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mardi 5 février 2019

Nomade sur la voie d'Ella Maillart

Amandine Roche, Nomade sur la voie d'Ella Maillart, 2003. 
Il y a d'abord un sentiment enfoui, le pressentiment d'une quête à mener, la sensation de quelque chose d'incomplet qui nous taraude et ne demande qu'à se réparer. Comment ? On l'ignore encore. Et puis, soudain, un accident qui nous réveille, une rencontre qui nous révèle et c'est le départ. Comme Ella Maillart, on "prend son bâton de pèlerin" pour aller à la découverte de soi-même. Amandine Roche a vécu, les unes à la suite des autres, plusieurs de ces circonstances qui vous révèlent le sens de l'existence. D'abord, une rencontre avec le Dalaï Lama qui lui a montré le chemin des Droits Humains, l'une des raisons qui l'ont entraînée vers des études de droit international. Ensuite, un accident de voiture qui bouscule ses certitudes et fait jaillir mille interrogations existentielles. Enfin, une rencontre indirecte avec Ella Maillart, qu'elle se promet de retrouver. Malheureusement, lorsqu'elle parvient enfin à Chandolin, le dernier refuge de l'aventurière, la vieille dame s'est déjà envolée vers les cimes éternelles. Qu'importe, puisqu'elle veut absolument percer le mystère Ella, Amandine se lance sur les routes à sa recherche. D'abord, en mission avec l'UNICEF, puis seule, nomade, à travers l'Asie. Elle sent la nécessité viscérale de traverser tous les pays, toutes les frontières, les déserts et les montagnes que l'aventurière suisse a traversés afin de comprendre son fonctionnement, la nature de sa quête et surtout ce qui l'a amenée à connaître une spiritualité profonde, empreinte de sagesse. Comment trouver la paix et où se cache-t-elle ? Chez les nomades, sans doute, et dans leur mode de vie ancestral en harmonie avec la nature, dans un temps qui n'est pas le nôtre et un espace plus vaste que ceux dans lesquels nous vivons.

Après une mission en Ouzbékistan qui se termine précipitamment par une tentative d'assassinat, Amandine poursuit son travail en Tadjikistan. Déjà, dans le cadre de son travail, Amandine part à la rencontre de l'autre et on perçoit toute sa sensibilité et son intérêt non feint pour les personnes qui se trouvent en face d'elle. Une fois sa mission terminée, elle décide de poursuivre seule. Ce sera le Kirghizistan, une épopée à travers le mythique et terrible désert du Takla Makan dans le Xinjiang chinois. Puis, le Pakistan montagneux et tribal, taliban aussi, et un séjour inoubliable en Afghanistan au moment des attentats du 11 septembre 2001. La guerre se prépare et Amandine, tandis que tous les ressortissants étrangers sont évacués, mesure l'horreur de ce qui est sur le point de se passer. Elle anticipe mentalement les ravages que ne manqueront pas de produire les bombardements américains sur ce pays et ce peuple auxquels elle est déjà tellement viscéralement attachée. Elle quitte l'Afghanistan avec des caravanes de réfugiés qui tentent, avec moins de chance qu'elle, de passer au Pakistan afin de sauver leur vie. Dans ses bagages, elle rapporte les yeux éplorés d'une petite fille qui la supplie de la prendre avec elle et qu'elle ne peut emmener. Parce qu'en prendre une, se serait une injustice si cruelle pour tous les autres enfants qui en auraient besoin. Cette rencontre-là marque Amandine au fer rouge et trace un profond sillon dans la route qu'elle est en train de se dessiner. En Inde, elle rencontre des sages. Au Tibet, elle voit la colonisation économique et culturelle chinoise qui muselle et interdit, réglemente et fait taire des moines qui, malgré tout, poursuivent leur sacerdoce et cette foi la touche profondément. Une fois encore, elle s'écarte des sentiers battus et côtoie les nomades. Puis, c'est la Chine. La froideur des gens, l'incompréhension, la modernité et le mutisme la choquent après la chaleur humaine incomparable qu'elle a éprouvée tout au long de son périple. Une fois la frontière russe passée et en dépit du froid intense de la Sibérie, elle se sent déjà en Europe. Il est temps de rentrer, elle le sait. Moscou, Saint Pétersbourg, Berlin et enfin Chandolin comme un retour aux sources. La paix, elle est là. Dans la montagne, face au Cervin, dans le calme infini du dernier refuge de l'aventurière suisse Ella Maillart. La paix, elle est là. En chacun de nous. Faire un long voyage. Revenir. Et trouver au point d'arrivée ce qu'on a mis tant de kilomètres à chercher. 
On peut lire ce livre comme un voyage initiatique. Ou un récit de voyage. Ou un document géographique, culturel, géopolitique, pourquoi pas spirituel. On peut s'arrêter là. Et on peut aussi, si on est curieux (c'est mon cas), aller voir plus loin. Apprendre que maintenant, après maintes péripéties, Amandine enseigne le yoga et la méditation aux humanitaires de la ligne de front et à d'anciens talibans en Afghanistan... Une princesse sur cette terre.
(Amandine Roche a ensuite publié Le vol des colombes en 2005 et La route vers soi en 2009... et on les lira !)

lundi 10 décembre 2018

Je suis de nulle part

Olivier Weber, Je suis de nulle part. Sur les traces d'Ella Maillart, 2003.
Nous avions déjà évoqué cette grande voyageuse qu'est Ella Maillart à travers un livre autobiographique dans lequel elle disait... ce qu'elle voulait bien dire, la dame n'étant pas forcément loquace sur les raisons profondes qui la poussèrent à parcourir le monde. Par la suite, j'ai écouté une passionnante émission sur l'aventurière suisse qu'évoquait l'écrivain et reporter Olivier Weber. Le temps d'un bivouac radiophonique, il nous entraînait sur les traces d'Ella Maillart qu'il avait lui-même suivies, de la Suisse à l'Afghanistan en passant par différents ports et autres déserts. En faisant ma vaisselle ce jour-là, je me suis dit qu'il fallait absolument que je mette la main (après l'avoir séchée) sur le livre en question. Car je pressentais qu'il ne s'agissait pas d'une simple biographie dont l'auteur aurait été vérifier les sources sur le terrain, mais plutôt d'une histoire en miroir, d'une folle quête de l'héroïne et, à travers elle, de soi. En fait, la quête de tous les voyageurs : qu'est-ce qu'on fout là ? Cette question lancinante fonctionne comme un ancrage, un leitmotiv fataliste pour qui ne se reconnaît plus dans le monde dans lequel il vit. A la veille de la deuxième guerre mondiale, Ella sent bien que quelque chose lui échappe, que la société européenne part à la dérive et, au lieu de combattre, de s'interroger, elle va voir ailleurs. Non pas pour fuir, car le fuyard revient une fois le péril évanoui. Non pas pour voir si l'herbe est plus verte ailleurs : elle aime son Lac Léman et ses cimes alpines. Plutôt, pour se reconnecter avec quelque chose de profond, pour retisser un lien qui aurait été rompu. Peu importe que l'autre bout du fil se situe à l'autre bout du monde. Peu importe qu'il s'agisse de terres hostiles peuplées, si peu, par des peuples nomades dont elle ne connaît pas les us et coutumes. Qu'est-ce qu'on fout là, c'est se questionner sur sa propre présence au monde, sur le hasard qui nous fait naître ici ou ailleurs et sur la possibilité de rencontrer une terre où l'on se sent soi, où les portes du possible sont ouvertes. Bien évidemment, pour Ella Maillart comme pour d'autres, la course est perpétuelle et la pause une perte de temps. Un retour au pays une incongruité puisque les réponses ne se situent pas là. Quoique, peut-être bien que si. A la fin de sa vie, l'aventurière retrouve sa terre natale et s'établit dans le village de Chandolin, avec une vue imprenable sur ce totem de granit qu'est le Cervin. Là, elle comprend que tout est là, tout le temps, en fait : à l'intérieur d'elle-même. Après tous ces voyages, la destination finale, c'est ce coin de Suisse où elle pose ses valises, celles, matérielles, de ses déplacements, et celles de l'âme. Elle a enfin (peut-être, car en est-on jamais sûr) atteint la plénitude. Et Olivier Weber de tenter de trouver la clé du mystère Maillart, sur des bateaux ballotés dans la tempête, dans les steppes, dans un ashram en Inde, en Afghanistan et finalement à Chandolin. Qu'est-ce qu'on fout là ? Ella Maillart reste imperturbable et ne lui livrera jamais complètement la clé de l'énigme. Alors, comme tant d'autres, sommes-nous condamnés à errer de part et d'autre de la planète, à la recherche d'une réponse à nos angoisses existentielles.
Un livre passionnant, total, à la fois géographique, philosophique et humain, brut, entier. 

