeuvre étonnante, nouvelle, différente, dérangeante et magique à la fois. A l'époque, en recevant ce mail, je me dis c'est impossible, ce n'est pas lui, je dois me tromper. Pourquoi s'adresse-t-il à moi? Je ne suis pas grand chose! Je réponds, en gros, en demandant, sur la pointe des pieds et avec des gants triples épaisseur, est-ce que c'est bien vous, le "vrai" Victor Montoya? Il me renvoie un long mail en me disant que oui, c'est bien lui, qu'il a vu mon blog sur la Bolivie, qu'il a compris que je m'intéressais aux mines et aux mineurs, que c'est pour ça qu'il m'a envoyé ce texte. Je bondis de ma chaise, ou j'en tombe, je ne sais plus. C'est juste hallucinant, une aubaine, un cadeau du destin! Je lui demande la persmission de traduire ce premier texte sur Guillermo Lora, il accepte.
C'est le début d'une grande collaboration et la naissance d'une amitié. Victor Montoya me confie ses Chroniques minières, l'une après l'autre, et je les traduis. Je découvre, je m'enrichie, m'imprègne de cette culture qu'il connaît si bien. Petit à petit, j'en apprends aussi un peu plus sur le personnage, son histoire, ses engagements, son exil en Suède, sa Bolivie. Les échanges par mail se font de plus en plus longs, il me soutient et m'aide pour mes recherches universitaires, nous sympathisons. C'est un bonheur de travailler avec Victor, toujours à l'écoute.
Et un jour vient LA proposition, celle de traduire les fameux Cuentos de la mina, ceux qui se trouvent dans ma biliothèque, ceux auxquels je projette de consacrer un chapitre de mon mémoire de Master, ceux que je connais déjà presque par coeur, que j'ai lu et relu. Quelle question! Evidemment, je dis un grand oui, sans conditions, oui comme ça, presque sans réfléchir. Cela prendra le temps que ça prendra, mais je m'engage, les yeux fermés, parce que je sais que j'ai tout à gagner. Contes de la mine... La mine, je m'y engouffre alors, je vis dedans, jour après jour, j'y avance, dans l'obscurité. La Virgen del Socavon, el Chiru Chiru, la Chinasupay et bien sûr le Tio, tous ses personnages m'accompagnent dans mon travail. Parfois, je ressens même la présence du Tio. Alors je m'applique. Je veux bien le traîter, qu'il soit satisfait de mes mots. La partie la plus difficile, la plus laborieuse, commence alors à la fin de la traduction, quand vient la relecture. Que dis-je, LES relectures, des dizaines, je ne peux même plus les compter. Et combien d'yeux se sont posés sur ces pages! Je parlerais presque d'une solidarité occulaire! On lit, on relit, on décortique, on analyse, on corrige, on remplace. Un vrai travail d'artisan. Parce qu'il ne faut surtout pas dénaturer le texte de Victor. C'est de l'orfèvrerie!
Enfin, c'est l'envoi à plusieurs éditeurs. On est très vite contactés. Mais la sentence tombe: il faut d'autres textes. Me voilà repartie pour quelques heures fiévreuses de traduction accélérée, ayant cette fois la pression du temps, puisqu'on attend maintenant mon travail. Ce sont les "Conversations avec le Tio", cette série de textes dans lesquels Victor Montoya parle littérature avec sa divinité favorite. C'est un régal pour les yeux, parfois un casse-tête, toujours un jeu, un nouveau défi à chaque jeu de mots, à chaque trait d'esprit. Jamais le travail ne pèse, je m'amuse.
Pourtant, je l'avoue, à la fin, il est temps que tout cela se termine, que le livre prenne son envol. Je sens qu'il a fait son temps, que la gestation est terminée. Le Tio, à force, je ne peux plus le voir en peinture. J'overdose. Attention, c'est une image... Je ne voudrais surtout pas me fâcher avec celui qui quelque part est aussi mon protecteur, qui, par-dessus mon épaule, a supervisé mon travail. Depuis, quand j'écris, je sens souvent sa présence dans mon dos, son regard de feu et son souffle derrière moi, cette ironie qu'il a parfois, cette faculté sournoise à me faire douter sur le contenu et le style de ce que je suis en train de produire. Qui a dit que les divinités ancestrales étaient des incultes?
Au terme de ce travail, donc, trois ans après cette belle rencontre avec mon ami Victor Montoya, je vous annonce avec fierté la parution de notre livre, Contes de la mine:

