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dimanche 6 octobre 2019

Trois tasses de thé

Greg Mortenson, Trois tasses de thé, 2006.
Trois tasses de thé, c'est le bon compte pour prendre le temps de saluer ses hôtes, de faire connaissance avec eux et, finalement, entrer dans leur vie. Ensuite, une fois que le cap est passé, vous faites partie de leur famille et ils vous aiment, vous entourent et vous protègent comme l'un de leurs enfants. Greg Mortenson ne s'attend pas à cela lorsqu'il redescend, seul, perdu, du K2 qu'il n'a pas vaincu. Certes, il a sympathisé avec son guide et certains porteurs, mais il attend juste de l'aide, à boire et à manger et qu'on lui indique le meilleur moyen pour retourner à son point de départ afin, ensuite, de rentrer chez lui sain et sauf. Or, les villageois qui le recueillent font beaucoup plus que cela. Malgré leur immense dénuement, ils le soignent, le nourrissent, le couvent. Peu à peu, Mortenson découvre ses hôtes et le village qui l'entoure, Korphe, enserré entre les hautes montagnes du Balistan, dépourvu de tout confort et, surtout, d'une école. Tandis que l'alpiniste fait ses adieux au village après sa convalescence, il leur promet de les aider. Cette promesse, tant d'autres l'ont faite avant lui et elle est restée lettre morte. Des touristes émus par une rencontre au fin fond du monde ; des alpinistes touchés par un lieu, par des gens. Et puis, les occidentaux s'en retournent chez eux, reprennent le cours de leur vie et ne reviennent jamais. Je le sais, je l'ai faite aussi, cette promesse qui nous fait surtout du bien à nous et nous rend le départ moins triste parce qu'on se donne une chance de revenir un jour. Greg Mortenson n'est pas de ceux-là. Lui a tenu sa promesse. Et bien plus. Du moins, c'est ce qu'il prétend.

Ce livre raconte l'histoire d'un engagement pris et tenu, d'une personne qui se lance dans une réalisation qui le dépasse et dont il ne maîtrise absolument pas tout, mais à laquelle il tient profondément, viscéralement. La construction de l'école de Korphe est plus difficile et plus complexe que l'ascension du K2. Elle demande de la volonté, de la patience, de l'intelligence et une forte dose d'adaptation. Surtout, elle exige d'aller à la rencontre de l'Autre, de ses coutumes, de sa façon de penser et de concevoir le monde, de s'adapter à son environnement. Au passage, au cours d'une conférence à laquelle il assiste aux Etats-Unis, Greg rencontre l'amour et cet événement lui apporte sur un plateau l'appui inébranlable et constant dont ont besoin les grands hommes et les grandes femmes. L'amour, c'est sans doute cela qu'il véhicule au fond. L'amour pour tous les enfants sans distinction et l'amour pour l'être humain. Qu'il soit musulman, juif, laïc, pakistanais, afghan, Greg lui accorde toute son attention et sa présence. 
Or, souvent, les belles histoires suscitent des jalousies, attisent les critiques et poussent certains à mettre leur nez dans les moindres détails afin d'y trouver des failles. Mortenson n'échappe pas à la règle. Quand on fouille sur la toile, on y découvre les références d'un livre qui semble déconstruire pierre après pierre l'édifice qu'il prétend avoir bâti. Dans les différents articles de presse qui traitent de l'affaire, on peut lire différentes accusations qui vont à l'encontre de ce que raconte Trois tasses de thé. D'abord, l'alpiniste aurait menti quant aux circonstances de son ascension et de son prétendu sauvetage. Ensuite, il aurait enjolivé l'histoire de sa rencontre avec les habitants de Korphe et largement inventé son expérience du kidnapping. Finalement, le scandale le plus fort concerne les soupçons de fraude, le détournement d'importantes sommes d'argent normalement destinées à la construction d'écoles et qu'il aurait tout simplement utilisées pour son compte personnel. Platement, Mortenson s'excuse. Il reconnaît qu'il a effectivement embelli certains souvenirs. Il admet avoir mal géré les finances de son organisation et rembourse ce qu'il doit.
Deux choix se présentent alors au lecteur. Le premier consiste à tirer à boulet rouge sur l'américain et le mettre dans le même panier que les milliers d'autres humanitaires pourris, néo-colonialistes et profiteurs qui fourmillent dans le monde. On peut le classer dans la catégorie des égotiques en mal de reconnaissance n'ayant pas eu d'autre bonne idée pour se refaire la cerise que d'aller pavaner dans des contrées isolées en demande d'aide matérielle et financière, de manière à passer agréablement, bien que frauduleusement, pour un héros. Le second choix consiste à accepter que Mortenson ait commis certaines erreurs et à lui pardonner, à admettre que malgré des maladresses, il n'en demeure pas moins un homme de bonne foi qui, en proie au fonctionnement d'un pays de toute façon intrinsèquement touché par la corruption, n'a pas eu d'autre choix que de prendre part au système pour mener à bien ses projets.
A moins qu'il n'existe une troisième voie : celle du romanesque. Celle-ci consisterait à lire Trois tasses de thé comme une fiction, en mettant de côté les contingences politiques et les possibles erreurs volontaires glissées dans le récit - car, quand on lit un roman, l'accord tacite entre le lecteur et l'auteur est tel que l'on accepte absolument tout ce que celui-ci nous raconte. Alors, on pourrait en retirer le simple bénéfice de croire qu'avec de la volonté, de belles histoires de la sorte sont possibles, que nos rêves sont réalisables à partir du moment où on accepte de se battre pour les concrétiser. Il est évident que cette troisième voie pourra paraître naïve à certains. N'en ayons cure. Après tout, un livre n'est rien d'autre que la transcription subjective d'un point de vue. L'auteur est libre de l'écrire comme il l'entend. Le lecteur est donc libre de le lire avec une identique liberté. 