jeudi 2 août 2018

Croisières et caravanes

Ella Maillart, Croisière et caravanes, 1951.
Une sorte de version fantasque d'Alexandra David Neel mêlée à une anticipation de la backpakeuse à la recherche de son moi profond. Ella Maillart nait en 1903 au bord du Lac Léman dans une famille aisée. Elle pourrait se contenter de vivre une vie de fille destinée à être mère au foyer plus tard, mais elle préfère pratiquer le ski, monter une équipe féminine de hockey, naviguer sur le lac, profiter de tout ce que la région peut offrir d'activités sportives. Sacré nana, Ella. Et puis, elle a l'avantage de ne pas avoir à se soucier de travailler, la question financière étant plus que secondaire et la deuxième guerre mondiale étant encore si loin. En outre, en Suisse, que peut-on craindre ? Sa quête d'aventures, ou plutôt son simple syndrome de bougeotte aigüe, la mènent dans la Russie post révolutionnaire, en Europe Centrale puis en Orient au cours de plusieurs voyages mouvementés. Elle marche à travers la Chine et le Tibet, côtoie des nomades dont elle partage le quotidien. Ella est à la recherche d'une vie libérée de ses contraintes matérielles, proche du primitivisme et de l'essentiel. Le travail ? Pour quoi faire ! Or, elle n'est pas ethnologue, ni aventurière, encore moins écrivaine. Elle ne prétend pas instruire le monde sur ses découvertes et n'est pas à la recherche d'exploits, telle une Alexandra David Neel qui se change en mendiante pour être la première européenne à pénétrer dans Lhassa l'interdite. Cependant, pour financer ses voyages, elle doit tout de même se mettre à écrire des articles et des livres. Sans le vouloir, son importante production écrite contribue à diffuser un certain nombre d'informations sur des régions peu fréquentées dans cette période d'entre deux guerres. A la fin de cette autobiographie, Ella Maillart confie séjourner en Inde auprès de sages et de maîtres religieux afin d'introduire une certaine spiritualité dans sa vie. Un Mange, prie, aime de l'époque. Ella n'est pas si loin des blogueuses d'aujourd'hui dont les motifs qui les amènent à parcourir le monde sont avant tout un égocentrisme prononcé, le rejet d'une routine préétablie et un sentiment d'insatisfaction que l'on espère combler au prix de milliers de kilomètres. On exagère. Car Ella, c'est surtout une championne de ski, une navigatrice hors pair, une marcheuse qui n'a  pas froid aux yeux, une vie bien remplie et un regard aiguisé sur le monde. Une femme qui devrait être un modèle pour les jeunes filles d'aujourd'hui. 

samedi 30 juin 2018

La montagne n'est pas un parc d'attractions

En voyant ce genre de reportage sur cet homme merveilleux, Suisse autodidacte qui construit des ponts à travers le monde à l'aide de vieux câbles de remontées mécaniques, on a envie de tout démonter dans les Alpes et de leur envoyer. D'abord, parce qu'ils en ont besoin. Ensuite, parce qu'on en a trop.


L'escalade
Sur les 100 millions de visiteurs qui viennent chaque année dans les Alpes, combien viennent pour les loisirs ? Et combien viennent en réalité pour la beauté des paysages ? Depuis que le tourisme s'est installé, répondant aux besoins économiques de régions enclavées et défavorisées marquées par une forte émigration, les vallées ont pu offrir des emplois à bon nombre d'habitants et leur permettre de rester dans leurs montagnes. Que ce soit dans l'hôtellerie ou dans l'exploitation des remontées mécaniques, le tourisme, c'est du pain béni. On sait par exemple qu'au Tyrol, 1 habitant sur 3 en vit et que sa part dans le PIB est énorme. Or, une fois la manne financière mise à jour, on s'est mis à construire toujours plus de stations de sports d'hiver, à façonner des pistes, à domestiquer toujours plus les pentes des Alpes. Ce qui est drôle, c'est que comme dans le cas de Tignes ou d'Isola 2000, les capitaux investis sont venus de Paris... et les bénéfices y sont retournés directement, sans véritablement passer entre les mains des locaux. Qu'importe, le touriste est roi et, pour en accueillir toujours plus, on continue encore aujourd'hui à exploiter le filon au maximum. Pour capter le flot des visiteurs, toutes les innovations sont bonnes. Avec la plus complète inconscience, on transforme les Alpes en gigantesque champ de foire, en parc d'attractions géant. L'hiver, la neige dissimule les dégâts faits sur le paysage, mais l'été, les stigmates apparaissent au grand jour...

La chute
Forêts arrachées, érosion, sols tellement compactés par les dameuses que l'eau n'y pénètre plus et menace de provoquer des inondations, l'ampleur de la catastrophe se lit sur le paysage. L'eau des torrents, que l'on dit pure et fraîche, est en fait un égout à ciel ouvert. Les analyses révèlent en effet la présence de bactéries de type colibacille ou E Coli, hautement dangereuses pour la santé. D'autre part, la végétation a un mal fou à se frayer un chemin à travers cette terre pilée qui accueille durant une grande partie de l'année de la neige artificielle. La biodiversité est plus faible et la période d'épanouissement de la végétation plus réduite sur les pentes aménagées pour le ski que partout ailleurs. Le fait que plus aucune piste des Alpes ne fonctionne sans canons à neige est également un fait édifiant : pollution, haute consommation en électricité et en eau ont des conséquences sur la nature, mais également sur le coût. Le ski est en passe de devenir un sport de luxe. Or, selon un célèbre hôtelier suisse, "si l'on place la question écologique au centre du problème, on n'obtiendra aucun projet économiquement viable". La prise de conscience n'est pas au menu. Et quand il n'y aura plus de neige du tout ? Alors on développera le tourisme estival, mais sur le même modèle : pistes de VTT (voir notre article à ce sujet), via ferrata, ponts suspendus. L'artificialisation restera de mise.Ou bien - et comme cela existe déjà près du centre de la capitale autrichienne - on construira d'horribles complexes sportifs, pistes de ski en matière synthétique. D'ici à ce que les entrepreneurs aient la bonne idée d'en recouvrir les pentes des Alpes, il n'y a qu'un pas. En attendant, et parce qu'ils sont quand même conscient du caractère inéluctable du réchauffement climatique, la tendance est à l'urgence, à l'innovation permanente, histoire de s'en mettre le plus possible plein les poches avant que l'or blanc ne disparaisse pour de bon.
L'alpage
La solution n'est pas pour autant de mettre l'homme hors jeu. Depuis des millénaires, l'humain entretient le paysage et maintient l'équilibre naturel. Dans les alpages où paissent les animaux, la faune et la flore sont plus variées que dans les zones inexploitées. Si l'homme désertait les lieux, la forêt envahirait tout. L'agriculture et l'élevage font partie du patrimoine culturel des Alpes. On sait par exemple que la transhumance est un fait habituel et instauré depuis plus de 6000 ans, c'est-à-dire depuis l'époque du célèbre Ötzi dont les restes ont été retrouvés extrêmement bien conservés dans les glaces en Italie, près de la frontière autrichienne. Avec ses remontées mécaniques et ses pistes de ski, l'homo businessus ruine tout ce magnifique patrimoine culturel. 



