Affichage des articles dont le libellé est Himalaya. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Himalaya. Afficher tous les articles

dimanche 6 octobre 2019

Trois tasses de thé

Greg Mortenson, Trois tasses de thé, 2006.
Trois tasses de thé, c'est le bon compte pour prendre le temps de saluer ses hôtes, de faire connaissance avec eux et, finalement, entrer dans leur vie. Ensuite, une fois que le cap est passé, vous faites partie de leur famille et ils vous aiment, vous entourent et vous protègent comme l'un de leurs enfants. Greg Mortenson ne s'attend pas à cela lorsqu'il redescend, seul, perdu, du K2 qu'il n'a pas vaincu. Certes, il a sympathisé avec son guide et certains porteurs, mais il attend juste de l'aide, à boire et à manger et qu'on lui indique le meilleur moyen pour retourner à son point de départ afin, ensuite, de rentrer chez lui sain et sauf. Or, les villageois qui le recueillent font beaucoup plus que cela. Malgré leur immense dénuement, ils le soignent, le nourrissent, le couvent. Peu à peu, Mortenson découvre ses hôtes et le village qui l'entoure, Korphe, enserré entre les hautes montagnes du Balistan, dépourvu de tout confort et, surtout, d'une école. Tandis que l'alpiniste fait ses adieux au village après sa convalescence, il leur promet de les aider. Cette promesse, tant d'autres l'ont faite avant lui et elle est restée lettre morte. Des touristes émus par une rencontre au fin fond du monde ; des alpinistes touchés par un lieu, par des gens. Et puis, les occidentaux s'en retournent chez eux, reprennent le cours de leur vie et ne reviennent jamais. Je le sais, je l'ai faite aussi, cette promesse qui nous fait surtout du bien à nous et nous rend le départ moins triste parce qu'on se donne une chance de revenir un jour. Greg Mortenson n'est pas de ceux-là. Lui a tenu sa promesse. Et bien plus. Du moins, c'est ce qu'il prétend.

Ce livre raconte l'histoire d'un engagement pris et tenu, d'une personne qui se lance dans une réalisation qui le dépasse et dont il ne maîtrise absolument pas tout, mais à laquelle il tient profondément, viscéralement. La construction de l'école de Korphe est plus difficile et plus complexe que l'ascension du K2. Elle demande de la volonté, de la patience, de l'intelligence et une forte dose d'adaptation. Surtout, elle exige d'aller à la rencontre de l'Autre, de ses coutumes, de sa façon de penser et de concevoir le monde, de s'adapter à son environnement. Au passage, au cours d'une conférence à laquelle il assiste aux Etats-Unis, Greg rencontre l'amour et cet événement lui apporte sur un plateau l'appui inébranlable et constant dont ont besoin les grands hommes et les grandes femmes. L'amour, c'est sans doute cela qu'il véhicule au fond. L'amour pour tous les enfants sans distinction et l'amour pour l'être humain. Qu'il soit musulman, juif, laïc, pakistanais, afghan, Greg lui accorde toute son attention et sa présence. 
Or, souvent, les belles histoires suscitent des jalousies, attisent les critiques et poussent certains à mettre leur nez dans les moindres détails afin d'y trouver des failles. Mortenson n'échappe pas à la règle. Quand on fouille sur la toile, on y découvre les références d'un livre qui semble déconstruire pierre après pierre l'édifice qu'il prétend avoir bâti. Dans les différents articles de presse qui traitent de l'affaire, on peut lire différentes accusations qui vont à l'encontre de ce que raconte Trois tasses de thé. D'abord, l'alpiniste aurait menti quant aux circonstances de son ascension et de son prétendu sauvetage. Ensuite, il aurait enjolivé l'histoire de sa rencontre avec les habitants de Korphe et largement inventé son expérience du kidnapping. Finalement, le scandale le plus fort concerne les soupçons de fraude, le détournement d'importantes sommes d'argent normalement destinées à la construction d'écoles et qu'il aurait tout simplement utilisées pour son compte personnel. Platement, Mortenson s'excuse. Il reconnaît qu'il a effectivement embelli certains souvenirs. Il admet avoir mal géré les finances de son organisation et rembourse ce qu'il doit.
Deux choix se présentent alors au lecteur. Le premier consiste à tirer à boulet rouge sur l'américain et le mettre dans le même panier que les milliers d'autres humanitaires pourris, néo-colonialistes et profiteurs qui fourmillent dans le monde. On peut le classer dans la catégorie des égotiques en mal de reconnaissance n'ayant pas eu d'autre bonne idée pour se refaire la cerise que d'aller pavaner dans des contrées isolées en demande d'aide matérielle et financière, de manière à passer agréablement, bien que frauduleusement, pour un héros. Le second choix consiste à accepter que Mortenson ait commis certaines erreurs et à lui pardonner, à admettre que malgré des maladresses, il n'en demeure pas moins un homme de bonne foi qui, en proie au fonctionnement d'un pays de toute façon intrinsèquement touché par la corruption, n'a pas eu d'autre choix que de prendre part au système pour mener à bien ses projets.
A moins qu'il n'existe une troisième voie : celle du romanesque. Celle-ci consisterait à lire Trois tasses de thé comme une fiction, en mettant de côté les contingences politiques et les possibles erreurs volontaires glissées dans le récit - car, quand on lit un roman, l'accord tacite entre le lecteur et l'auteur est tel que l'on accepte absolument tout ce que celui-ci nous raconte. Alors, on pourrait en retirer le simple bénéfice de croire qu'avec de la volonté, de belles histoires de la sorte sont possibles, que nos rêves sont réalisables à partir du moment où on accepte de se battre pour les concrétiser. Il est évident que cette troisième voie pourra paraître naïve à certains. N'en ayons cure. Après tout, un livre n'est rien d'autre que la transcription subjective d'un point de vue. L'auteur est libre de l'écrire comme il l'entend. Le lecteur est donc libre de le lire avec une identique liberté. 