mardi 5 février 2019

Nomade sur la voie d'Ella Maillart

Amandine Roche, Nomade sur la voie d'Ella Maillart, 2003. 
Il y a d'abord un sentiment enfoui, le pressentiment d'une quête à mener, la sensation de quelque chose d'incomplet qui nous taraude et ne demande qu'à se réparer. Comment ? On l'ignore encore. Et puis, soudain, un accident qui nous réveille, une rencontre qui nous révèle et c'est le départ. Comme Ella Maillart, on "prend son bâton de pèlerin" pour aller à la découverte de soi-même. Amandine Roche a vécu, les unes à la suite des autres, plusieurs de ces circonstances qui vous révèlent le sens de l'existence. D'abord, une rencontre avec le Dalaï Lama qui lui a montré le chemin des Droits Humains, l'une des raisons qui l'ont entraînée vers des études de droit international. Ensuite, un accident de voiture qui bouscule ses certitudes et fait jaillir mille interrogations existentielles. Enfin, une rencontre indirecte avec Ella Maillart, qu'elle se promet de retrouver. Malheureusement, lorsqu'elle parvient enfin à Chandolin, le dernier refuge de l'aventurière, la vieille dame s'est déjà envolée vers les cimes éternelles. Qu'importe, puisqu'elle veut absolument percer le mystère Ella, Amandine se lance sur les routes à sa recherche. D'abord, en mission avec l'UNICEF, puis seule, nomade, à travers l'Asie. Elle sent la nécessité viscérale de traverser tous les pays, toutes les frontières, les déserts et les montagnes que l'aventurière suisse a traversés afin de comprendre son fonctionnement, la nature de sa quête et surtout ce qui l'a amenée à connaître une spiritualité profonde, empreinte de sagesse. Comment trouver la paix et où se cache-t-elle ? Chez les nomades, sans doute, et dans leur mode de vie ancestral en harmonie avec la nature, dans un temps qui n'est pas le nôtre et un espace plus vaste que ceux dans lesquels nous vivons.