Merci à Victor pour sa confiance, son amitié, sa gentillesse et sa disponibilité.
Merci à Cécile, Bruno et Hugo de s'être abîmé les yeux sur mes textes.
Merci à Ariane qui m'a encouragée sur le chemin de la traduction.
Merci au Tio, divinité de la mine, gardien des minerais et patron des mineurs, qui s'est toujours montré bienveillant.

lundi 13 février 2012

La dame sans terre

Andrea H. Japp, La dame sans terre, Tome 1, 2 et 3, 2006.
"Tiens, vas-y lis ça, tu verras ça se passe au temps de l'Inquisition, je suis sure que ça va te plaire".
Merci petite soeur, de quoi mettre de l'eau au moulin en ce qui concerne ma réputation de fille aux goûts assez spéciaux... Le diable des mines boliviennes, maintenant l'Inquisition, voilà de quoi en effrayer plus d'un. Je vous dois, chers lecteurs, afin que vous ne partiez pas en hurlant de peur, quelques explications. Non, je ne suis pas une attardée historique assoiffée de sang et captivée par les différentes techniques de tortures. Je suis simplement passionnée par ce sujet, l'Inquisition, pour l'avoir découvert en préparant mon CAPES d'espagnol il y a presque 10 ans (déjà?). L'organisation, l'implantation de cette machine à tuer, hyper hierarchisée et calculée, a de quoi effrayer et intriguer. Je suis d'avis qu'il ne faut jamais nier, toujours affronter la réalité, la folie de nos predescesseurs sur cette terre, s'informer, voir même étudier, dans le détail, pour savoir, dire, diffuser et ainsi ne jamais plus reproduire. C'est mal barré, mais bon... Maîtrisant assez bien le sujet pour ce qui est de l'Espagne, je me suis plongée avec beaucoup d'intérêt dans le premier tome de La dame sans terre, qui se passe au Moyen âge en France, sur fond d'Inquisition donc, de secret des Templiers et sous la forme d'une enquête policière, un genre que pour le coup je ne connais que très peu. Dès le début, les descriptions riches, les multiples références à la vie de l'époque, à la gastronomie (je me retrouve bien là) m'ont capté l'attention. Je me suis prise au jeu. Indices. Morts suspectes. Récits croisés. Diversités des lieux. Intrigues qui se rejoignent et se croisent. Je découvre le genre, j'avoue. Certains commentaires de lecteurs que je suis allée chercher sur le net n'étaient pas aussi positifs. Mais il s'agissait de connaisseurs. En temps que lectrice occasionnelle de policiers, cela était déjà assez compliqué pour ma petite cervelle qui a du mal à suivre les Flash back, y compris dans l'inspecteur Derrick... Une fois achevé le tome 1, prise dans l'histoire, je me suis lancée dans le 2. Puis dans le 3. Le mystique s'ajoutait à l'enquête, cela me plaisait beaucoup. Et puis, vint la fin du tome 3. Comment vous dire? Une immense déception. Une fin en eau de boudin comme on dit par chez moi. Comme si l'auteur n'avait eu droit qu'à quelques pages de la part de l'éditeur. Allez, termine ton bouquin en 3 000 caractères et que ça saute! Une espèce de résumé batard, le dégonflement de l'intrigue, qui n'était pas résolue et qui, dans ce mode accéléré, n'en devenait qu'encore plus floue. Comme si l'auteur elle-même avançait en aveugle et n'avait pas eu de trame de récit en commençant sa saga inquisitorialo-templière (et là je me dis, quand on écrit, se lancer droit devant en se laissant guider par ses personnages ou par ses flashs, c'est dangereux... je vais donc y réfléchir...). Du coup, je suis allée fouiller sur le net et j'ai décidé de ne pas lire le tome 4. Les commentaires déçus des autres lecteurs et mon propre coup d'oeil à la fin du dernier volume - je sais, c'est mal - me prouvant que je ne manquais rien puisque l'intrigue n'était toujours pas résolue et que cela trainait en longueur et donc en incohérence... Je ne sais pas si je dois vous le conseiller. J'opterais quand même pour un oui, étant donné que tout au long des 3 volumes je ne me suis pas ennuyée un instant, que l'époque historique et ses méandres y sont parfaitement dépeints et que j'aime quand la petite histoire se mêle à la grande. En tout cas, si vous voulez en savoir un peu plus sur les procès inquisitoriaux, voilà un document fort intéressant...