La leçon
Elle nous vient encore une fois de l'alpiniste sud-tyrolien Reinhold Messner. Selon lui, les ravages sont dus à plusieurs facteurs. Il faut d'abord savoir que 90% des Alpes restes sauvages et protégées du tourisme de masse, lequel ne profite donc en réalité qu'à une minorité de villages et de stations. Le bon sens voudrait que l'on décentralise ce tourisme pour mieux en répartir les bénéfices à travers tout l'arc alpin. Car, pendant que de gros complexes manipulent des millions d'euros, des hameaux souffrent encore de l'exode de leurs habitants. En parallèle de cette décentralisation, il faudrait penser à privilégier le tourisme "doux", à la ferme, chez l'habitant, dans le respect des valeurs locales et de l'environnement. Pourquoi cela n'est-il pas encore établi ? Les gens ne veulent-ils donc pas tous aller là où les autres ne sont pas ? En pensée, oui. Mais dans les faits, les touristes viennent s'entasser dans de grands immeubles, reproduisent en vacances ce qu'ils fuient le reste de l'année : l'agitation, le bruit, la circulation, la vitesse, la pollution, l'agressivité. La ville copiée - collée à la montagne. Ce n'est pas de la détente ou du loisir, c'est l'exacte prolongement de ce que les citadins disent ne pas supporter ! Ils ne profitent ni des grands espaces, ni du silence. D'autre part, la mécanisation accrue de la montagne ne fait paradoxalement qu'augmenter le risque d'accidents. A l'âge de "l'alpinisme assisté", les pitons et les câbles en acier sont là pour procurer des sensations aux grimpeurs du dimanche, tout en leur évitant les risques. Rejetant la responsabilité sur d'autres, les touristes sont de plus en plus inconscients et comptent sur un sauvetage en hélicoptère en cas de problème. 
La montagne n'est pas un parc d'attractions. Si nous continuons à la considérer de la sorte, nous courons à sa perte et la nôtre. Nous détruisons ce qu'il y a de plus précieux : le patrimoine naturel et culturel de l'humanité. 

lundi 18 juin 2018

Randonner avec des enfants

Les "activités en famille" sont très à la mode, sans doute sous l'influence de la doctrine de super Nanny pour souder les tribus. Quand il s'agit d'aller bâtir des châteaux sur les plages de l'Atlantique ou de visiter une ferme dans la Creuse, rien de trop risqué. Or, lorsque l'activité consiste à aller gravir des montagnes, les choses peuvent se compliquer. Voilà pourquoi, après vous avoir présenté ce qu'il ne faut surtout pas faire, nous vous prodiguerons quelques conseils pour randonner en famille dans la joie et la bonne humeur !

La mauvaise méthode 
Elle consiste à entraîner les enfants dans des entreprises sportives trop éprouvantes pour leurs petites jambes. Le menu idéal pour les dégoûter de la randonner serait à peu de choses près le suivant :
- leur faire parcourir des dizaines de kilomètres à une vitesse démesurée
- ne faire que de courtes pauses
- partir à l'heure où le soleil est le plus haut et les faire souffrir de la chaleur
- réaliser des dénivelés de folie
- répéter l'entreprise chaque jour
Il est évident que des dénivelés quotidiens entre 700 et 1000 mètres ne sont pas forcément adaptés à des enfants de dix ans dont la condition physique et le goût pour la performance ne sont pas développés. Le dépassement de soi n'a pas encore cours à cet âge là et un enfant ou un ado n'ont strictement rien à cirer du fameux crédo "je le fais pour tester mes limites". Transmettre n'est pas soumettre et ce n'est pas ainsi que l'on inoculera aux jeunes le virus de la montagne. Pire, ils finiront par la détester et par espérer chaque matin en ouvrant les volets du chalet que la pluie soit au rendez-vous et que la torture du jour soit annulée. La mauvaise méthode, c'est prendre la montagne pour un mur d'escalade ou un camp de redressement sportif pour jeunes délinquants. C'est ignorer les mythes qui la façonnent et les richesses qui la composent, reléguer la faune et la flore au second plan. C'est ne faire figurer au registre des souvenirs de vacances que des chiffres, des courbatures et des ampoules aux pieds. 

Une autre approche
Il est évident qu'il faut partir de la capacité de l'enfant et il est impossible d'établir une règlementation là-dessus : chaque petite personne a sa propre résistance, sa propre envie, sa propre tolérance à l'effort et à la souffrance physique. Car, on ne va pas se mentir, randonner, c'est avant tout galérer. Mais pas au point d'en pleurer, certainement pas. Pas au point de maudire le gentil marcheur croisé sur la route et qui traitera vos gambettes de douze ans de "jambes de gazelle" en pensant que vous survolez la pente, alors que vous agonisez en silence. La bonne approche, c'est toujours faire pencher la balance du côté du plaisir. Ce n'est pas marcher loin devant et attendre, c'est tenir par la main et aller au rythme de l'enfant. C'est écouter son souffle, guetter son pied fatigué qui commence à trébucher, débusquer le sourire qui se crispe et la réponse qui se fait plus brève, moins animée, un peu fâchée. 
Ce qui est drôle, c'est que si votre enfant possède une très bonne condition physique malgré son jeune âge, les personnes que vous croiserez dans vos folles randonnées pourront vous regarder comme un parent tortionnaire alors vous êtes loin de l'être ! A l'image de ces marcheurs croisés sur le chemin du Lac Blanc et qui prenaient pour une folle la mère indigne (moi, en l'occurrence...) qui obligeait son enfant d'à peine quatre ans à monter là-haut. Ce qu'ils ne savent pas, c'est que je ne le referais peut-être pas aujourd'hui. Non pas parce que je me suis a posteriori sentie coupable de reproduire le schéma, mais parce que quelques années plus tard, le même enfant n'aurait plus la même envie spontanée, la même résistance, la même motivation. Et c'est là qu'il faut savoir réfréner ses ardeurs. 

Égoïsme vs empathie
La randonnée est avant tout une épopée solitaire, une aventure à la fois avec et contre soi-même au cours de laquelle il est difficile de manager l'autre quand on est soi-même en proie à la fatigue et au doute. Le risque, en emmenant ses enfants dans ses délires de cimes, c'est de se mettre au centre de l'action et de satisfaire sa propre passion égoïste. Il est difficile d'admettre que l'on ne peut pas tout faire, que l'on doit revoir ses ambitions estivales à la baisse pour s'adapter à ceux qui vous accompagnent. Au passage, cela est également valable avec des adultes. Soit on part seul et on fait ce que l'on veut, soit on prend l'autre en considération et on choisit des sommets abordables à tout le groupe. En fait, la randonnée à plusieurs est une excellente leçon de vie. Et puis, hormis la destination finale, le col au bout du monde, la vue sur toute la chaîne du Mont Blanc, c'est le chemin lui-même qui a de l'intérêt et c'est sans doute cela qu'il faut privilégier. 
Plein d'idées peuvent émerger de cette réflexion :
- conduire l'enfant sur les sentiers de votre enfance
- lui montrer la fonte des glaciers avec un "avant" en photo et un "après" sur le terrain
- réaliser un herbier de fleurs de montagnes en les dessinant (il est bien entendu interdit de les cueillir)
- organiser un safari photo avec au programme bouquetins, chamois et marmottes (pourquoi pas après les avoir étudiés de près au Parc Merlet)
- avoir pour but un pique-nique royal en altitude 
- s'imaginer dans une aventure de Tintin à la recherche du fameux temple Inca
- entamer la conversation avec d'autres marcheurs (spéciale dédicace à ces adorables randonneurs valaisans en extase devant la pointure 27 qui arpentait leurs sentiers avec autant de bonheur et de fougue). 

A vous de trouver votre recette pour partager et transmettre l'amour de la montagne, en douceur et avec le sourire ! 