mardi 5 février 2019

Nomade sur la voie d'Ella Maillart

Amandine Roche, Nomade sur la voie d'Ella Maillart, 2003. 
Il y a d'abord un sentiment enfoui, le pressentiment d'une quête à mener, la sensation de quelque chose d'incomplet qui nous taraude et ne demande qu'à se réparer. Comment ? On l'ignore encore. Et puis, soudain, un accident qui nous réveille, une rencontre qui nous révèle et c'est le départ. Comme Ella Maillart, on "prend son bâton de pèlerin" pour aller à la découverte de soi-même. Amandine Roche a vécu, les unes à la suite des autres, plusieurs de ces circonstances qui vous révèlent le sens de l'existence. D'abord, une rencontre avec le Dalaï Lama qui lui a montré le chemin des Droits Humains, l'une des raisons qui l'ont entraînée vers des études de droit international. Ensuite, un accident de voiture qui bouscule ses certitudes et fait jaillir mille interrogations existentielles. Enfin, une rencontre indirecte avec Ella Maillart, qu'elle se promet de retrouver. Malheureusement, lorsqu'elle parvient enfin à Chandolin, le dernier refuge de l'aventurière, la vieille dame s'est déjà envolée vers les cimes éternelles. Qu'importe, puisqu'elle veut absolument percer le mystère Ella, Amandine se lance sur les routes à sa recherche. D'abord, en mission avec l'UNICEF, puis seule, nomade, à travers l'Asie. Elle sent la nécessité viscérale de traverser tous les pays, toutes les frontières, les déserts et les montagnes que l'aventurière suisse a traversés afin de comprendre son fonctionnement, la nature de sa quête et surtout ce qui l'a amenée à connaître une spiritualité profonde, empreinte de sagesse. Comment trouver la paix et où se cache-t-elle ? Chez les nomades, sans doute, et dans leur mode de vie ancestral en harmonie avec la nature, dans un temps qui n'est pas le nôtre et un espace plus vaste que ceux dans lesquels nous vivons.

Après une mission en Ouzbékistan qui se termine précipitamment par une tentative d'assassinat, Amandine poursuit son travail en Tadjikistan. Déjà, dans le cadre de son travail, Amandine part à la rencontre de l'autre et on perçoit toute sa sensibilité et son intérêt non feint pour les personnes qui se trouvent en face d'elle. Une fois sa mission terminée, elle décide de poursuivre seule. Ce sera le Kirghizistan, une épopée à travers le mythique et terrible désert du Takla Makan dans le Xinjiang chinois. Puis, le Pakistan montagneux et tribal, taliban aussi, et un séjour inoubliable en Afghanistan au moment des attentats du 11 septembre 2001. La guerre se prépare et Amandine, tandis que tous les ressortissants étrangers sont évacués, mesure l'horreur de ce qui est sur le point de se passer. Elle anticipe mentalement les ravages que ne manqueront pas de produire les bombardements américains sur ce pays et ce peuple auxquels elle est déjà tellement viscéralement attachée. Elle quitte l'Afghanistan avec des caravanes de réfugiés qui tentent, avec moins de chance qu'elle, de passer au Pakistan afin de sauver leur vie. Dans ses bagages, elle rapporte les yeux éplorés d'une petite fille qui la supplie de la prendre avec elle et qu'elle ne peut emmener. Parce qu'en prendre une, se serait une injustice si cruelle pour tous les autres enfants qui en auraient besoin. Cette rencontre-là marque Amandine au fer rouge et trace un profond sillon dans la route qu'elle est en train de se dessiner. En Inde, elle rencontre des sages. Au Tibet, elle voit la colonisation économique et culturelle chinoise qui muselle et interdit, réglemente et fait taire des moines qui, malgré tout, poursuivent leur sacerdoce et cette foi la touche profondément. Une fois encore, elle s'écarte des sentiers battus et côtoie les nomades. Puis, c'est la Chine. La froideur des gens, l'incompréhension, la modernité et le mutisme la choquent après la chaleur humaine incomparable qu'elle a éprouvée tout au long de son périple. Une fois la frontière russe passée et en dépit du froid intense de la Sibérie, elle se sent déjà en Europe. Il est temps de rentrer, elle le sait. Moscou, Saint Pétersbourg, Berlin et enfin Chandolin comme un retour aux sources. La paix, elle est là. Dans la montagne, face au Cervin, dans le calme infini du dernier refuge de l'aventurière suisse Ella Maillart. La paix, elle est là. En chacun de nous. Faire un long voyage. Revenir. Et trouver au point d'arrivée ce qu'on a mis tant de kilomètres à chercher. 
On peut lire ce livre comme un voyage initiatique. Ou un récit de voyage. Ou un document géographique, culturel, géopolitique, pourquoi pas spirituel. On peut s'arrêter là. Et on peut aussi, si on est curieux (c'est mon cas), aller voir plus loin. Apprendre que maintenant, après maintes péripéties, Amandine enseigne le yoga et la méditation aux humanitaires de la ligne de front et à d'anciens talibans en Afghanistan... Une princesse sur cette terre.
(Amandine Roche a ensuite publié Le vol des colombes en 2005 et La route vers soi en 2009... et on les lira !)

lundi 10 décembre 2018

Je suis de nulle part

Olivier Weber, Je suis de nulle part. Sur les traces d'Ella Maillart, 2003.
Nous avions déjà évoqué cette grande voyageuse qu'est Ella Maillart à travers un livre autobiographique dans lequel elle disait... ce qu'elle voulait bien dire, la dame n'étant pas forcément loquace sur les raisons profondes qui la poussèrent à parcourir le monde. Par la suite, j'ai écouté une passionnante émission sur l'aventurière suisse qu'évoquait l'écrivain et reporter Olivier Weber. Le temps d'un bivouac radiophonique, il nous entraînait sur les traces d'Ella Maillart qu'il avait lui-même suivies, de la Suisse à l'Afghanistan en passant par différents ports et autres déserts. En faisant ma vaisselle ce jour-là, je me suis dit qu'il fallait absolument que je mette la main (après l'avoir séchée) sur le livre en question. Car je pressentais qu'il ne s'agissait pas d'une simple biographie dont l'auteur aurait été vérifier les sources sur le terrain, mais plutôt d'une histoire en miroir, d'une folle quête de l'héroïne et, à travers elle, de soi. En fait, la quête de tous les voyageurs : qu'est-ce qu'on fout là ? Cette question lancinante fonctionne comme un ancrage, un leitmotiv fataliste pour qui ne se reconnaît plus dans le monde dans lequel il vit. A la veille de la deuxième guerre mondiale, Ella sent bien que quelque chose lui échappe, que la société européenne part à la dérive et, au lieu de combattre, de s'interroger, elle va voir ailleurs. Non pas pour fuir, car le fuyard revient une fois le péril évanoui. Non pas pour voir si l'herbe est plus verte ailleurs : elle aime son Lac Léman et ses cimes alpines. Plutôt, pour se reconnecter avec quelque chose de profond, pour retisser un lien qui aurait été rompu. Peu importe que l'autre bout du fil se situe à l'autre bout du monde. Peu importe qu'il s'agisse de terres hostiles peuplées, si peu, par des peuples nomades dont elle ne connaît pas les us et coutumes. Qu'est-ce qu'on fout là, c'est se questionner sur sa propre présence au monde, sur le hasard qui nous fait naître ici ou ailleurs et sur la possibilité de rencontrer une terre où l'on se sent soi, où les portes du possible sont ouvertes. Bien évidemment, pour Ella Maillart comme pour d'autres, la course est perpétuelle et la pause une perte de temps. Un retour au pays une incongruité puisque les réponses ne se situent pas là. Quoique, peut-être bien que si. A la fin de sa vie, l'aventurière retrouve sa terre natale et s'établit dans le village de Chandolin, avec une vue imprenable sur ce totem de granit qu'est le Cervin. Là, elle comprend que tout est là, tout le temps, en fait : à l'intérieur d'elle-même. Après tous ces voyages, la destination finale, c'est ce coin de Suisse où elle pose ses valises, celles, matérielles, de ses déplacements, et celles de l'âme. Elle a enfin (peut-être, car en est-on jamais sûr) atteint la plénitude. Et Olivier Weber de tenter de trouver la clé du mystère Maillart, sur des bateaux ballotés dans la tempête, dans les steppes, dans un ashram en Inde, en Afghanistan et finalement à Chandolin. Qu'est-ce qu'on fout là ? Ella Maillart reste imperturbable et ne lui livrera jamais complètement la clé de l'énigme. Alors, comme tant d'autres, sommes-nous condamnés à errer de part et d'autre de la planète, à la recherche d'une réponse à nos angoisses existentielles.
Un livre passionnant, total, à la fois géographique, philosophique et humain, brut, entier. 

