Affichage des articles dont le libellé est Afrique. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Afrique. Afficher tous les articles

samedi 16 mars 2019

Un aller retour au Burkina

Il y a les routes qu'on parcourt. Et il y a les routes que l'on dessine dans sa tête.
Elle passe me chercher en début d'après-midi. Quand je monte dans sa voiture blanche, je pense me rendre à un simple rendez-vous. J'ignore encore que ses routes vont me mener plus loin. Je ne me souviens plus comment le mot arrive dans la conversation, toujours est-il que, soudain, elle lâche "Burkina Faso" dans un sourire. Et nous voilà parties...
Inévitablement, je lui pose la première question : pourquoi et comment ? "Des religieuses burkinabè étaient venues faire des études dans le lycée près de chez moi, me répond-elle. Elles sont restées un certain temps et nous avons sympathisé. J'ai fini par y aller. Depuis, je m'y suis rendue six ou sept fois." Une proche me confiera deux jours plus tard : "C'est sa grande passion, sa deuxième patrie".
J'aime les histoires d'amour improbables, les unions qui défient les habitudes, bousculent le quotidien, envoient balader les frontières. Et j'aime par dessus tout faire parler les gens amoureux. Ils ont, comme dit la chanson, quelque chose au fond des yeux, un relent de l'ailleurs dans la voix, les émotions comme des dizaines d'étoiles qui fleurissent autour de la tête. Ils sont beaux. Pendant ce trajet de deux fois deux heures, le temps d'un aller-retour dans la mystérieuse Afrique, j'ai posé des questions, curieuse, affamée. Et elle m'a répondu, joyeuse, passionnée. 
Alors qu'une voiture nous double, elle rit et se souvient :
"Un jour, nous devions aller à deux voitures chercher un groupe qui venait d'atterrir au Burkina. Le feu passe au rouge, la voiture devant moi passe. Moi, je m'arrête. La personne à côté de moi se tait. Vert, je redémarre. Au feu rouge suivant, je m'arrête encore. Cette fois, ma passagère s'exclame : ici, le soir, quand il n'y a personne, on passe, même si le feu est rouge ! Moi, je me suis arrêtée ! On est quand même arrivées à l'aéroport. Conduire au Burkina, c'est comme ça. Ils ont pourtant les mêmes panneaux que chez nous !"

Nous rions. Elle s'agace un peu à propos du milieu associatif et des malentendus que cela produit. 
"Je me rappelle d'une association européenne, de coopération. Ils avaient monté une grande ferme et cela fonctionnait bien. Quand ils sont partis, il n'a pas fallu six mois pour que tout tombe en ruines. A l'abandon. Souvent, en tant que Français, on veut imposer notre façon de voir les choses et cela ne colle pas avec l'état d'esprit local. Une institutrice française tenait plus que tout à fonder une bibliothèque. Elle y a mis toute son énergie. Elle a fait venir des dizaines de cartons de France, des centaines de livres. Elle était très fière du travail accompli. Résultat : cette bibliothèque, personne ne l'a jamais fréquentée. Tout le monde s'en fichait. Pourquoi ? Elle avait fait venir toute la série des "Bibliothèque Rose", ces petits romans pour enfants qui parlent de chez nous, d'ici, de la France, des Blancs. La littérature africaine est tellement riche ! Les gens avaient envie de lire des choses qui les concernaient, qui leur ressemblaient, pas de genre de récits ! Je pensais qu'une institutrice aurait eu l'esprit un peu plus ouvert, aurait mieux cerné les choses. J'ai été déçue ! D'ailleurs, je lui ai dit."
Elle, elle cerne. Elle capte, elle ressent, elle mesure. On le comprend. Elle critique avec bienveillance, fulmine avec tendresse, décrit amoureusement. Elle saisit les travers, les habitudes, les bons et les mauvais côté sans jamais les juger. 
"Nous, on se préoccupe trop. Là-bas, ça va bien comme ça peu. On se débrouille, on a des combines, on se la coule douce et ça suffit. On ne passe pas son temps à s'angoisser. Là-bas, au Burkina, ils ne sont pas stressés ! Et vous voulez que je vous dise ? Ce sont eux qui ont raison ! Au fond, on se croit meilleurs que tout le monde, nous, les Blancs. On veut imposer nos modes de pensée, au mépris de la culture locale. On devrait bien se garder de cela, être plus discret, modeste, humble."
J'approuve en souriant. Elle insiste :
"Quand on voit que sans eau courante, les Burkinabè sont beaucoup plus propres que nous, toujours tirés à quatre épingles, alors que nous, Français, on prend des douches interminables sans même se savonner ! On n'a pas volé notre réputation à l'étranger d'être des crasseux ! Quant aux femmes, elles sont extrêmement coquettes. Maquillées, coiffées, dans des tenues colorées et élégantes. Elles sont beaucoup plus pimpantes que nous !"
Je sens qu'elle les admire, ces femmes, et qu'elle l'aime, ce peuple qui a su l'accueillir comme une enfant de plus. Je sens qu'elle souffre de la violence qui s'est installée ces dernières années dans son cher pays. Elle se ferme soudain :
"Maintenant, il est quasiment impossible d'obtenir un visa pour le Burkina. Les milices djihadistes sont tout près et il y a des militaires partout. La dernière fois que j'y suis allée, c'était déjà limite. Un soir, j'ai entendu comme des coups de feu. Ce n'était pas un feu d'artifice : c'était le bruit des combats, ça tirait de partout. On a dû se confiner, rester dormir là où on se trouvait, se terrer. Je n'étais pas rassurée. Dire que les habitants vivent cela quotidiennement maintenant... La violence. C'est impensable. Attristant. J'ignore quand je pourrai y retourner."
Le temps s'arrête sur cette phrase en suspens. Sur l'autoroute, le ciel est gris anthracite, bleu indigo. Il va pleuvoir bientôt. Je ne sais pas ce qu'elle regarde, droit devant. La route, évidemment. Les souvenirs qui défilent. Moi, je suis en voyage. J'essaie de m'imaginer le "pays des hommes intègres", bienheureux, accueillants, assiégé par la terreur, pris dans le tourbillon d'un mauvais vent. A l'unisson de mon interlocutrice, j'ai les tripes nouées et le cœur serré. 