lundi 23 janvier 2012

Débats sur la langue

J'ai eu aujourd'hui une discussion fort intéressante avec mes élèves. Du haut de leurs 13 ans, certains expriment déjà des idées dignes d'un vieillard aigri et apeuré face à l'inconnu. Pourtant, ce qui est drôle, c'est qu'ils sont TOUS sans exception d'origine étrangère. Je m'explique.
En écrivant la conjugaison d'un verbe en espagnol au tableau, je m'aperçois que zut, en corrigeant les interrogations de l'autre classe sur ce même verbe, j'ai fait une bourde, leur ôtant des points pour un accent en trop alors qu'en fait, l'accent, il y était. Je dis tout haut à la classe ce que je pense tout bas. On rigole un peu, je leur dis que je vais du coup re-corriger toutes les interros, ils me disent que l'erreur est humaine. Il y a une bonne ambiance. Je leur explique alors, non parce que je tiens à me justifier quand même un peu, ils rient, que si j'ai oublié l'accent, c'est parce qu'en Amérique Latine on n'utilise pas cette personne-là de la conjugaison. Ah bon? Première nouvelle! Eh oui, "vosotros", pour dire "vous" à plusieurs personnes, en Amérique Latine on ne le dit pas. On utilise "ustedes", voilà tout. J'argumente: ben oui, c'est comme vous, quand on vous demande du subjonctif imparfait en français, comme vous ne l'utilisez jamais, vous faites des fautes. Normal. Et bien là c'est la même chose: "vosotros", je ne l'utilise jamais, du coup j'ai des doutes.
Et c'est là que s'ouvre le débat. Franchement, je me fous complètement de perdre 20 minutes de cours en bavardages. J'adore discuter avec mes élèves, ententre leurs avis, argumenter, apprendre aussi d'eux, souvent. Au diable le programme, j'écoute donc un garçon me dire que c'est n'importe quoi! Eh oui, la "vraie" langue, c'est celle d'Espagne, c'est l'origine, c'est celle que je suis censée leur apprendre. Tu sais, je réponds, au niveau nombre de population, l'Amérique Latine représente beaucoup plus de monde que l'Espagne. Et puis ce que vous entendez à la télé, dans les séries, les films, les traductions, en général c'est l'espagnol d'Amérique Latine. Non, rien à faire, il conteste. Je lui dis: c'est comme si tu disais qu'il est interdit de parler avec l'accent marseillais pour donner des cours de français. Et là, il dit que oui, parfaitement, ça devrait être comme ça. Je lui dis: waou, mais c'est un discours limite raciste ça tu sais! Dictateur peut-être madame, mais raciste non! Dans la classe, les avis sont partagés. Certains pensent comme moi, qu'une langue est vivante et qu'on doit l'étudier dans toutes ses variétés. D'autres sont d'accord avec le premier élève intervenant, une langue doit rester "pure", sinon ce n'est plus LA langue de l'origine. D'ailleurs ils se justifient en me disant que leur français parlé à eux n'est pas du VRAI français. Je leur dis mais vous déconnez! Des mots, ceux que vous prononcez tous les jours, font encore cette année leur entrée dans le dictionnaire, c'est donc que c'est reconnu comme du français! En vain...
J'en parle ensuite avec mon collègue. Lui avec son accent mexicain, moi avec mes intonations boliviennes, notre vocabulaire est bien loin du "castizo" de l'Espagne. Et pourtant... Pourtant notre vocabulaire, du Mexique à l'Argentine, comprend plus de similitudes, malgré les diversités culturelles, ethniques et géographiques, qu'avec la langue de la Péninsule. On se comprend. Et il y a d'autres choses encore, troublantes. Je vous avais déjà fait un résumé de mes aventures d'agrégée ratée, d'un oral où on m'avait mis des notes éliminatoires, de révélations