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samedi 19 janvier 2019

Comme une feuille de thé à Shikoku

Marie-Edith Laval, Comme une feuille de thé à Shikoku. Sur les chemins sacrés du Japon, 2015.
Déjà aguerrie à la marche sur les chemins de Compostelle, Marie-Edith Laval s'envole pour le Japon et le pèlerinage des 88 temples. C'est d'ailleurs lors de son précédent périple qu'elle découvre l'existence de ce parcours dans l'île de Shikoku, la plus petite des quatre principales îles nippones. Tous les chemins se rejoignent ! En pleine canicule, la voilà sur les routes spirituelles du Japon, transpirant sous le soleil de plomb et dans la chaleur accablante de juillet et août. En tenue blanche de Henro, son bâton de pèlerine bien en main et son chapeau conique sur la tête, elle affronte seule, à pied (sans aucune concession à ce précepte), ce trajet que beaucoup de Japonais parcourent en bus, en voiture, par tronçons. Sa condition de henro "authentique", couplée à son origine occidentale, suscitent chez les habitants un immense élan de sympathie. Dans une région très marquée par la spiritualité et attachée à ses traditions, Marie-Edith est considérée avec respect, admiration et compassion (chacun sait que la chaleur, les kilomètres, la solitude, les difficultés du parcours - les sentiers glissants, les forts dénivelés, les serpents... - demandent un courage sans failles). C'est pourquoi ils lui font don de multiples offrandes de boisson, nourriture, vœux de réussite et de protection, de même qu'ils lui confient leurs prières pour le temple suivant. A Shikoku, un pèlerin est sacré. Temple après temple, Marie-Edith Laval se dépouille, vide son sac, allège sa conscience. Rien de tel que la marche solitaire pour s'éclaircir les idées et revenir à l'essentiel. 

Son récit est spontané, direct, de l'ordre du carnet de voyage très peu retravaillé. On le lit comme un journal quotidien, rédigé chaque soir à chaud après une journée de marche. L'auteur nous offre son œil neuf ; celui de l'enfant qui découvre des choses inattendues avec la naïveté qui lui est propre, sans aucun jugement, en totale ouverture, avec étonnement. On lit entre les lignes son sourire amusé, sa surprise, la joie qu'elle éprouve à chaque rencontre, son plaisir de se plonger dans les bains chauds préparés par ses hôtes dont la générosité l'émerveille. On transpire avec elle, on l'accompagne pas à pas, on récite le sutra du coeur avec elle, on savoure les plats succulents, la cuisine fine, délicate et parfumée à laquelle elle goûte chaque jour. On toucherait presque du doigt les pages du carnet que les calligraphes des temples complètent les uns après les autres. Quand Marie-Edith sourit, on sourit. Et c'est avec une joie renouvelée que l'on poursuit la route chapitre après chapitre. 
Le seul reproche que l'on peut faire, mais cela reste un avis personnel, ce sont les dix dernières pages du livre. Le pèlerinage est terminé. Ayant encore tellement de ressentis et d'analyses à partager - et c'est très généreux de sa part, cela part d'une envie de permettre à d'autre d'avoir accès, sans forcément effectuer une pénible randonnée, à toutes les prises de conscience que son expérience a fait naître en elle - Marie-Edith Laval consacre un chapitre à ses analyses, ses ressentis, ses émotions, ses découvertes. Spontanés, toujours et comment le lui reprocher. Mais on aurait peut-être préféré que le récit s'achève au moment où elle introduit la clé dans la serrure de son appartement parisien. A moins que, au contraire, nous restions sur notre faim. En effet, ses paroles spirituelles, philosophiques sont certes magnifiques, justes, enthousiastes, mais ne nous racontent en aucun cas comment l'auteur a mis à profit ce pèlerinage et tout ce qu'il lui a apporté dans sa vie quotidienne. Comment garder l'œil avide de rencontres, le cœur frais du pèlerin, dans notre routine ? On aurait bien aimé en savoir plus !
Qu'importe, on lui pardonne. Car, on l'aura bien compris, c'est l'esprit instantané du journal de voyage que l'on gardera de ce livre sincère, généreux, souriant, ode au chemin et poème de la rencontre magique avec l'Autre. Une bouffée d'air pur. 