Après une mission en Ouzbékistan qui se termine précipitamment par une tentative d'assassinat, Amandine poursuit son travail en Tadjikistan. Déjà, dans le cadre de son travail, Amandine part à la rencontre de l'autre et on perçoit toute sa sensibilité et son intérêt non feint pour les personnes qui se trouvent en face d'elle. Une fois sa mission terminée, elle décide de poursuivre seule. Ce sera le Kirghizistan, une épopée à travers le mythique et terrible désert du Takla Makan dans le Xinjiang chinois. Puis, le Pakistan montagneux et tribal, taliban aussi, et un séjour inoubliable en Afghanistan au moment des attentats du 11 septembre 2001. La guerre se prépare et Amandine, tandis que tous les ressortissants étrangers sont évacués, mesure l'horreur de ce qui est sur le point de se passer. Elle anticipe mentalement les ravages que ne manqueront pas de produire les bombardements américains sur ce pays et ce peuple auxquels elle est déjà tellement viscéralement attachée. Elle quitte l'Afghanistan avec des caravanes de réfugiés qui tentent, avec moins de chance qu'elle, de passer au Pakistan afin de sauver leur vie. Dans ses bagages, elle rapporte les yeux éplorés d'une petite fille qui la supplie de la prendre avec elle et qu'elle ne peut emmener. Parce qu'en prendre une, se serait une injustice si cruelle pour tous les autres enfants qui en auraient besoin. Cette rencontre-là marque Amandine au fer rouge et trace un profond sillon dans la route qu'elle est en train de se dessiner. En Inde, elle rencontre des sages. Au Tibet, elle voit la colonisation économique et culturelle chinoise qui muselle et interdit, réglemente et fait taire des moines qui, malgré tout, poursuivent leur sacerdoce et cette foi la touche profondément. Une fois encore, elle s'écarte des sentiers battus et côtoie les nomades. Puis, c'est la Chine. La froideur des gens, l'incompréhension, la modernité et le mutisme la choquent après la chaleur humaine incomparable qu'elle a éprouvée tout au long de son périple. Une fois la frontière russe passée et en dépit du froid intense de la Sibérie, elle se sent déjà en Europe. Il est temps de rentrer, elle le sait. Moscou, Saint Pétersbourg, Berlin et enfin Chandolin comme un retour aux sources. La paix, elle est là. Dans la montagne, face au Cervin, dans le calme infini du dernier refuge de l'aventurière suisse Ella Maillart. La paix, elle est là. En chacun de nous. Faire un long voyage. Revenir. Et trouver au point d'arrivée ce qu'on a mis tant de kilomètres à chercher. 
On peut lire ce livre comme un voyage initiatique. Ou un récit de voyage. Ou un document géographique, culturel, géopolitique, pourquoi pas spirituel. On peut s'arrêter là. Et on peut aussi, si on est curieux (c'est mon cas), aller voir plus loin. Apprendre que maintenant, après maintes péripéties, Amandine enseigne le yoga et la méditation aux humanitaires de la ligne de front et à d'anciens talibans en Afghanistan... Une princesse sur cette terre.
(Amandine Roche a ensuite publié Le vol des colombes en 2005 et La route vers soi en 2009... et on les lira !)