vendredi 5 octobre 2018

Million dollar marathon

Philip Maffetone, Million dollar marathon, 2017.
Xi s'évade du Tibet, traverse les montagnes en courant, arrive en Inde, se fait repérer par un entraîneur et commence à courir des marathons. Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ? On pourrait reprocher à l'auteur de nous priver de descriptions, d'avoir survolé ses personnages et de ne pas avoir cherché à approfondir leurs caractères, leurs ressentis. On pourrait lui reprocher d'avoir écrit ce roman en courant. Or, les mots se suffisent à eux-mêmes et, en peu de pages, il dit tout. On visualise, on comprend, on s'attache, on adhère. Il gagne haut la main. Bien sûr, les amateurs de sport auront leur compte avec cette précision dans les chiffres lorsqu'il s'agit d'évoquer les temps de parcours des différentes courses et ce mythique passage sous les deux heures pour un marathon. On touche ici à la question des limites du corps humain, ainsi qu'à la course aux records toujours plus féroce, alimentée par les sponsors, les médias et les milliards de dollars qui circulent autour de cet événement sportif. Certains diront que ce n'est même plus du sport. Ce qui est incroyable, dans ce roman de Maffetone - qui connaît très bien le sujet de par ses compétences d'entraîneur sportif, de scientifique et médecin -, c'est que c'est un réfugié tibétain, berger, pieds nus, qui va tenter de pulvériser les deux heures de courses et de gagner ce million de dollars promis au vainqueur. Les codes sont brisés et on s'attaque aux clichés, aux a priori raciaux et sociaux. C'est aussi l'occasion, à travers cette fable, puisque c'en est une, de questionner nos valeurs et cette question des biens matériels qui prennent tellement de place dans nos vies, aux dépens de nos richesses culturelles, de nos traditions ancestrales et de notre essence profonde. Les valeurs de Xi sont celles de ses ancêtres : vivre en harmonie avec la nature et en liberté. C'est là que la question de l'invasion du Tibet par la Chine et sa féroce colonisation culturelle, économique, territoriale, politique prend toute sa dimension. L'auteur produit, l'air de rien, un récit engagé. Sans revendications, sans hargne, sans grands discours, simplement en suivant le rythme des pieds nus de son héros sur la piste et des chansons anciennes qu'il fredonne pour imprimer un rythme à sa course, au grand désarroi des observateurs, des spécialistes et de ses concurrents. Sommes-nous vraiment ouverts à ce genre de choses ? Sommes-nous réceptifs à ces personnages que l'on croise ici et là et qui pourraient, par leur action, leur comportement face à la vie, bouleverser l'ordre des choses et, pas après pas, changer la face du monde ? Enfin, dernière interrogation et pas des moindres : quand serons-nous enfin prêts à reconnaître l'immense valeur de ceux qui débarquent les mains vides mais l'âme si riche dans nos pays, rescapés de la guerre ou de la misère ? Le récit est peut-être un peu naïf, mais il est touchant et répond à une vraie réalité politique et historique, ainsi qu'à des problématiques sportives et financières importantes. Alors, qu'on soit passionné de sport, partisan de la liberté pour le Tibet, adulte, enfant, la lecture du roman de Philip Maffetone ne peut pas nous faire de mal. Comme se jeter de l'eau froide du torrent au visage pour se réveiller. 

jeudi 2 août 2018

Croisières et caravanes

Ella Maillart, Croisière et caravanes, 1951.
Une sorte de version fantasque d'Alexandra David Neel mêlée à une anticipation de la backpakeuse à la recherche de son moi profond. Ella Maillart nait en 1903 au bord du Lac Léman dans une famille aisée. Elle pourrait se contenter de vivre une vie de fille destinée à être mère au foyer plus tard, mais elle préfère pratiquer le ski, monter une équipe féminine de hockey, naviguer sur le lac, profiter de tout ce que la région peut offrir d'activités sportives. Sacré nana, Ella. Et puis, elle a l'avantage de ne pas avoir à se soucier de travailler, la question financière étant plus que secondaire et la deuxième guerre mondiale étant encore si loin. En outre, en Suisse, que peut-on craindre ? Sa quête d'aventures, ou plutôt son simple syndrome de bougeotte aigüe, la mènent dans la Russie post révolutionnaire, en Europe Centrale puis en Orient au cours de plusieurs voyages mouvementés. Elle marche à travers la Chine et le Tibet, côtoie des nomades dont elle partage le quotidien. Ella est à la recherche d'une vie libérée de ses contraintes matérielles, proche du primitivisme et de l'essentiel. Le travail ? Pour quoi faire ! Or, elle n'est pas ethnologue, ni aventurière, encore moins écrivaine. Elle ne prétend pas instruire le monde sur ses découvertes et n'est pas à la recherche d'exploits, telle une Alexandra David Neel qui se change en mendiante pour être la première européenne à pénétrer dans Lhassa l'interdite. Cependant, pour financer ses voyages, elle doit tout de même se mettre à écrire des articles et des livres. Sans le vouloir, son importante production écrite contribue à diffuser un certain nombre d'informations sur des régions peu fréquentées dans cette période d'entre deux guerres. A la fin de cette autobiographie, Ella Maillart confie séjourner en Inde auprès de sages et de maîtres religieux afin d'introduire une certaine spiritualité dans sa vie. Un Mange, prie, aime de l'époque. Ella n'est pas si loin des blogueuses d'aujourd'hui dont les motifs qui les amènent à parcourir le monde sont avant tout un égocentrisme prononcé, le rejet d'une routine préétablie et un sentiment d'insatisfaction que l'on espère combler au prix de milliers de kilomètres. On exagère. Car Ella, c'est surtout une championne de ski, une navigatrice hors pair, une marcheuse qui n'a  pas froid aux yeux, une vie bien remplie et un regard aiguisé sur le monde. Une femme qui devrait être un modèle pour les jeunes filles d'aujourd'hui. 

