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lundi 26 mars 2012

On parle de nous dans La Patria!

Voici deux liens qui vous conduisent tout droit vers le supplément dominical du journal La Patria de Oruro, qui publiait ce dimanche un article sur le travail de traduction des Contes de la mine entrepris avec Victor Montoya, ainsi que la traduction en espagnol d'un de mes articles du blog sur le même sujet. Bonne lecture!

http://lapatriaenlinea.com/index.php?t=obra-de-victor-montoya-traducida-al-frances&nota=101959

http://lapatriaenlinea.com/index.php?t=cuentos-de-la-mina-la-traduccion&nota=101960

lundi 19 mars 2012

Doña Domi nous a quittés

Por Victor Montoya


Doña Domi, qui est devenue l’une des femmes emblématiques de l’histoire du syndicalisme bolivien, je m’en souviens depuis mon enfance. Nous nous retrouvâmes parfois dans les manifestations de protestation sur la Place du Mineur de Siglo XX, où je parlais en tant que représentant des étudiants du second degré et où, par sa parole et par son courage, elle s’élevait comme le leader incontesté du valeureux Comité de Femmes au Foyer.
Elle était une femme faite de copagira et de fibre minière, non seulement parce qu’elle était fille de mineur, mais aussi parce qu’elle fut l’épouse d’un autre mineur ; de ses pores jaillissait la sueur des palliris et dans ses mains s’exprimait le sacrifice d’une femme habituée à doubler ses journées pour accomplir les tâches domestiques et s’occuper de sa famille. Elle vivait pour travailler et travaillait pour que les hommes et les femmes apprennent à défendre leurs droits les plus élémentaires.
Ses discours, faits de feu de et de passion ardente, étaient incendiaires lorsqu’il s’agissait de faire référence aux crimes de lèse-majesté commis par les régimes dictatoriaux, qui semaient la panique et la terreur chaque fois qu’ils intervenaient militairement dans les districts miniers, laissant un flot de morts et de blessés.
Jamais elle ne cessa de protester contre le pillage impérialiste, dans une nation qui, tout en étant riche, est tellement pauvre à la fois, et ne s’inclina jamais face aux menaces de ceux qui la frappaient dans les geôles des dictatures. Elle eut toujours la tête haute et le cœur palpitant aux côtés d’un peuple qui clamait pour la justice et la liberté.
Je retrouvai Doña Domi en 1980, à Stockholm, après le sanglant coup d’état mené par Garcia Meza et Arce Gomez, où nous partageâmes le même pas dans une marche de protestation et parlâmes des morts et des disparus, après la prise par les armes de l’édifice de la Fédération des Mineurs. Ensuite, nous partageâmes la joie de rencontrer et d’écouter Garcia Marquez l’année où il reçut le Prix Nobel de Littérature, lorsqu’il parla devant des centaines de latino-américains exilés et qu’il lut l’un de ses contes dans le salon officiel de LO (Centrale Ouvrière Suédoise), dans le rude hiver 1982.
Une fois rétablie la démocratie en Bolivie, doña Domi décida de rentrer dans son pays pour se réinsérer au sein du mouvement populaire qui se battait pour prendre les rênes du pouvoir politique. Je lus dans la presse qu’elle se présenta comme candidate à la vice-présidence et que les votes des électeurs ne furent pas suffisants pour la mener jusqu’au Palacio Quemado. Cependant, cela n’entama pas sa détermination et elle poursuivit sa lutte avec la même persévérance de toujours. Nous savons maintenant qu’elle ne parvint à être ni vice-présidente, ni ministre, ni sénatrice de la république, pas même pendant le processus de changement que dit avoir mis en place le gouvernement actuel.
J’eus beaucoup de peine en voyant la photo sur laquelle elle apparaissait avec un foulard sur la tête, marquée par une maladie irréversible et un traitement de chimiothérapie. Mais, même ainsi, on la voyait souriante face à l’appareil, comme se moquant de la mort, comme se moquant de ceux qui lui souhaitaient le pire, parce qu’une femme comme doña Domi, qui avait appris à se jouer des bonnes et des mauvaises passes de la vie, était alors déjà une femme immortelle, car ses luttes, ses mots, son exemple, ses expériences et sa soif de justice resteraient pour toujours parmi nous, avec nous, comme les flammes qui demeurent vives dans la mémoire  collective et le témoignage historique d’un pays fatigué d’attendre dans la queue de l’histoire.
Doña Domi nous a quittés entre les pleurs et les cœurs serrés par son départ, entre des hommes, des femmes et des enfants qui assistèrent à sa veillée funèbre et ensuite à ses funérailles. Nous ne pouvons nier le fait que, durant les dernières années de sa vie, elle resta un peu recluse dans la douleur, le silence et, pourquoi ne pas le dire, dans une sorte d’oubli de la part de ceux qui, un jour, l’avaient considérée comme leur camarade de lutte et qui, le lendemain, l’avaient abandonnée par jalousie et à cause des ambitions mesquines de certains qui s’octroyaient le mérite d’être des combattants sociaux sans même le mériter.
« Si on me donne la parole… », qui résume les idées et les sentiments de cette indomptable femme des mines, restera une lecture obligatoire pour les femmes de Bolivie, d’Amérique Latine et les pays de ce qu’on appelle le Tiers Monde. Dans  ses pages résonne la voix d’une femme qui,  porteuse d’une profonde sagesse populaire, critiquait les conceptions du féminisme arriéré, et revendiquait la véritable émancipation des femmes qui, aux côtés des hommes, devaient forger une société plus libre et équitable, basée sur les principes de la solidarité et le respect des Droits de l’Homme.
Malgré tout, doña Domi aura toujours, par son propre mérite, une place privilégiée dans les campements miniers, dans les gravas des desmontes et dans les ténèbres des galeries de Siglo XX, où règne encore le Tio de la mine, qui est le maître absolu des richesses minières et le patron des mineurs, de ces géants des montagnes qui apprirent à lutter contre la roche, d’arrache-pied, la dynamite à la main, avec la même énergie avec laquelle ils apprirent à affronter leurs ennemis de classe, menés par des syndicats révolutionnaires dont les leaders, de même que doña Domi, donnèrent des leçons d’humanisme, de dignité combative et de démocratie participative.
COPAGIRA: f. Eau mêlée à des résidus de roche, de couleur jaune ou grisâtre, résultant du processus de lavage du minerai
DESMONTE: m. Entassement de résidus de la mine considérés comme stériles, mais qui, en réalité, constituent d'importantes réserves pouvant contenir de l'étain.
PALLIRI: f. Femme qui, à coups de marteau, triture et choisit les morceaux de roche minéralisée dans les desmontes.
TÍO: m. Divinité. Diable et dieu tutélaire qui habite à l'intérieur de la mine. Les mineurs le craignent et lui font des offrandes.
(traduction:emi)

lundi 20 février 2012

Contes de la mine: la ch'alla

ça y est! Je les ai! Les exemplaires de "mon" livre, de la traduction des Contes de la mine écrits par Victor Montoya. Du coup j'en ai aussi acheté 2, les premiers, en disant timidement à la caisse: "heu... je crois qu'en tant qu'auteur j'ai droit à un pourcentage de réduction". J'avais envie de dire à tout le monde "c'est moi, c'est le mien, c'est mon livre!". Et puis de suite j'ai sauté dans le premier train pour rentrer chez moi avec mon précieux butin. Car avant de crier victoire, il fallait que je remercie le Tio, que je lui fasse une ch'alla, une cérémonie d'offrande, pour le remercier d'avoir été bienveillant, pour ch'allar les premiers exemplaires du livre, pour que cela leur porte chance, pour que le Tio continue de veiller sur ce projet qui le concerne en premier lieu. Encens, alcool, serpentins, je me suis assise en face de lui un moment et on a discuté tous les deux...
Demain, c'est le Martes de ch'alla, la fin du Carnaval, encore une occasion pour mettre du vent dans les voiles de tous nos projets...

vendredi 17 février 2012

Contes de la mine: la traduction!

Il faut toujours être fier de son travail. Pas orgueilleux, juste fier. Parce qu'aussi la concrétisation d'un projet de longue haleine mérite qu'on s'en félicite, et qu'on fasse partager sa joie de l'avoir mené à bien malgré tout.
Il y a quelques années, en mai 2009 exactement, je me souviens, je reçois un mail avec en pièce jointe un texte sur Guillermo Lora, un leader syndical des mines boliviennes qui venait de décéder. Sur ce mail, juste une phrase: "à diffuser s'il vous plaît". Signé: Victor Montoya. Je me dis, c'est incroyable, ce nom, je le connais. Oui, Victor Montoya, l'auteur des Cuentos de la mina que j'avais trouvés dans la rue Heroinas, à Cochabamba, alors que je cherchais des livres sur les mines pour mes recherches universitaires. Montoya, une découverte, et tout un monde avec lequel je me familiarisais, qui me devenait de plus en plus familier. Une oeuvre étonnante, nouvelle, différente, dérangeante et magique à la fois. A l'époque, en recevant ce mail, je me dis c'est impossible, ce n'est pas lui, je dois me tromper. Pourquoi s'adresse-t-il à moi? Je ne suis pas grand chose! Je réponds, en gros, en demandant, sur la pointe des pieds et avec des gants triples épaisseur, est-ce que c'est bien vous, le "vrai" Victor Montoya? Il me renvoie un long mail en me disant que oui, c'est bien lui, qu'il a vu mon blog sur la Bolivie, qu'il a compris que je m'intéressais aux mines et aux mineurs, que c'est pour ça qu'il m'a envoyé ce texte. Je bondis de ma chaise, ou j'en tombe, je ne sais plus. C'est juste hallucinant, une aubaine, un cadeau du destin! Je lui demande la persmission de traduire ce premier texte sur Guillermo Lora, il accepte.
C'est le début d'une grande collaboration et la naissance d'une amitié. Victor Montoya me confie ses Chroniques minières, l'une après l'autre, et je les traduis. Je découvre, je m'enrichie, m'imprègne de cette culture qu'il connaît si bien. Petit à petit, j'en apprends aussi un peu plus sur le personnage, son histoire, ses engagements, son exil en Suède, sa Bolivie. Les échanges par mail se font de plus en plus longs, il me soutient et m'aide pour mes recherches universitaires, nous sympathisons. C'est un bonheur de travailler avec Victor, toujours à l'écoute.
Et un jour vient LA proposition, celle de traduire les fameux Cuentos de la mina, ceux qui se trouvent dans ma biliothèque, ceux auxquels je projette de consacrer un chapitre de mon mémoire de Master, ceux que je connais déjà presque par coeur, que j'ai lu et relu. Quelle question! Evidemment, je dis un grand oui, sans conditions, oui comme ça, presque sans réfléchir. Cela prendra le temps que ça prendra, mais je m'engage, les yeux fermés, parce que je sais que j'ai tout à gagner. Contes de la mine... La mine, je m'y engouffre alors, je vis dedans, jour après jour, j'y avance, dans l'obscurité. La Virgen del Socavon, el Chiru Chiru, la Chinasupay et bien sûr le Tio, tous ses personnages m'accompagnent dans mon travail. Parfois, je ressens même la présence du Tio. Alors je m'applique. Je veux bien le traîter, qu'il soit satisfait de mes mots. La partie la plus difficile, la plus laborieuse, commence alors à la fin de la traduction, quand vient la relecture. Que dis-je, LES relectures, des dizaines, je ne peux même plus les compter. Et combien d'yeux se sont posés sur ces pages! Je parlerais presque d'une solidarité occulaire! On lit, on relit, on décortique, on analyse, on corrige, on remplace. Un vrai travail d'artisan. Parce qu'il ne faut surtout pas dénaturer le texte de Victor. C'est de l'orfèvrerie!
Enfin, c'est l'envoi à plusieurs éditeurs. On est très vite contactés. Mais la sentence tombe: il faut d'autres textes. Me voilà repartie pour quelques heures fiévreuses de traduction accélérée, ayant cette fois la pression du temps, puisqu'on attend maintenant mon travail. Ce sont les "Conversations avec le Tio", cette série de textes dans lesquels Victor Montoya parle littérature avec sa divinité favorite. C'est un régal pour les yeux, parfois un casse-tête, toujours un jeu, un nouveau défi à chaque jeu de mots, à chaque trait d'esprit. Jamais le travail ne pèse, je m'amuse.
Pourtant, je l'avoue, à la fin, il est temps que tout cela se termine, que le livre prenne son envol. Je sens qu'il a fait son temps, que la gestation est terminée. Le Tio, à force, je ne peux plus le voir en peinture. J'overdose. Attention, c'est une image... Je ne voudrais surtout pas me fâcher avec celui qui quelque part est aussi mon protecteur, qui, par-dessus mon épaule, a supervisé mon travail. Depuis, quand j'écris, je sens souvent sa présence dans mon dos, son regard de feu et son souffle derrière moi, cette ironie qu'il a parfois, cette faculté sournoise à me faire douter sur le contenu et le style de ce que je suis en train de produire. Qui a dit que les divinités ancestrales étaient des incultes?
Au terme de ce travail, donc, trois ans après cette belle rencontre avec mon ami Victor Montoya, je vous annonce avec fierté la parution de notre livre, Contes de la mine:

Merci à Victor pour sa confiance, son amitié, sa gentillesse et sa disponibilité.
Merci à Cécile, Bruno et Hugo de s'être abîmé les yeux sur mes textes.
Merci à Ariane qui m'a encouragée sur le chemin de la traduction.
Merci au Tio, divinité de la mine, gardien des minerais et patron des mineurs, qui s'est toujours montré bienveillant.

lundi 19 septembre 2011

Publication de l'interview à Victor Montoya

Il y a des jours où on est heureux de récolter un peu de ce qu'on a longtemps semé...
Je vous le fais partager. J'avoue, j'en suis plutôt fière!
Entrevista a Victor Montoya dans LOS TIEMPOS de Cochabamba!

mercredi 20 octobre 2010

La gourmandise du Tio - Victor Montoya

Cela faisait un certain temps que le Tio* et moi nous ne nous asseyions plus à table pour jouer aux cartes ou aux dés, et encore moins pour parler femmes ou football, par manque d'une bonne liqueur, jusqu'à ce qu'un jour, tandis que le soleil se levait comme par miracle sur le territoire presque toujours nuageux des Vikings, nous reçûmes un paquet en provenance de Bolivie, portant une inscription qui disait: « Pour le Tio. »

-Qu'est-ce que ça peut bien être?, se demanda-t-il en me fusillant de son regard de braise.

-Mmm, lui répondis-je tout en ouvrant le paquet qui, à mon grand étonnement, contenait les friandises préférées du souverain des ténèbres ainsi qu'un mot rédigé d'une écriture dégingandée: « Pour que le Tio ne devienne jamais un gringo et qu'il cesse de boire de la vodka, du cognac ou du whisky, voici un singani de chez nous; pour qu'il arrête de fumer des cigarettes blondes, je lui envoie des k'uyunas et pour qu'il cesse de se mettre des snus à la bouche, je lui envoie de la bonne coca du Chapare et un peu de lejia. Salutations amicales depuis Sinahota, Evo Morales. »

Lorsque le Tio fixa son regard sur la bouteille de singani Rujero, les k'uyunas et les feuilles de coca, l'eau lui vint à la bouche. Il se frotta les main comme les mouches se frottent les pattes en se régalant et, jouissant de son droit légitime en tant que destinataire du paquet, il demanda que je lui prépare un chuflay selon ses goûts et ses désirs.

Sans y réfléchir à deux fois, je me mis donc à l'ouvrage. Je coupai les citrons et les pressai jusqu'à la dernière goutte. Je préparai le chuflay dans une cruche en cristal: j'y mis une bonne quantité de glaçons, je mélangeai une demie bouteille de Rujero avec le jus de citron, j'ajoutai le sirop et une pincée de café moulu. Ah!, et quelques feuilles de menthe pour lui donner la saveur qu'apprécient les goûteurs professionnels du chuflay bolivien, la boisson nationale qui, après quelques verres, nous élève tout d'abord comme un petit oiseau dans les airs pour ensuite nous trainer sur le sol comme un gringo à terre.

Le Tio, qui possède une vaste culture en matière d'alcool, suivit du regard toutes les étapes de la préparation, jusqu'à ce que je lui serve le délicieux breuvage dans des verres à cocktail. Je fis la ch'alla en l'honneur de la Pachamama, fit tchin tchin avec les verres et, levant le coude, m'exclamai:

-A ta santé, mon vieux Tio!

-Santé, camarade!, répondit-il et il vida le verre d'un seul trait, tandis que les glaçons faisaient clic clic et que ses yeux brillaient comme des étoiles dans le ciel obscur. Il ajouta ensuite: -C'est ça, la vie, le reste n'est qu'un conte, juste un conte...

A peine avions nous trinqué, avec des k'uyunas et des poignées de coca, nous nous mîmes à jouer aux dés et aux cartes. Il me battit au cacho et je me défendis au poker. Ensuite nous parlâmes de nos sujets favoris, y compris des femmes et du football, jusqu'à ce que le Tio, comme pour faire briller sa grande connaissance en matière de vins et de singanis boliviens, affirma:

-Les meilleurs singanis viennent des bodegas et des vignobles de la vallée centrale de Tarija, de ce département qui est aussi une réserve paléontologique, avec des zones d'érosion et ravines, où l'on peut admirer à fleur de terre des restes d'animaux préhistoriques.

Je restai cloué par son érudition. Plus encore lorsqu'il me décrivit en détails la bouteille nivéenne du Rujero Collection Privée, de 750ml et 40 degrés d'alcool.

-Les goûteurs internationaux ont essayé notre singani et en ont reconnu la noblesse et la délicatesse de sa distillation réalisée avec un raisin Moscatel d'Alexandrie. Il est prouvé que l'eau de vie bolivienne peut battre à plates coutures, tel un petit coq de combat, le pisco chilien et péruvien. Inutile de dire que le Rujero transcende la saveur et le parfum de la terre de Tarija, féconde en belles femmes et en boissons spiritueuses. Et bien que le thème des hydrocarbures revienne toujours sur le tapis des discussions politiques en Bolivie, les vignobles de Tarija constituent une ressource rentable de la région et une matière première qui ne se tarira qu'avec la fin du monde. Les paysans se familiarisèrent avec la culture de la vigne dès l'arrivée des conquistadors et grâce aux conseils d'un moine franciscain qui, expert en vins et buveur invétéré, leur apporta ses connaissances empiriques sur l'élaboration du caractère enivrant du raisin, qui aujourd'hui s'élabore dans des machines en acier inoxidable, des réservoirs en fibre de verre, des pressoirs pneumatiques et des tonneaux en chêne de France; tout ce processus servant à conserver les arômes, les couleurs, les aspérités et les autres qualités d'une vieille liqueur bien distillée.

Le Tio, avec l'adresse verbale qui le caractérise, étala ses connaissances tout en buvant, en mâchant la coca et en fumant les K'uyunas. Quant à moi, je me repentis bientôt de lui avoir fait goûter le Rujero, car dès cet instant il commença à me faire suer en me demandant un peu plus d'alcool, plus de glaçons, plus de rondelles de citron et je ne sais quels petits caprices supplémentaires. Le plus étonnant étant que le Tio, bien qu'il enchaîna les verres, demeura sobre et retrouva même une lucidité peu habituelle, car au cours de cette beuverie il dit des choses intelligentes et apparut aussi rutilant qu'une voiture sortie de l'usine. Sans plus savoir que faire, une fois de plus, presque sans le vouloir, je fus convaincu que boire des verres avec le Tio était comme entrer au cœur de l'enfer. C'est sans doute pour cela que certains, qui craignent l'alcool comme Dracula le crucifix, disent que l'ivresse est une malédiction du diable. Mais il est certain que je dois préciser que le Tio ne s'adonne pas à ce genre d'activités avec n'importe qui, seulement avec des gens sur lesquels il compte déjà. Il sait très bien faire la différence entre celui qui boit pour vivre et celui qui boit jusqu'à la mort, tout comme Dieu différencie l'impie du croyant, la brebis égarée de son troupeau et l'agneau docile dans l'enclos.

Au cœur de la fête, par gentillesse plus que par servitude, je lui offris quelque chose à manger ou à grignoter. Il me dit que cela n'était pas nécessaire, qu'il n'avait pas pour habitude de boire et de manger en même temps. Il préférait conserver la saveur de l'alcool dans son gosier et ne pas estropier son palais avec les assaisonnements de la gastronomie maison. Il était convaincu qu'il y avait un temps pour tout; un temps pour vivre, un temps pour aimer et un temps pour mourir. De même, il y avait un temps pour boire et pour manger, ou bien comme dans les campements miniers, un temps pour croire en Dieu et un autre pour croire au Tio.

-Chaque chose en son temps, détermina-t-il et il s'envoya un autre verre, le visage illuminé par la joie et le plaisir infinis.

Je restai silencieux, sentant encore mon estomac qui demandait son reste et mes intestins qui se tordaient comme des serpents au Paradis. Mais, rien à faire, je trompai la faim en mâchant une autre poignée de coca.

C'est ainsi que se passa la nuit, jusqu'à ce que le Tio, au terme de notre aimable conversation, se retire de table, s'asseye sur son trône, se lèche les babines et s'exclame, satisfait, presque mugissant d'un accent impératif:

-Tout va mieux avec le singani Rujero!

Je me contentai d'acquiescer de la tête, agrippé à la bouteille comme un bébé à son biberon.

-Bois la dernière goutte, ordonna le Tio. Cul sec!

Sa voix s'amplifia dans mes oreilles et son image tripla devant mes yeux. Je vidai le verre d'un trait et sortis de la pièce, pas totalement en rampant mais me soutenant difficilement.

Le lendemain, je me réveillai avec un mal de mer du diable. Je me levai avec le mouvement chaloupé d'un marin à terre, me glissai dans mes vêtements et entrai dans la pièce du Tio, qui demeurait assis sur son trône, souriant et plus frais qu'une laitue.

-Après notre terrible beuverie d'hier soir, veux-tu manger quelque chose de particulier?, demandai-je, attentionné.

-Comme tu ne peux pas me préparer mon plat préféré, reconnut le Tio, j'accepte un charquican, cette fierté de la cuisine traditionnelle de Oruro, fait de viande de lama salée et séchée au soleil, du maïs bouilli, des pommes de terre, des tranches de fromage de chèvre, des œufs au plat et de la llajua. Le seul secret étant de savoir le préparer avec des mains habiles et beaucoup d'amour.

-Et quel est ton plat préféré?, enquêtai-je, curieux de connaître l'autre dimension de ses petits goûts.

-Le visage grillé, répondit-il sur un ton et catégorique. Le visage grillé est également connu chez les convives de Oruro comme le plat du diable.

Je fermai la bouche et passai à la cuisine. Je mis mon tablier et, le couteau à la main, me disposai à préparer le charquican: je tranchai le morceau de viande, la coupai en fines lamelles et la fis frire dans une casserole huilée, tandis dans une autre cuisaient les pommes de terre et que plus loin bouillaient le maïs et les œufs.

-Et que veux-tu boire pour accompagner le charquican?, lui criai-je depuis la cuisine, les mains déjà en action.

Le Tio se racla la gorge, se leva de son trône, vint s'installer à sa place habituelle à la table de la salle à manger et répondit:

-Il n'est pas de mariage plus parfait qu'un charquican et un verre de bière ou une tutuma de chicha. De plus, après une terrible cuite, la bière est utile pour tromper la soif et remettre le corps à niveau.