lundi 10 décembre 2018

Je suis de nulle part

Olivier Weber, Je suis de nulle part. Sur les traces d'Ella Maillart, 2003.
Nous avions déjà évoqué cette grande voyageuse qu'est Ella Maillart à travers un livre autobiographique dans lequel elle disait... ce qu'elle voulait bien dire, la dame n'étant pas forcément loquace sur les raisons profondes qui la poussèrent à parcourir le monde. Par la suite, j'ai écouté une passionnante émission sur l'aventurière suisse qu'évoquait l'écrivain et reporter Olivier Weber. Le temps d'un bivouac radiophonique, il nous entraînait sur les traces d'Ella Maillart qu'il avait lui-même suivies, de la Suisse à l'Afghanistan en passant par différents ports et autres déserts. En faisant ma vaisselle ce jour-là, je me suis dit qu'il fallait absolument que je mette la main (après l'avoir séchée) sur le livre en question. Car je pressentais qu'il ne s'agissait pas d'une simple biographie dont l'auteur aurait été vérifier les sources sur le terrain, mais plutôt d'une histoire en miroir, d'une folle quête de l'héroïne et, à travers elle, de soi. En fait, la quête de tous les voyageurs : qu'est-ce qu'on fout là ? Cette question lancinante fonctionne comme un ancrage, un leitmotiv fataliste pour qui ne se reconnaît plus dans le monde dans lequel il vit. A la veille de la deuxième guerre mondiale, Ella sent bien que quelque chose lui échappe, que la société européenne part à la dérive et, au lieu de combattre, de s'interroger, elle va voir ailleurs. Non pas pour fuir, car le fuyard revient une fois le péril évanoui. Non pas pour voir si l'herbe est plus verte ailleurs : elle aime son Lac Léman et ses cimes alpines. Plutôt, pour se reconnecter avec quelque chose de profond, pour retisser un lien qui aurait été rompu. Peu importe que l'autre bout du fil se situe à l'autre bout du monde. Peu importe qu'il s'agisse de terres hostiles peuplées, si peu, par des peuples nomades dont elle ne connaît pas les us et coutumes. Qu'est-ce qu'on fout là, c'est se questionner sur sa propre présence au monde, sur le hasard qui nous fait naître ici ou ailleurs et sur la possibilité de rencontrer une terre où l'on se sent soi, où les portes du possible sont ouvertes. Bien évidemment, pour Ella Maillart comme pour d'autres, la course est perpétuelle et la pause une perte de temps. Un retour au pays une incongruité puisque les réponses ne se situent pas là. Quoique, peut-être bien que si. A la fin de sa vie, l'aventurière retrouve sa terre natale et s'établit dans le village de Chandolin, avec une vue imprenable sur ce totem de granit qu'est le Cervin. Là, elle comprend que tout est là, tout le temps, en fait : à l'intérieur d'elle-même. Après tous ces voyages, la destination finale, c'est ce coin de Suisse où elle pose ses valises, celles, matérielles, de ses déplacements, et celles de l'âme. Elle a enfin (peut-être, car en est-on jamais sûr) atteint la plénitude. Et Olivier Weber de tenter de trouver la clé du mystère Maillart, sur des bateaux ballotés dans la tempête, dans les steppes, dans un ashram en Inde, en Afghanistan et finalement à Chandolin. Qu'est-ce qu'on fout là ? Ella Maillart reste imperturbable et ne lui livrera jamais complètement la clé de l'énigme. Alors, comme tant d'autres, sommes-nous condamnés à errer de part et d'autre de la planète, à la recherche d'une réponse à nos angoisses existentielles.
Un livre passionnant, total, à la fois géographique, philosophique et humain, brut, entier. 

jeudi 2 août 2018

Croisières et caravanes

Ella Maillart, Croisière et caravanes, 1951.
Une sorte de version fantasque d'Alexandra David Neel mêlée à une anticipation de la backpakeuse à la recherche de son moi profond. Ella Maillart nait en 1903 au bord du Lac Léman dans une famille aisée. Elle pourrait se contenter de vivre une vie de fille destinée à être mère au foyer plus tard, mais elle préfère pratiquer le ski, monter une équipe féminine de hockey, naviguer sur le lac, profiter de tout ce que la région peut offrir d'activités sportives. Sacré nana, Ella. Et puis, elle a l'avantage de ne pas avoir à se soucier de travailler, la question financière étant plus que secondaire et la deuxième guerre mondiale étant encore si loin. En outre, en Suisse, que peut-on craindre ? Sa quête d'aventures, ou plutôt son simple syndrome de bougeotte aigüe, la mènent dans la Russie post révolutionnaire, en Europe Centrale puis en Orient au cours de plusieurs voyages mouvementés. Elle marche à travers la Chine et le Tibet, côtoie des nomades dont elle partage le quotidien. Ella est à la recherche d'une vie libérée de ses contraintes matérielles, proche du primitivisme et de l'essentiel. Le travail ? Pour quoi faire ! Or, elle n'est pas ethnologue, ni aventurière, encore moins écrivaine. Elle ne prétend pas instruire le monde sur ses découvertes et n'est pas à la recherche d'exploits, telle une Alexandra David Neel qui se change en mendiante pour être la première européenne à pénétrer dans Lhassa l'interdite. Cependant, pour financer ses voyages, elle doit tout de même se mettre à écrire des articles et des livres. Sans le vouloir, son importante production écrite contribue à diffuser un certain nombre d'informations sur des régions peu fréquentées dans cette période d'entre deux guerres. A la fin de cette autobiographie, Ella Maillart confie séjourner en Inde auprès de sages et de maîtres religieux afin d'introduire une certaine spiritualité dans sa vie. Un Mange, prie, aime de l'époque. Ella n'est pas si loin des blogueuses d'aujourd'hui dont les motifs qui les amènent à parcourir le monde sont avant tout un égocentrisme prononcé, le rejet d'une routine préétablie et un sentiment d'insatisfaction que l'on espère combler au prix de milliers de kilomètres. On exagère. Car Ella, c'est surtout une championne de ski, une navigatrice hors pair, une marcheuse qui n'a  pas froid aux yeux, une vie bien remplie et un regard aiguisé sur le monde. Une femme qui devrait être un modèle pour les jeunes filles d'aujourd'hui. 