gênées d'un éminent membre du jury, linguiste renommé, spécialiste de la langue espagnole: une amie péruvienne et moi avions été recalées à cause de notre accent. C'est le père de cette amie qui me raconte un jour une anecdote au sujet de ce fameux accent. Ingénieur, il se retrouve un jour invité à la Cour d'Espagne, dans le cadre d'un partenariat avec la France. La noblesse dans ses petits souliers s'étonne, admire, lui demande d'où lui vient cet espagnol si pur et si bien parlé. Il répond: ma mère est péruvienne, ma femme est péruvienne. Il n'a bizarrement pas l'impression que son accent diffère tellement de celui de ses interlocuteurs faisant pourant partie des familles les plus illustres d'Espagne. C'est très simple, me dit-il: c'est parce que l'espagnol parlé à la Cour d'Espagne... est le même qui se parle au Pérou, le même accent, les mêmes tournures, le même depuis la colonisation en quelque sorte! Alors, il me dit, cela me fait tout de même sourire de voir les raisons pour lesquelles on vous a disqualifiées de l'agrégation. S'ils savaient, les membres du jury, que l'espagnol de ma fille, péruvienne, est celui qu'on parle à la Cour d'Espagne, ils n'en reviendraient pas!
Tout cela pour dire qu'on se fait souvent de fausses idées. Mis à part la bêtise, l'ignorance et le racisme de certains, ce qui m'intéresse et me chagrine à la fois, c'est la totale fermeture d'esprit de ces gamins qui devraient au contraire avoir soif de découvrir le monde, de le dévorer, d'en ingurgiter toutes les variations, toutes les couleurs, tous les sons et tous les parfums. Je me demande à quoi cela tient. Les parents? La culture? L'inculture au contraire... La peur de l'inconnu en tout cas et la certitude, déjà à 13 ans, que les choses sont comme elles sont et qu'on ne doit les changer sous aucun prétexte. Des proies faciles donc pour les extrémismes de tous bords, les conservatismes politiques, culturels et religieux. Des esprits déjà formatés à la non découverte, au refus de l'aventure, à la négation de l'autre. Soudain, je me suis vue dans cette classe comme une souris face à des lions. Mon accent "illégitime" face à leur intolérance. J'imaginais déjà les coups de fils des parents hurlant à l'oreille de ma principale que les profs d'espagnol du collège n'étaient pas aptes à enseigner cette langue! Une envie de fuir, oui! C'est ça! Une envie de fuir comme me font fuir les gens fermés, enfermés, attrapés dans leurs certitudes, prisonniers des limites qu'ils se sont fixées eux-mêmes, incapables d'originalité, de découverte, de rencontre de l'autre, de désordre, donc de vie. Et soudain, encore une fois, je me suis sentie étrangère. Minorité. Mais qu'est-ce que j'en suis fière, de cette minorité, de cette culture, de cette identité multiple, de ces croyances qui incluent, qui rassemblent au lieu d'exclure...

lundi 7 mars 2011

CONTES DE LA MINE

Le Timbrero*

Le matin où le timbrero entra dans la mine, sans autre pensée que celle d'accomplir son tour de travail, il oublia de prendre sa ch'uspa de coca et sa bouteille de quemapecho. Il ne fit pas le pijcheo avec le Tio ni la ch'alla pour la généreuse et protectrice Pachamama. Il alla directement dans la galerie où se trouvait l'ascenseur, qui servait pour transporter les mineurs d'un niveau à un autre. Il ouvrit la porte aux barreaux rouillés, entra dans la cage à deux étages et attendit l'arrivée du premier convoi, dont les roues grinçaient sur les rails et dont le contact électrique faisait des étincelles entre les câbles tendus tout au long des couloirs de la mine.