samedi 26 mai 2018

Ma voie

Reinhold Messner, Ma voie, 2012.
Le traducteur était fâché avec la concordance des temps, la syntaxe et les accords grammaticaux. On se demande comment un éditeur peut laisser passer ça... Qu'importe ! Les paroles de Reinhold Messner n'en ont pas été altérées (même si j'insiste il fallait parfois plisser les yeux et froncer les sourcils pour comprendre). 
Ce livre est un recueil d'interviews et de publications du célèbre alpiniste tyrolien. A travers ces textes, on perçoit clairement la philosophie de vie qui lui a permis de tracer "sa voie", comme l'indique le titre. Si certains voient Messner comme un égoïste, un ours, un profiteur, un mégalomane, d'autres l'admirent sans bornes. En fait, Messner, on l'adule ou on l'exècre. Il n'y a pas d'entre deux. Pas de tiédeur chez cet homme qui brûle de projets, de rêves, d'envies, de désirs de défis. Un personnage éclectique qui ne se laisse guider que par lui-même. 
Il y a d'abord eu l'alpiniste, le vainqueur des 14 sommets de plus de 8000 mètres, celui qui a gravi l'Everest sans oxygène. Celui, aussi, qui a perdu son frère dans la tragique descente du Nanga Parbat en 1970. Celui qui a subi pendant 35 ans une terrible campagne d'accusations fallacieuses, le traitant quasiment d'assassin, jusqu'à ce qu'on retrouve les restes de son frère et que sa thèse soit avérée. Frôlant la mort à chaque ascension, Messner se fout pourtant royalement d'être un héros. Bien sûr, comme tout le monde, il a besoin de reconnaissance. Mais il n'incite personne à suivre sa trace. S'il se veut élitiste, ce n'est pas par prétention mais juste par responsabilité : ses expéditions n'engagent que lui. Si d'autres se lancent dans la même aventure et y périssent, ce n'est aucunement de sa faute mais de leur propre responsabilité. En montagne, chacun doit se prendre en charge. C'est pour cela, entre autres, qu'il peste contre la sécurisation à outrance des voies et des parois. Cela peut sembler paradoxal, mais la sécurité provoque les accidents. Permettre à tous, en transformant l'Everest et d'autres sommets en parcs d'attractions de haute altitude, c'est leurrer le client. C'est lui faire croire qu'en lui laissant sur le trajet des tentes et des bouteilles d'oxygène, en l'encadrant et en l'infantilisant au maximum, il pourra lui aussi devenir Messner ou Hillary. Or, la montagne reste dangereuse, les conditions climatiques capricieuses et l'altitude rendra toujours la progression périlleuse. Messner, lui, a toujours pris soin de ne laisser aucune trace de ses expéditions. Ni pitons, ni déchets. Rien. Et il milite pour que la montagne redevienne un sanctuaire naturel, pour que les nombreux équipements qui la défigurent soient réduits, voire supprimés. Pour qu'elle ne soit accessible qu'à ceux qui peuvent se permettre d'y aller, à leurs risques et périls, en toute responsabilité. Car c'est de la difficulté que naît la conscience du danger et, par conséquent, la prudence. On ne peut que le suivre sur ce sujet.
Il faut pouvoir le suivre, Messner. Ceux qui font les choses à moitié, les incompétents, les hésitants, les limités ne l'intéressent pas. Il n'a pas le temps pour la demi mesure. Après les 8000, ce fut la traversée du désert de Gobi, le pôle Nord et d'autres folles expéditions, en équipe et souvent en solitaire. Tester ses limites, non pas pour titiller la mort, mais par une incommensurable soif de vivre intensément. Et puis, il y a ce projet de musée de la montagne, ces conférences, ces interventions comme coach devant des managers. Messner ne se repose jamais. Il a trop de choses à faire. Et, il a beau n'en avoir strictement rien à faire d'être un exemple, pardon, mais il en est un. Il réveille les rêves enfouis, fait ressurgir les projets avortés, incite à faire des choix tranchants, à ne se laisser guider que par son instinct, à ne surtout pas écouter les autres, quitte à les perdre de vue. Et à vivre l'instant, à le rendre brûlant ou glacé mais à le vivre à fond. Pardon, monsieur Messner, mais vous êtes mon héros. 

jeudi 10 mai 2018

Les randonneurs n'aiment pas les cyclistes

C'est un fait avéré, une affirmation vérifiable, une constante à tendance généralisée. Ils ont beau se croiser sur les sentiers, se côtoyer, professer le même amour à la montagne et adorer la nature, le couple qu'ils pourraient former est irrémédiablement en instance de divorce. Qu'on se le dise, randonneurs et cyclistes ne peuvent pas se blairer. Ils forment deux groupes indissociables dans le paysage, mais peu sociables réciproquement. Enquête. 

A les écouter, les randonneurs ont pour la plupart des expériences négatives impliquant des cyclistes à raconter. Je n'échappe pas à la règle. Le problème réside dans le fait que les vélos tout terrain délaissent les pistes qui leur sont réservées, préférant les petits chemins sinueux bien plus à même de leur provoquer des sensations fortes. Ils empiètent sur le territoire des randonneurs, peu enclins à supporter, dans leurs promenades familiales ou solitaires, le surgissement impromptu de deux roues descendant à toute vitesse la pente que les piétons s'évertuent à grimper. Gare à celui qui ne se ratatine pas assez vite sur le bas côté, tutoyant le ravin de la semelle, pour laisser place aux fous de la petite reine. Si l'espace n'est pas assez large du goût des cyclistes, gestes d'humeur et insultes fusent, irritant et apeurant les petites oreilles enfantines ("Maman, il a dit un gros mot, le monsieur"). Si les vététistes ne sont peut-être pas tous décérébrés, les rencontres de ce type sont courantes et les expériences fâcheuses sont légion, certaines promenades devant parfois être abandonnées lorsque la fréquentation roulante est trop forte et provoque de la gêne...voire de la peur. 

Outre le difficile partage des chemins, l'aspect danger n'est pas négligeable. Silencieux et très rapides, les vélos ne préviennent pas lorsqu'ils foncent tête baissée. Un enfant non muni d'un harnais ou un vieillard à qui l'on n'a pas retiré son permis de marcher peuvent être touchés. Plus sérieusement, les sentiers sont étroits et un petit écart, une inattention passagère, un promeneur qui s'arrête pour observer une fleur ou reprendre son souffle sont des facteurs de collision. On imagine fort bien la gravité de tels accidents. Signalons au passage qu'une fois la promenade terminée, le danger n'est pas écarté, puisqu'en reprenant la route en voiture on n'est pas à l'abri de recevoir dans le pare-brise un illuminé sur boyaux qui, s'imaginant vainqueur d'une étape du Tour de France mais n'ayant pas les capacités relatives à cette course, négocie très mal les virages. Certains cols sont parfois fermés aux voitures, afin de permettre aux sportifs de rouler à gauche en toute impunité, de ahaner dans la montée et de battre des records de vitesse en descente sans rencontrer de véhicule motorisé. Le reste du temps, la cohabitation pose problème, le point noir étant les tunnels creusés dans le rocher, pas toujours éclairés, dans lesquels un cycliste passe inaperçu. 

Mais revenons aux vertes prairies. Les conflits avec les bergers ne sont pas rares non plus. Les vélos détruisent tout sur leur passage et accélèrent l'érosion. Certains osent même casser des clôtures et laissent ainsi s'échapper les troupeaux. Les paysans sont alors obligés de réparer leur matériel endommagé, quand il ne s'agit pas de courir après les moutons pour les rapatrier dans leur pâturage. Dans tous les pays de l'arc alpin, le souci est identique. 

Il est bien difficile de trouver un point commun entre les drogués à l'adrénaline dopés à la performance et les randonneurs bon enfant, ami des marmottes et des gentianes printanières. Si cette conclusion peut sembler exagérément manichéenne, elle colle pourtant à la réalité montagnarde. Comme on l'a souligné, les solutions sont difficiles à trouver. Les pistes construites spécialement et à grands frais pour les cyclistes ne les satisfont pas et il est peu certain qu'ils prendront l'habitude de les emprunter. La législation répressive en vigueur dans certaines régions alpines qui interdit aux vélos l'accès aux chemins pédestres et leur inflige une lourde amende en cas de désobéissance n'est pas forcément un exemple de tolérance et d'apaisement. Comme souvent, c'est l'éducation et le dialogue qui font défauts. La non communication entre les deux groupes est criante, l'un et l'autre se rejetant à la face des reproches rabâchés depuis des lustres. Mes chaussures de randonnée étant mon plus fidèle, mon plus beau moyen de transport, il m'est difficile de ne pas prendre parti pour ma communauté. Gageons qu'à l'avenir des propositions seront faites pour améliorer les relations entre marcheurs et cyclistes. Gageons que ces derniers admettront enfin qu'il existe un peuple de rêveurs, de poètes verticaux aux pieds plantés dans la terre et qui, un pas après l'autre, renouvellent avec joie l'expérience d'aller à la rencontre d'eux-mêmes, l'expérience de la beauté du monde. 

mardi 27 mars 2018

Mes 7 plus folles randos dans les Alpes

Folles, parce que le paysage là-haut est grandiose.
Folles, parce que parfois c'est une vraie galère pour y parvenir.
Folles, parce que la nature est incroyable.
Folles, parce que certaines images restent gravées à vie.