samedi 26 mai 2018

Ma voie

Reinhold Messner, Ma voie, 2012.
Le traducteur était fâché avec la concordance des temps, la syntaxe et les accords grammaticaux. On se demande comment un éditeur peut laisser passer ça... Qu'importe ! Les paroles de Reinhold Messner n'en ont pas été altérées (même si j'insiste il fallait parfois plisser les yeux et froncer les sourcils pour comprendre). 
Ce livre est un recueil d'interviews et de publications du célèbre alpiniste tyrolien. A travers ces textes, on perçoit clairement la philosophie de vie qui lui a permis de tracer "sa voie", comme l'indique le titre. Si certains voient Messner comme un égoïste, un ours, un profiteur, un mégalomane, d'autres l'admirent sans bornes. En fait, Messner, on l'adule ou on l'exècre. Il n'y a pas d'entre deux. Pas de tiédeur chez cet homme qui brûle de projets, de rêves, d'envies, de désirs de défis. Un personnage éclectique qui ne se laisse guider que par lui-même. 
Il y a d'abord eu l'alpiniste, le vainqueur des 14 sommets de plus de 8000 mètres, celui qui a gravi l'Everest sans oxygène. Celui, aussi, qui a perdu son frère dans la tragique descente du Nanga Parbat en 1970. Celui qui a subi pendant 35 ans une terrible campagne d'accusations fallacieuses, le traitant quasiment d'assassin, jusqu'à ce qu'on retrouve les restes de son frère et que sa thèse soit avérée. Frôlant la mort à chaque ascension, Messner se fout pourtant royalement d'être un héros. Bien sûr, comme tout le monde, il a besoin de reconnaissance. Mais il n'incite personne à suivre sa trace. S'il se veut élitiste, ce n'est pas par prétention mais juste par responsabilité : ses expéditions n'engagent que lui. Si d'autres se lancent dans la même aventure et y périssent, ce n'est aucunement de sa faute mais de leur propre responsabilité. En montagne, chacun doit se prendre en charge. C'est pour cela, entre autres, qu'il peste contre la sécurisation à outrance des voies et des parois. Cela peut sembler paradoxal, mais la sécurité provoque les accidents. Permettre à tous, en transformant l'Everest et d'autres sommets en parcs d'attractions de haute altitude, c'est leurrer le client. C'est lui faire croire qu'en lui laissant sur le trajet des tentes et des bouteilles d'oxygène, en l'encadrant et en l'infantilisant au maximum, il pourra lui aussi devenir Messner ou Hillary. Or, la montagne reste dangereuse, les conditions climatiques capricieuses et l'altitude rendra toujours la progression périlleuse. Messner, lui, a toujours pris soin de ne laisser aucune trace de ses expéditions. Ni pitons, ni déchets. Rien. Et il milite pour que la montagne redevienne un sanctuaire naturel, pour que les nombreux équipements qui la défigurent soient réduits, voire supprimés. Pour qu'elle ne soit accessible qu'à ceux qui peuvent se permettre d'y aller, à leurs risques et périls, en toute responsabilité. Car c'est de la difficulté que naît la conscience du danger et, par conséquent, la prudence. On ne peut que le suivre sur ce sujet.
Il faut pouvoir le suivre, Messner. Ceux qui font les choses à moitié, les incompétents, les hésitants, les limités ne l'intéressent pas. Il n'a pas le temps pour la demi mesure. Après les 8000, ce fut la traversée du désert de Gobi, le pôle Nord et d'autres folles expéditions, en équipe et souvent en solitaire. Tester ses limites, non pas pour titiller la mort, mais par une incommensurable soif de vivre intensément. Et puis, il y a ce projet de musée de la montagne, ces conférences, ces interventions comme coach devant des managers. Messner ne se repose jamais. Il a trop de choses à faire. Et, il a beau n'en avoir strictement rien à faire d'être un exemple, pardon, mais il en est un. Il réveille les rêves enfouis, fait ressurgir les projets avortés, incite à faire des choix tranchants, à ne se laisser guider que par son instinct, à ne surtout pas écouter les autres, quitte à les perdre de vue. Et à vivre l'instant, à le rendre brûlant ou glacé mais à le vivre à fond. Pardon, monsieur Messner, mais vous êtes mon héros. 