Lorsque le convoi s'arrêta devant l'ascenseur, dix mineurs en descendirent avec des rires qui balayaient la pénombre de la galerie. Le timbrero s'installa à sa place et attendit qu'ils entrent dans la cage. « A quel niveau? », demanda-t-il en les regardant un par un. « Au trois cent cinquante », répondirent-ils à l'unisson. Le timbrero assura la porte d'accès, appuya avec sa clé sur le contact électrique et la cage s'éleva lentement, après une légère secousse qui les fit tituber comme s'ils étaient encore assis dans l'un des wagons du convoi.

Les mineurs riaient encore sur un ton moqueur des aventures amoureuses du chasquiri de leur groupe de travail, tandis que le timbrero, étranger à leurs paroles et le regard perdu dans le néant, restait avec l'anneau de la clé enfilé dans l'index de la main, quand le contrepoids de la cage, suspendu à deux cents mètres de hauteur, cessa de tirer le câble. Alors le timbrero, nerveux et étonné, s'accrocha aux barreaux et dit quelque chose que personne ne comprit. Les mineurs se regardèrent en silence et, en un clin d'œil, entendirent comment le câble, enduit de graisse et de goudron, se déroula violemment du tambour, laissant la cage tomber dans le vide et cogner contre le sol, s'écrasant comme une boîte de sardines.

Le seul qui survécut à l'accident fut le timbrero, avec des blessures légères sur les bras et les jambes. « Il a eu de la chance! », dit tout le monde, en constatant que les autres moururent sur le coup, les os transpercés, la tête enfoncée dans le corps et le crâne brisé comme une coquille d'œuf. L'impact fut si intense, que les dix mineurs avaient les os fracturés et la taille réduite à moins d'un mètre.

Les techniciens de l'entreprise vérifièrent que l'accident n'était pas dû à une erreur humaine mais à un problème matériel; une enquête qui, pourtant, n'altéra pas du tout le sentiment de culpabilité du timbrero qui, en plus d'avoir connu un traumatisme qui secoua les fondations de sa vie, refusa de retourner à son poste de travail, invoquant le fait que dans ses rêves lui apparaissaient les dix mineurs morts, se levant de leur tombe et clamant la vengeance à grands cris.

L'entreprise, informée des conséquences funestes de l'accident, décida de licencier le timbrero pour des raisons de santé et de verser une misérable indemnisation aux familles des mineurs qui avaient perdu la vie dans l'ascenseur, dont la cage, de fabrication anglaise, demeura réduite à un tas de vieille ferraille.


Le timbrero, sans travail et en proie à des troubles psychiques, se mit à déambuler dans les rues comme un fou, même si certains disaient que le véritable coupable de l'accident n'était pas cet homme, ni les problèmes matériels, mais le Tio, cet être vengeur qui ne pardonne pas aux mineurs qui oublient de lui offrir des feuilles de coca, des k'uyunas et du quemapecho.