jeudi 1 novembre 2018

Silence

Shûsaku Endô, Silence, 1966.
Japon. Première moitié du XVIIème siècle. Les Portugais, qui tentent d'installer la religion catholique dans le pays, finissent par être bannis du territoire nippon. Au début, tout se passe pour le mieux. Les Jésuites, fidèles à leur réputation d'hommes rusés, s'attirent les bonnes grâces de l'élite et s'intègrent dans la société japonaise. Ils s'habillent en costume traditionnel, apprennent la langue et deviennent des traducteurs émérites. On apprécie la compagnie de ces lettrés venus d'Europe et on leur permet d'accéder aux plus hautes sphères. Par ce que l'on pourrait taxer de "supercherie", leur domination s'installe peu à peu, jusqu'à leur conférer un pouvoir de plus en plus important, ce qui dérange les projets d'unification du pays et de soumission de toutes les régions à l'Empereur. Si l'ennemi est à l'intérieur, rien ne va plus. En 1614 est donc signé un édit d'expulsion des missionnaires catholiques. Par ailleurs, on continue de commercer avec d'autres puissances européennes, mais en tout bien tout honneur, sans que les occidentaux ne se piquent de vouloir imposer quoi que ce soit aux Japonais. Entre temps, certains habitants se sont déjà convertis à la nouvelle religion et, lorsque les persécutions commencent contre les chrétiens, la torture va bon train. Les fidèles sont pourchassés et enjoints d'apostasier, c'est-à-dire de renier leurs croyances pour revenir à la raison, en fait à la foi bouddhiste. Une chasse aux sorcières se met en place sur tout le territoire et des prêtres sont pris au piège. C'est alors que la nouvelle arrive : il paraîtrait que le père Ferreira aurait apostasié pour échapper à la torture et à la mort. Deux prêtres portugais décident alors de partir à sa recherche et de vérifier la nouvelle. On suit surtout le parcours de l'un d'entre eux, le père Rodrigues. 

Outre le récit personnel de cette quête, c'est toute l'histoire de l'implantation du catholicisme dans le monde qui est retracée ici. La question que l'on est immédiatement amené à se poser est la suivante : pourquoi, alors que cela a très bien fonctionné dans d'autres pays, il n'en a pas été de même au Japon ? En Amérique Latine, les missionnaires se sont appuyés sur les différents dieux ancestraux et ont plaqué sur chacun d'entre eux un saint chrétien ayant plus ou moins les mêmes attributs (confirmant par là le côté polythéiste et superstitieux du catholicisme). Ce subterfuge ne pouvait évidemment pas fonctionner avec le bouddhisme. Pour plus d'éclaircissements sur cet aspect que je reconnais ne pas maîtriser, je vous recommande vivement d'aller potasser les excellents écrits de ma copine sur son site Bisogna Morire. On pourrait opposer à cela qu'il y a bel et bien eu des conversions au Japon. Or, étaient-elles sincères ? En Amérique Latine, le catholicisme a été imposé par la violence et on sait que les anciennes croyances ont été volontairement refoulées (il fallait faire semblant, histoire de survivre)... mais ont continué à exister en secret, transmises de génération en génération pour ressurgir aujourd'hui, intactes. Au Japon, on ne peut pas parler de violence dans le processus de conversion. Pourtant, la question de la sincérité, ou plutôt de la compréhension, perdure. Les japonais fraîchement convertis parlaient-ils exactement de la même chose que ce que le dogme véhiculé par les missionnaires disait ? C'est ce qu'explique Ferreira à Rodrigues quand les personnages se retrouvent enfin face à face. Et c'est toute l'histoire du décalage entre les cultures, cette transposition impossible qui a créé et continue de provoquer tant de conflits.
En effet, si Rodrigues a une idée claire et précise de la religion qu'il professe, les paysans japonais ne peuvent la saisir qu'à travers le prisme de leur propre représentation du monde, opérant consciemment ou inconsciemment une série d'ajustements indispensables à l'assimilation d'une nouvelle donnée. En fait, ce n'est même pas la question de la sincérité ou pas, mais plutôt celle de l'impossibilité culturelle d'intégrer une religion étrangère. Ajoutez à cela l'esprit de supériorité avec lequel toutes ces campagnes d'évangélisation ont été menées de par le monde, l'arrogance de l'homme blanc se pensant investi d'une mission divine, civilisatrice, on arrive au constat suivant : de rencontre, il n'y a pas eu. On a simplement assisté à l'effleurement entre deux mondes irréconciliables. D'un côté, une tradition millénaire profondément enracinée ; de l'autre, la seule conviction d'hommes illuminés. Rodrigues en est l'illustration parfaite, lui qui est persuadé que les chrétiens japonais adhèrent complètement au dogme catholique et qui, aveuglé par sa propre représentation de la foi, ne peut admettre ce que Ferreira essaie de lui faire comprendre en lui expliquant l'impossibilité de cette rencontre, lui qui, en apostasiant, l'a parfaitement compris et a, en quelque sorte, admis sa défaite. Cependant, le doute pointe en lui et s'insinue dans l'esprit de Rodrigues tel un poison amer. A quoi bon tous ces massacres d'innocents ? La parole divine en vaut-elle vraiment la peine ? Dieu veut-il réellement cela ? Pourquoi, si sa mission doit se poursuivre malgré la torture et les massacres, Dieu ne répond-il pas ? Existe-t-il vraiment ? Si oui, alors, pourquoi ce silence ? 