Je lui servis le succulent plat de charquican, avec trois poignées de mote, deux rangées de pommes de terre, deux oeufs fumants, un morceau de fromage fondu, une cascade de charqui croustillant et, pour couronner le tout, une salade d'oignons et de tomates, avec une pincée de sel et de piment, un filet d'huile et un autre de vinaigre. Finalement, je disposai la petite assiette avec la llajua sur la table et remplis les verres de bière fraiche.

-Bon appétit, dis-je en affichant un orgueil pareil à celui du boulanger vantant son pain.

La réaction du Tio ne se fit pas attendre, il mangea avec les yeux et avec les mains. Ensuite il se confondit en éloges et commenta:

-Ce plat est une fête pour le palais. Tu lui as donné de la saveur, on s'en lèche les babines et on en délire: « Lorsque je mange, j'ai la bouche fermée et je ne connais personne. »

Je me contentai de le regarder tandis qu'il s'enfilait le charquican et que la bière se vidait, jusqu'à ce que soudainement la curiosité me piqua à nouveau d'en savoir un peu plus sur le visage grillé, son plat préféré.

-En quoi consiste le visage grillé?, lui demandai-je en m'étranglant presque avec le maïs.

Le Tio releva les oreilles, se lécha les doigts et répondit:

-Le visage grillé se compose de la tête du mouton, cuite avec la peau, la laine et tout, au cœur d'un four à pain. Les cuisinières ont l'habitude de lui laver l'intérieur et de lui glisser dans la gueule un peu de sel et des herbes aromatiques. La température du four et l'expérience de la cuisinière font le reste. C'est une ancienne spécialité de la gastronomie de Oruro, un met délicieux, qui en étonne beaucoup, non seulement parce que c'est le repas du diable, mais aussi parce qu'il retourne l'estomac et fait se hérisser les poils de plus d'un convive.

Le Tio enfourna le dernier morceau de charquican dans sa bouche et absorba la dernière goutte de bière. Ensuite, il fit claquer sa langue contre ses dents et dit:

-Le visage grillé est un plat exclusivement originaire de Oruro et n'a pas la même saveur ni la même recette dans les autres villes du pays, ceci étant dû au fait que les meilleurs ovins de Bolivie se trouvent sur le plateau andin. Il semble que le secret se cache dans les prés salés. Plus le mouton consomme de sel, plus exquise est sa viande. D'autre part, seules les prodigieuses mains et le savoir traditionnel des femmes de Oruro peuvent lui donner la touche supplémentaire que requiert ce plat. C'est un rituel de le manger: retirer la peau du crâne et dévorer la cervelle avant que la fraîcheur du matin nous en empêche, poursuivre avec les yeux, les mandibules et la langue. C'est un aliment dont raffolent les soulards et les noctambules qui, bavant et bavant, nettoient jusqu'au dernier os, que ce soit debout dans la rue, assis sur le trottoir ou la face contre le mur.

-Et cela ne t'a jamais dégoûté?, demandai-je avec une grimace d'écœurement.

-Dégoûté? Pourquoi dégoûté? Le visage grillé n'est pas seulement le plat du diable, c'est aussi un met pour les palais raffinés. Ce n'est pas en vain si Jaime Saenz, dans « Les papiers de Narcisse Lima Acha », consacra quelques lignes à cette spécialité culinaire de Oruro, dont le fastueux Carnaval, de plus, a été déclaré Patrimoine Oral et Intangible de l'Humanité.

-Je ne me souviens pas très bien de ces lignes de Saenz, lui dis-je, révélant ma mauvaise mémoire.

-Comment ça!, répliqua-t-il en fronçant les sourcils. Le poète de la Paz dit que les têtes de moutons cuites au four ont « un aspect assez inquiétant, car elles semblent te regarder comme des yeux d'outre tombe, grands, globuleux et brillants (…) et semblent te dire: s'il te plait ne me mange pas, avec des dents blanches et la langue pendante, cette dernière étant le morceau le plus apprécié par les connaisseurs, lesquels commencent par les yeux et poursuivent par la moelle, pour ensuite continuer avec la peau et terminer par la langue, qui est précisément réputée pour être la partie la plus délicieuse du visage grillé que l'on réserve comme le dessert. »

-D'accord, Tio, approuvai-je avec une expression de dégoût. Mais dis-moi donc, où achetais-tu ton plat préféré?

-Je ne l'achetais pas, répondit-il aussitôt. Les nuits sans lune, je sortais de la mine avant l'aube et, transformé en artiste bohémien dans la nuit froide et sans étoiles, je me présentais dans l'avenue Bolivar ou au coin des rues Herrera et Montesinos, où les vendeuses, en se rendant compte que j'étais le diable en personne et pour s'attirer ma sympathie, m'offraient gratuitement un exquis visage grillé, fumant et coupé à la hache. Je les remerciais et mangeais la tête entière selon mon goût, en l'accompagnant avec du pain, de la llajua et un digestif ou « tue cochon », préparé avec le meilleur alcool du coin.

-Dans ce cas, l'alcool n'était pas un « tue cochon » mais un « tue mouton », n'est-ce pas?

-C'est pareil, dit-il en se retirant sur son trône. L'essentiel est de savoir que Oruro est connu pour son Carnaval et pour le visage grillé, car celui qui n'a pas goûté la nourriture du diable, ne connaît pas la terre des quirquinchos ni les goûts du Tio.

Je me levai de table et passai à la cuisine, disposé à laver les assiettes, les casseroles et les verres, tandis que mon estomac se tordait rien que de penser à la nourriture du diable.


Glossaire:

ch'alla à la Pachamama: cérémonie d'offrandes à la Mère Terre.

Charqui: viande salée et séchée à l'air ou au soleil afin de la conserver

Charquican: Plat à base de charqui, de piment, de maïs bouilli, de fromage et d'autres ingrédients

Chuflay: boisson composée d'une part de liqueur et d'une autre d'eau gazeuse et à laquelle on ajoute des rondelles de citron.

k’uyunas: cigarettes à de confection rustique.

Lejia: pâte que l'on mâche avec la feuille de coca et qui stimule la salivation.

Llajua: Sauce au piment, avec des tomates et des herbes aromatiques

quirquinchos: tatou des hauts plateaux avec la carapace duquel on fabriquait le charango, un petit instrument à cordes.

Snus: Tabac suédois non fumable, sous forme de pâte humidifiée que l'on place sur les gencives.

Tio: Dieu ou diable de la mythologie andine. Les mineurs le craignent et lui rendent hommage en lui offrant des feuilles de coca, des cigarettes et de l'eau de vie.

Tutuma de chicha: récipient en bois dans lequel on boit la traditionnelle boisson de maïs fermenté

dimanche 29 août 2010

Au sortir du rêve - Victor Montoya


Cette nuit j'ai encore rêvé du Tio. Je l'ai vu clairement, s'installant sur son trône et vêtu de son habit de lumière. Il était en compagnie d'un mineur, qui mâchait des feuilles de coca et buvait des gorgées d'eau de vie. Le Tio, dont les yeux projetaient des éclairs de lumière et de feu, le regardait en silence, tandis que le mineur, au visage émacié et à la voix posée, lui confiait les amertumes de son malheur:

-Je viens d'avoir quarante cinq ans et, comme tu le sais, je suis atteint de silicose au troisième degré, cette maudite maladie que les mineurs portent dans leur poitrine comme on porte le poids de la mort. Je suis né dans un petit village du Département de Oruro et j'ai étudié à l'université jusqu'au coup d'Etat de 1971. Comme j'étais dirigeant de la fédération universitaire, proche des idéaux de la gauche, j'ai dû m'exiler au Chili, sous le gouvernement socialiste de Salvador Allende. Lorsque je suis rentré clandestinement au pays, disposé à poursuivre ma lutte de résistance contre la dictature militaire de Hugo Banzer, je me suis rendu dans le district minier de Siglo XX, où les travailleurs étaient à l'avant garde des luttes sociales. C'est là que je me suis réorganisé politiquement et que j'ai commencé à travailler sans y réfléchir à deux fois.

-Tu es donc entré dans la mine plus pour réaliser un travail politique que pour gagner de l'argent?, demanda le Tio.

-Oui, affirma le mineur. J'ai commencé à travailler à l'âge de 25 ans, comme tu le sais. Dès lors j'ai rempli plusieurs fonctions dans le syndicat, jusqu'à ce que le gouvernement décide de fermer les mines avec le Décret Suprême 21060.

-Et les coopératives? Qu'en est-il des coopératives?, demanda le Tio, avec un éclair de curiosité dans les yeux.

-Les coopératives et les coopérativistes ont fait tout leur possible pour survivre, nous sommes même allés jusqu'à la ville de La Paz lors d'une marche de protestation. Nous avons pris les rues en criant pour le pain et la justice, tandis que nous faisions exploser des salves de dynamite au milieu d'une forêt de drapeaux et de pancartes. « Vive les mineurs, bordel », criaient les uns. « Viva! », répondaient les autres. Ensuite nous nous sommes rassemblés dans la rue Pérez Velasco, en face de la cathédrale Saint François, nous avons entonné l'hymne national et nous avons monté des tentes avec ce que nous avions sous la main.

-Alors vous êtes allés jusqu'au siège du gouvernement, dit le Tio avec l'air de quelqu'un qui, tout en sachant la suite, fait l'ignorant.

-Oui, c'était nécessaire pour protester contre le Décret 21060 et attirer l'attention des autorités, puisque nos coopératives, qui fonctionnaient sans direction technique ni sécurité professionnelle, continuaient à exploiter les mines à la force du marteau, du pic, de la perforatrice et de la dynamite; en d'autres termes, comme tu le sais, nous travaillions comme nous pouvions, avec une bouteille de thé pour tromper la soif et un pauvre casse croûte pour tromper la faim.

Le Tio, le corps droit et le geste solennel du maître qui était pétri de l'importance de son rang, ne dit rien et laissa le mineur continuer son récit:

-Notre séjour à La Paz n'a pas été facile. Par exemple, un compagnon, qui ne buvait plus une goutte d'alcool depuis longtemps par peur de réveiller les vieux souvenirs qui se cachaient dans sa mémoire, se laissa vaincre par l'émotion de certains et reprit une gorgée amère de la bouteille. Ensuite il éleva la voix et dit: Le gouvernement n'écoute pas nos demandes. Il se moque de nous et ne bouge pas le petit doigt pour améliorer notre situation. Si nous survivons c'est parce que Dieu est grand et parce que le Tio est toujours avec nous dans les bons comme les mauvais moments. Nos femmes et nos enfants souffrent de la faim et nous travaillons comme des esclaves à l'époque de la Colonie. Nous n'avons pas d'aide technique, c'est pourquoi, une fois le minerai rassemblé à l'intérieur de la mine et faute de berlines pour y entreposer le chargement, nous devons le porter sur notre dos comme des q'épiris (des porteurs), dans des sacs et des aguayos* qu'auparavant nos femmes utilisaient pour aller à la pulperia.

-Et puis?, demanda le Tio, comblé de satisfaction, s'étant rendu compte qu'un mineur avait mentionné son nom à La Paz.

-Alors, un autre mineur, qui faisait l'akullicu en silence, la tête baissée, leva les yeux et, comme pour corroborer ce qu'avait dit son camarade, poursuivit, les larmes aux yeux: Le gouvernement c'est de la merde. Il se fout de notre sort. Nous nous débrouillons seuls comme nous pouvons, malgré les bas prix du minerai et l'épuisement rapide des veines. Pour le gouvernement, au contraire, c'est un avantage parce qu'il perçoit un pourcentage des revenus des coopératives sans rien dépenser. En plus, le gouvernement n'a plus à affronter des syndicats miniers combatifs, dont on dirait qu'ils ont eux aussi été « relocalisés ».

Le Tio l'écoutait avec attention, comme préoccupé par son propre destin, tandis que dans les étincelles de son regard se reflétaient les flammes de l'enfer.

-... Le pire, c'est que nous n'avons rien obtenu. Le gouvernement ne nous a même pas écoutés et nous avons dû rentrer dans nos districts avec une faim plus grande et les mains vides. Depuis cette marche de protestation, plusieurs années ont passé et...