samedi 26 mai 2018

Ma voie

Reinhold Messner, Ma voie, 2012.
Le traducteur était fâché avec la concordance des temps, la syntaxe et les accords grammaticaux. On se demande comment un éditeur peut laisser passer ça... Qu'importe ! Les paroles de Reinhold Messner n'en ont pas été altérées (même si j'insiste il fallait parfois plisser les yeux et froncer les sourcils pour comprendre). 
Ce livre est un recueil d'interviews et de publications du célèbre alpiniste tyrolien. A travers ces textes, on perçoit clairement la philosophie de vie qui lui a permis de tracer "sa voie", comme l'indique le titre. Si certains voient Messner comme un égoïste, un ours, un profiteur, un mégalomane, d'autres l'admirent sans bornes. En fait, Messner, on l'adule ou on l'exècre. Il n'y a pas d'entre deux. Pas de tiédeur chez cet homme qui brûle de projets, de rêves, d'envies, de désirs de défis. Un personnage éclectique qui ne se laisse guider que par lui-même. 
Il y a d'abord eu l'alpiniste, le vainqueur des 14 sommets de plus de 8000 mètres, celui qui a gravi l'Everest sans oxygène. Celui, aussi, qui a perdu son frère dans la tragique descente du Nanga Parbat en 1970. Celui qui a subi pendant 35 ans une terrible campagne d'accusations fallacieuses, le traitant quasiment d'assassin, jusqu'à ce qu'on retrouve les restes de son frère et que sa thèse soit avérée. Frôlant la mort à chaque ascension, Messner se fout pourtant royalement d'être un héros. Bien sûr, comme tout le monde, il a besoin de reconnaissance. Mais il n'incite personne à suivre sa trace. S'il se veut élitiste, ce n'est pas par prétention mais juste par responsabilité : ses expéditions n'engagent que lui. Si d'autres se lancent dans la même aventure et y périssent, ce n'est aucunement de sa faute mais de leur propre responsabilité. En montagne, chacun doit se prendre en charge. C'est pour cela, entre autres, qu'il peste contre la sécurisation à outrance des voies et des parois. Cela peut sembler paradoxal, mais la sécurité provoque les accidents. Permettre à tous, en transformant l'Everest et d'autres sommets en parcs d'attractions de haute altitude, c'est leurrer le client. C'est lui faire croire qu'en lui laissant sur le trajet des tentes et des bouteilles d'oxygène, en l'encadrant et en l'infantilisant au maximum, il pourra lui aussi devenir Messner ou Hillary. Or, la montagne reste dangereuse, les conditions climatiques capricieuses et l'altitude rendra toujours la progression périlleuse. Messner, lui, a toujours pris soin de ne laisser aucune trace de ses expéditions. Ni pitons, ni déchets. Rien. Et il milite pour que la montagne redevienne un sanctuaire naturel, pour que les nombreux équipements qui la défigurent soient réduits, voire supprimés. Pour qu'elle ne soit accessible qu'à ceux qui peuvent se permettre d'y aller, à leurs risques et périls, en toute responsabilité. Car c'est de la difficulté que naît la conscience du danger et, par conséquent, la prudence. On ne peut que le suivre sur ce sujet.
Il faut pouvoir le suivre, Messner. Ceux qui font les choses à moitié, les incompétents, les hésitants, les limités ne l'intéressent pas. Il n'a pas le temps pour la demi mesure. Après les 8000, ce fut la traversée du désert de Gobi, le pôle Nord et d'autres folles expéditions, en équipe et souvent en solitaire. Tester ses limites, non pas pour titiller la mort, mais par une incommensurable soif de vivre intensément. Et puis, il y a ce projet de musée de la montagne, ces conférences, ces interventions comme coach devant des managers. Messner ne se repose jamais. Il a trop de choses à faire. Et, il a beau n'en avoir strictement rien à faire d'être un exemple, pardon, mais il en est un. Il réveille les rêves enfouis, fait ressurgir les projets avortés, incite à faire des choix tranchants, à ne se laisser guider que par son instinct, à ne surtout pas écouter les autres, quitte à les perdre de vue. Et à vivre l'instant, à le rendre brûlant ou glacé mais à le vivre à fond. Pardon, monsieur Messner, mais vous êtes mon héros. 

dimanche 6 mai 2018

Dans les pas d'Alexandra David Néel

Eric Faye, Christian Garcin, Dans les pas d'Alexandra David Néel. Du Tibet au Yunnan, 2018.
Je m'étais jurée que je n'achèterais plus que des livres d'occasion. C'est raté. L'occasion était trop belle. Ce nom, cette aura : j'étais vaincue. Vingt euros plus tard, je ressortais de la librairie avec ce livre entre les mains. La vie d'Alexandra David Néel est en tous points admirable. Aventurière, romancière, indépendante, déterminée, passionnée, unique. Son exploit le plus mémorable consiste en une arrivée incognito à Lhassa dans les années 20, capitale interdite du Tibet, dans laquelle elle pénètre déguisée en mendiante au nez et à la barbe des Anglais. Mais Alexandra, c'est aussi d'autres grands voyages, jusqu'à un âge avancé, jusqu'à faire refaire son passeport à une étape de la vie où la plupart d'entre les hommes se reposent dans une maison de retraite. Au cas où. Pour avoir toujours une porte de sortie. C'est sur ses traces qu'Eric Faye et Christian Garcin sont allés marcher. Au Tibet, dans ces montagnes immenses de l'Himalaya, en Chine, ils ont mis leurs pas dans les siens et ont tenté de retrouver les lieux qui avaient accueilli l'aventurière. 