Le désert de Platé
Le désert de Platé est accessible depuis Passy ou depuis l'horrible station de Flaine, depuis laquelle, évidemment, on peut faire comme la dame dans le reportage et prendre sagement les remontées mécaniques pour y monter. Mais quand on est dur de dur, randonneur de chez randonneur, on n'hésite pas à se faire mal pour voir du paysage. Du coup, la montée est raide, très raide et fait extrêmement mal aux jambes. Surtout quand on est ado et qu'on n'a pas une condition physique dingue. Et qu'on voit passer le téléphérique au-dessus de nos têtes. Enfin, on l'imagine, parce qu'on a les yeux fixés sur le chemin et on ahane pas mal. Il y a quand même 900 et quelques mètres de dénivelée !
Et là-haut, ça donne quoi ? Pas de photos à vous proposer mais ce bout de reportage en montre suffisamment pour qu'on se rende compte de la grandeur  du truc, de l'immensité de ce désert calcaire sur lequel on se sent tout petit. Et puis, en face, le panorama offert en cadeau est celui de toute la chaîne du Mont Blanc. Alors, oui, c'est ardu, mais le jeu en vaut la chandelle. 


Le glacier d'Argentière
Une leçon douloureusement apprise est une leçon retenue. Plus question de faire à pied ce qu'un téléphérique peut nous permettre de faire. A Argentière, on grimpe dans celui des Grands Montets afin de nous avancer un peu et terminer la route à pied, vers le point de vue sur le glacier. La balade n'est pas très longue, le paysage est beau, le chemin est large et agréable, c'est familial. Mais ce n'est pas une banale rando. Non. C'est l'accès au bord de ce qui est appelé à disparaître dans les années à venir et que les générations futures ne pourront pas connaître, j'ai nommé : un glacier. Une masse de glace bleutée, éblouissante et vivante qui avance, respire, souffle, craque. Entendre l'un de ces énormes craquements lorsqu'un morceau du glacier se détache est un instant magique. Sentir ce froid polaire qui monte jusqu'à nous, une sensation inédite. Toucher des yeux l'un des derniers survivants de ce que notre pollution humaine est en train d'exterminer, un cadeau inestimable. C'est là qu'il faut aller pour prendre conscience de l'urgence d'une réaction. Tant de beauté naturelle ne doit plus être sacrifiée sur l'autel du profit et du progrès technique.

Le Nid d'Aigle
Leçon à moitié retenue : le train rouge ou Tramway du Mont Blanc conduit jusqu'au terminus de l'ascension, mais un téléphérique existe aussi pour couper cette montée qui, sans lui, est très très longue. On le prend donc le téléphérique de Bellevue aux Houches, mais la rando n'est pas terminée ! On traverse la ligne de chemin de fer et c'est parti pour une belle ascension. Je me souviens de deux étapes majeures : une plaine d'altitude d'herbe verte et de fleurs, ondulant sous le léger vent d'été, avec de paisibles vaches noires Hérens. Une sorte de vestibule du paradis. Enchantement de courte durée, car par la suite il faut affronter le rocher, le minéral, quelques échelles, les jambes et les bras sollicités. Jusqu'à atteindre ce fameux nid d'Aigle, sous le glacier de Bionnassay, à l'abri des géants alpins du massif du Mont Blanc. Un lieu sur fréquenté (forcément, avec le train, tout le monde peut y avoir accès) mais les visiteurs se cantonnent plus ou moins dans le périmètre du restaurant. Dès qu'on s'en éloigne un peu, le calme revient et la vue n'en est pas altérée pour autant. Et puis, si on est discret, on peut avoir la chance de croiser, juste là, à quelques mètres, des bouquetins. Rencontre inoubliable, forcément. 

Le glacier du Mont Miné
L'une des balades du dimanche prisée des valaisans qui y viennent sourire aux lèvres et bouquet de fleurs dans le sac à dos, en papotant gaiment et en marchant d'un pas léger. ça fait rêver ! Je me souviens d'un large chemin ombragé, de la chaleur lourde de l'été tempérée par la fraîcheur du torrent, du vol des papillons aux couleurs merveilleuses, des sonnailles des vaches qui accompagnent chaque pas. Le tableau bucolique par excellence... En fait, on peut tout aussi bien choisir de marcher sans s'arrêter ou de s'arrêter sans marcher et observer les beautés qui nous environnent, écouter, sentir, ressentir... Et puis, se relever, parce qu'il faut le voir, ce fameux glacier ! Il mérite le détour ! Cette cascade, ce ciel pur, ces montagnes protectrices, ces couleurs qui vont du gris au vert en passant par le turquoise. On est dans l'Himalaya, ma parole ! Où sont les yacks ? La Dent Blanche domine et, juste en face d'elle, minuscule face au géant, la petite cabane Bricola dont on se dit qu'elle est extrêmement bien située. Quelle vue doit-on avoir depuis ses fenêtres ! 

Le barrage d'Emosson
Un classique dans le Valais. Juste après la frontière, on s'engage à gauche sur une route assez mince. Virage après virage, on prend de l'altitude, jusqu'au grand parking du barrage d'Emosson. De là, la dernière fois que nous y sommes allés en 2015, il fallait prendre un bus (payant mais obligatoire) pour franchir le barrage en travaux (perpétuels, les travaux) et descendre de l'autre côté. Alors, la marche commence, d'abord sur la route qui monte lentement mais sûrement, sans pause, de manière monotone. En plein été, quand la chaleur monte du goudron, c'est assez réchauffant. Heureusement, il y a les quelques tunnels du plafond desquels tombent des gouttes d'eau glacée. Dans le cou, c'est l'idéal pour se rafraîchir... Ensuite, c'est l'aventure. Il y a des années de cela, on pouvait aller à pied sur le barrage du Vieux Emosson, or en 2015 il était en travaux, si bien que le "chemin" nous a entraînés en amont, sur un sentier... en fait, en vrai, il n'y avait plus de sentier. Juste un balisage peint sur les rochers, les gros cailloux. C'était assez périlleux, attention les yeux. J'en connais une qui à 7 ans s'est prise pour un chamois et a fait fi du balisage pour aller plus haut, aller plus haut... et est restée tétanisée en mode "au secours, je ne peux plus descendre". Voyez un peu le sauvetage périlleux qui a eu lieu... Plus sérieusement, le lac asséché du Vieux Emosson m'a serré le cœur, moi qui l'ai connu tout bleu, ou couvert de glace, par toutes les températures et tous les vents. Allez, on leur pardonne, aux gros engins de chantier : les barrages d'Emosson produisent de l'électricité pour une vaste région et le paysage reste un joyau. Et puis, pour les amoureux des prouesses techniques humaines, c'est un lieu à voir !

Le lac Blanc
Ahhh, le Lac Blanc, la réserve naturelle des Aiguilles Rouges, le panorama sur la chaîne du Mont Blanc de l'autre côté de la vallée, là, juste en face à vol d'oiseau : c'est un must. Il y a énormément de monde sur le chemin, malgré la difficulté de celui-ci. Disons le franchement, c'est une autoroute et ça gâche un peu le plaisir. Cette année-là, les jambes qui m'accompagnaient avaient à peine 4 ans et on me prenait pour une tortionnaire. Ne pas s'y fier : je peinais tout autant, voire plus ! Les gros cailloux sont difficiles à franchir, il faut lever les jambes sans cesse et puis le sentier monte et redescend, sans arrêt, ce qui coupe définitivement les jambes. Et c'est assez long. Malgré le télésiège qui nous conduit jusqu'à l'Index, il reste encore un bout de route à faire. Là-haut, mieux vaut avoir apporté sa gourde parce que les jus de fruits et autres boissons gazeuses sont à un prix prohibitif. Quant à trouver un endroit où s'asseoir, c'est un véritable combat. Je vous dresse un portrait bien négatif, non ? Allez, il reste la beauté du panorama, ce lac envoûtant à cette altitude, le souvenir, enfant, de l'avoir vu disparu sous une belle couche de neige et la nostalgie de réaliser que ça n'arrivera peut-être plus jamais, maudit réchauffement climatique... 