-Et quoi? Tout a foiré, n'est-ce pas?, avança le souverain des galeries.

Le mineur, avec la précision et la promptitude de quelqu'un qui est sûr de ce qu'il dit, répondit:

-Oui, tout a foiré. Des coopératives, il n'est rien resté, seulement le triste souvenir de plusieurs camarades morts et de plusieurs familles abandonnées à leur triste sort. Il ne pouvait en être autrement, car dans certaines coopératives, entre vingt et trente ouvriers à peine travaillaient, exploitant la matière brute sans technologie appropriée ni sécurité professionnelle. La banqueroute était due au désintérêt du gouvernement et à la diminution des réserves minières. Ensuite vinrent les difficultés et le désespoir, et les coopérativistes, comme affectés par un cyclone de sorcellerie, ont disparu du campement un à un.

Le Tio, comme s'il n'avait pas bien écouté les mots de son interlocuteur, modifia l'expression de son visage, fit fulgurer ses yeux et dit:

-Tu veux dire que la fin du cycle du minerai en Bolivie est due à la chute mondiale du cours de l'étain?

-Pas seulement à cela, précisa le mineur. Il porta le goulot de la bouteille à sa bouche, avala quelques gorgées d'eau de vie et poursuivit: La politique néo libérale du gouvernement s'acheminait aussi vers une liquidation des syndicats, car à trente trois ans de la Révolution Nationaliste, le président Victor Paz Estenssoro, celui-là même qui avait nationalisé les mines et avait créé la COMIBOL (Corporation Minière de Bolivie), ferma les mines comme si la révolution s'était retournée contre les travailleurs qui l'avaient eux-mêmes faite en 1952. Une fois approuvé le Décret 21060, des milliers de mineurs furent jetés à la rue comme des chiens sans maîtres. Les plus âgés partirent vers les villes en qualité de « relocalisés » et les plus jeunes, pour échapper à la misère, sont allés « coloniser » les terres du Chapare, où presque tous se sont consacrés à la culture de la feuille de coca, que le gouvernement de Gonzalo Sanchez de Lozada, à la demande des yanquis, voulut éradiquer avec les l'aide des troupes militaires...

-Je ne comprends pas comment les mineurs, formant une classe d'hommes combatifs, ont permis au singe Paz Estenssoro de fermer les mines et de licencier autant de gens, dit le Tio, transperçant par la lumière de son regard la pénombre de la galerie.

-C'est bien ce que je me demande, répondit le mineur. La classe ouvrière ne s'est jamais rendue face au pouvoir de la « botte militaire », même si elle a versé beaucoup de sang pour se défendre, surtout à une époque de massacres rouges et de massacres blancs. Maintenant, les choses ont changé du jour au lendemain et le pire est que les dollars du nord sont plus forts que la conscience de classe. Il ne reste plus personne pour porter haut les drapeaux que nous, les mineurs, avons levés lors de ces années de combats et de sacrifices.

Le Tio, conscient du fait qu'il était maintenant seul dans le labyrinthe des galeries, sans personne pour lui faire des offrandes ou partager avec lui des feuilles de coca, des k'uyunas (cigarettes) ou du quemapecho (de l'eau de vie), ne voulut pas croire ce qu'il entendait là, parce qu'il craignait que la montagne, transformée en passoire après tant d'années d'exploitation de tous côtés, ne s'effondre comme un château de cartes, en finissant avec sa propre vie. Mais, espérant encore dans les miracles de la Pachamama, qui est plus puissante que tous les gouvernements réunis, il se remplit de courage et dit:

-Je sais que je resterai seul dans le labyrinthe de ces galeries, que je redeviendrai roche dans la roche et poussière de la poussière, mais je me demande ce qu'il adviendra des campements et des villes minières.

-Dans les mines de Uncia, où s'organisa le premier syndicat et eut lieu le premier massacre minier en 1923, il ne reste que les déchets du campement Miraflores et les ruines de l'ancienne forteresse du « Baron de l'Etain », don Simon Patiño. Il se passe la même chose à Siglo XX, où s'étaient organisés, non seulement l'une des industries minières les plus prospères au monde, mais également l'un des mouvements syndicaux qui eut le plus d'influence dans la pensée politique des gouvernements successifs. Sur la Place du Mineur, où se trouve le célèbre Syndicat des Travailleurs, avec en son centre le monument au mineur, la statue de Federico Escobar et le buste de César Lora, la sirène qui appelait à la grève s'est tue et l'on n'entend plus les discours incendiaires des dirigeants au milieu des explosions de dynamite. La place est occupée par les commerçants et dans les locaux du siège du syndicat on vend des poulets rôtis. Je comprends mieux maintenant que tout ce qui un jour a un commencement, un autre jour est condamné à avoir une fin, mis à part le fait que dans la vie certaines choses ne nous sont révélées qu'après la mort...

Le Tio, qui avait parfois à l'esprit et sur le bout de la langue les solutions aux problèmes existants et à venir, se réinstalla sur son trône et dit d'une voix posée:

-Mais maintenant que les mines sont fermées et que le gouvernement t'a offert une indemnisation pour tes années de travail, pourquoi ne fuis-tu pas cet enfer et ne rentres-tu pas dans ta communauté, dans ton village. Tu pourrais y prendre une affaire et refaire ta vie, tu te remarierais même avec une femme plus jeune et tu aurais à nouveau des enfants...

-Non, moi je ne quitte pas le campement minier, dit le mineur, avec la conviction ancrée dans ses mots. Je suis venu ici pour faire un travail politique, je resterai ici et c'est ici que je laisserai mes os...

Lorsque je m'éveillai, comme sortant d'une mine d'angoisses, je pensai que le Tio comme le mineur, qui vivaient dans une sorte de symbiose, étaient les seuls témoins de l'exploitation des gisements d'étain dans la cordillère andine, où quelques uns, depuis l'époque de la colonie, gagnèrent ce qui vaut un Potosi, tandis que d'autres perdirent la vie à quatre mille mètres au-dessus du niveau de la misère.


Glossaire :
Aguayo : tissage des Andes
Pulperia : magasin d’entreprise dans lequel les mineurs venaient s’approvisionner avec des tickets.
Akullicu : action rituelle de mâcher des feuilles de coca.
Relocalisés : se dit des mineurs qui ont été licenciés des mines lors de leur nationalisation dans les années 80, à la suite du décret 21060.
Les massacres rouges sont les massacres de sang tandis que les massacres blancs correspondent plutôt à une dépuration de la société des éléments gênants, notamment par des licenciements massifs.
Valoir un Potosi : expression faisant référence à l’âge d’or de cette ville, à l’époque où elle était l’une des plus riches du monde. Equivaut à peu près à l’expression qui nous fait dire que « c’est le Pérou».

mardi 30 mars 2010

Ernesto Cavour et le charango bolivien - Victor Montoya

Le charango est le descendant de la vihuela* espagnole, arrivée sur les terres de l’Amérique Métisse dans les mains des conquistadors au XVI ème siècle, au moment de l’apogée des mines d’argent du légendaire Cerro Rico de Potosi, là où les gentilshommes de cape et d’épée, les truands, bohémiens et autres troubadours, offraient des sérénades nocturnes aux femmes de noble lignage. Avec le temps, tel un aventurier raté en quête de célébrité et de fortune, la vihuela est abandonnée à son sort, jusqu’à ce qu’elle tombe entre les mains des métisses et des indigènes, lesquels n’hésitent pas à la transformer en charango à force de la vêtir et de la revêtir, comme dit Ernesto Cavour, « avec du bois récupéré sur des caisses de munitions qui arrivaient dans les mines de Potosi, des bidons d’alcool, ou encore des tutumas au goût de chicha et de désespoir ». Par la suite, il acquiert une personnalité particulière, tant par la forme que par le son, et devient l’expression culturelle la plus authentique du sentiment autochtone.

Bien que certains ne le croient pas ni ne l’acceptent, le berceau du charango se trouve sur l’altiplano bolivien, où sa voix souffle comme le vent entre les herbes sauvages et où ses mélodies s’égrènent comme des cantutas sur les pics des cordillères andines. Il n’est pas rare qu’un charango bien construit soit une véritable œuvre d’art et un instrument qui, lorsqu’on touche ses cordes de tripes, de métal ou de plastique, émet un son jaillissant de manière si pure et si harmonieuse, qu’aucune voix terrestre ne peut l’égaler ou le dépasser.

Le charanguiste bolivien, entièrement dévoué à son travail et donnant libre cours à son imagination, essaie de faire que cet objet aux cinq cordes doubles, caisse voûtée et silhouette féminine, sonne plus fort que la mandoline, le théorbe, le balalaïka et d’autres instruments qui lui envient la variété et la puissance de ses sons. C’est ainsi que, depuis les années 30 du XX ème siècle, le maître Mauro Nuñez, inspiré par les instruments à cordes des orchestres de chambre baroques et par quatre instruments à cordes traditionnels boliviens, donna naissance à toute une famille de charangos : soprano, ténor, baryton et basse.

Le charanguiste, dans son désir de conserver la tradition folklorique et le savoir ancestral, travaille avec des matières adéquates, jusqu’à ce que l’instrument, pas à pas, prenne forme entre ses mains, avec ses particularités propres au patrimoine culturel bolivien, comme le sont les charangos « Khirkis », dont les caisses de résonance sont faites à partir d’une carapace de tatou, de cet animal hirsute qui donna sa vie pour l’art et la musique. Ce n’est pas un hasard si le poète Oscar Alfaro dit dans ses vers : « Quand mourut don Quirquincho / il léga son corps et son âme / comme preuve de tendresse / à l’indien de notre race / Il le prit dans ses mains / et lui redonna vie / dans le corps d’un charango / et une âme de mélodie… ».

Sa face faite de naranjillo, de cèdre ou de saule, possède une petite bouche ronde avec laquelle il rit, chante, crie, pleure et gémit, au rythme du cœur de celui qui fait vibrer ses cordes et caresse ses courbes. C’est ainsi que le charango se comporte merveilleusement bien entre les mains de Ernesto Cavour qui, le traitant avec confiance et tendresse, lui dit : « Mon petit, mon enfant, llok’alla, bandit, vagabond ». Cavour sait que cet instrument, traversé de cordes de part en part, n’est pas un bois mort, mais un bois palpitant, c’est pourquoi il y tient comme à la prunelle de ses yeux, l’enveloppe dans un aguayo, le protège sous son poncho ou le laisse dans son étui de cuir, non seulement pour éviter qu’il ne s’abîme ou se désaccorde, mais aussi pour éviter qu’il ne séduise un autre maître.

De même, il sait que dominer un charango est plus difficile que de dompter un cheval sauvage. Ce n’est pas en vain s’il lui dit : « Combien penseront te dominer, quand c’est toi qui nous domines ». Evidemment, il n’est pas facile de traiter avec le charango, qui par ailleurs est jaloux et trompeur avec celui qui le caresse jusqu’à l’embêter plus que de raison, comme s’il s’agissait d’un objet quelconque. Non monsieur ! Pour votre gouverne, sachez que le charango, dont les cordes communiquent les vibrations de son âme, est si authentique qu’il ne chante et ne pleure qu’entre les mains de celui qui s’en approche avec une affection sincère, par sentiment et non par vantardise. Mon Dieu ! Si le charango pouvait parler d’une voix humaine, il nous raconterait aussi, entre arpèges et accords, les aventures et mésaventures de sa vie.

Sur cette photographie, prise à un endroit précis de la ville de La Paz, Ernesto Cavour pose avec un chapeau, un poncho et une écharpe autour du cou, avec l’allure de quelqu’un qui détient tous les secrets de son beau et singulier instrument, qui ici apparaît de manière impeccable sur sa poitrine, la caisse de résonance brune sous son bras droit et le diapason dans sa main gauche. Ce virtuose du charango, aux mains agiles et à la profonde émotion interprétative, a tenté de démontrer sur les plus grandes scènes du monde que le charango est plus qu’un simple instrument d’accompagnement.