Or, tout a changé. Le tourisme de masse, l'omniprésence conquérante et dominatrice des Chinois, partout, dans tous les domaines et de manière systématique et implacable, leur tendance dévorante à tout reconstruire, annihiler la moindre trace d'histoire pour l'écraser de modernité sans saveur, sont autant de faits qui rendent compliquée la recherche de repères. Les Chinois déplacent les populations pour créer des villes nouvelles, tentaculaires, des barrages, des parcs, des complexes touristiques sans aucun compromis avec la tradition ou avec le passé. Sans aucune considération pour les gens qui vivent là. En cela, la déception peut être amère. Pourtant, nos voyageurs persistent dans leur démarche et, tout en se questionnant sur cette évolution bétonnée qui n 'a d'étonnante que sa rapidité de champignon, ils poursuivent leur périple et croisent les routes qu'Alexandra David Néel a parcourues avant eux. Avant le train, avant les autoroutes, ce qui ne fait que renforcer leur admiration pour cette femme déterminée et qui ne fera aucune concession pour parvenir à son but : Lhassa. Comme elle, les écrivains se demandent, après Lhassa, s'il est possible de voyager aussi loin. Pas en ce qui concerne les kilomètres, mais en matière de mythe, de lieu mystérieux et énigmatique, isolé et presque interdit. Car, encore aujourd'hui, il faut une autorisation expresse de l'état chinois pour pénétrer dans ces territoires occupés. Une sorte de panacée du voyage, pourtant bien amochée. Ce livre nous ouvre par conséquent plusieurs portes. Celle de l'aventure, en suivant les pas d'Alexandra David Néel et en refaisant son trajet, comme on referait la route de la Soie où les voyages d'Ulysse. Celle de la réflexion quant à l'urbanisation croissante et à l'accès toujours plus facilité à tous les recoins de la planète, ce qui dénature les sites et anéantit les traditions au profit d'une uniformisation macabre. Celle, enfin, de la constatation du rôle indéniable de la Chine dans la disparition de la culture tibétaine et l'action colonisatrice et violente de la grande puissante vis à vis de ces terres millénaires. De multiples voyages en un, voilà ce que nous manquons souvent de faire et ce que nous offrent Eric Faye et Christian Garcin avec leur ouvrage dans un style, qui plus est, qui ravira les yeux les plus critiques. 

mardi 6 mars 2018

Sarah, impressions pakistanaises

Quelle drôle d’idée d’aller faire du tourisme au Pakistan !

Il y a quelques années j’étais fascinée par l’Indus. J’avais fait des études d’Histoire et j’avais trouvé que les aventures d’Alexandre le Grand en Asie c’était plutôt cool. Je rêvais donc de l’Indus, de ce fleuve mythique où Alexandre avait rencontré des éléphants et un roi indien qui l’avait renvoyé dans ses pénates macédoniens. Alexandre n’est jamais rentré chez lui et de mon côté cette histoire m’a donné envie de voir de plus près ce fleuve et moi aussi de déambuler dans les anciennes et mythiques Bactriane et autre Sogdiane. J’ai commencé par suivre son cours en allant au Ladakh, au nord de l’Inde, là où le fleuve sort des hautes montagnes du Tibet où il est né, au pied du mont sacré du Kailash. Puis ensuite je suis allée au Tibet pour pleurer sur les ruines de la civilisation tibétaine mise à sac par les Chinois. Mais l’Indus c’est au Pakistan qu’il coule réellement. C’est au Pakistan qu’il prend son court majestueux de fleuve asiatique, où il finit de dévaler les pentes de l’Himalaya comme un torrent pour devenir un large fleuve dans les plaines arides du Sind.
View point sur les bords de l'Indus, au Nord Pakistan, non loin de la frontière chinoise

J’étais aussi fascinée par la civilisation d’Harappa, une civilisation antique, équivalente à celles de Mésopotamie ou d’Egypte, mais qui reste un mystère pour les archéologues car il y a très peu de restes écrits et surtout on ne sait pas les déchiffrer. Cette civilisation pacifique et visiblement évoluée, comme toutes celles de son époque, s’est installée sur les bords de l’Indus au sud de l’Inde. Les villes de Mésopotamie ont le Tigre et l’Euphrate, les temples égyptiens ont le Nil ; Harrapa et Moendjo Daro ont l’Indus.
Enfin (et oui, j’ai vraiment beaucoup de raisons d’aimer ce pays), mes voyages précédents dans l’Himalaya ont fait de moi une bouddhiste. Mais je reste profondément européenne et, en tant que professeure de philosophie, très passionnée par la pensée de la Grèce ancienne. Or, c’est au Pakistan, au début de l’ère chrétienne, que se sont rencontrés l’Orient et l’Occident, le bouddhisme et la pensée grecque. Cela a donné naissance à une autre civilisation, celle du Gandhara, célèbre pour ses statues de Bouddha drapés dans des toges athéniennes et aux traits plus qu’européens.
Pour terminer cette longue liste, qui est surtout je m’en rends compte une liste d’intello pur jus… je voulais aussi voir de plus près les hauts sommets de l’Himalaya. Le Pakistan est un pays de montagne : Himalaya, Hindu Kush, et du Karakoram. C’est un pays de vallées himalayennes, dont j’avais déjà pu avoir un aperçu lors de mon séjour au Ladakh, des vallées où le bleu diamant du ciel touche le vert des peupliers et le jaune de l’orge moissonné. Je ne suis pas alpiniste, mais seulement trekkeuse, et le Pakistan est le rêve pour ceux qui aiment la haute montagne. Il y a 5 sommets à plus de 8000 mètres, dont le K2 et le Nanga Parbat, dont j’ai atteint le camp de base, le féérique Fairy Meadows ; et 120 sommets de plus de 7000 mètres. J’ai eu la chance de résider au pied de l’un d’eux, le Terich Mir dans la vallée de Chitral.
Alors c’est sûr, comme ça, à première vue, le Pakistan ce n’est pas un pays très touristique, et il l’est de moins en moins. En tout cas il ne l’est pas pour ceux et celles qui font du tourisme… mais j’ai rencontré parfois des européens qui avaient dépassé cette « peur » très médiatique et très politique et à chaque fois que je discute avec ces chanceux, nous sommes transportés d’un délire collectif à nous raconter les merveilles que nous avons pu voir, vivre dans ce pays hors norme.

Le Terich Mir et la vallée de Chitral

Les Talibans, un pays arriéré, les clichés… Tu infirmes ou tu confirmes ?