vendredi 18 mai 2018

Les délices de Tokyo

Il est rare de pleurer au bout de dix minutes de film. Il est rare de sentir les larmes venir alors que la scène n'est ni triste, ni tragique, mais simplement parce que c'est beau. Au bout de dix petites minutes de film, j'étais dans le même état qu'en écoutant une chanson particulièrement touchante ou qu'en regardant un paysage à couper le souffle. Émue. Remuée par cette peinture qui s'animait et se colorait sous mes yeux, par ce poème sans beaucoup de mots, par la beauté pure qui se dégageait des images, des regards et des gestes. J'ai bu chaque instant du film comme on boit les paroles d'un conteur. J'ai regardé comme on observe avec gratitude la légèreté du papillon posé sur une fleur juste avant qu'il ne s'envole. 
Tokyo. Japon. Dans sa petite échoppe qui ne paie pas de mine, Sentaro fabrique des dorayakis, des pâtisseries à base de pâte de haricots rouges. Mis à part quelques collégiennes qui lui rendent visite, on voit bien que son commerce ne tourne pas à plein régime. Un jour, une vieille dame vient lui proposer ses services. Sentaro, voyant son allure, refuse de l'embaucher, arguant qu'elle est trop fragile et que son dos souffrirait trop, que ce travail est trop pénible pour elle. La dame insiste, revient et finit par lui offrir, pour qu'il y goûte, de la pâte de haricots qu'elle a confectionnée elle-même. Wakana, une jeune  et discrète collégienne qui fréquente la boutique, conseille à Sentaro d'accepter d'embaucher Tokue, la vieille dame. Maîtresse dans l'art de préparer la pâte de haricots, Tokue permet à la pâtisserie de Sentaro d'attirer de plus en plus de clients. Et puis, un jour, ses mains déformées et abîmées attirent l'attention. Une rumeur court dans le quartier et les clients désertent. C'est que la vieille cuisinière cache un lourd secret...
Dit comme cela, l'histoire - d'ailleurs tirée d'un livre que je viens de commander et dont je vous parlerai rapidement ! - paraît tout ce qu'il y a de plus banale. Mais la résumer, ce serait comme décrire un tableau du Caravage en disant voilà, il y a des hommes assis autour d'une table. Cela tairait les regards, la pureté des lignes et surtout la maîtrise du clair obscur, la manière de capter la lumière et la façon dont celle-ci fait irruption sur la toile. 