De la conversation entre ses doigts et les cordes naissent des huayños, khaluyos, carnavalitos, cuecas, trotes, bailecitos, ch’untunquis, pasacalles et une infinité de douces mélodies que seul ce géant de la musique bolivienne est capable d’arracher à la bouche du charango, suivant les traces du maître Mauro Nuñez, ce remarquable musicologue et instrumentiste de la ville de Sucre qui apprit à faire naître des charangos pour ensuite converser avec eux d’égal à égal, avec l’humilité et la simplicité de l’indien qui lui donna vie et prit soin de lui, dans les bons comme dans les mauvais moments, comme son fils le plus petit et le plus cher.

Avec ce même instrument avec lequel il chante la vie, la mort, l’amour et le désamour, ce célèbre charanguiste, reconnu comme un interprète aux multiples talents, imite les bruits de la nature et la voix des animaux. Il n’est pas rare que son charango, accordé avec une ouïe de chat, émette le chant des oiseaux, le braiement des ânes, le beuglement des moutons, le meuglement des vaches, le rugissement des lions, le hennissement des chevaux, le sifflet de la locomotive, la sirène d’un bateau, le souffle du vent et, à la demande, jusqu’au gémissement de la femme aimée.

Le charanguiste bolivien ne se lasse pas d’inventer des instruments chaque fois plus éblouissants et sophistiqués. La fantaisie s’échappe de ses mains et l’amour de son travail est magnifié par des artistes comme Ernesto Cavour qui, grâce à son engagement social, les porte en bandoulière tel un fusil là où le public l’attend. Parfois, en voyant ses compatriotes dispersés de par le vaste monde, il verse des larmes au rythme de son charango ; d’autres fois, disposé à mettre en avant son esprit critique, il joue sur des scènes où son charango interprète la clameur populaire. Sa présence ne passe pas inaperçue, même lorsque les assemblées se transforment en chaos. Il est arrivé certaines fois que, dès son entrée sur la scène où les huées retentissaient, couvrant le discours incendiaire des orateurs, la foule reste suspendue dans le silence, comme frappée par sa présence. Cavour ne dit pas « cette bouche est la mienne », mais son charango dans les mains, comme un arbitre le sifflet à la bouche, il mit fin à la plaisanterie et rendit au silence ce qui est au silence.

Il n’y a aucun doute, ce gourou de la musique andine, qui apprit à converser avec le charango à l’âge de douze ans et se plaça avec une autorité naturelle au-dessus de tous les joueurs d’instruments à cordes, ne cessera jamais de nous surprendre avec sa sensibilité et son professionnalisme, car il est non seulement capable de transformer en musique tout ce qu’il touche, mais aussi de démontrer qu’un artiste peut donner sa vie pour l’art, et offrir son cœur pour le transformer en mélodies.

Ernesto Cavour

Paris - mai 2009- Festival du Charango

(Photo:Luis Chugar)


Glossaire :
Aguayo : tissage traditionnel
Cantuta : fleur typique des Andes
Chicha : alccol de maïs fermenté
Khirki: Apre, rugueux
Llok’alla : garçon indigène. Terme fréquemment utilisé de manière péjorative.
Naranjillo: Arbre de la famille de l’oranger
Tutuma : récipient en bois dans lequel on boit la chicha
Vihuela : instrument à cordes de la même famille que la guitare.

(Traduction:Emilie Beaudet)

lundi 25 janvier 2010

Combattant ouvrier sur la couverture d’un livre – Victor Montoya

Cette belle photographie est imprimée sur la couverture du livre « A l’intérieur de la mine » de René Poppe, lequel, après avoir travaillé pendant un temps à Siglo XX, comprit qu’il n’y avait pas de meilleur visage que celui de Victor Siñani pour personnifier l’ouvrier du sous-sol bolivien. En effet, cet homme fier de sa « race de bronze »*, en plus d’être mineur, était également un dirigeant paysan de la région de Norte Potosi, où il partageait les luttes et le sort de ses frères de classe, conscient que la terre appartient à celui qui la travaille, tout comme le blé fait le pain de celui qui le sème.

Victor Siñani apparaît sur cette photographie avec le regard perdu dans la galerie et le visage illuminé par la lampe de son guardatojo ; il a les pommettes proéminentes et le nez expressif. La lettre « R », imprimée sur un pan de sa veste, peut très bien représenter l’abréviation du mot « Révolution ». Sa veste semble faite de daim et de velours côtelé, trop fine pour être utilisée dans le travail de la mine, mais ce détail lui importait certainement très peu, plus préoccupé qu’il était à assurer ce dur labeur qui lui permettait de gagner le pain pour nourrir ses enfants.

De par ses origines paysannes, c’était une personne qui affectionnait la vérité à l’état brut, même violente, et bien qu’il fût de caractère taciturne, il prenait un ton inattendu chaque fois qu’il transmettait ses idées. Il donnait la sensation d’en dire beaucoup en peu de mots. Victor Siñani avait la trempe des hommes de l’altiplano, avare de mots et méfiant avec les inconnus, et ne pouvait pas partager ses réflexions avec ceux qui ne partageaient pas sa réalité ou son temps.

Il fut un légendaire dirigeant du POR (Parti Ouvrier Révolutionnaire), non seulement parce qu’il sut rester fidèle à ses idées politiques, mais également parce qu’il sut se battre, fusil et dynamite à la main, contre les ennemis des ouvriers et des paysans. On raconte d’innombrables anecdotes sur ses exploits. Ce n’est pas par hasard si, en janvier 1960, il fut l’un de ceux qui dirigèrent la prise de la place principale de Huanuni, où les mineurs firent une entrée en trombe, comme une tornade entraînée par le vent. Ils se battirent comme des diables contre les carabiniers, jusqu’à les pousser à déserter leurs tranchées. Ainsi, quand les khoya locos commencent un combat, pas même le Christ ne les arrête.

Ce mineur au tempérament robuste affronta les dictatures militaires. Il survécut aux journées de Sora Sora, en 1964 ; au massacre de la Saint Jean, en 1967 ; au coup d’état militaire de Hugo Banzer, en 1971. Ses compagnons les plus proches relataient ses combats et son courage. «Victuquito, là où son regard se posait, les balles arrivaient précisément, il laissait hors d’état de nuire tous ceux qui lui tenaient tête». C'est-à-dire que ce qu’il ne pouvait résoudre avec des mots, il le résolvait avec des balles.

Au milieu de l’année 1976, après l’échec de la grève générale indéfinie décrétée par la Fédération Syndicale de Travailleurs Miniers de Bolivie (FSTMB), il fut poursuivi et arrêté dans la ville de Oruro, torturé puis emprisonné. Les hommes de main du gouvernement savaient que Victor Siñani avait une longue trajectoire comme dirigeant mineur- paysan. Il était l’un de leurs représentant les plus authentiques, celui qui demeurait fidèle aux intérêts de sa classe, sans transiger sur ses principes politiques ni être opportuniste comme les membres des syndicats jaunes. Il était convaincu que, malgré la fermeture des mines et les décrets antipopulaires de 1985, les mineurs montreraient le chemin de la lutte qui conduirait la nation opprimée à se libérer des coups de fouets de l’impérialisme et du despotisme de ses laquais autochtones. En attendant, reclus dans sa condition de relocalisé, il espérait avec une patience inébranlable que sonne l’heure du soulèvement final, habitué à se soumettre aux élans de « l’action directe des masses », conscient du fait que les travailleurs seraient les propres artisans de leur émancipation.

Victor Siñani était l’un de ces hommes qui, par nature, attirait l’attention des intellectuels petits bourgeois, qui tentaient de découvrir les secrets que dissimulait ce militant ouvrier, car tout en étant modelé par les coups de l’exploitation et de la misère, il avait atteint un haut de degré de conscience idéologique. En lui prit corps le programme de l’avant-garde révolutionnaire du prolétariat et en lui se résonnèrent comme en écho les cris de protestation des ouvriers et des paysans.

A l’occasion des fêtes on le voyait dans les chicherias de Llallagua, dans la rue Omiste (là où viennent se battre les buveurs courageux) ou dans la rue Ballivian. Il lui suffisait d’un charango pour faire danser les filles de Chayanta et de Pocoata qui, jupes plissées, mantilles sur les épaules et chapeaux sur le côté, battaient des mains pour que don Victor joue du charango au rythme des tonadas du Nord Potosi. Parfois on l’entendait chanter, de sa voix plaintive et douloureuse, le wayño dédié à son camarade César Lora : « Les mineurs pleurent du sang / pour la mort d’un ouvrier / c’était César Lora / assassiné à San Pedro / Pour le mineur pas de justice / pour le mineur pas de pardon / on tente plutôt de l’écraser / capitalistes sans vergogne… » Ensuite, le charango à la main et le guardatojo levé, on l’entendait crier : « Vive les mineurs, bordel ! Gloire à César Lora et Isaac Camacho !... »

Ce n’est pas un hasard si Victor Siñani, depuis le jour où il avait abandonné la campagne et s’était prolétarisé dans les mines, suivit les pas de César Lora, pour lequel il ressentait une franche admiration et un grand respect. Il croyait aveuglément en ses paroles et ses actes, car il savait qu’il parlait d’un savoir populaire et que ses paroles venaient du cœur, que ses actions allaient sur la voie de la conquête d’une société plus juste et égalitaire, où il n’existerait plus ni pleurs, ni cris, ni douleurs. Sa confiance envers le caudillo ouvrier était telle que, souvent, il voulut croire qu’il était le seul homme sur terre capable de rendre possible le fait que les travailleurs soient les maîtres absolus de leur destin, que les yeux des aveugles s’ouvrent, que les oreilles des sourds entendent et que la langue des pauvres se délie avec joie. Mais tous ces rêves se transformèrent en cauchemar, lorsque le 29 juillet 1965, les chacals du dictateur René Barrientos Ortuño, obéissant à des ordres directs de la Junte Militaire et de la CIA, assassinèrent César Lora, d’un tir dans le front et d’une phrase qui disait : « Mort aux subversifs ».

Je me souviens encore de ce brûlant après midi de l’été 1974, au cours duquel Victor Siñani, suivi par un groupe de mineurs, se rendit au cimetière de Llallagua, de l’autre côté de la plaine de Maria Barzola, dans le but de retirer les restes de César Lora, dans la niche duquel on pensait placer le cercueil de son défunt père. Victor Siñani, à peine arrivé au cimetière, dont les murs paraissaient se détacher de la colline jusqu’au fond de la rivière, ouvrit la niche avec un marteau et un couteau, tira vers lui la caisse de bois et nous demanda de nous éloigner du lieu parce qu’il avait peur que l’odeur fétide du cadavre, en état de décomposition, nous provoque une «maladie». Nous lui obéîmes, tandis qu’il restait là, seul, accroupi et disposé à ouvrir le cercueil avec la pointe de son couteau. Il se couvrit le nez avec sa veste et, en découvrant le cadavre de César Lora, dont le visage, dix ans après son assassinat, était toujours intact, se leva brusquement et dit : « Ce n’est pas encore le moment de déloger ce cadavre ». Ensuite, au bord des larmes, il cloua de nouveau le cercueil et referma la niche à chaux et à sable.
Victor Siñani (Victuquito pour les amis), tel qu’il apparaît sur cette photographie qui aujourd’hui constitue la couverture d’un livre, était un mineur de pure souche et un militant exemplaire, et, comme tout révolutionnaire, un insoumis qui ne se vend pas.