mardi 6 mars 2018

Sarah, impressions pakistanaises

Quelle drôle d’idée d’aller faire du tourisme au Pakistan !

Il y a quelques années j’étais fascinée par l’Indus. J’avais fait des études d’Histoire et j’avais trouvé que les aventures d’Alexandre le Grand en Asie c’était plutôt cool. Je rêvais donc de l’Indus, de ce fleuve mythique où Alexandre avait rencontré des éléphants et un roi indien qui l’avait renvoyé dans ses pénates macédoniens. Alexandre n’est jamais rentré chez lui et de mon côté cette histoire m’a donné envie de voir de plus près ce fleuve et moi aussi de déambuler dans les anciennes et mythiques Bactriane et autre Sogdiane. J’ai commencé par suivre son cours en allant au Ladakh, au nord de l’Inde, là où le fleuve sort des hautes montagnes du Tibet où il est né, au pied du mont sacré du Kailash. Puis ensuite je suis allée au Tibet pour pleurer sur les ruines de la civilisation tibétaine mise à sac par les Chinois. Mais l’Indus c’est au Pakistan qu’il coule réellement. C’est au Pakistan qu’il prend son court majestueux de fleuve asiatique, où il finit de dévaler les pentes de l’Himalaya comme un torrent pour devenir un large fleuve dans les plaines arides du Sind.
View point sur les bords de l'Indus, au Nord Pakistan, non loin de la frontière chinoise

J’étais aussi fascinée par la civilisation d’Harappa, une civilisation antique, équivalente à celles de Mésopotamie ou d’Egypte, mais qui reste un mystère pour les archéologues car il y a très peu de restes écrits et surtout on ne sait pas les déchiffrer. Cette civilisation pacifique et visiblement évoluée, comme toutes celles de son époque, s’est installée sur les bords de l’Indus au sud de l’Inde. Les villes de Mésopotamie ont le Tigre et l’Euphrate, les temples égyptiens ont le Nil ; Harrapa et Moendjo Daro ont l’Indus.
Enfin (et oui, j’ai vraiment beaucoup de raisons d’aimer ce pays), mes voyages précédents dans l’Himalaya ont fait de moi une bouddhiste. Mais je reste profondément européenne et, en tant que professeure de philosophie, très passionnée par la pensée de la Grèce ancienne. Or, c’est au Pakistan, au début de l’ère chrétienne, que se sont rencontrés l’Orient et l’Occident, le bouddhisme et la pensée grecque. Cela a donné naissance à une autre civilisation, celle du Gandhara, célèbre pour ses statues de Bouddha drapés dans des toges athéniennes et aux traits plus qu’européens.
Pour terminer cette longue liste, qui est surtout je m’en rends compte une liste d’intello pur jus… je voulais aussi voir de plus près les hauts sommets de l’Himalaya. Le Pakistan est un pays de montagne : Himalaya, Hindu Kush, et du Karakoram. C’est un pays de vallées himalayennes, dont j’avais déjà pu avoir un aperçu lors de mon séjour au Ladakh, des vallées où le bleu diamant du ciel touche le vert des peupliers et le jaune de l’orge moissonné. Je ne suis pas alpiniste, mais seulement trekkeuse, et le Pakistan est le rêve pour ceux qui aiment la haute montagne. Il y a 5 sommets à plus de 8000 mètres, dont le K2 et le Nanga Parbat, dont j’ai atteint le camp de base, le féérique Fairy Meadows ; et 120 sommets de plus de 7000 mètres. J’ai eu la chance de résider au pied de l’un d’eux, le Terich Mir dans la vallée de Chitral.
Alors c’est sûr, comme ça, à première vue, le Pakistan ce n’est pas un pays très touristique, et il l’est de moins en moins. En tout cas il ne l’est pas pour ceux et celles qui font du tourisme… mais j’ai rencontré parfois des européens qui avaient dépassé cette « peur » très médiatique et très politique et à chaque fois que je discute avec ces chanceux, nous sommes transportés d’un délire collectif à nous raconter les merveilles que nous avons pu voir, vivre dans ce pays hors norme.