D'abord, il y a les saisons. Tout commence avec le printemps et les cerisiers en fleurs, puis l'été, la chaleur, l'automne et l'hiver, pour revenir au printemps. Les saisons de la vie et la renaissance, le cycle vital sans interruption, la mort qui n'est pas une fin mais le commencement d'autre chose. Sur le plan de la vie, la roue qui tourne, l'espoir du renouveau qui subsiste malgré les tempêtes et les grands froids, la possibilité d'un nouveau départ qui s'offre à nous, sans cesse, pour peu qu'on sache capter les signes que le destin ou les forces invisibles nous envoient. La lune, le chant des oiseaux, les mouvements des feuilles dans les arbres, le vent, chaque élément, chaque parcelle du monde recèle une existence et un langage propres qu'il nous faut apprendre à décoder. Même les haricots ont leur histoire !  Depuis la graine jusqu'à la récolte, en passant par l'eau de pluie qui a arrosé les jeunes pousses et les mains qui les ont recueillis. Tout cela, Tokue essaie de l'enseigner à Sentaro, en même temps qu'elle fabrique sa pâte de haricots. Un collaboration qui va donc bien au-delà de l'aspect culinaire. 
Ensuite, il y a la rumeur. La parole des autres qui blesse, déforme la réalité tout autant que la maladie déforme les corps, qui anéantit les espoirs et rompt le charme. La rumeur contre laquelle, sagement, il est parfois inutile de se battre et face à laquelle, au lieu de lutter vainement, il vaut mieux prendre la tangente. La rumeur qui, si elle met fin à la paix qui régnait dans la petite échoppe, à cette légèreté et cette joie qui s'était emparée du lieu et des cœurs, a le mérite de nous rappeler que tout passe, le mauvais comme le bon et que, par conséquent, c'est maintenant qu'il faut profiter et se réjouir de ce que l'on a. Cette parenthèse heureuse dans la vie des personnages enseigne la magie et la fragilité du présent, la beauté de l'instant qu'il faut saisir au vol. Nous portons tous en nous des traumatismes, des histoires passées peu racontables ou dont on a envie de se défaire. Si ces histoires on laissé des traces, psychologiques ou physiques en nous, sur nos corps, c'est pourtant avec ces poids qu'il nous faut vivre. 
Chacun avec leur solitude, leurs blessures, leur passé qui les taraude et leur présent inconfortable, les trois personnages vont pourtant réussir, chacun à leur manière, à trouver un sens à leur vie. Qu'on soit jeune, déjà plus âgé ou même vieux, il n'est jamais trop tard pour trouver en nous la force de regarder notre existence autrement, de prendre appui sur nos rêves et nos savoir faire et aller de l'avant. Tout comme le résumé qui taisait les détails, cette conclusion peut sembler mièvre. Mais il faut la comprendre comme on lit un haïku. Une phrase, quelques mots, l'arbre qui cache une sublime forêt. Vraiment, ce film est un merveilleux poème. 

vendredi 16 mars 2018

10 endroits superbes pour pique-niquer

Les beaux jours arrivent et avec eux le soleil qui donne une furieuse envie d'aller se mettre le nez au vent. S'asseoir sur l'herbe encore un peu fraîche, s'allonger sur une couverture et regarder le ciel, pique niquer dans des paysages sublimes et dépaysants, voilà ce dont nous avons tous besoin ! C'est pourquoi nous vous proposons ici 10 endroits merveilleux pour déguster vos salades et vos sandwiches, pas très loin de chez vous. Car oui, en France aussi, le panorama peut vous couper le souffle...
Le pays des mille étangs, pays de mon enfance, terres sauvages et solitaires où l'on peut marcher pendant des heures sans croiser... personne, si ce n'est une foule d'oiseaux de toutes sortes. Pour les amateurs d'ornithologie, c'est un paradis. C'est là que font halte les grues cendrées lors de leurs grandes migrations printanières et automnales. Observer, écouter, rester immobile et ne penser à rien. La Brenne est l'endroit idéal pour se ressourcer...
La Corrèze
Aaahh, la Corrèze ! Ses collines verdoyantes ondulant sous le vent, ses troupeaux de vaches paisibles paissant dans les prés de velours, ses ciels incomparables. Là encore, un endroit fabuleux pour qui veut rompre avec l'agitation citadine et se retrouver, seul avec soi-même, en communion avec la nature...
Les îles du Frioul
Marseille, la côte, cela a beau être beau, c'est couru, surpeuplé, surfait. Alors que les îles, le Frioul, voilà une destination qui fait rêver ! Prendre le bateau, traverser, débarquer en aventurier, en découvreur de nouvelle terre. En hiver, hors saison, on peut randonner sans être dérangé, se gaver d'horizon, hésiter un peu, faire l'enfant gâté et finalement choisir une petite plage abritée du mistral pour s'installer. Le temps d'un déjeuner... autant dire, d'une éternité...
Le barrage de la Gittaz
C'est un cadeau que je vous fais là. Parce que c'est mon endroit, mon chez moi, le lieu où toutes les cellules de mon corps se remettent en place, l'endroit où je voudrais qu'on disperse mes cendres (seulement la moitié, poursuivez la lecture). Nous sommes en Savoie, terre de montagnes fascinantes et de torrents tumultueux, de barrages titanesques et de villages pittoresques. Seulement ici, il s'agit d'un petit barrage, à taille humaine, tout en discrétion. Un endroit peu prisé des touristes. Là, je grimpe un peu, pas trop. Je m'installe sur l'herbe, au bord du cours d'eau et je n'entends rien d'autre que les cloches des vaches, le sifflement des marmottes et le gazouillis du ruisseau. Besoin de rien de plus, tout est là. 