Glossaire :
« Race de bronze » : allusion à la couleur de peau des indigènes
Guardatojo : casque des mineurs
Khoya locos : les fous de la mine. C’est ainsi que l’on nomme les mineurs
Syndicat jaunes : syndicats réactionnaires, choisis par le gouvernement ou la dictature
« Relocalisés » : mineurs licenciés des mines et jetés à la rue
Chicherias : locals où l’on vend de la chicha, la bière de maïs fermenté
Tonadas et wayños : rythmes musicaux folkloriques
Traduction: Emilie Beaudet

samedi 28 novembre 2009

EL TÍO DE LA MINA - Crónica de Víctor Montoya


Le texte illustrant la video est lu par l'auteur, Victor Montoya. Une traduction est à lire juste en dessous, dans le post précédent!

Le Tio de la Mine - Victor Montoya



Cher Tio* :

Sur cette photographie, prise à l’intérieur de la mine, ta petite statue d’argile se détache au milieu des offrandes que t’ont laissées les mineurs, qui, assis sur les callapos, ont fait le pijcheo devant toi pour te supplier de leur octroyer le filon d’étain le plus riche et pour que tu les protèges des dangers et des maladies. Les bouteilles d’eau de vie sont là pour apaiser ta soif et te rendre hommage ; mais également pour célébrer par une ch’alla la Pachamama, la divinité andine que l’on ne voit pas mais qui détient des richesses dans ses entrailles.

Si je te regarde de plus près, que j’étudie les détails de ton image, je vois que tu as le nez et la bouche noircis par la fumée des k’uyunas; les yeux ronds comme de petites billes de cristal, les bras légèrement fléchis et le corps recouvert de confettis et de serpentins. En réalité, si nous parlions correctement, nous dirions que tu as le visage plus défiguré que celui du Fantôme de l’Opéra et que le corps plus difforme que celui d’un monstre avec une queue et des cornes. C’est sans doute pour cela que tu vis, proscrit dans la zone la plus sombre et profonde de la mine, dont les galeries ne sont pas le royaume de Hadès ni l’enfer de Dante, mais plutôt un lieu ténébreux connu seulement des travailleurs du sous-sol, où les dévots te craignent plus que Dieu et où les superstitieux te vénèrent davantage que la Vierge de la Mine.

D’autre part, selon la version catholique, tu es l’ange céleste qui, pour t’être rebellé contre la volonté suprême de ton Créateur, as été condamné au châtiment éternel dans les flammes de l’enfer. Mais toi, à la fois bienfaisant et malfaisant, tu n’as même pas atteint les portes du Purgatoire ; tu as préféré t’amalgamer à la divinité Huari et au Supay de la mythologie andine, te faire appeler Thiula et t’enfoncer dans les profondeurs de la mine où, au milieu des ténèbres, tu as installé ton royaume et ton trône. Depuis, tu es le propriétaire du minerai et le maître des mineurs qui, dans une attitude de vénération soumise, te rendent hommage en entrant et en sortant de la mine, en t’offrant des feuilles de coca, des k’uyunas et des bouteilles d’eau de vie, sans aucune autre intention que celle de te manifester leur foi et leur attachement, ainsi que de pactiser avec toi dans un rituel miraculeux. Bien que tu soies un être ambivalent, mélange du Bien et du Mal, tu exerces une influence décisive sur la vie des habitants de l’Altiplano, là même où tu as osé opposer tes forces sataniques aux forces divines de Dieu.

A la veille du Carnaval, les mineurs procèdent à une ch’alla dans ta grotte, ornent ton cou de serpentins et jettent des poignées de confettis et de sucreries autour de ton trône, là où tu restes assis à les observer en train de regarder ton long pénis imposant en érection. Ensuite, tu te déguises en Lucifer et tu sors de la mine, heureux de pouvoir danser dans la fraternité des diables, boire les verres que t’offrent les gens, t’amouracher des demoiselles les plus belles qui, en l’honneur de ton épouse perverse (la Chinasupay), se déguisent en diablesses : bottes à talons hauts, jupes courtes, corsages vaporeux et vestes brodées de dessins de sauriens, d’arachnides et de batraciens. Les diablesses portent des masques aux yeux globuleux et aux longs cils, aux joues de grenat et aux lèvres sensuelles ; tellement sensuelles qu’en plus d’esquisser un sourire tentateur, elles laissent entrevoir une rangée de dents serties de pierres précieuses.

Tu danses au rythme des tambours et des cuivres des fanfares, en battant l’air derrière toi avec ta cape de velours et ton sceptre de maître, tandis que les diablesses, harcelées par les jukumaris et les mallkus, minaudent autour de l’Archange Saint Michel, en lui montrant leurs cuisses, dissimulant à peine leurs seins derrière leurs chevelures nattées.

Ton costume de Lucifer, qui semble fait de lumières et de rêves, est l’un des plus enviés du Carnaval de Oruro, où tout le monde te regarde et t’admire malgré une peur enfouie. Ta cape de velours, richement brodée de fil d’or et d’argent, est ornée de vipères, de lézards et de dragons ; tandis que ta tunique et ton plastron, parsemés de boutons, de paillettes et de petits miroirs, comportent des motifs ornés de pierres étincelantes ; tes bottes et tes gants ont des reliefs de crapauds, d’araignées et de scorpions ; quant aux foulards noués autour de ton cou, qui se confondent avec ta longue chevelure, ce sont des atours qui flottent dans le vent comme des gerbes de fleurs ; sur ton masque, déformé jusqu’à la limite de l’horreur, le nez est proéminent, les oreilles sont pointues et les dents féroces ; tes yeux, grands et globuleux comme ceux d’un caméléon, jettent des couleurs vives le jour et des lumières phosphorescentes la nuit. Et pour répandre la peur et le respect parmi tes sujets, tu portes un serpent à trois têtes entre les cornes alambiquées de ton front.

Une fois le Carnaval terminé, dans l’ambiance duquel tu t’abandonnes complètement à la danse, à l’amour et à l’alcool, tu pénètres à nouveau dans les ténèbres de la mine, où tu n’es plus Lucifer mais le Tio protecteur des mineurs. Ils te considèrent comme le syncrétisme culturel entre la religion catholique et le paganisme ancestral, non seulement parce que tu es le protagoniste des légendes autour de la mine et de son monde, mais aussi parce que tu es un être mythique capable de rendre esclaves et de libérer les hommes avec tes pouvoirs magiques.

Du reste, maintenant que je regarde à nouveau ton image, j’ai l’horrible sensation que tu me poursuis comme si tu étais ma propre ombre ; parfois, tu es plus près de moi que le Méphisto de Faust et je sens que tu veux me faire céder à la tentation, me poussant à commettre d’horribles péchés dont même la mort ne me sauverait pas. De même, dans le mystérieux labyrinthe de mes rêves, je prends ton visage pour parler avec une voix de diable, comme si tu existais vraiment dans la réalité et pas seulement dans la fantaisie de ceux qui, envahis par la peur et la superstition, te voient plus dangereux que le dragon et plus féroce que le Minotaure, moitié bête et moitié homme.

Glossaire :

Tío : Divinité. Diable et dieu tutélaire qui habite l’intérieur de la mine. Les mineurs le craignent et lui font des offrandes.
Callapos : Troncs d’arbres sur lesquels on marche dans la mine.
Pijcheo : coutume de mâcher de la coca.
Ch’alla : cérémonie au cours de laquelle on célèbre un événement en arrosant le sol avec de l’alcool, de la chicha (bière de maïs) ou de la bière. C’est aussi une offrande ou un sacrifice en l’honneur du Tio.
Pachamama : Terre Mère. Divinité des Andes.
K’uyunas : cigarettes roulées dans du papier rustique
Huari : Divinité mythologique des Urus, protecteur des troupeaux de lamas et personnage symbolisé par le Tio de la mine.
Supay : Diable, Satan. Personnage qui représente la symbiose entre la religion andine et la religion catholique.
Thiula : Tio.
Chinasupay : Diablesse. Déesse et épouse du Tio.
Jukumaris : Ours. Symbolisent la force du peuple andin, mais aussi la pénétration européenne dans le territoire des Urus.
Mallkus : Condors.
Photo: Stanislas de Lafon
Traduction: Diomenia Carvajal et Emilie Beaudet

mardi 27 octobre 2009

Domitila, une femme des mines - Victor Montoya

Doña Domi, comme l’appelaient affectueusement les voisins, je l’ai toujours connue, depuis le temps où elle vivait dans le district minier de Siglo XX et qu’elle vendait des salteñas (chaussons farcis à la viande. NdT) dans un panier en osier, après les avoir confectionnées avec l’aide de ses plus jeunes filles, qui épluchaient les pommes de terre et écossaient les petits pois avant d’aller à l’école. A cette époque elle n’était déjà plus palliri (travailleuse qui, à coups de marteaux, casse les pierres pour y trouver du minerai), mais dirigeante du Comité de Femmes au Foyer. Nous étions dans les années 70 et le pays traversait l’une des étapes les plus sombres de son histoire.

A plusieurs reprises nous nous retrouvâmes dans les manifestations de protestation contre la dictature militaire de Hugo Banzer Suarez et dans les rassemblements triomphaux sur la Place du Mineur, là où se trouvent la statue de Federico Escobar Zapata, le buste de César Lora et le bâtiment du Syndicat Mixte des Travailleurs Miniers de Siglo XX, depuis le balcon duquel nous prononcions des discours anti-impérialistes ; elle, en tant que représentante des femmes au foyer, et l’auteur de cette chronique comme représentant des étudiants du secondaire de la province de Bustillos et président du Collège 1er Mai.

Je me souviens aussi de son vieux père, vétéran de la Guerre du Chaco et chef d’une famille de six filles qu’il avait eues de son premier mariage. Don Ezequiel, retraité de l’entreprise minière et toujours soucieux de l’entretien de son foyer, passait son temps à parcourir les rues de Llallagua, proposant des vêtements de maison en maison. Il est intéressant d’ajouter que, en parallèle de la vente de vêtements, il portait la parole évangélisatrice du Christ jusque dans les foyers les plus humbles. Je le rencontrai un jour où il était venu nous proposer des pantalons de confection brésilienne. Ma mère le fit entrer dans la salle à manger et, après m’avoir fait essayer plusieurs modèles, elle en acheta un comptant et un autre à crédit. Lorsque je lui dis que l’un des deux pantalons était trop long pour moi, il offrit de le raccourcir en un clin d’œil avec ses divines mains de tailleur. Ce même jour, peu après sa visite, aimable et respectueuse comme à son habitude, je fis remarquer à ma mère que don Ezequiel avait la même barbichette que le vieux Trotsky. Ma mère eu un sourire discret et acquiesça de la tête.

En 1975, quand doña Domi fut invitée à la Tribune Internationale de la Femme, organisée par les Nations Unies et réalisée à Mexico, on apprit que sa voix et sa personnalité furent remarquées lors du grand événement, lorsque, exprimant une franche opposition aux revendications des lesbiennes, prostituées et féministes Occidentales, elle expliqua que la lutte des femmes ne devait pas se faire contre les hommes et que leur libération serait impossible sans la libération socioéconomique, politique et culturelle de tout un peuple. Doña Domi était convaincue du fait que la lutte pour la libération consistait à remplacer le système capitaliste par un autre, où les hommes et les femmes auraient les mêmes droits à la vie, à l’éducation et au travail. Elle affirma clairement que le combat pour la conquête de la liberté et de la justice sociale n’était pas une lutte entre les sexes, entre la femme et l’homme, mais une lutte du couple contre un système socioéconomique qui opprime sans distinction les deux sexes.

Par ailleurs, se disputant le micro avec ses adversaires, elle dit que, dans une société divisée en classes, le seul problème n’était pas la différence entre le prolétariat et la bourgeoisie, mais aussi la différence entre les femmes elles-mêmes ; entre une universitaire et une employée domestique, entre la femme d’un magnat et celle d’un mineur, entre celle qui a tout et l’autre qui ne possède rien. C’est ainsi que les retentissantes interventions de doña Domi, épouse d’un travailleur des mines, mère de sept enfants et dirigeante du Comité de Femmes au Foyer, eurent un fort impact parmi les féministes les plus récalcitrantes, parce que ses mots transmettaient le savoir populaire et tout ce qu’elle avait appris, aussi bien dans les syndicats miniers qu’à l’école de la vie. Ce n’est donc pas un hasard si la journaliste et pédagogue brésilienne Moema Viezzer, éblouie par le pouvoir des mots d’une femme humble, qui savait simplifier les théories les plus complexes en rapport avec la lutte des classes et l’émancipation des femmes, décida de la suivre jusqu’au campement minier de Siglo XX, dans l’objectif de continuer la rédaction du livre « Si on me donne la parole… Témoignage de Domitila, une femme des mines de Bolivie », qui, peu après avoir été publié au Mexique et traduit dans plusieurs langues, devint l’œuvre la plus lue par les féministes de tout poil.