Le Terich Mir et la vallée de Chitral

Les Talibans, un pays arriéré, les clichés… Tu infirmes ou tu confirmes ?

Un jour, je suis rentrée du Pakistan et la semaine suivante je retournais à mon poste d’enseignante dans un collège de région parisienne (à l’époque j’enseignais l’histoire-géographie… ). Je savais que je passais pour une sacrée hurluberlue auprès de mes collègues, mais j’avais l’habitude et de toute façon les profs sont une des castes les plus réactionnaire que je connaisse ! Bref. Comme toujours j’étais enthousiaste de ce énième voyage et j’essayais de dire à mes collègues en salle des profs, que « non, le Pakistan n’est pas que ce pays voyou, arriéré et pétri de fanatisme religieux ». Pour les convaincre, j’ai rétorqué que « les Talibans sont des gens comme vous et moi », sous-entendu que l’image de barbares sanguinaires que l’on nous décrit dans les médias occidentaux n’est pas tout à fait la réalité. A ma provocation (j’avoue), on m’a répondu que « les Talibans sont surtout comme toi » ! Oh… je l’ai pris pour un compliment, venant de personnes dont je méprisais foncièrement le jugement.
Au-delà de cette anecdote, je sais un peu limite (mais il n’est pas toujours aisé de défendre quelque chose que l’on aime quand l’immense majorité vous prend pour une folle et qu’elle pense que l’objet de cette passion est totalement inadapté à ce sentiment fort et noble), le Pakistan est un pays très profondément religieux. Paki-stan cela veut dire le Pays des Purs… tout est dit ! La République est une république islamiste ; la charia, la loi coranique est mise en œuvre dans certaines provinces, dont celle de Peshawar où j’ai vécu.
Le minaret de Lahore

Les femmes, dont moi, qui en plus étais mariée à un pakistanais (oui… je sais…), sont clairement soumises à la domination masculine et n’ont que très peu de droits. Elles portent le voile et la burqa ; elles sortent très peu de chez elles ; font peu d’études ; sont mariées jeunes et dans des mariages arrangés. Bref… c’est le monde dans lequel vivait… ma grand-mère dans les années 60… soumise à un pervers de 15 ans de plus qu’elle… elle allait à la messe tous les dimanches en portant sa voilette… elle ne travaillait pas et n’avait pas fait d’études… parfois elle mangeait dans sa cuisine quand son mari mangeait devant sa télé dans le salon…
Tout ça pour dire qu’en matière d’arriération, il ne vaut mieux pas jouer à qui « pisse le plus loin »… surtout quand on regarde aujourd’hui le « leader du monde libre », les Etats-Unis, où la morale la plus hypocrite et la plus religieuse refait surface.
Avoir vécu au Pakistan m’a d’autant plus appris la tolérance et le mépris des religions monothéistes. J’ai côtoyé des Talibans mais surtout des personnes ordinaires pour qui la religion, la loi coranique étaient centrales dans leurs vies. Cela impliquait une morale, en particulier sexuelle, qui n’était en grande partie qu’hypocrisie. Une fois que l’on a compris cela, « quand on vit à Rome on fait comme à Rome »… sinon on ne voyage pas (du moins c’est mon principe). Après, le jugement moral sur ce que vivent les autres, ce qu’ils font ou comment ils devraient vivre m’est totalement étranger. Je ne porte jamais ce genre de jugement car je déteste par-dessus tout qu’on en fasse usage concernant ma propre vie.
Mais à part cela, j’ai découvert aussi des gens et surtout des familles où la solidarité n’était pas juste un mot. Des familles élargies où chacun pouvait être soutenu et aidé. J’ai assisté à des moments de vie quotidienne où l’éducation des enfants est l’affaire de tous, pas seulement des parents : les mioches se prennent des baffes et des baisers par toute leur parentèle, ils apprennent à être autonomes très vite et les maisonnées sont remplies de rires, de joies d’être ensemble avec le plus de générations possibles. Personne n’est seul au Pakistan !