Un jour, je suis rentrée du Pakistan et la semaine suivante je retournais à mon poste d’enseignante dans un collège de région parisienne (à l’époque j’enseignais l’histoire-géographie… ). Je savais que je passais pour une sacrée hurluberlue auprès de mes collègues, mais j’avais l’habitude et de toute façon les profs sont une des castes les plus réactionnaire que je connaisse ! Bref. Comme toujours j’étais enthousiaste de ce énième voyage et j’essayais de dire à mes collègues en salle des profs, que « non, le Pakistan n’est pas que ce pays voyou, arriéré et pétri de fanatisme religieux ». Pour les convaincre, j’ai rétorqué que « les Talibans sont des gens comme vous et moi », sous-entendu que l’image de barbares sanguinaires que l’on nous décrit dans les médias occidentaux n’est pas tout à fait la réalité. A ma provocation (j’avoue), on m’a répondu que « les Talibans sont surtout comme toi » ! Oh… je l’ai pris pour un compliment, venant de personnes dont je méprisais foncièrement le jugement.
Au-delà de cette anecdote, je sais un peu limite (mais il n’est pas toujours aisé de défendre quelque chose que l’on aime quand l’immense majorité vous prend pour une folle et qu’elle pense que l’objet de cette passion est totalement inadapté à ce sentiment fort et noble), le Pakistan est un pays très profondément religieux. Paki-stan cela veut dire le Pays des Purs… tout est dit ! La République est une république islamiste ; la charia, la loi coranique est mise en œuvre dans certaines provinces, dont celle de Peshawar où j’ai vécu.
Le minaret de Lahore

Les femmes, dont moi, qui en plus étais mariée à un pakistanais (oui… je sais…), sont clairement soumises à la domination masculine et n’ont que très peu de droits. Elles portent le voile et la burqa ; elles sortent très peu de chez elles ; font peu d’études ; sont mariées jeunes et dans des mariages arrangés. Bref… c’est le monde dans lequel vivait… ma grand-mère dans les années 60… soumise à un pervers de 15 ans de plus qu’elle… elle allait à la messe tous les dimanches en portant sa voilette… elle ne travaillait pas et n’avait pas fait d’études… parfois elle mangeait dans sa cuisine quand son mari mangeait devant sa télé dans le salon…
Tout ça pour dire qu’en matière d’arriération, il ne vaut mieux pas jouer à qui « pisse le plus loin »… surtout quand on regarde aujourd’hui le « leader du monde libre », les Etats-Unis, où la morale la plus hypocrite et la plus religieuse refait surface.
Avoir vécu au Pakistan m’a d’autant plus appris la tolérance et le mépris des religions monothéistes. J’ai côtoyé des Talibans mais surtout des personnes ordinaires pour qui la religion, la loi coranique étaient centrales dans leurs vies. Cela impliquait une morale, en particulier sexuelle, qui n’était en grande partie qu’hypocrisie. Une fois que l’on a compris cela, « quand on vit à Rome on fait comme à Rome »… sinon on ne voyage pas (du moins c’est mon principe). Après, le jugement moral sur ce que vivent les autres, ce qu’ils font ou comment ils devraient vivre m’est totalement étranger. Je ne porte jamais ce genre de jugement car je déteste par-dessus tout qu’on en fasse usage concernant ma propre vie.
Mais à part cela, j’ai découvert aussi des gens et surtout des familles où la solidarité n’était pas juste un mot. Des familles élargies où chacun pouvait être soutenu et aidé. J’ai assisté à des moments de vie quotidienne où l’éducation des enfants est l’affaire de tous, pas seulement des parents : les mioches se prennent des baffes et des baisers par toute leur parentèle, ils apprennent à être autonomes très vite et les maisonnées sont remplies de rires, de joies d’être ensemble avec le plus de générations possibles. Personne n’est seul au Pakistan !

Visages d'enfants Kalash, peuple animiste du Pakistan 

Qu’est-ce tu gardes du Pakistan en toi ?

Je garde beaucoup d’images, celles des montagnes en particulier : le Terich Mir et la vallée de Chitral, le Nanga Parbat et le camp de base de Fairy Meadows, la vallée de l’Indus du nord au sud, la vallée de Gilgit tout au nord, Karimabad et ses forts médiévaux.
Je garde les odeurs et les couleurs du bazar de Peshawar, la ville aux mille facettes, étape de la route de la soie et aujourd’hui bastion des intégristes religieux.
Je garde les saveurs de la cuisine orientale, le goût typique du chaï et surtout celui du riz cuisiné au poulet de Chitral : je n’ai jamais mangé quelque chose d’aussi bon ni d’aussi simple !
Je garde aussi des images des visages des gens que j’ai croisé et que j’ai aimé. L’accueil fabuleux de tous les gens qui ont croisé ma route, leur bienveillance, leur gentillesse à mon égard. J’ai été accueillie comme une enfant du pays par des gens qui vivent avec parfois moins que les plus pauvres des pauvres de France.
J’ai l’habitude de dire que le Pakistan est devenu mon pays d’adoption, et je sais que très peu de personnes comprennent, sauf ceux et celles qui y sont allées.
Je dis aussi que j’ai quitté le Pakistan, mais que mon cœur est resté accroché en haut des montagnes.


Quelque part dans le nord du Pakistan...

Avec la distance, tu idéalises ?

Tout à fait, et j’assume.

Un retour un jour, ou plus jamais ?

C’est évident : j’y retournerai. Une trop grande part de Moi est là-bas, avec des rêves, des souvenirs, des images, des odeurs. J’ai vécu une expérience extraordinaire qui n’est pas terminée. Mon rêve secret est, au moment de ma vieillesse ou peut-être avant, de m’y installer, dans une petite maison quelque part dans une vallée du Nord et de regarder le temps qui passe.

Les blogs qui racontent l’Iran, Dubaï ou d’autres pays du genre : tu les lis ? Tu en penses quoi ?

Non je ne lis pas de blogs de voyages. Cela ne m’intéresse pas, surtout quand je n’ai pas visité le pays. J’ai visité Dubaï, Doha et le Yémen (deux mondes totalement opposés) et j’ai trouvé au Yémen la même profondeur qu’au Pakistan, la même densité de la vie, des gens, des paysages. Dubaï, Doha et toutes ces villes-états ne sont que des gadgets dans le désert et de plus en plus des petits bouts de l’Occident malade. Par contre, j’irais bien en Iran, parce que le peuple iranien… et bien c’est tout de même autre chose. C’est comme les Afghans : ils ont une culture, puissante et ancienne, ils sont ancrés dans un paysage ancestral, à la fois très rude et très beau. Je ne vais pas me faire des amis, je sais, mais ce n’est pas le cas des Arabes par exemple, peuple de bédouins, nouveaux riches qui n’ont pas l’Esprit pour faire quoique ce soit de fort ou de beau avec leurs dollars. C’est d’ailleurs pour cela que la guerre actuelle entre sunnites arabes et chi’ites iraniens, qui détruit le Yémen et la Syrie, est bien plus qu’une guerre fratricide ou uniquement de religion. 
La mosquée d'Islamabad

lundi 21 août 2017

3 livres rouges qui nous mènent vers les cimes

Rien ne me rend plus dingue que les couvertures rouges des Editions Guérin de Chamonix. Rien ne me donne autant envie de me perdre dans un livre comme on va se perdre en montagne, seul dans les alpages avec juste le bruit du torrent et le souffle du vent. J'ai récemment dévoré trois d'entre eux avec gloutonnerie, je vous en parle tout de suite.