Quand elle me dépose devant chez moi, je la remercie mille fois. Pour sa générosité, parce qu'elle m'a fait partager sans limites ce qu'elle a de plus cher. Elle, elle me remercie aussi. Pour ce trajet qu'elle n'a pas vu passer. Je crois qu'elle est heureuse de s'être confiée, d'avoir passé un relais. Au fond, les gens beaux, ce sont les gens amoureux qui vous entraînent dans leur passion, vous y laissent une place et vous offrent en cadeau les plus belles images qu'ils gardent en eux. 
Merci, N., pour cet aller-retour au Burkina. A bientôt peut-être...

mardi 13 novembre 2018

Petit pays

Gaël Faye, Petit Pays, 2016.
"Waou ! Pfiuuuu... Purée !...
- Quoi ?
- Ce bouquin !..."
Voici en exclusivité la teneur de la riche et dense conversation que j'ai pu tenir juste après avoir refermé le livre de Gaël Faye. Les seules onomatopées que j'ai pu extraire de ma bouche, c'était déjà trop de mots pour cette œuvre. Parce que pour la décrire, il n'y en a pas. Jee vais tout de même tenter de faire un effort et de structurer mon ressenti, car sinon on ne va pas aller très loin, vous et moi.

"La musique est un cri qui vient de l'intérieur", disait un célèbre chanteur stéphanois. Les mots de Gaël Faye doivent venir de là aussi. Du plus profond, des tripes, du bide. Et en même temps du rêve, de quelque chose d'onirique et d'enfantin qui vient s'écrabouiller sur l'absurde tragédie de la guerre comme des papillons sur un pare-brise. Je structure, je structure... 
Nous sommes en 1992, à Bujumbura, la capitale du Burundi. Gaby a dix ans et vit avec son père, français, sa mère Rwandaise et sa petite sœur Ana. C'est le temps de l'enfance, de l'innocence, des mangues gorgées de sucre et de soleil, des escapades dans le quartier avec les copains et des petites bêtises sans grandes conséquences. Le narrateur, adulte, se souvient de cette période comme d'un âge d'or. Peut-être l'embellit-il d'ailleurs avec la distance. Le père de Gaby refuse que ses enfants entendent parler de politique. Les conflits d'intérêts et de pouvoir sont loin et c'est très bien ainsi. Certes, les domestiques sont noirs, les blancs installés là depuis l'époque de la colonisation maintiennent un ordre établi archaïque, mais on n'y prête plus attention. Il en a toujours été ainsi et, pour Gaby, chaque chose est à sa place. Petit à petit, pourtant, le malaise s'insinue dans la vie familiale, dans le pays, dans le quartier, dans la bande de copains et dans la tête de Gaby. Une réflexion raciste plus appuyée que d'habitude de la part de Jacques, l'ami belge des parents. Une réaction d'Yvonne, la mère de Gaby, qui pour une fois soutient le regard du colon. Le conflit qui lézarde la solidité du couple. Quelque chose d'irréparable qui s'installe. Au Rwanda, juste de l'autre côté de la frontière, les Hutus et les Tutsis s'affrontent encore. Ce n'est pas la première fois que la guerre civile éclate dans le pays et c'est la raison pour laquelle la mère de Gaby ainsi que le reste de sa famille vit en exil au Burundi. Seulement, le cœur d'Yvonne est là-bas, sur sa terre de naissance. Et elle en tremble de peur. La rupture entre les parents est consommée. Yvonne quitte le foyer et laisse les enfants avec leur père. La réalité commence à prendre corps dans la vie de Gaby.