Le Jura. Belle région presque scandinave récemment découverte mais qui n'a rien à envier à d'autres paradis terrestres. Connue pour ses montagnes, elle possède parmi les plus beaux lacs de France, ne nous censurons pas : du Monde. Le lac d'Ilay est de ceux-là. Eaux turquoise, bruissement des feuilles, calme tellement absolu qu'on en a presque honte de se trouver là pendant que d'autres cherchent encore la beauté ailleurs...


Non loin des Sables d'Olonne, se trouve une plage qui n'a rien d'anodin. La Paracou n'est pas faite de sable fin. Elle n'est pas propice au planter de parasol ni à la baignade en toute sécurité. Et c'est là son charme. Elle est sauvage, unique, rocheuse, vivante. J'ai déjà vu des âmes sachant vivre sortir leur table et leurs chaises, leurs bouteilles et leurs mets préparés avec soin, et organiser un pique nique royal, au mépris du ciel aux intermittences de gris, au mépris des convenances. Un pur moment de bonheur. La Paracou, l'autre moitié de moi, le deuxième endroit sur cette planète où mes cendres pourraient être dispersées. Là, face à l'océan. 


Après l'effort, le réconfort. Escalader la dune n'est pas chose aisée. On s'enfonce dans un Sahara de sable, on trébuche, on râle, on peine. Mais le jeu en vaut la chandelle et, là-haut, l'impression de dominer le paysage est une sensation grisante. Pourquoi ne pas s'installer, s'imaginer ailleurs, très loin, ou peut-être ici, tout près ; méditer sur l'univers ou rouler tout en bas comme des gamins, et se goinfrer de bleu ? Beau programme...


Pour qui vit à Paris, le besoin d'évasion et d'oxygène peut devenir vital. Dans les Yvelines, les bords de Seine font voyager sans aller très loin, à quelques kilomètres en voiture ou en train. Recharger ses batteries est essentiel pour qui habite dans le tumulte de la grande ville. J'en connais, comme ça, qui sont passés par la case burn out et ont atterri là, entre les étangs et le fleuve. Et qui s'en sont remis. C'est cadeau. 

Les bords de Loire
La France ne serait pas si noble sans la Loire. En Touraine ou en Anjou, vous avez toutes les chances de pique niquer face à un château ou une cité royale, une cathédrale ou une ville musée. Il faut juste penser à traverser, parce que chaque rive est intéressante et possède son propre caractère. Regarder le fleuve s'écouler, millénaire, comme s'écoule le temps et la vie. Une méditation sensationnelle...
Le lac de Vallon
Nous revoilà dans les Alpes, cette fois en Haute Savoie. Au cœur du département se cache un lac d'émeraude, un repère de rêveurs, un asile pour les poètes, un joyau naturel. On en fait le tour en peu de temps, mais là n'est pas l'essentiel. Au-delà de la promenade, il faut s'arrêter, faire une pause, jusqu'à ne plus avoir envie de repartir, plus jamais. S'incruster dans le décor, jusqu'à en faire partie. Devenir une fourmi...