Les mineurs, dans le triomphe comme dans la défaite, pouvaient toujours compter sur le soutien inconditionnel de leurs femmes et de leurs enfants, qui se comportaient comme leurs alliés naturels de classe depuis la naissance du syndicalisme bolivien. C’est donc logiquement que je revis doña Domi lors du Congrès National Minier de Corocoro, inauguré le 1er mai 1976 ; ce fut l’occasion pour elle d’envisager la possibilité d’organiser une Fédération Nationale de Femmes au Foyer, affiliée à la Centrale Ouvrière Bolivienne (COB), et pour les travailleurs l’opportunité de clamer haut et fort leurs demandes et d’exiger du gouvernement le respect du droit syndical et l’amnistie générale.

Quelques semaines plus tard, alors que la grève des mineurs avait été matée en juin 1976 et que les villes de Llallagua et de Siglo XX étaient occupées militairement, je la vis à l’intérieur de la mine, où les dirigeants se cachaient pour échapper à la persécution acharnée lancée par le gouvernement. Doña Domi en était à son dernier mois de grossesse et son ventre ressemblait à un énorme poing serré de courage. Cependant, pour des raisons de santé, on décida de la conduire vers un lieu sûr afin qu’elle accouche dans de meilleures conditions. On apprit par la suite qu’elle avait eu des jumeaux ; l’une naquit sans problèmes et l’autre fut mort-né, probablement affecté par les gaz nocifs de la mine, car lorsqu’on le sortit de son ventre, l’enfant était presque en état de décomposition.

Au début du mois de janvier 1978, alors que je me trouvais déjà en exil en Suède, son nom réapparut dans la presse lorsqu’elle prit part à la grève de la faim commencée par quatre femmes de mineurs et leurs quatorze enfants dans les bâtiments de l’Archevêché de La Paz. La grève avait éclaté le 28 décembre 1977 dans le but d’exiger du gouvernement la démocratisation du pays, le renouvellement des emplois des salariés licenciés, le retrait des troupes de l’armée des centres miniers et l’amnistie sans conditions pour les dirigeants politiques et syndicaux. Il s’agissait d’une lutte héroïque et sans précédents, étant donné que personne n’imaginait qu’une grève entreprise par Aurora de Lora, Nelly de Paniagua, Angélica de Flores et Luzmila de Pimentel puisse faire tomber une dictature militaire, résolue à conserver le pouvoir pour de longues années. Les jours passèrent et les événements prirent une toute autre dimension historique: les quatre femmes – soutenues par les prêtres, les ouvriers, les étudiants et les paysans qui commencèrent leur grève de la faim dans différentes pièces du siège du gouvernement, et par les vagues de protestations qui gonflèrent comme l’écume de la mer sur tout le territoire national-, firent plier la main de fer du général Hugo Banzer Suarez, qui recula et décida d’organiser des élections générales le 9 juillet 1978. De sorte que, une fois de plus, doña Domi et les courageuses femmes des mines démontrèrent au monde entier qu’une simple étincelle dans la poudrière peut provoquer une énorme explosion sociale et qu’aucune dictature ne peut résister à la volonté populaire.

Victor Montoya y Domitila de Chungara en una marcha en Estocolmo - julio de 1980

Des années plus tard, déjà à Stockholm, nous nous retrouvâmes et tombèrent dans les bras l’un de l’autre. Cela se passa après le coup d’Etat de Luis Garcia Meza et Luis Arce Gomez en juillet 1980, au moment même où elle participait à une Conférence de Femmes à Copenhague. Nous savions que le coup d’état sanglant, qui laissa derrière lui un flot de morts et de blessés, était financé par les narcodollars et que les opérations avaient été menées par les paramilitaires recrutés par le nazi et « boucher de Lyon » Klaus Barbie. Un meeting fut organisé à Kungsträdgärden (Le Jardin du Roi), d’où nous partîmes ensemble, sous les drapeaux et les pancartes, pour une marche de protestation qui gagna les rues principales de Stockholm.
En Suède, grâce au droit de regroupement familial qui lui permit de faire venir ses enfants, elle constata que les femmes latino-américaines ici s’étaient rebellées contre leur passé de servitude et de soumission, soutenues par des lois qui défendaient leurs droits les plus élémentaires, pour une égalité de condition avec les hommes. Elle se trouvait, peut-être sans le savoir, dans une nation qui avait dépassé les inégalités de genre et fait tomber les piliers de la société patriarcale. L’émancipation rêvée de la femme était devenue réalité et le féminisme exalté des années 60, à la différence du particularisme machiste, se transforma en une force décisive au sein de la gauche suédoise, qui combinait la lecture des classiques du marxisme avec les œuvres de Alexandra Kollontai, Simone de Beauvoir, Alva Myrdal et d’autres femmes de combat qui possédaient une intelligence capable de désarmer n’importe qui.

Doña Domi comprit rapidement que les suédoises, malgré le consumérisme et le manque de chaleur humaine, avaient déjà conquis de nombreux droits dès le début du XX ème siècle. En 1919, elles avaient obtenu le droit de vote et quelques années plus tard le droit de divorcer ; en 1938 on légalisa l’utilisation des contraceptifs ; en 1939 on promulgua une loi stipulant que les femmes ne pouvaient être licenciées suite à une grossesse, un accouchement ou un mariage. La première femme entra au gouvernement en 1947 et en 1974 fut votée la loi selon laquelle les deux parents avaient le droit à un congé de 390 jours pour s’occuper de leurs enfants, tout en percevant 80% de leur salaire. Plus encore, en 1975 on légalisa le droit à l’avortement gratuit pour toutes les femmes et c’est dans les années 80 qu’entra en vigueur la première loi contre la discrimination sexuelle dans le système éducatif et dans le travail, ainsi que le fait que la femme ne soit plus obligée de choisir entre sa famille et sa carrière professionnelle, grâce à un large système d’assurance sociale et de protection infantile.

C’est ainsi que doña Domi, sans perdre de vue les perspectives de la possibilité d’un autre monde, retint la leçon suivante : si, dans ce pays, les revendications féminines avaient pu aboutir pas à pas, pourquoi ne serait-il pas possible d’arriver au même résultat dans d’autres pays, où les femmes désiraient que leurs cauchemars deviennent des rêves et leurs rêves réalité ?

Cette avec cette question en tête et une nouvelle expérience de vie, qui lui permit de s’apercevoir que les femmes comme les hommes peuvent jouir des mêmes droits et des mêmes responsabilités, qu’elle commença à planifier son retour en Bolivie après le rétablissement de la démocratie. Elle laissa ses enfants en Suède et répondit à l’appel de la Pachamama, afin de continuer son combat pour un futur plus digne que le présent. Et cette fois-ci plus que jamais convaincue que pour obtenir la libération de la femme il ne suffisait pas de changer les infrastructures socioéconomiques d’un pays, mais qu’il fallait aussi modifier les normes de la vie en société et la mentalité des gens. Et, bien que par le passé elle ait été persécutée, emprisonnée et torturée, doña Domi refusa de se taire et demanda à nouveau la parole pour continuer à dénoncer les injustices sociales, avec la même conviction et le même courage qu’avant, parce que son témoignage personnel est, par excellence, une grande leçon de vie et de combat. Si vous en doutez, je vous invite à lire « Si on me donne la parole… », de Moema Viezzer, et « Ici aussi, Domitila ! », de David Acebey ; deux livres qui résument la personnalité et le combat sans concessions de doña Domi, une femme indomptable des mines.
Traduction: Emilie Beaudet
Photo 1: Luis Chugar

vendredi 2 octobre 2009

Chronique d'un disparu - Victor Montoya

Isaac Camacho était un métis à l’allure élégante, de taille moyenne et aux traits fins, portant les cheveux peignés en arrière et une fine moustache, des yeux gris et un regard insistant. Si l’on observe cette photographie, prise dans un studio pour un papier d’identité, ce sont ses yeux brillants qui se détachent, comme s’il voulait communiquer quelque chose à travers l’appareil photo ; il porte une chemise attachée jusqu’au dernier bouton et une veste de laine tissée qui, à son époque, était une sorte d’uniforme gris caractéristique des militants du POR (Parti Ouvrier Révolutionnaire) dans le district minier de Siglo XX.

Il naquit dans la ville minière de Llallagua et étudia au lycée américain de La Paz, où il mena une vie de bohême, négligeant ses études, tandis que sa mère, qui était alors la vendeuse de chicha (Boisson alcoolisée à base de maïs fermenté. NdT) la plus prospère du village, réservait ses économies pour l’avenir de son fils, lui envoyant de l’argent chaque semaine afin qu’il conserve sa dignité et le respect de ceux qui le connaissaient. Mais Isaac, avec d’autres étudiants frustrés, déambulait dans les bars de la périphérie de la ville, gaspillant l’argent destiné à payer la pension et les dépenses du lycée. Certains disent qu’il fréquenta les milieux marginaux de la capitale, jusqu’à ce qu’un jour, par l’un de ces étranges hasards du destin, il croise sur son chemin la personnalité magnétique de César Lora, qui l’arracha aux griffes de l’alcool et le rendit aux mines de Siglo XX, où il fut embauché dans la mortelle section Block Caving, refusant de tirer profit de son bagage culturel.

Avec le temps, stimulé par la lecture des classiques du marxisme et la discipline de fer du parti, il devint un combattant indomptable, un exemple de militaire révolutionnaire et le porte-parole légitime des sans voix. Il démontra une grande capacité à rassembler des sympathisants et il finit par devenir l’un des cadres en vue du mouvement syndical minier. Sans aucun doute, Isaac Camacho appartenait à cette catégorie d’hommes à l’esprit rebelle, capables de se battre mot à mot et tête à tête avec les adversaires des idées révolutionnaires, qu’il avait fait siennes parce qu’elles étaient étroitement liées à la réalité de ses compagnons de classe, de ces mineurs qui crachaient leurs poumons, miette après miette, dans les ténèbres des galeries, là où l’on extrayait les richesses de la Pachamama, dans l’espoir de forger une nation plus digne que celle que proposaient les ennemis de la liberté et de la justice.

Au milieu de l’année 1965, après que le régime de René Barrientos Ortuño eut déchaîné la répression, et après le retrait massif des syndicalistes de la Corporation Minière de Bolivie (COMIBOL), aussi bien Isaac Camacho que César Lora, dans leur tentative de fuir les persécutions et de chercher un refuge sûr, quittèrent Siglo XX en direction de la ville de Sucre, où ils vécurent cachés pendant un temps, jusqu’à ce que le 26 juillet, constatant que les agents du Département d’Investigation Criminelle (DIC) étaient sur leurs traces, ils décidèrent de retourner à Siglo XX, dans le but d’organiser des syndicats clandestins à l’intérieur de la mine.

En passant dans la vallée de Huañuma, en direction d’un hameau du Nord de Potosi, ils furent repérés par l’agent Enrique Mareño, qui, après leur avoir loué une mule pour porter leurs affaires, se chargea de les dénoncer aux organismes de répression. C’est ainsi que le 29 juillet, près de Sacana, à trois lieues de San Pedro de Buena Vista, leurs bourreaux, habillés en civil et commandés par Prospero Rojas, les attendaient au confluent des rivières Toracari et Ventilla, pour exécuter les plans du Ministère de l’Intérieur qui, suivant les ordres formels de la CIA, décida l’élimination physique du dirigeant minier César Lora.