Reinhold Messner, La montagne nue, 2005.
Il ne s'agit pas seulement là de l'autobiographie de l'alpiniste italien vainqueur d'un certain nombre de sommets himalayens. C'est l'un des livres phares sur le sujet, l'un de ceux que l'on se doit d'avoir bien en vue dans sa bibliothèque lorsqu'on est un amoureux de la montagne et un admirateur fervent des aventuriers modernes. Mais l'histoire de Reinhold ne serait pas complète si elle n'était pas immédiatement mise en perspective avec celle de son frère Gunther, son indéfectible compagnon de cordée qui disparut en 1970, avalé par une avalanche après qu'ils ont ensemble vaincu la cime mythique du Nanga Parbat. Et puis, au delà de l'exploit qui implique une foi aveugle dans la réussite et une volonté surhumaine, il y a la controverse, la polémique, comme souvent d'ailleurs dans les grandes ascensions. Mauvaise organisation ou manipulation ? Accident ou abandon ? Les différentes versions s'affrontent depuis des décennies sans que rien ne vienne calmer les rancœurs et les doutes. Sur le toit du monde, au-delà de ses limites, l'homme est capable du plus grand altruisme, de la plus belle abnégation comme du plus pur égoïsme. Messner raconte ces paradoxes de manière passionnante dans son livre et le met en relief avec l'histoire des cordées qui l'ont précédé sur le Nanga Parbat, la "montagne nue". Et on reste, après cette lecture, à jamais à genoux et bouche bée devant la force de cet homme.
Pour aller plus loin...
Un film de Joseph Vilsmaier est sorti en 2010 sur l'ascension du Nanga Parbat. Un documentaire d'Andreas Nickel sur Messner existe également depuis  2012. Les deux sont disponibles en entier sur You Tube.




Lionel Terray, Les conquérants de l'inutile, 1961.
Encore une fois, un livre précieux, un ouvrage passionnant qui ne se limite pas à l'autobiographie. Finalement, l'un des plus beaux livres qui aient jamais été écrits sur la montagne. Le genre de ceux qu'on n'a pas envie de terminer, dont on a envie de reprendre la première page dès la dernière tournée. Une philosophie de vie qui se dessine au fil des chapitres et qui instruit, remet chaque chose à sa place et ridiculise nos doutes quotidiens de pauvres fourmis apeurées. Lionel Terray, c'est une existence dédiée à la montagne. Mais pas que. C'est le refus de l'alpinisme compétition, l'altruisme poussé au zénith, l'humain dans ce qu'il a de plus pur. L'anti Herzog. La cordée qu'il forme avec Lachenal les mènera jusqu'au sommet de l'Annapurna mais qu'importe. La gloire n'intéresse pas Terray. Ce qu'il aime, ce qui le passionne, c'est de monter pour rien. Plus la conquête est sans motif, inutile, plus elle l'inspire. Et en contrebas des plus hautes cimes de la terre, il y a les hommes. Et Terray les aime profondément, les hommes. Sherpas, quechuas, il les côtoie, parle des heures avec eux, partage leur quotidien, apprend et se tait. Humilité. Terray nous laisse des films inédits tournés à des endroits improbables de la terre. 
Pour aller plus loin...
Certains films sont visibles sur le site de la Cinémathèque d'Images de Montagne. De quoi y passer quelques belles heures... 

Vincent Jaccard, Petites aventures de l'autre côté du Mont Blanc, 2016.
Une fois que vous aurez lu ces deux pavés rouges et vu les nombreux films correspondant, voici de quoi vous reposer. L'auteur, alpiniste par goût, après avoir pas mal traîné ses crampons de chaque côté des Alpes, s'est un jour posé la question suivante : pourquoi se faire mal, pourquoi tâter du doigt ses limites, vouloir aller toujours plus haut, toujours plus loin ? Alors, il regarde autour de lui, dans le Val d'Aoste de ses ancêtres et se met à raconter. Avec une grande générosité, il nous livre ses plus jolis souvenirs. Un pèlerinage, l'arrivée au chalet, la polainte de Maria, les silences qui en disent long, la vie, quoi. Les bouquetins croisés au hasard, le froid qui pique, les gueuletons dans les alpages, le soleil, les nuages. Un livre d'épicurien à faire lire à ceux qui ne sont pas (encore) des montagnards dans l'âme, pour leur faire comprendre qu'il n'y a pas que les ascensions, le Mont Blanc et les sensations. Qu'il y a quelque chose d'autre, quelque chose qui nous attache à la montagne pour la vie. Quelque chose qui court dans notre sang et qui nous ramène sans cesse à elle. Qu'on soit tout près ou très loin d'elle, la montagne est toujours là. Ou plutôt, on y est en fait à chaque instant. Dans le cœur, dans la tête. Un bel hymne à une région. 
Pour aller plus loin...
Une vidéo dans laquelle l'auteur présente son livre. C'est toujours super, quand c'est l'auteur qui raconte lui-même ce qu'il a écrit !

Si avec tout ça vous n'êtes pas vous aussi conquis par les livres rouges, je ne comprends pas !