lundi 5 mars 2018

Les Jésuites

Alain Woodrow, Les Jésuites, 1990.
Alors non, ce n'est pas ce que vous croyez, ce n'est pas que je n'ai plus rien à lire. Le sujet m'intéresse vraiment. Le rapport avec le voyage ? Énorme ! La Compagnie de Jésus, c'est ce petit groupe d'originaux créé par Ignace de Loyola au XVIème siècle qui se mettent en tête de s'essaimer partout dans le monde pour convertir les populations au christianisme. Une équipée d'illuminés dont les débuts sont un peu chaotiques et dont le pape de l'époque se méfie pas mal, mais qui ont le mérite de jurer fidélité au Saint Père et de se mettre à sa disposition, quelle que soit la mission que celui-ci leur confère : ça aide. La Compagnie de Jésus est finalement reconnue officiellement en 1540 et c'est parti pour une progression complètement dingue. Ils sont partout. Très vite, on les retrouve dans le nouveau monde, en Chine, au Japon, en Europe évidemment. Leur méthode est simple : se fondre dans la masse, à Rome faire comme les romains, adopter les coutumes locales. C'est presque du travestissement ! Ils appellent cela "l'inculturation". S'habiller en mandarin, pousser la ressemblance à son paroxysme et convertir les élites locales pour provoquer des conversions de masse parmi le peuple, ça s'apparente quand même à une grosse supercherie. Mais cela se fait dans le respect de l'Autre. Et puis, partout où ils opèrent, les Jésuites respectent et suivent non seulement les cultures autochtones, mais apprennent également la langue, inestimable vecteur de transmission. Pourquoi employer le latin face à des Indiens ou des Quechuas ? C'est une absurdité à laquelle les Jésuites n'adhèrent pas. Au contraire, le catéchisme mondial des Jésuites est polyglotte. 
Je connaissais déjà le sujet en ce qui concerne la partie américaine de leur épopée. Très tôt, la Compagnie de Jésus est appelée à la rescousse dans les colonies de la couronne espagnole afin de procéder au nombre incalculable de confessions engendrées par la christianisation forcée des populations. Leur présence sur les terres américaines est forcément contrastée, puisqu'ils sont là pour "extirper l'idolâtrie" et recourir à la sévérité si cela est nécessaire (dans le cas d'apostats qui pratiquent leur ancienne religion en cachette ou des "héchiceros" ("sorciers", en fait les prêtres des religions andines) pour lesquels on construit même des prisons : les idoles sont brûlées et les sanctuaires détruits. On n'est pas non plus à une époque formidable. Pourtant, les Jésuites s'opposent farouchement à la barbarie de l'Inquisition et aux thèses guerrières du vice-roi Toledo. Ils prônent la persuasion, la discussion, le prêche, afin d'amener pacifiquement les indigènes à se tourner vers la nouvelle religion, ce qui, à l'époque, ne va pas du tout de soi. De même qu'en Chine, ils enseignent le catéchisme dans les langues locales et ne voient pas en quoi les cultures andines s'opposeraient au catholicisme. 

Dans les années 70, c'est d'une autre forme d'ouverture d'esprit dont les Jésuites font preuve. Résolument tournée vers les pauvres dont elle partage le quotidien, la Compagnie se fait la voix des sans voix et finit inévitablement par lutter contre les dictatures en place, notamment en Amérique Centrale. De là à franchir le cap de l'engagement politique, il n'y a qu'un pas et les Pères le franchissent souvent spontanément. Non pas par attachement au marxisme, mais parce que certaines de ces thèses correspondent à leur vision de la justice sociale. Seulement voilà, le Pape et toute l'institution catholique ont une peur bleue du communisme et on trouve toutes sortes de prétextes pour accuser les Jésuites. Personne ne les défend lorsqu'ils se font assassiner dans les villages salvadoriens ou nicaraguayens. Jean-Paul II en personne durcit l'attitude de Rome. On a tendance à valoriser Jean-Paul pour son engagement de paix à travers le monde, mais on a tendance à oublier son soutien indéfectible envers les dictatures latino-américaine et son rejet farouche des mouvements populaires...auxquels les Jésuites prennent part. On se souvient de l'image marquante de la visite du Pape au Nicaragua en 1983, lorsqu'il admonesta vertement le Père Ernesto Cardenal dont il réprouvait l'engagement envers le peuple opprimé. Son frère, Fernando Cardenal, avait carrément été viré de l'Eglise par le Pape. C'est dire !
On ne peut qu'éprouver de la sympathie pour ces religieux qui mènent finalement une vie "comme les autres", travaillent (on veut parler ici des "prêtres ouvriers"), se syndicalisent, font de la résistance au nazisme pendant la guerre, et ont finalement tout pour plaire. Que l'on soit chrétien ou pas, l'histoire de la Compagnie de Jésus en dit long sur les tares de l'institution catholique, ses excès, son élitisme et son esprit étriqué. Le livre est, outre un document précieux pour qui s'intéresse à la Compagnie, un voyage étonnant dans les méandres de l'Eglise, ainsi que l'incroyable aventure d'hommes portés à favoriser la connaissance et le respect de l'Autre plus haut que tout. 