Visages d'enfants Kalash, peuple animiste du Pakistan 

Qu’est-ce tu gardes du Pakistan en toi ?

Je garde beaucoup d’images, celles des montagnes en particulier : le Terich Mir et la vallée de Chitral, le Nanga Parbat et le camp de base de Fairy Meadows, la vallée de l’Indus du nord au sud, la vallée de Gilgit tout au nord, Karimabad et ses forts médiévaux.
Je garde les odeurs et les couleurs du bazar de Peshawar, la ville aux mille facettes, étape de la route de la soie et aujourd’hui bastion des intégristes religieux.
Je garde les saveurs de la cuisine orientale, le goût typique du chaï et surtout celui du riz cuisiné au poulet de Chitral : je n’ai jamais mangé quelque chose d’aussi bon ni d’aussi simple !
Je garde aussi des images des visages des gens que j’ai croisé et que j’ai aimé. L’accueil fabuleux de tous les gens qui ont croisé ma route, leur bienveillance, leur gentillesse à mon égard. J’ai été accueillie comme une enfant du pays par des gens qui vivent avec parfois moins que les plus pauvres des pauvres de France.
J’ai l’habitude de dire que le Pakistan est devenu mon pays d’adoption, et je sais que très peu de personnes comprennent, sauf ceux et celles qui y sont allées.
Je dis aussi que j’ai quitté le Pakistan, mais que mon cœur est resté accroché en haut des montagnes.


Quelque part dans le nord du Pakistan...

Avec la distance, tu idéalises ?

Tout à fait, et j’assume.

Un retour un jour, ou plus jamais ?

C’est évident : j’y retournerai. Une trop grande part de Moi est là-bas, avec des rêves, des souvenirs, des images, des odeurs. J’ai vécu une expérience extraordinaire qui n’est pas terminée. Mon rêve secret est, au moment de ma vieillesse ou peut-être avant, de m’y installer, dans une petite maison quelque part dans une vallée du Nord et de regarder le temps qui passe.

Les blogs qui racontent l’Iran, Dubaï ou d’autres pays du genre : tu les lis ? Tu en penses quoi ?

Non je ne lis pas de blogs de voyages. Cela ne m’intéresse pas, surtout quand je n’ai pas visité le pays. J’ai visité Dubaï, Doha et le Yémen (deux mondes totalement opposés) et j’ai trouvé au Yémen la même profondeur qu’au Pakistan, la même densité de la vie, des gens, des paysages. Dubaï, Doha et toutes ces villes-états ne sont que des gadgets dans le désert et de plus en plus des petits bouts de l’Occident malade. Par contre, j’irais bien en Iran, parce que le peuple iranien… et bien c’est tout de même autre chose. C’est comme les Afghans : ils ont une culture, puissante et ancienne, ils sont ancrés dans un paysage ancestral, à la fois très rude et très beau. Je ne vais pas me faire des amis, je sais, mais ce n’est pas le cas des Arabes par exemple, peuple de bédouins, nouveaux riches qui n’ont pas l’Esprit pour faire quoique ce soit de fort ou de beau avec leurs dollars. C’est d’ailleurs pour cela que la guerre actuelle entre sunnites arabes et chi’ites iraniens, qui détruit le Yémen et la Syrie, est bien plus qu’une guerre fratricide ou uniquement de religion. 
La mosquée d'Islamabad