D'autant qu'au Burundi, les élections approchent et que, si la démocratie engendre des espoirs de la part de la population, elle provoque aussi des craintes. Et celles-ci sont justifiées. Coup d'état. Représailles. Assassinats. Couvre feu. Et dans le poste de radio, les informations venant du Rwanda où les Tutsis se font massacrer par les Hutus. Jusqu'au bout, Gaby tente de s'accrocher à son enfance, comme un petit garçon qui plisse violemment les yeux pour que le rêve de la nuit passée ne s'évapore pas. Dans sa bande, les copains plongent tête la première dans la réalité du conflit. Ils s'endurcissent, parlent comme des hommes, trouvent des armes, s'organisent non plus en bande, mais en gang. Balles perdues. Agressions. Meurtres. Gaby s'éloigne du groupe pour se réfugier dans la littérature et dans les romans que lui prête madame Economopoulos, une immigrée grecque. Pendant ce temps, Yvonne décide coûte que coûte de partir au Rwanda, essayer de retrouver son frère, sa cousine et ses enfants après le cessez-le-feu. Elle ne réapparaît à la maison que traînée par Jacques, l'ami qui l'a retrouvée par hasard, errant dans une rue, métamorphosée. 
En fait, l'histoire, on la connaît. La guerre. Le génocide. Le silence de l'Europe. L'horreur pendant des mois. Et nous, Français, devant la télé. Loin, très loin. A l'abri. En sécurité. Spectateurs distancié d'un film plutôt réaliste. Gaël Faye choisit de nous raconter l'histoire de l'intérieur, telle que son personnage l'a vécue. Attention, ceci n'est pas une autobiographie, insiste-t-il. Ceci est une fiction. Enfin, non, Gaël, pardon. Avec tout mon respect. Ceci n'est pas un roman. C'est un poème. Un hymne à l'enfance qu'on assassine. A l'innocence pure et sucrée que l'on projette dans la guerre, de la même façon que l'on jetterait une fleur dans l'eau bouillante. Ceci est un tableau, un chant d'amour à un pays, un dessin tracé avec un doigt d'enfant sur la terre brune avant que celle-ci ne s'inonde de sang. Monsieur Gaël Faye, merci. Merci d'être venu pas loin de chez nous et de nous avoir offert cette lecture musicale, ce récit chanté, ces vers récités sur la guitare. Merci d'avoir écrit et de continuer à le faire. Merci d'ouvrir grand la porte des possibles et de raconter en toute liberté, d'exploser les moules, de revisiter la grande histoire et d'en faire quelque chose de particulier, de sensoriel, de corporel. Merci pour cette bouffée d'air offerte, pour cette affirmation humaniste. Voilà ce que c'est que la guerre. C'est un exterminateur d'enfances. Et en réponse, voilà ce qu'est l'art : une éclatante et vibrante catharsis. 

mercredi 7 février 2018

Trois livres pour voyager depuis son canapé

Pour le grand retour du blog et étant donné que j'ai entrepris un assez long voyage qui m'empêche pour un temps de voyager dans l'espace, c'est à travers les livres que je vous propose de vous évader. L'occasion de s'échapper de sa lourde enveloppe corporelle pour, sans bouger de son canapé, aller à la rencontre de personnages étonnants et inspirants, et vivre des aventures incroyables depuis son salon. 
Bertrand Piccard, Brian Jones, Le tour du monde en 20 jours, 1999.
Jules Verne a trouvé son successeur en la personne de Bertrand Piccard qui réussit un tour du monde en ballon et sans escale. Une aventure humaine autant que scientifique, un défi relevé au quotidien pour voler dans les vents favorables et l'optimisation de la performance grâce à la présence d'un staff technique impressionnant. L'équipe veut laisser le moins de prise possible au hasard et tout est étudié précisément : chaque souffle d'air, chaque perturbation, chaque courant ascendant, à quelle altitude faut-il voler... et quelles autorisations de survol de l'espace aérien faut-il obtenir. Certains pays ne laissent pas n'importe qui envahir leur ciel et offrent des délais de passage restreints, ce qui provoque chez nos compétiteurs quelques sueurs froides. L'océan, le désert, les montagnes, la terre entière vue du ciel et le message suivant : vue de là-haut, la paix semble aller de soi tellement notre planète est belle et ses paysages sublimes ; vues de là-haut, les guerres et les conflits de territoires semblent d'autant plus absurdes. 
Pour aller plus loin...
Si vous voulez en savoir plus sur Bertrand Piccard, allez sans tarder sur son site internet. Vous y apprendrez que le monsieur est psychiatre, hypnothérapeute, a été ambassadeur aux Nations Unies, mandat pendant lequel il a oeuvré pour la cause des femmes, a fondé une organisation humanitaire qui lutte contre le Noma, une maladie liée à la pauvreté et complètement ignorée en Europe. Il donne également des conférences à travers le monde. On peut lire aussi son parcours expéditionnaire détaillé qui est en lien direct avec son engagement pour les énergies renouvelables et la sauvegarde de la planète. Quand on sait que son grand père a servi de modèle à Hergé pour créer le personnage du professeur Tournesol, on ne peut que s'intéresser au grand homme, à ce "savanturier" comme le dit son site qui est une source d'inspiration inépuisable pour qui a encore plein de rêves sous la pédale. C'est en rencontrant de tels personnages que l'on appuie sur l'accélérateur de la confiance et qu'on a envie de se lancer dans de beaux projets. 