mardi 2 juin 2015

Les évaporés du Japon

Léna Mauger, Stéphane Remael, Les évaporés du Japon. Enquête sur le phénomène des disparitions volontaires, 2014.
Comme quoi, je ne lis pas Le Monde Diplomatique que pour me la péter, ou pour m'informer sur le problème des minorités coréennes au Japon, sur la tragédie des bonnes philipinnes à Hong Kong ou sur le sort des papous, sujets, je l'admets, peu aisés à placer dans des conversations ordinaires qui concernent surtout la pluie et le beau temps. Je repère aussi des titres de bouquins. J'adore lire des enquêtes, des témoignages, des études sur des trucs insensés, pointus. Je trouve qu'on y retrouve plus d'universalité que dans les ouvrages généraux qui veulent balayer un grand spectre de sujets et qui, du coup, les vulgarisent tellement qu'ils les survolent. Pire qu'un article vide de L'Equipe ! 
Cette fois, je me suis donc penchée sur le mystère des disparitions volontaires au Japon. Le sujet m'intéresse déjà depuis un bon bout de temps, étant donné que mon deuxième roman porte en partie là-dessus et sur le problème du burn-out.
(petite parenthèse, d'ailleurs : je parle de mon deuxième roman, mais avez-vous eu vent du premier ? Bolivia road movie, toujours en vente !)

J'ai dévoré ce livre sur le Japon, possédant à la fois un ton journalistique, le sérieux d'une investigation, et le suspense passionnant d'un roman policier. Il y a une ambiance de Tintin et le lotus bleu là-dedans ! La journaliste Léna Mauger, grâce à des indications qui sont plus des indices flous et délivrés au compte-goutte, avec un traducteur qui a plutôt envie de prendre la poudre d'escampette tant le sujet est tabou, part à la rencontre de ceux qui se sont évaporés, qui ont disparu volontairement dans la nature. Elle réussit le tour de force d'obtenir des témoignages édifiants sur la société japonaise et sur la pression qu'elle met à ses citoyens dans tous les domaines de la vie. Echec interdit. Si tu échoues, tu es un homme mort, tu n'as plus qu'à disparaître de la surface de la terre. Homme ou femme, d'ailleurs, car le problème n'est pas un mal masculin. Une grossesse non désirée et c'est la fuite qui vous tend les bras. Portrait d'une société tellement exigeante qu'elle en devient effrayante. Une dictature du succès obligé. 
Je parle de portrait, car les photographies de Stéphane Remael qui accompagnent l'enquête ne sont pas anodines non plus. Les images parlent autant que les mots. Ce ne sont pas que des photos, ce sont des vies qui vibrent dans le clair obscur, des âmes complexes, des oeuvres d'art. Ce sont aussi des témoignages, des livres ouverts sur des gens, des histoires. En parcourant son site, je vois qu'il a fait plusieurs reportages photo sur les prisons en Bolivie. Je vous en reparlerai sûrement... !
Comme quoi, Le Monde Diplomatique et ses suggestions littéraires qui paraissent étriquées et réductrices à certains ouvrent bien sur l'universel, comme je vous l'affirmais au début. Ma thèse se vérifie : du Japon, me voilà de retour sur mes terres de prédilection. Tous les chemins mènent à la Bolivie !
Photo de Stéphane Remael, http://stephaneremael.com/reportage_67/Les-evapores-du-Japon