Le timbrero souffrait d'idées délirantes et avait des tendances suicidaires. La tragédie remplit toute son âme et l'autoaccusation lui enrayait l'esprit. Tous les matins, en se réveillant le corps trempé de sueur, il présentait un aspect d'abattement, le regard absent et dans l'incapacité de réagir aux paroles d'encouragement de son épouse, qui avait transporté le lit conjugal dans la chambre voisine, fatiguée de s'occuper de lui comme un nourrisson. Le timbrero, de son côté, ne cessait de demander qu'on le laisse en paix et seul, car le simple fait de se lever du lit supposait un gros effort. La dépression et le sentiment de culpabilité étaient si grands que, malgré le fait d'être en vie, il semblait endurer le châtiment de l'enfer. C'est sans doute pour cela que, tous les jours et toutes les nuits, on l'entendait répéter à grands cris: « Je ne sers à rien! Je suis une ordure! Un assassin!... »

C'est ainsi qu'il passait chaque jour, pleurant et se frappant la poitrine, l'esprit envahi par l'obsession de s'ôter la vie. Mais son cas arriva à un état extrême quand son épouse, une indienne originaire du Nord de Potosi, se vit obligée de lui lier les pieds et les mains pour éviter un dénouement tragique, tout en sachant que le timbrero était incapable de réaliser le moindre acte impliquant un effort, même minime.

Pendant longtemps, personne ne put le sauver de la dépression, à l'exception d'un rêve mystérieux duquel il se réveilla avec l'âme à nouveau dans son corps. Son épouse fut la première à le remarquer, parce que lorsqu'elle entra dans la chambre, elle le trouva souriant et fredonnant un wayño. Elle s'approcha du lit et le timbrero lui demanda qu'elle lui détache les cordes des pieds et des mains, et qu'elle lui serve son petit déjeuner comme d'habitude. Son épouse accomplit son désir avec empressement; elle fit frire les œufs dans la poêle et dorer le pain dans l'huile. Elle lui servit un verre de thé et y versa cinq cuillères de sucre. Le timbrero se lava et s'habilla avec le même costume qu'il portait le jour de son mariage. Il s'assit à la table de la cuisine et prit son petit déjeuner, trempant le pain dans le liquide fumant du verre, tandis que son épouse, assise en face de lui, resta à le regarder avec étonnement, sans savoir à quoi était dû un tel changement.

Le timbrero se leva de table et se prépara à sortir. Son épouse, habituée au silence et à la soumission, ne lui demanda pas où il allait. Le timbrero franchit la porte et gagna la rue, se perdant en direction de la plaine. Seule une voisine qui le vit passer devant sa porte, dit que le timbrero, le cheveu hirsute et les pommettes saillantes, marchait comme une âme possédée par le diable, défiant le vent qui l'assaillait depuis la pointe des montagnes.

Lorsque le timbrero arriva sur la plaine, où des trombes poussiéreuses couraient en tournant comme un cortège et l'orage se déchaînait comme des vipères de feu, il fut surpris par une pluie qui transforma la terre en boue. Le timbrero se réfugia sous un arbre, dont le feuillage était secoué par les rafales de la pluie qui, avançant avec fracas du nord au sud, semblait un rideau gris qui pendait du ciel.

A cet instant, un éclair l'éblouit et la foudre s'abattit contre l'arbre, qu'elle réduisit à une ridicule portion de cendres, tandis que lui fut projeté dans les airs et lancé à plusieurs mètres de distance, la chevelure roussie et les vêtements en lambeaux. Mais comme personne n'assista à l'événement à l'exception des forces mystérieuses de la nature, le timbrero fut tué et ressuscité par un éclair qui lui concéda des pouvoirs surhumains.

Au réveil, comme revenant de la mort, il regarda autour de lui et ne vit que l'horizon lointain de la plaine, un ciel qui s'incendiait d'éclairs et un fleuve qui s'encaissait dans le ravin. Ensuite il se leva et s'éloigna par une sente ouverte sur le flanc de la montagne. Il traversa un pont tendu au-dessus du fleuve tumultueux et avança d'un petit pas rapide, comme si le vent précipitait sa marche. Il avait les mains croisées sur le sexe et les épaules suspendues à la hauteur des oreilles. A peine entré dans le campement minier, où le vent sifflait sur les toits de calamine et dans les trous des murs d'adobe, il fut reçu par les aboiements d'un chien qui lui rendit ses cinq sens, car lorsqu'il arriva chez lui et qu'il trouva son épouse, qui l'attendait assise près des braises du foyer, il ne se souvenait pas d'avoir été tué et ressuscité par la foudre, et encore moins de l'accident survenu dans l'ascenseur de la mine.