Le grand col Ferret 
Alors celle-là, c'est ma préférée, celle durant toute laquelle mon esprit a autant vagabondé que mes jambes, pendant le trajet de laquelle j'ai rêvé, divagué, voyagé dans ma tête et dans le paysage. D'abord, on se gare un peu au-milieu de nulle part et on se dit d'avance que ça va être génial. Ensuite, on est dans les alpages, on croise des vaches cool (tu m'étonnes ! vivre ici, ça rend zen), on sent le parfum des fleurs alpines, c'est Heidi mais en mieux. Et puis, on passe au minéral. Fini la douceur, place aux roches, au désert de gris, de bruns et d'ocres, couleurs irréelles. Enfin, on arrive au col et c'est l'éblouissement. Figurez-vous qu'on se trouve debout sur une frontière multiple : pile entre l'Italie dont on voit la belle vallée qui s'étire au loin, la France et la Suisse. Le Mont Blanc n'est pas très loin, le Mont Dolent est à portée de main et fait office de borne frontière et, au-delà des nuages on voit même le Cervin (enfin, il faut avoir de bons yeux). Qu'importe, on est là pour se raconter des histoires, pour s'embellir la vie, pour croire en la beauté du monde et en l'être humain. Pour croire en soi, pour se trouver grand et fort, pour se nourrir de ce que la nature nous offre de plus majestueux. Alors, si on a envie de voir le Cervin, on écarquille les mirettes et on le voit, et puis c'est tout ! Le grand col Ferret, un jour, j'y retournerai... et rien que de le dire ça me fait rêver...
(c'était il y a trèèèèès longtemps...)

vendredi 16 mars 2018

10 endroits superbes pour pique-niquer

Les beaux jours arrivent et avec eux le soleil qui donne une furieuse envie d'aller se mettre le nez au vent. S'asseoir sur l'herbe encore un peu fraîche, s'allonger sur une couverture et regarder le ciel, pique niquer dans des paysages sublimes et dépaysants, voilà ce dont nous avons tous besoin ! C'est pourquoi nous vous proposons ici 10 endroits merveilleux pour déguster vos salades et vos sandwiches, pas très loin de chez vous. Car oui, en France aussi, le panorama peut vous couper le souffle...
Le pays des mille étangs, pays de mon enfance, terres sauvages et solitaires où l'on peut marcher pendant des heures sans croiser... personne, si ce n'est une foule d'oiseaux de toutes sortes. Pour les amateurs d'ornithologie, c'est un paradis. C'est là que font halte les grues cendrées lors de leurs grandes migrations printanières et automnales. Observer, écouter, rester immobile et ne penser à rien. La Brenne est l'endroit idéal pour se ressourcer...
La Corrèze
Aaahh, la Corrèze ! Ses collines verdoyantes ondulant sous le vent, ses troupeaux de vaches paisibles paissant dans les prés de velours, ses ciels incomparables. Là encore, un endroit fabuleux pour qui veut rompre avec l'agitation citadine et se retrouver, seul avec soi-même, en communion avec la nature...
Les îles du Frioul
Marseille, la côte, cela a beau être beau, c'est couru, surpeuplé, surfait. Alors que les îles, le Frioul, voilà une destination qui fait rêver ! Prendre le bateau, traverser, débarquer en aventurier, en découvreur de nouvelle terre. En hiver, hors saison, on peut randonner sans être dérangé, se gaver d'horizon, hésiter un peu, faire l'enfant gâté et finalement choisir une petite plage abritée du mistral pour s'installer. Le temps d'un déjeuner... autant dire, d'une éternité...
Le barrage de la Gittaz
C'est un cadeau que je vous fais là. Parce que c'est mon endroit, mon chez moi, le lieu où toutes les cellules de mon corps se remettent en place, l'endroit où je voudrais qu'on disperse mes cendres (seulement la moitié, poursuivez la lecture). Nous sommes en Savoie, terre de montagnes fascinantes et de torrents tumultueux, de barrages titanesques et de villages pittoresques. Seulement ici, il s'agit d'un petit barrage, à taille humaine, tout en discrétion. Un endroit peu prisé des touristes. Là, je grimpe un peu, pas trop. Je m'installe sur l'herbe, au bord du cours d'eau et je n'entends rien d'autre que les cloches des vaches, le sifflement des marmottes et le gazouillis du ruisseau. Besoin de rien de plus, tout est là. 

Le Jura. Belle région presque scandinave récemment découverte mais qui n'a rien à envier à d'autres paradis terrestres. Connue pour ses montagnes, elle possède parmi les plus beaux lacs de France, ne nous censurons pas : du Monde. Le lac d'Ilay est de ceux-là. Eaux turquoise, bruissement des feuilles, calme tellement absolu qu'on en a presque honte de se trouver là pendant que d'autres cherchent encore la beauté ailleurs...


Non loin des Sables d'Olonne, se trouve une plage qui n'a rien d'anodin. La Paracou n'est pas faite de sable fin. Elle n'est pas propice au planter de parasol ni à la baignade en toute sécurité. Et c'est là son charme. Elle est sauvage, unique, rocheuse, vivante. J'ai déjà vu des âmes sachant vivre sortir leur table et leurs chaises, leurs bouteilles et leurs mets préparés avec soin, et organiser un pique nique royal, au mépris du ciel aux intermittences de gris, au mépris des convenances. Un pur moment de bonheur. La Paracou, l'autre moitié de moi, le deuxième endroit sur cette planète où mes cendres pourraient être dispersées. Là, face à l'océan. 


Après l'effort, le réconfort. Escalader la dune n'est pas chose aisée. On s'enfonce dans un Sahara de sable, on trébuche, on râle, on peine. Mais le jeu en vaut la chandelle et, là-haut, l'impression de dominer le paysage est une sensation grisante. Pourquoi ne pas s'installer, s'imaginer ailleurs, très loin, ou peut-être ici, tout près ; méditer sur l'univers ou rouler tout en bas comme des gamins, et se goinfrer de bleu ? Beau programme...


Pour qui vit à Paris, le besoin d'évasion et d'oxygène peut devenir vital. Dans les Yvelines, les bords de Seine font voyager sans aller très loin, à quelques kilomètres en voiture ou en train. Recharger ses batteries est essentiel pour qui habite dans le tumulte de la grande ville. J'en connais, comme ça, qui sont passés par la case burn out et ont atterri là, entre les étangs et le fleuve. Et qui s'en sont remis. C'est cadeau. 

Les bords de Loire
La France ne serait pas si noble sans la Loire. En Touraine ou en Anjou, vous avez toutes les chances de pique niquer face à un château ou une cité royale, une cathédrale ou une ville musée. Il faut juste penser à traverser, parce que chaque rive est intéressante et possède son propre caractère. Regarder le fleuve s'écouler, millénaire, comme s'écoule le temps et la vie. Une méditation sensationnelle...
Le lac de Vallon
Nous revoilà dans les Alpes, cette fois en Haute Savoie. Au cœur du département se cache un lac d'émeraude, un repère de rêveurs, un asile pour les poètes, un joyau naturel. On en fait le tour en peu de temps, mais là n'est pas l'essentiel. Au-delà de la promenade, il faut s'arrêter, faire une pause, jusqu'à ne plus avoir envie de repartir, plus jamais. S'incruster dans le décor, jusqu'à en faire partie. Devenir une fourmi...

mardi 27 février 2018

Les JO auront-ils encore lieu dans les Alpes ?

D'après un article du Monde Diplomatique de février, rien n'est moins sûr. Mais revenons-en à la définition : les JO, qu'est-ce que c'est ? Du point de vue sportif et social, une immense fête du sport qui a lieu tous les quatre ans (en fait tous les deux ans, puisque s'alternent les Jeux d'été et ceux d'hiver), un rendez-vous international où toutes les nations se réunissent, un moment de paix, un temps hors du temps. Une rupture dans les conflits ou, plutôt, un instant, trois semaines pendant lesquelles cette actualité prend le pas sur toutes les autres. Pendant les Jeux Olympiques, on oublie la guerre. On oublie et c'est à double tranchant : on reprend espoir en l'humain, on se dit qu'une autre façon de cohabiter est possible... mais on devient également amnésique, on occulte les catastrophes humanitaires et les sauvageries politiques qui, elles, continuent de se jouer chaque jour à travers le monde. Certains diront donc des JO que c'est un pont entre les peuples ; d'autres un grand gâchis égoïste marqué par le déni et l'ignorance. Toujours est-il que cela réunit non seulement un grand nombre de participants, mais aussi des millions de téléspectateurs. Autant dire que la manne financière est énorme. Seulement voilà, les Alpes, elles, ne veulent plus des Jeux Olympiques.
Fabien mérelle. — « Chute ou envol », 2010

