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La montagne dans le biberon, le voyage dans les semelles et l'envie de lire, de danser et de goûter le monde !


Je lui servis le succulent plat de charquican, avec trois poignées de mote, deux rangées de pommes de terre, deux oeufs fumants, un morceau de fromage fondu, une cascade de charqui croustillant et, pour couronner le tout, une salade d'oignons et de tomates, avec une pincée de sel et de piment, un filet d'huile et un autre de vinaigre. Finalement, je disposai la petite assiette avec la llajua sur la table et remplis les verres de bière fraiche.
Ernesto Cavour
Paris - mai 2009- Festival du Charango
(Photo:Luis Chugar)
Glossaire :
Aguayo : tissage traditionnel
Cantuta : fleur typique des Andes
Chicha : alccol de maïs fermenté
Khirki: Apre, rugueux
Llok’alla : garçon indigène. Terme fréquemment utilisé de manière péjorative.
Naranjillo: Arbre de la famille de l’oranger
Tutuma : récipient en bois dans lequel on boit la chicha
Vihuela : instrument à cordes de la même famille que la guitare.
(Traduction:Emilie Beaudet)
Cette belle photographie est imprimée sur la couverture du livre « A l’intérieur de la mine » de René Poppe, lequel, après avoir travaillé pendant un temps à Siglo XX, comprit qu’il n’y avait pas de meilleur visage que celui de Victor Siñani pour personnifier l’ouvrier du sous-sol bolivien. En effet, cet homme fier de sa « race de bronze »*, en plus d’être mineur, était également un dirigeant paysan de la région de Norte Potosi, où il partageait les luttes et le sort de ses frères de classe, conscient que la terre appartient à celui qui la travaille, tout comme le blé fait le pain de celui qui le sème.
Doña Domi, comme l’appelaient affectueusement les voisins, je l’ai toujours connue, depuis le temps où elle vivait dans le district minier de Siglo XX et qu’elle vendait des salteñas (chaussons farcis à la viande. NdT) dans un panier en osier, après les avoir confectionnées avec l’aide de ses plus jeunes filles, qui épluchaient les pommes de terre et écossaient les petits pois avant d’aller à l’école. A cette époque elle n’était déjà plus palliri (travailleuse qui, à coups de marteaux, casse les pierres pour y trouver du minerai), mais dirigeante du Comité de Femmes au Foyer. Nous étions dans les années 70 et le pays traversait l’une des étapes les plus sombres de son histoire.
Victor Montoya y Domitila de Chungara en una marcha en Estocolmo - julio de 1980
Des années plus tard, déjà à Stockholm, nous nous retrouvâmes et tombèrent dans les bras l’un de l’autre. Cela se passa après le coup d’Etat de Luis Garcia Meza et Luis Arce Gomez en juillet 1980, au moment même où elle participait à une Conférence de Femmes à Copenhague. Nous savions que le coup d’état sanglant, qui laissa derrière lui un flot de morts et de blessés, était financé par les narcodollars et que les opérations avaient été menées par les paramilitaires recrutés par le nazi et « boucher de Lyon » Klaus Barbie. Un meeting fut organisé à Kungsträdgärden (Le Jardin du Roi), d’où nous partîmes ensemble, sous les drapeaux et les pancartes, pour une marche de protestation qui gagna les rues principales de Stockholm.
En Suède, grâce au droit de regroupement familial qui lui permit de faire venir ses enfants, elle constata que les femmes latino-américaines ici s’étaient rebellées contre leur passé de servitude et de soumission, soutenues par des lois qui défendaient leurs droits les plus élémentaires, pour une égalité de condition avec les hommes. Elle se trouvait, peut-être sans le savoir, dans une nation qui avait dépassé les inégalités de genre et fait tomber les piliers de la société patriarcale. L’émancipation rêvée de la femme était devenue réalité et le féminisme exalté des années 60, à la différence du particularisme machiste, se transforma en une force décisive au sein de la gauche suédoise, qui combinait la lecture des classiques du marxisme avec les œuvres de Alexandra Kollontai, Simone de Beauvoir, Alva Myrdal et d’autres femmes de combat qui possédaient une intelligence capable de désarmer n’importe qui.