Son épouse éclata en sanglots de joie et le timbrero, qui souffrait d'une sorte d'amnésie qui le fit revenir à ses jeunes années, se coucha dans le lit conjugal, disposé à jouir des charme de sa femme qui l'avait supporté pour le meilleur et pour le pire. Elle se déshabilla comme la première fois et se donna entièrement, acceptant que son mari redevienne le même qu'avant. Cependant, durant leur copulation charnelle, elle se rendit compte que l'homme de sa vie avait acquis des pouvoirs surhumains, parce qu'il la souleva dans l'air comme une plume et la maintint éveillée deux jours et deux nuits consécutives.

A partir de ce moment, le timbrero n'était plus un fou qui déambulait dans les rues, mais le yatiri et le devin du village, dont tous sollicitaient les services, depuis les malades condamnés par les médecins jusqu'aux parents préoccupés par l'avenir de leurs enfants. Le timbrero, qui retrouva le respect pour lui même et le sens de la confiance, recommença à gagner son pain quotidien avec la sueur de son front. Il guérissait le mal d'amour grâce à une curieuse sorte d'infusion maison dont la provenance douteuse remontait aux temps d'une ancienne civilisation indigène. Il lisait l'avenir dans les feuilles de coca et devinait les pensées des gens, simplement en les regardant dans les yeux et en leur posant la main sur le front. Et, comme si son souffle avait acquis des pouvoirs magiques pour expulser les esprits malins, il pouvait soigner les patients en leur soufflant dans l'oreille par une corne de vache et il pouvait entendre la voix des défunts dans les courants d'air, les remous du fleuve et les ch'aqas de la mine. C'est ainsi que le timbrero, qui semblait être possédé par le démon, devint un personnage plus important que le gérant de l'entreprise minière et que le maire du village, non seulement parce qu'il était le seul à pouvoir aider les femmes infidèles en effaçant les doutes de leurs maris jaloux, mais aussi parce qu'il possédait le don surhumain de se mettre en contact avec les esprits protecteurs de ce monde et de l'au-delà. Et ce qui était encore plus surprenant, il pouvait affronter des épreuves qui laissaient tout le monde bouche bée; il plongeait dans l'eau sans se mouiller et entrait dans le feu sans se brûler; il avait la capacité de se faire rétrécir à la taille d'une fourmi, de se faufiler dans les bouteilles vides, de passer par le trou des serrures et de grimper sur les murs avec l'agilité d'un moustique.

Tout le monde accepta l'idée que le timbrero était un être prodigieux, qui faisait des miracles rien qu'en parlant et en touchant les gens avec ses mains. Le curé du village, pour défendre les valeurs sacrées de la Sainte Eglise, fut le premier à l'accuser d'imposture et de tromperie, argumentant que personne n'avait jamais été tué et ressuscité par la foudre et qu'aucun devin n'avait plus de pouvoirs que la parole de Dieu. Mais plus grande fut la colère du curé quand il apprit que le timbrero avait ressuscité une enfant avec son souffle, laquelle avait ouvert les yeux, craché des vers de terre par la bouche et s'était levée de son lit comme sortie d'une profonde torpeur. « Ce n'est pas possible, dit-il. Seul notre Seigneur Jésus Christ pouvait guérir les malades et ramener les morts à la vie. Le timbrero ne mérite pas d'aller au royaume des cieux parce qu'il a pactisé avec le diable et est devenu un sorcier. Les personnes qui s'attribuent des pouvoirs surhumains sont des malades mentaux, dont les fantaisies ésotériques gardent des relations avec le satanisme et la magie noire. Il n'est pas un seul homme sur Terre capable de ressusciter un mort avec son seul souffle... »