mardi 25 mars 2014

Certaines n'avaient jamais vu la mer

Julie Otsuka, Certaines n'avaient jamais vu la mer, 2012.
Ce qu'il y a de bien, quand on n'est pas au travail, c'est qu'on peut dévorer du livre. Celui-ci est assez mince dans son apparence, mais extrêmement dense dans son contenu. Au choix, son style peut énerver ou subjuguer. On peut le trouver nullissime ou génial. Décryptage. 
Nous sommes au début du XXème siècle, sur un bateau qui traverse l'océan pour se rendre du Japon aux Etats-Unis. A son bord, des dizaines, peut-être des centaines de jeunes filles japonaises qui quittent leur pays d'origine pour aller retrouver de l'autre côté de la grande flaque les maris qu'on leur a attribué. D'après ce qu'elles en savent, ces hommes ont tous de bonnes situations. En réalité, ils sont ouvriers, paysans, journaliers, exploités. Les femmes vont se retrouver prises au piège de leurs illusions, engluées dans une vie décevante, rude, violente. Jusqu'à ce qu'arrive la seconde Guerre Mondiale et que le frêle équilibre qu'elles croient avoir établi s'écroule. Commencent alors la peur, la traque, les disparitions, puis le silence. 
Le livre est écrit comme une partition de chœur antique, sans protagoniste, avec un héros collectif : les femmes. Il peut sembler répétitif, mais il contient en fait un condensé d'informations, une compilation de situations qui démontrent une recherche aboutie de la part de l'auteur. On est entraîné dans ce tourbillon qui se déclenche comme une symphonie, va crescendo, prend des accents graves pour ensuite se faire lugubre. Alors vient la dernière note, et c'est le silence. On n'entendra plus jamais parler des Japonais. 
Je n'ai pas souvenir d'avoir jamais lu un livre aussi musical, qui se suffit à lui-même et dont la mélodie et les accords restent en tête longtemps après la lecture. Ce qui est frappant, c'est qu'en plus d'être une oeuvre magnifique, c'est un vrai témoignage historique, la parole redonnée à une population dominée puis exclue de la société, reléguée au rang de traîtres à la Patrie, d'indésirables parqués dans des camps après l'attaque de Pearl Harbor.
"Sur le bateau nous étions presque toutes vierges. Nous avions de longs cheveux noirs, de larges pieds plats et nous n'étions pas très grandes. Certaines d'entre nous n'avaient mangé toute leur vie durant que du gruau de riz et leurs  jambes étaient arquées, certaines n'avaient que quatorze ans et c'étaient encore des petites filles. Certaines venaient de la ville et portaient d'élégants vêtements, mais la plupart d'entre nous venaient de la campagne, et nous portions pour le voyage le même vieux kimono que nous avions toujours porté - hérité de nos soeurs, passé, rapiécé et bien des fois reteint. Certaines descendaient des montagnes et n'avaient jamais vu la mer, sauf en image, certaines étaient filles de pêcheur et elles avaient toujours vécu sur le rivage. Parfois l'océan nous avait pris un frère, un père, ou un fiancé, parfois une personne que nous aimions s'était jetée à l'eau par un triste matin pour nager vers le large, et il était temps pour nous, à présent, de partir à notre tour."
Pour achever de vous convaincre de vous ruer sur le livre de Julie Ostuka, une vidéo dans laquelle l'auteur elle-même nous parle de son livre et qui montre parfaitement dans quel état d'esprit elle l'a écrit : hommage, récit-vérité, humilité. Et pourtant, maestria. 

mercredi 30 janvier 2013

Voyage au Japon

Rémi Maynègre, Sandrine Garcia, Voyage au Japon, 2011.
Le Japon est un pays qui ne me fascine pas particulièrement, même si les paysages de montagnes verdoyantes et les maisons en bois à portes coulissantes se fondent dans l'imaginaire de mon enfance nourrie de dessins animés nippons. Une sorte de vision bucolique d'un pays aux multiples facettes. Par ailleurs, les récits de voyages illustrés ont toujours attiré mon attention, tout particulièrement les aquarelles. Toujours le côté bucolique et romantique, sans doute.
Enfin, incorrigible mange-livres, dans le sens où, sans les plagier - c'est mal -, je me nourris et m'inspire des idées, des ambiances et du style des livres qui me tombent sous la dent pour mes propres projets.
Voilà pourquoi j'ai été séduite par ce Voyage au Japon, un énorme recueil de notes de voyages, impressions, dessins, collages, peintures et autres réjouissances de l'oeil. Le ton est souvent imagé et blindé d'humour, mais les explications sont fort intéressantes, surtout pour l'ignorante de l'Asie que je suis. En résumé, n'importe qui, amateur de toutes autres contrées ou pas du tout voyageur, peut se laisser séduire par ce livre-là, un condensé de poésie et de familiarité, la vision passionnée et simple de deux jeunes mariés assez généreux et intelligents pour savoir nous faire partager leur voyage de noces sans prétention, sans la lourdeur d'une télé-réalité, mais au contraire avec beaucoup de finesse. Le juste dosage de tout. Un petit bijou de récit de voyage. Séduction totale.