Isaac Camacho, en se référant aux circonstances du crime, raconta qu’il y eut d’abord un violent échange de mots et ensuite une lutte qui culmina avec un coup de révolver. Aussitôt après, il se libéra des mains des bourreaux, chercha son camarade autour de lui et, assailli par la panique et la confusion, le trouva allongé par terre, le visage ensanglanté et le front perforé par le tir.

L’espace d’un instant, les agents se turent et se regardèrent. Ils regardèrent le révolver puis la victime, tandis que Isaac Camacho, bouleversé par le tir qui lui sifflait encore dans les oreilles, restait prostré à genoux à côté du corps qui gisait sans un souffle de vie. Il gémit et embrassa la joue de son inséparable compagnon, qu’il considérait comme un caudillo au talent naturel, non seulement pour son extraordinaire capacité de rassemblement, mais aussi pour ses lumineuses idées qui, changées en mots précis et en actions révolutionnaires, provoquèrent sa mort prématurée.

Lorsque les agents du gouvernement s’apprêtèrent à se retirer, Isaac Camacho se remplit de courage et réagit comme secoué par une décharge électrique. Il se leva et, s’adressant aux assassins, il leur demanda à voix haute :

- Tuez-moi aussi, salauds !

- Nous n’avons pas d’ordres, répondirent-ils à l’unisson. Et ils s’éloignèrent.

Alors, entre les sanglots qui jaillissaient de son âme et le vent qui lui balayait le visage, il resta seul avec le cadavre, sans savoir à qui demander de l’aide sur cette terre désolée et inculte. Il lava ses blessures dans la rivière et le porta jusqu’à San Pedro de Buena Vista, où il fit appel aux paysans pour lui donner une sépulture provisoire, à peine enveloppé dans des couvertures et des tissages.

Le peintre Miguel Alandia Pantoja, au courant des faits, n’hésita pas à prendre la palette, le chevalet et les pinceaux, pour exprimer son état d’esprit tourmenté sur la toile, afin de perpétuer la mémoire de deux combattants des mines qui, fidèles à leurs idéaux et leur condition de classe, étaient prêts à sacrifier leur vie au nom de la révolution socialiste. L’artiste, qui faisait siennes les épopées du mouvement ouvrier bolivien, nous permet d’apprécier à travers sa peinture le dramatisme du décor où l’on avait perpétré le délit, car d’un fond tellurique, fait de cimes et de précipices, émerge l’image fuyante de Isaac Camacho, qui, vêtu d’un poncho et d’un casque, porte dans ses bras le cadavre de César Lora, dont le visage couvert révèle qu’on lui a tiré sur la tête et dont les pieds nus laissent supposer que l’assassinat a eu lieu au bord d’une rivière.

Isaac Camacho, le cadavre à peine enterré, et sans autre idée que celle de dénoncer la politique criminelle du gouvernement, se rendit à La Paz au début du mois d’août 1965, où il arriva exténué après avoir assisté à des réunions clandestines à Potosi, Siglo XX et Oruro. Les mineurs, en apprenant la nouvelle du triste assassinat accompli par la botte militaire, ne pleurèrent pas seulement la mort du caudillo qui donna sa vie et son nom à la cause des opprimés, mais ils haranguèrent aussi aux quatre vents pour glorifier son image dans la mémoire collective, conscients du fait que les hommes comme celui-là, dont les idéaux de justice sont des drapeaux de liberté, ne meurent pas malgré les efforts déployés par leurs ennemis pour les enterrer dans la poussière de l’oubli.

Isaac Camacho, un mois après avoir dénoncé les coupables de la mort de César Lora, fut capturé, conduit au camp de concentration de Alto Madidi et finalement reclus dans le Panoptique National, d’où il fut libéré grâce à une forte pression populaire. A son retour à Siglo XX, il poursuivit son combat contre la dictature à travers les syndicats clandestins. C’est ainsi qu’il vécut jusqu’à la nuit du 23 juin 1967, au cours de laquelle on alluma les traditionnels feux de la Saint Jean, brûlant de la laine et des vieilleries dans les rues, tandis qu’autour des foyers crépitants se réunissaient les familles des mineurs, faisant résonner des feux d’artifices et trinquant au milieu de la nuit la plus froide de l’année.

Cependant, beaucoup ignoraient que quelques heures plus tard devait avoir lieu l’inauguration du Congrès Minier, à l’occasion duquel, et tout en prenant les précautions dues, étaient arrivées la veille plusieurs délégations de travailleurs de tout le pays. Le but était de mettre au point des actions concrètes : exiger du gouvernement le respect du droit syndical, l’augmentation des salaires, la réincorporation à leurs postes de travail des mineurs licenciés et la déclaration d’amnistie pour les dirigeants exilés, poursuivis et emprisonnés. De même, on devait approuver un soutien moral et matériel à la guérilla commandée par le Che Guevara dans les montagnes de Ñancahuazu.

Le président René Barrientos Ortuño et les Forces Armées apprirent la préparation et les intentions du Congrès Minier et mobilisèrent les troupes de l’armée pour occuper les districts de Catavi, Llallagua et Siglo XX, de manière à éviter la naissance d’un nouveau foyer de guérilla en soutien au Che. C’est ainsi que le 24 juin, les soldats, secondés par les agents du DIC, ouvrirent le feu à la naissance du jour. Les occupants tirèrent abondamment contre ceux qui festoyaient encore dans les rues, tandis que l’artillerie lourde, postée sur les flancs des montagnes, envoya des tirs de mortier et de bazooka contre les maisons du campement, en particulier au niveau de La Salvadora et du Rio Seco. Les habitants, secoués par le fracas des grenades et le claquement des mitrailleuses, pensèrent qu’il s’agissait d’explosions de dynamite et de feux d’artifices propres à la fête ; mais ils se rendirent compte par la suite qu’un véritable massacre avait été déchaîné, laissant un flot de morts et de blessés.

36 ans après le massacre de la Saint Jean, et peu de temps après avoir vu le tableau de Miguel Alandia Pantoja imprimé entre les pages d’un vieux dépliant, je n’ai pu résister à la tentation d’écrire cette chronique, à partir des souvenirs que j’ai gardés pendant très longtemps dans le puits de ma mémoire.

L’image la plus nette que je conserve d’Isaac Camacho est celle du 24 juin 1967, lorsque, parce qu’il était notre voisin et tentait de fuir les persécutions, il sauta par-dessus le mur de la cour de notre maison, où il fut reçu par les grognements du chien. C’était un matin froid et le massacre venait à peine de prendre fin.

J’étais encore au lit, tremblant de peur comme un chiot mouillé, jusqu’à ce que Isaac Camacho ouvre la porte et laisse pénétrer le souffle glacé du vent ; il portait un manteau noir et un béret enfoncé jusqu’aux sourcils, une cigarette fumait à ses lèvres et il avait une main dans sa poche et les yeux fatigués d’avoir veillé. Je le regardai comme un homme qui inspire la sécurité et l’optimisme, cet optimisme que dégagent les gens de bonne foi. Il appuya son épaule contre l’encadrement de la porte et il resta silencieux, certainement parce qu’à cet instant lui traversait l’esprit l’idée de fuir ses bourreaux et de rompre le cercle de fer que l’armée avait resserré autour du village minier. Puis il parla d’une voix posée, presque douce, comme s’il tentait de cacher un secret, tandis que la fumée de la cigarette, formant des spirales dans l’air froid, se dissipait entre ses moustaches comme un voile de gaze.

- Ces salauds ont tué des hommes, des femmes et des enfants, dit-il, faisant référence aux soldats.

Mon père se redressa dans son lit, appuya la tête contre le mur et lui demanda :

- Et la Radio ? Que s’est-il passé avec la Radio « La voix du Mineur » ?

- La Radio est sous contrôle militaire, répondit-il.

En effet, lorsque mon père tourna le bouton pour capter la Radio « La Voix du Mineur », on n’entendait qu’une musique martiale, une façon pour le gouvernement de manifester son hostilité aux travailleurs.

- Il faut faire attention, dit-il. Puis il ajouta : Nous allons aujourd’hui même convoquer une assemblée à l’intérieur de la mine.

Il referma la porte et disparut.

Deux jours plus tard, on apprit que, lors d’une assemblée réalisée au niveau 411 de la mine, (considéré comme l’un des refuges les plus sûrs par les dirigeants poursuivis par les sbires de la dictature militaire), il fut élu membre de La Fédération Syndicale des Travailleurs Miniers de Bolivie (FSTMB). A cette même occasion furent ratifiées les demandes approuvées lors de la réunion qui s’était déroulée le jour même du massacre, dans les locaux de la Radio Pie XII : retrait des troupes des mines, restitution du siège du syndicat et de la Radio « La Voix du Mineur », respect du droit syndical, liberté pour les dirigeants emprisonnés et internés, indemnisation pour les veuves des travailleurs assassinés et exigence qu’elles ne soient pas expulsées du campement, rétablissement des salaires au niveau de mai 1965 et, comme si ce n’était pas suffisant, on fixa aussi une contribution bimensuelle, de dix pesos par ouvrier, pour les dépenses du syndicat et pour l’achat d’armes.

Depuis ce 27 juin, je ne sus plus rien de lui ni n’entendis son nom, si ce n’est un mois et une semaine plus tard, précisément le 30 juillet 1967, lorsque mon père, me laissant à peine le temps de terminer mon petit déjeuner, me donna une couverture et des instructions précises :

- Apporte cette couverture à Isaac, il vit près de la Plaza Nueva, chez les Paredes, et ne dis rien à personne…

A cet instant, avec mon intuition d’enfant, je réalisai qu’Isaac était caché. Je gagnai la rue, où le vent soufflait furieusement, et me dirigeai vers la maison des Paredes. Je frappai à la porte, le regard à l’affût et portant la couverture dans mes bras comme un ballon. Après un court instant la porte s’ouvrit et, sous la pâle lumière du soleil, s’avança vers moi une femme qui, en se séchant les larmes et en jurant à grands cris, dit : « Ces salauds l’ont pris ! Cours dire à ton père que des policiers cagoulés l’ont emmené hier soir dans une jeep ! »

Je restai stupéfait, sans savoir que faire ni que dire. La propriétaire de la maison, dont je n’oublierai jamais l’expression de ses yeux, se couvrit d’une mantille et ferma la porte à clé, me laissant à peine le temps de sortir, la respiration étouffée dans la poitrine et le regard perdu dans le vide.

A partir de ce matin là, on ne sut plus jamais rien de Isaac Camacho, si ce n’est par les témoignages d’anciens prisonniers qui prétendaient l’avoir vu enchaîné dans la prison de Purapura, peignant une fenêtre sur le mur de sa cellule pour laisser pénétrer la lumière du jour. D’autres disaient qu’ils l’avaient vu à Chonchocoro, le camp de concentration le plus connu du pays, où les mercenaires du gouvernement, qui avaient appris à torturer sur des chats et des chiens, en finirent avec sa vie. Cependant, il est plus probable qu’ils l’aient emprisonné dans les geôles du Ministère de l’Intérieur, où, sur les ordres de la CIA et du ministre de l’époque Antonio Arguedas, ils le torturèrent jusqu’à le tuer, pour ensuite le jeter dans le lac Titicaca depuis un hélicoptère, le corps ensanglanté et les pieds scellés dans un bloc de ciment.

Lorsque les mineurs et son épouse dénoncèrent son absence, le Ministre de l’Intérieur dit que le 9 août il avait été emmené vers l’Argentine. Rien de plus mensonger. On remua ciel et terre, et on ne le retrouva ni vivant ni mort. Il disparut pour toujours. Qu’ont-ils fait de ses restes ? Telle est l’interrogation qui perdure dans l’esprit de ceux qui le considéraient comme l’un des leaders les plus remarquables du mouvement ouvrier bolivien.
Traduction: Emilie Beaudet