Le timbrero, comme tous les jours, continuait à recevoir les plus nécessiteux, étranger aux sermons du curé, qui en était arrivé à la décision extrême d'excommunier plusieurs fidèles, en les prévenant que les supercheries n'avaient rien à voir avec l'œuvre du Créateur, mais avec des délires de possessions et avec des superstitions païennes d'autres temps. « Lorsque l'être humain se trouve aveuglé par la puissance et encerclé par l'adversité, disait-il, il a recours à des forces surnaturelles, demande la réalisation d'un miracle. Ces moments d'impuissance et d'irréalité, sont à l'origine des sciences occultes des sorciers et envoûteurs, lesquels ne font rien d'autre que de s'allier avec le démon pour contrarier la volonté de Dieu... »

L'épouse du timbrero, réservée et attentive à son foyer, était la seule qui croyait les yeux fermés aux miracles de son mari, qui, tout en ayant une attitude paisible, était un homme obstiné dans ses objectifs. Ainsi, obéissant à sa dignité et son orgueil de mâle, il fit tous les efforts pour la faire tomber enceinte sans parvenir à son but. « Les femmes qui ne peuvent pas enfanter, ne sont pas des femmes », lui reprocha-t-il un jour, en se rendant compte qu'il ne pouvait rien contre la stérilité féminine, ni les breuvages d'herbes médicinales, ni les onguents pour stimuler l'appétit sexuel, ni les miracles par enchantement. Tout ce qu'il faisait était vain. Alors son épouse, blessée au plus profond de son être, éclata en sanglots, mit en doute sa condition de femme et disparut du campement minier, après s'être coupé les tresses dans une attitude de résignation et de protestation.

A partir de ce jour les événements se précipitèrent dans la vie du timbrero. Il resta seul et désemparé, perdit la confiance des gens et fut tué par la sorcellerie d'un autre envoûteur, au cours d'un rituel où l'on dépeça un lézard et un crapaud, en invoquant le nom de la victime qui, selon ce que racontèrent les voisins, se tordit dans son lit comme un reptile dans la braise, suppliant qu'on lui fasse des signes de croix et qu'on l'asperge d'eau bénite avant d'être enterré.

On sut par la suite que la mort du timbrero n'était pas simplement due à un règlement de comptes, car derrière le maléfice étaient les familles des dix mineurs qui avaient perdu la vie dans l'ascenseur de la mine, où le timbrero avait travaillé avec discipline, jusqu'au jour où oublia de prendre sa ch'uspa de coca et sa bouteille de quemapecho.

Glossaire:

CH’ALLA: m. Cérémonie d'offrande ou de sacrifice aux dieux.
CH’AQA: f. Liquide et boue minérale. Gouttière d'eau qui coule de la voûte dans la mine.
CHASQUIRI: m. Ouvrier de l'intérieur de la mine, dont la tâche est de pelleter la charge et de maintenir plat le sol de la galerie.
CH’USPA: f. Petit sac pour mettre de la coca, des cigarettes ou d'autres choses.
K’UYUNA: m. Cigarette de facture rustique.
PACHAMAMA: f. Mère Terre. Divinité des Andes.
PIJCHEO: n. Action rituelle de mâcher de la coca.
QUEMAPECHO: m. Eau de vie à haut degré d'alcool.
TIMBRERO: m. Ouvrier chargé de l'ascenseur à l'intérieur de la mine.
WAYÑO: m. Musique populaire des Andes, dont le rythme est de caractère mélancolique.
YATIRI: m. Sage, prêtre, guérisseur et conseiller de la communauté andine. Il possède des dons exceptionnels et est expert dans plusieurs arts, parmi ceux-ci la divination dans les feuilles de coca et la médecine traditionnelle. Le yatiri est le seul à pouvoir entretenir des contacts avec tous les niveaux de la cosmovision andine, comme le Alaxpacha (monde céleste), Acapacha (monde terrestre) et le Manqhapacha (monde souterrain et de l'obscurité).

(Traduction: Emilie Beaudet / Photo: Jean Claude Wicky)