En 2006, Turin, gagnante fac à Sion, a été la dernière ville alpine à s'y coller et cela ne laisse pas un grand souvenir aux Italiens. On a construit des infrastructures ruineuses, mais les fédérations n'ont pas suivi et il y a eu dans les faits peu de pratiquants supplémentaires. Des pistes de ski ont par exemple coûté plusieurs dizaines de millions d'euros et n'ont servi deux fois après les Jeux Olympiques. Aujourd'hui, les installations sont abandonnées et défigurent le paysage. Les voix des villageois se font entendre eux qui pensaient que les JO allaient apporter de nombreux emplois et qui se voient déçus, parce que, sur ces sites, on amenait les athlètes pour la compétition et ils repartaient. Il y a même eu des pertes économiques... D'autre part, les délais imposés par les institutions olympiques pour construire sont trop courts et les bâtiments ont été mal faits. A Sestrières, les édifices devaient se transformer en village universitaire mais aujourd'hui ce sont des migrants qui vivent dans ces ruines. 
Malgré ce constat négatif, Turin va à nouveau présenter un dossier pour 2026. Des Jeux durables et low coast : un rêve impossible tant que le CIO imposera la structure des Jeux telle qu'elle est. 
Si on remonte un peu plus loin dans le temps, on peut se rendre à Albertville où on a encore plus de recul, puisque les Jeux datent de 1992. Si les installations sportives sont toujours utilisées, elles restent déficitaires et le département est obligé de compenser par des subventions (150 000  euros pour les tremplins, par exemple). Cependant, la construction de l'autoroute et d'autres infrastructures innovantes ont permis une ouverture de la région et la valorisation de celle-ci. Le problème, aujourd'hui, réside dans le fait que le comité olympique en demande toujours plus, dans des régions où il n'est plus nécessaire d'attirer les visiteurs et où on est de plus en plus inquiet face à l'impact écologique d'un tel événement.
Le cas d'Athènes est une pure catastrophe. On a aveuglément obéi au CIO qui a poussé à construire de nombreuses et coûteuses infrastructures pour lesquelles aucun plan préalable de réutilisation n'a été établi. Si bien qu'après les jeux, les installations se sont rapidement écroulées ou on été rachetées par des promoteurs, lesquels ont provoqué une spéculation sans limites.
Albertville
En résumé, on peut affirmer que les Jeux Olympiques ne font plus rêver les habitants des Alpes. Si plusieurs villes alpines ont posé des candidatures pour des Jeux futurs, lors du référendum correspondant les populations ont majoritairement voté contre le projet. Dans les Alpes, on n'a pas besoin de JO pour attirer des touristes et, dans ce domaine, on cherche plutôt à réparer les dégâts des exagérations passées, quand on construisait à tout va pour séduire les visiteurs du monde entier. Complexes hôteliers, logements, pistes de skis, remontées mécaniques : on persiste et on signe dans la destruction. Les glaciers fondent mais on continue encore et toujours d'ouvrir de nouvelles pistes de ski. On a beau s'entourer de géologues pour officiellement minimiser l'impact sur l'environnement, c'est toujours trop et il faudrait absolument arrêter le massacre. Pourtant, le profit fait office de religion et on veut maintenant séduire les chinois et les indiens. Les montagnards n'en peuvent plus de cette loi du profit qui défigure leurs montagnes. Alors, leur demander de faire un effort supplémentaire en accueillant les gargantuesques JO d'hiver, ce n'est plus pensable. 
Si les candidatures des différentes villes sont politiques, le refus, lui est populaire.
Sur un mur de Chamonix
La ville valaisane de Sion  propose pour 2026 une candidature, comme celle de Turin, basée sur le développement durable et portée, comme par hasard, par des entrepreneurs. Le referendum aura lieu le 10 juin prochain. Pas sûr que l'issue en soit positive.
Plus de détails dans cet article. 
Depuis Sotchi et ses Jeux les plus chers de l'histoire, arrosés de neige artificielle et marqués par la corruption et les affaires de dopage, on comprend que les habitants de Sion et des autres villes alpines soient réticents...
Pourtant, une autre alternative est certainement possible, si on voulait bien s'en donner la peine, se défaire du carcan de la grosse machine totalitaire CIO, mettre en avant le sport et la réunion des nations, valoriser la nature avant tout. Des JO écolos, pourquoi ne pas y croire ? 
Quelque part, à la frontière italo-suisse...

mercredi 7 février 2018

Trois livres pour voyager depuis son canapé

Pour le grand retour du blog et étant donné que j'ai entrepris un assez long voyage qui m'empêche pour un temps de voyager dans l'espace, c'est à travers les livres que je vous propose de vous évader. L'occasion de s'échapper de sa lourde enveloppe corporelle pour, sans bouger de son canapé, aller à la rencontre de personnages étonnants et inspirants, et vivre des aventures incroyables depuis son salon. 
Bertrand Piccard, Brian Jones, Le tour du monde en 20 jours, 1999.
Jules Verne a trouvé son successeur en la personne de Bertrand Piccard qui réussit un tour du monde en ballon et sans escale. Une aventure humaine autant que scientifique, un défi relevé au quotidien pour voler dans les vents favorables et l'optimisation de la performance grâce à la présence d'un staff technique impressionnant. L'équipe veut laisser le moins de prise possible au hasard et tout est étudié précisément : chaque souffle d'air, chaque perturbation, chaque courant ascendant, à quelle altitude faut-il voler... et quelles autorisations de survol de l'espace aérien faut-il obtenir. Certains pays ne laissent pas n'importe qui envahir leur ciel et offrent des délais de passage restreints, ce qui provoque chez nos compétiteurs quelques sueurs froides. L'océan, le désert, les montagnes, la terre entière vue du ciel et le message suivant : vue de là-haut, la paix semble aller de soi tellement notre planète est belle et ses paysages sublimes ; vues de là-haut, les guerres et les conflits de territoires semblent d'autant plus absurdes. 
Pour aller plus loin...
Si vous voulez en savoir plus sur Bertrand Piccard, allez sans tarder sur son site internet. Vous y apprendrez que le monsieur est psychiatre, hypnothérapeute, a été ambassadeur aux Nations Unies, mandat pendant lequel il a oeuvré pour la cause des femmes, a fondé une organisation humanitaire qui lutte contre le Noma, une maladie liée à la pauvreté et complètement ignorée en Europe. Il donne également des conférences à travers le monde. On peut lire aussi son parcours expéditionnaire détaillé qui est en lien direct avec son engagement pour les énergies renouvelables et la sauvegarde de la planète. Quand on sait que son grand père a servi de modèle à Hergé pour créer le personnage du professeur Tournesol, on ne peut que s'intéresser au grand homme, à ce "savanturier" comme le dit son site qui est une source d'inspiration inépuisable pour qui a encore plein de rêves sous la pédale. C'est en rencontrant de tels personnages que l'on appuie sur l'accélérateur de la confiance et qu'on a envie de se lancer dans de beaux projets. 

Eric Massiet du Biest, Yann Vrignaud, Le tour du monde en traction, 1990. 
Un autre tour du monde, moins scientifique, plus aléatoire mais tout aussi passionnant. Les protagonistes ont la fougue et l'insolence de leurs vingt ans et l'amour de leurs véhicules : deux vénérables tractions pas forcément adaptées à tant de kilomètres sur des routes qui souvent n'en sont pas. Il faut tout le talent d'un mécanicien de génie pour ressusciter des moteurs à l'agonie et permettre au convoi de repartir après chaque avarie. Livre polyphonique puisque chaque participant à l'aventure raconte sa version de l'anecdote, du pays traversé, il est écrit avec simplicité mais c'est justement ce qui nous entraîne à poursuivre la lecture. Un vent de fraîcheur et de spontanéité souffle sur ces pages et on se prend au jeu, on s'attache aux personnages, on leur souhaite de réussir. Plus de 25 ans après, le livre n'a pas pris une ride et je connais une lectrice assidue qui se souvient encore avec émotion de la première fois où elle a ouvert le bouquin. Si j'avais lu ça adolescente, j'aurais eu des étincelles dans les yeux pendant assez longtemps !
Pour aller plus loin...
Si revoir et réentendre Nicolas Hulot parler dans son micro aux commandes de son engin volant vous rend nostalgique, c'est le moment de visionner cette vidéo (il en existe plusieurs disponibles sur internet) dans laquelle le reporter volant présente un extrait de l'aventure filmé et envoyé par les participants eux-mêmes. 