Doña Domi comprit rapidement que les suédoises, malgré le consumérisme et le manque de chaleur humaine, avaient déjà conquis de nombreux droits dès le début du XX ème siècle. En 1919, elles avaient obtenu le droit de vote et quelques années plus tard le droit de divorcer ; en 1938 on légalisa l’utilisation des contraceptifs ; en 1939 on promulgua une loi stipulant que les femmes ne pouvaient être licenciées suite à une grossesse, un accouchement ou un mariage. La première femme entra au gouvernement en 1947 et en 1974 fut votée la loi selon laquelle les deux parents avaient le droit à un congé de 390 jours pour s’occuper de leurs enfants, tout en percevant 80% de leur salaire. Plus encore, en 1975 on légalisa le droit à l’avortement gratuit pour toutes les femmes et c’est dans les années 80 qu’entra en vigueur la première loi contre la discrimination sexuelle dans le système éducatif et dans le travail, ainsi que le fait que la femme ne soit plus obligée de choisir entre sa famille et sa carrière professionnelle, grâce à un large système d’assurance sociale et de protection infantile.
C’est ainsi que doña Domi, sans perdre de vue les perspectives de la possibilité d’un autre monde, retint la leçon suivante : si, dans ce pays, les revendications féminines avaient pu aboutir pas à pas, pourquoi ne serait-il pas possible d’arriver au même résultat dans d’autres pays, où les femmes désiraient que leurs cauchemars deviennent des rêves et leurs rêves réalité ?
Cette avec cette question en tête et une nouvelle expérience de vie, qui lui permit de s’apercevoir que les femmes comme les hommes peuvent jouir des mêmes droits et des mêmes responsabilités, qu’elle commença à planifier son retour en Bolivie après le rétablissement de la démocratie. Elle laissa ses enfants en Suède et répondit à l’appel de la Pachamama, afin de continuer son combat pour un futur plus digne que le présent. Et cette fois-ci plus que jamais convaincue que pour obtenir la libération de la femme il ne suffisait pas de changer les infrastructures socioéconomiques d’un pays, mais qu’il fallait aussi modifier les normes de la vie en société et la mentalité des gens. Et, bien que par le passé elle ait été persécutée, emprisonnée et torturée, doña Domi refusa de se taire et demanda à nouveau la parole pour continuer à dénoncer les injustices sociales, avec la même conviction et le même courage qu’avant, parce que son témoignage personnel est, par excellence, une grande leçon de vie et de combat. Si vous en doutez, je vous invite à lire « Si on me donne la parole… », de Moema Viezzer, et « Ici aussi, Domitila ! », de David Acebey ; deux livres qui résument la personnalité et le combat sans concessions de doña Domi, une femme indomptable des mines.
Traduction: Emilie Beaudet
Photo 1: Luis Chugar
Isaac Camacho était un métis à l’allure élégante, de taille moyenne et aux traits fins, portant les cheveux peignés en arrière et une fine moustache, des yeux gris et un regard insistant. Si l’on observe cette photographie, prise dans un studio pour un papier d’identité, ce sont ses yeux brillants qui se détachent, comme s’il voulait communiquer quelque chose à travers l’appareil photo ; il porte une chemise attachée jusqu’au dernier bouton et une veste de laine tissée qui, à son époque, était une sorte d’uniforme gris caractéristique des militants du POR (Parti Ouvrier Révolutionnaire) dans le district minier de Siglo XX.
Le peintre Miguel Alandia Pantoja, au courant des faits, n’hésita pas à prendre la palette, le chevalet et les pinceaux, pour exprimer son état d’esprit tourmenté sur la toile, afin de perpétuer la mémoire de deux combattants des mines qui, fidèles à leurs idéaux et leur condition de classe, étaient prêts à sacrifier leur vie au nom de la révolution socialiste. L’artiste, qui faisait siennes les épopées du mouvement ouvrier bolivien, nous permet d’apprécier à travers sa peinture le dramatisme du décor où l’on avait perpétré le délit, car d’un fond tellurique, fait de cimes et de précipices, émerge l’image fuyante de Isaac Camacho, qui, vêtu d’un poncho et d’un casque, porte dans ses bras le cadavre de César Lora, dont le visage couvert révèle qu’on lui a tiré sur la tête et dont les pieds nus laissent supposer que l’assassinat a eu lieu au bord d’une rivière.