mardi 15 novembre 2016

Maurice Herzog, un héros détestable

Maurice Herzog, L'autre Annapurna, 1998.
Herzog, ce héros, tel qu'il se décrit lui-même, nous propose ici une œuvre remplie d'auto-satisfaction, de glorification personnelle et de toute la prétention dont il était capable. Pas besoin forcément d'avoir lu en amont le livre de sa fille Félicité Herzog, dans lequel elle le décrit comme un père menteur et assoiffé de chair féminine, pour se faire une idée du personnage. Tout commence avec cette ascension de l'Annapurna, dont il affirme être le seul et l'unique vainqueur. Cette version n'est pas seulement contestée par sa fille, mais également par le récit a posteriori de ses compagnons de cordée, et notamment celui de Louis Lachenal, qui a été publié à titre posthume mais que Herzog, devenu tuteur des enfants orphelins de Lachenal, avait pris bien soin d'expurger des passages gênants. On connaît aujourd'hui, depuis 1996, la totalité de ce récit et l'on sait donc que tout a été fait, élaboré, préparé dans cette expédition pour qu'Herzog devienne un héros national et que les guides de la cordée, qui vouaient pourtant, contrairement à lui, toute leur vie à la montagne, soit relégués au rang de sous-fifres sans intérêt. On n'est même pas sûr que le mythe soit une réalité, que le sommet de l'Annapurna ait été atteint. Ce que l'on sait, c'est qu'Herzog s'est fabriqué de toutes pièces un personnage de sauveur, s'est érigé en quasi divinité et a réussi de main de maître à se placer dans les milieux les plus influents. Ce livre n'est en fait qu'une auto-hagiographie de celui qui se prenait pour Dieu. Et c'est tellement énorme qu'on poursuit la lecture en riant presque de son audace à mentir si franchement, de sa mégalomanie littéraire. C'est l'aigle qui menace de l'enlever alors qu'il redescend des montagnes himalayennes allongé sur son brancard, c'est la mort qui l'interpelle et le frôle, c'est le tigre qui menace de le dévorer, etc. Autant d'exagérations qui passeraient parfaitement dans un roman d'aventures dans lequel le lecteur serait complice de la duperie, mais qui nous laisse soufflés dans le cadre d'un soi disant récit de vie qui suppose un acte d'authenticité. Du coup, on finit par ne plus croire une seule miette de ce qu'Herzog nous dit. Tintin au Tibet ? L'idée vient de lui ! La création du Peace Corps (l'agence américaine pour la coopération) ? C'est lui qui a soumis l'idée à Kennedy ! La candidature de Giscard ? C'est de son fait ! Il s'attribue même une phrase de Malraux, n'hésite pas à se poser en chantre de la création de la lutte anti dopage dans le sport, et se décrit comme le grand manitou de la Résistance pendant la seconde guerre mondiale. Tout vient de lui, puisque je vous le dis ! Sans ce saint homme, que serions-nous devenus, nous, minables citoyens ? Seulement voilà, Herzog est aussi le DSK de l'époque, fricotant avec nombre de jeunes filles au pair, servant des obscénités à sa propre fille, dérivant sur une pente malsaine qui déchiquette totalement son beau costume de héros. Un homme détestable, en fait. Un goujat. Un imposteur. Un manipulateur qui use du chantage, de la menace et de la censure. A Chamonix, où il a été maire pendant des années (tiens, le Tunnel du Mont Blanc, c'est lui!), on connaît bien ses méthodes mafieuses.
C'est alors qu'on se pose la bonne, la seule et l'unique vraie question; comment peut-on encore admirer des types pareils ? Il en va des acteurs qui battent leur femme mais dont on préfère ignorer les violences "parce qu'ils sont bons, quand même, dans leurs films", aux réalisateurs violeurs et incestueux qu'on vénère parce que, "quel talent!". Maurice Herzog est de ceux-là, de ceux qu'on devrait déclasser, à qui on devrait arracher les médailles et qu'on devrait très vite oublier. 
Et ici une super BD qui explique parfaitement tout ça, à lire de A à Z !

jeudi 13 octobre 2016

La femme de l'Antarctique

Laurence de la Ferrière, La femme de l'Antarctique, 1997.
Basta de Rio, Santiago et autres contrées calientes (vous avez lu la superbe interview de Sophie qui nous parle de sa vie d'expat en Amérique Latine ?), basta de lectures qui vous emmènent dans les jungles de l'Equateur, changement de cap et de décor : direction le Pôle Sud. Encore un des livres retrouvés dans ma maison, encore un récit d'aventure tels ceux que je lisais déjà dans mon adolescence et qui forgent pour toujours une identité voyageuse. Non que l'Antarctique me tente, loin de là. Mais le récit d'exploits surhumains éveillent en moi une curiosité sans bornes. Se confronter à soi-même, relever le défi de repousser ses limites corporelles et mentales dans des environnements hostiles, voilà qui a de quoi interpeler. L'indécrottable machisme avec lequel nous réfléchissons rend l'expérience d'autant plus glorieuse lorsqu'il s'agit de celle d'une femme. Ici : Laurence de la Ferrière. 
En 1996, quand elle se retrouve seule à tirer son traîneau de quelques 140 kilos sur la calotte glacière, la demoiselle n'en est pas à son coup d'essai. Elle est déjà forte d'une expérience monumentale sur les plus grands sommets du monde. L'Himalaya est son jardin, même si un record lui échappe : celui de l'Everest sans oxygène. La performance est déjà belle, puisqu'elle réussit à atteindre 8700 m d'altitude sans assistance respiratoire, mais pas le sommet. Or, loin de s'effondrer et de se lamenter sur ses lauriers, elle sait déjà qu'autre chose l'attend ailleurs. Elle traverse le Groenland en 1995, ultime introduction à l'aventure qu'elle relate dans ce livre. En 1996, la voilà donc en solitaire sur l'étendue blanche la plus hostile et désertique du monde. 

Elle laisse le monde, son mari, ses deux filles et enchaîne les jours de marche et de souffrance. Son corps n'est plus qu'une douleur immense, ses doigts gèlent, mais son mental ne vacille pas. Égoïste ? Asociale ? De tels aventuriers des temps modernes sont souvent taxés d'adjectifs peu flatteurs. Parfois, on les admire ; d'autres fois, c'est l'incompréhension qui domine les débats face à l'apparente inutilité de l'acte. Marcher jusqu'au Pôle Sud, "pourquoi faire?", selon l'une de mes répliques quotidiennes favorites. Deux réponses : premièrement, on se met le doigt dans l'œil jusqu'au coude, car il faut considérer que les aventuriers modernes sont les premiers observateurs du climat et les premiers défenseurs de notre planète. Ensuite, ce superbe passage que je ne résiste pas à vous citer et qui résume parfaitement sa quête à elle, en fait, notre quête à tous, explorateurs du Pôle, du Sahara, du coin de la rue ou de nous-mêmes :
"... je me dis que chaque individu naît avec une destinée à accomplir. Certains ont la chance qu'elle se révèle à eux dès le plus jeune âge de sorte que leurs jours se placent aussitôt sous une lumière favorable. D'autres ne parviennent jamais à la trouver, ou tardivement. Tant et si bien qu'ils ont le sentiment que quelque chose leur échappe. Ils sont en état de manque, furetant dans tous les coins de leur existence afin de satisfaire un désir qu'ils ne savent pas identifier."
Ensuite, Laurence de la Ferrière a traversé l'Antarctique dans l'autre sens, puis les Alpes de Vienne à Menton. Elle en a fait des livres, des films... et quelque chose me dit que je vous en reparlerai !