Et puis, parue en 2009, 20 ans après l'aventure, une bande dessinée publiée aux éditions Hoëbeke et dont on peut retrouver généreusement l'intégralité sur le blog de l'atelier de Joub réinterprète le parcours des aventuriers en offrant une histoire originale et en même temps proche des péripéties vécues par le groupe.

Anne Collet, Danse avec les baleines, 1999.
La dame a du chien. La dame sait ce qu'elle veut, se laisse guider par son instinct et ne va que là où celui-ci lui dicte d'aller, ne fait que ce qu'elle a envie de faire. Son parcours est celui de quelqu'un qui a trouvé sa passion, qui a tout mis en œuvre pour réussir et qui n'a jamais lâché le morceau. Celui d'une personne à l'intelligence pointue, à l'intelligence du cœur et qui a une envie folle de transmettre et de partager, en témoigne son expérience avec un équipage d'enfants sur le bateau Fleur de Lampaul. Anne Collet nous en apprend des tonnes (c'est le cas de le dire) sur les cétacés qui paraissent si éloignés de nous et avec lesquels, pourtant, nous partageons de nombreux points communs. Sans pédanterie scientifique, sans simplification méprisante, elle emploie les termes justes pour nous faire part de ses recherches et nous livre un message sans concession sur la nécessité de protéger notre planète et sa biodiversité. En lisant le livre des années après sa publication, on constate avec effroi que les prévisions d'Anne Collet étaient justes et que certaines espèces ont déjà été rayées de la carte de nos océans, la faute à la sur-pêche, à l'homme, à la pollution, à notre indifférence. Un voyage à la fois humain, scientifique et nécessaire. Une rencontre inspirante avec une femme de caractère qui nous enseigne que quand on veut suivre son étoile, si on s'en donne les moyens, alors tout est possible.
Pour aller plus loin...
Si vous brûlez de savoir ce que sont devenus les ados qui ont navigué sur le Fleur de Lampaul, une page intéressante à lire accompagnée d'une vidéo.
Si le sort et la protection des cétacés vous passionnent, rendez-vous sur le site de l'observatoire Pelagis, qui est un pôle important de recherche situé à La Rochelle et qui mène également une action de sauvetage des mammifères marins en cas d'échouage. Si vous vivez sur la côte, vous pouvez vous aussi signaler une observation ou un échouage et ainsi participer à la protection des espèces ! 

vendredi 8 septembre 2017

Henri Bordeaux, Joseph Peyré : de la misogynie en montagne

Que les choses soient claires et nettes, posées dès le départ : je ne suis pas une féministe. Non que j'aime me faire dominer par les hommes dans une société machiste, gagner moins qu'eux et me faire mépriser quand je porte une jupe. Cependant, je ne suis pas du tout dans la mouvance militante qui veut qu'on fasse tout comme les hommes. Pardon, mais je ne suis PAS un homme. Je tiens à rester une femme avec tout ce que ça a de particulier. Dans les sociétés andines, loin d'être aussi machistes qu'on le pense (cette fâcheuse tendance n'arrivant qu'avec la colonisation espagnole), hommes et femmes ne sont pas identiques mais complémentaires. Aucun ne prend le dessus sur l'autre, mais chacun est respecté et utile dans le couple pour ce qu'il sait faire de mieux. Une équipe, en quelque sorte. En réalité, ce qui rend les femmes féministes, c'est le machisme de nos sociétés. Dans les deux romans que je viens de lire et qui se situent tous les deux en montagne, c'est à la misogynie dans toute sa splendeur que j'ai été confrontée. De quoi énerver les demoiselles les plus pacifiques. J'explique. 
Henri Bordeaux, Le barrage, 1927.
L'histoire d'un village des Alpes à qui l'on apprend qu'il va être noyé au profit d'un barrage hydro électrique et de sa retenue d'eau. Le village pourrait ici être un personnage à part entière, s'il ne formait qu'un et, comme un seul homme, choisissait de se rebeller plutôt que de plier. Or, la grande majorité du village se soumet sans trop broncher et il est fait dans le livre un éloge au progrès qui arrive dans les chaumières et les fait sortir de l'obscurantisme païen. Reste un personnage, celui du chasseur de chamois rustre qui se comporte en ours et qui, lui, se refuse à admettre que son village puisse disparaître sous les eaux. On donne cependant des circonstances atténuantes à ce comportement : la mort de sa femme, sa fille au couvent après la mort de son fiancé. Que Dieu lui pardonne. Car la religion est omniprésente et, même lorsque les traditions et le respect voué à la montagne sont évoqués, le Créateur n'est jamais bien loin. Quid des femmes, me direz-vous ? Eh bien aucune ne sort vraiment du lot. Vierges effarouchées sans défenses face à l'appétit des ouvriers - étrangers, et ce n'est pas qu'un détail - venus construire le barrage, mères de famille aux fourneaux, sans voix, sans conscience, aveuglées par leurs sentiments et bigotes. Heureusement, Dieu est juste et bon : l'âme des égarées sera sauvée, tout est pardonné. On voit bien, mais c'est l'époque, me direz-vous ?, que les femmes n'ont pas le droit de cité dans les débats concernant la sauvegarde ou non de ce village. Au fond, n'importe quelle histoire aurait été bonne pour qu'Henri Bordeaux nous serve sa morale sur la salvation et le pardon. 
D'autres villages engloutis:

 Lac du barrage de Tignes
Lac du barrage de Roselend

Joseph Peyré, Matterhorn, 1939.
Dix ans plus tard, les choses ne sont pas améliorés. Pire, elles sont dites explicitement. Au rayon des femmes qui se mouvent dans le microcosme de Zermatt en été : la paysanne sans voix qui passe son temps à attendre son fiancé guide de haute montagne, l'américaine hystérique qui veut coûte que coûte bâtir une sorte d'hospice catholique en haut du Cervin, et la touriste fortunée et malheureuse en amour qui croit dur comme fer que de grimper au Cervin avec son mari pourra ressouder leur couple. Reconnaissons cependant que, niveau folie, les hommes ne sont pas en reste puisqu'un dément ayant construit un Matterhorn en carton dans sa résidence d'été y place avec minutie les petites croix qui symbolisent les morts tombés sur les différentes parois. Sa voix prophétique dit à quel point cette montagne rend fou et suscite des passions incontrôlées, mêlant la peur et le désir illuminé. Kate, notre fameuse touriste fortunée, choisit de prendre comme guide le robuste Jos-Mari afin de suivre avec lui l'entraînement long et nécessaire qui pourra lui permettre d'améliorer sa condition physique et ainsi gravir le Cervin. Les amateurs de montagne pourront ici faire abstraction de tout le côté niais de leur relation et de l'absence d'action pour savourer de belles pages d'écriture montagnarde. Là-dessus, on ne va pas cracher dans la soupe lorsqu'on nous propose de si belles descriptions des sommets et des ascensions. Ni lorsque les guides - également sauveteurs - y sont présentés comme des demi-héros. Remarquons simplement que la montagne leur est réservée, que c'est une affaire d'hommes et de virilité. La femme, elle, est une pauvre créature frêle, aux capacités physiques extrêmement limitées, voire inexistantes et qui est comme un intrus dans ce milieu écrasé de machisme. Certaines phrases du livres le disent d'ailleurs de manière totalement explicite. 

Alors quoi ?
Alors, d'une part, malgré mes critiques, j'ai beaucoup aimé lire ces deux livres. Le premier, parce qu'il raconte une histoire dans des paysages qui me sont chers et qu'il fait écho à tous les autres villages des Alpes qui seront noyés dans les années suivantes. Le second, parce qu'il évoque le Cervin, ce sommet mythique que j'ai eu la chance d'approcher adolescente et dont la force m'a marquée à vie, dans une écriture beaucoup plus riche et intéressante que le premier roman. 
D'autre part, cela m'amène à me poser les questions suivantes : le milieu de l'alpinisme est-il toujours misogyne ? Si on regarde la place des femmes dans les grandes ascensions himalayennes encore teintées de nationalisme des années 50 - 60, on ne peut pas vraiment dire que les choses se soient améliorées. Les exploits féminins sont-ils autant valorisés que ceux des hommes ? Le statut de héros ne se décline-t-il pas essentiellement au masculin ? 
Mon enquête sur la misogynie des cimes ne fait que commencer...