Eric Massiet du Biest, Yann Vrignaud, Le tour du monde en traction, 1990. 
Un autre tour du monde, moins scientifique, plus aléatoire mais tout aussi passionnant. Les protagonistes ont la fougue et l'insolence de leurs vingt ans et l'amour de leurs véhicules : deux vénérables tractions pas forcément adaptées à tant de kilomètres sur des routes qui souvent n'en sont pas. Il faut tout le talent d'un mécanicien de génie pour ressusciter des moteurs à l'agonie et permettre au convoi de repartir après chaque avarie. Livre polyphonique puisque chaque participant à l'aventure raconte sa version de l'anecdote, du pays traversé, il est écrit avec simplicité mais c'est justement ce qui nous entraîne à poursuivre la lecture. Un vent de fraîcheur et de spontanéité souffle sur ces pages et on se prend au jeu, on s'attache aux personnages, on leur souhaite de réussir. Plus de 25 ans après, le livre n'a pas pris une ride et je connais une lectrice assidue qui se souvient encore avec émotion de la première fois où elle a ouvert le bouquin. Si j'avais lu ça adolescente, j'aurais eu des étincelles dans les yeux pendant assez longtemps !
Pour aller plus loin...
Si revoir et réentendre Nicolas Hulot parler dans son micro aux commandes de son engin volant vous rend nostalgique, c'est le moment de visionner cette vidéo (il en existe plusieurs disponibles sur internet) dans laquelle le reporter volant présente un extrait de l'aventure filmé et envoyé par les participants eux-mêmes. 


Et puis, parue en 2009, 20 ans après l'aventure, une bande dessinée publiée aux éditions Hoëbeke et dont on peut retrouver généreusement l'intégralité sur le blog de l'atelier de Joub réinterprète le parcours des aventuriers en offrant une histoire originale et en même temps proche des péripéties vécues par le groupe.

Anne Collet, Danse avec les baleines, 1999.
La dame a du chien. La dame sait ce qu'elle veut, se laisse guider par son instinct et ne va que là où celui-ci lui dicte d'aller, ne fait que ce qu'elle a envie de faire. Son parcours est celui de quelqu'un qui a trouvé sa passion, qui a tout mis en œuvre pour réussir et qui n'a jamais lâché le morceau. Celui d'une personne à l'intelligence pointue, à l'intelligence du cœur et qui a une envie folle de transmettre et de partager, en témoigne son expérience avec un équipage d'enfants sur le bateau Fleur de Lampaul. Anne Collet nous en apprend des tonnes (c'est le cas de le dire) sur les cétacés qui paraissent si éloignés de nous et avec lesquels, pourtant, nous partageons de nombreux points communs. Sans pédanterie scientifique, sans simplification méprisante, elle emploie les termes justes pour nous faire part de ses recherches et nous livre un message sans concession sur la nécessité de protéger notre planète et sa biodiversité. En lisant le livre des années après sa publication, on constate avec effroi que les prévisions d'Anne Collet étaient justes et que certaines espèces ont déjà été rayées de la carte de nos océans, la faute à la sur-pêche, à l'homme, à la pollution, à notre indifférence. Un voyage à la fois humain, scientifique et nécessaire. Une rencontre inspirante avec une femme de caractère qui nous enseigne que quand on veut suivre son étoile, si on s'en donne les moyens, alors tout est possible.
Pour aller plus loin...
Si vous brûlez de savoir ce que sont devenus les ados qui ont navigué sur le Fleur de Lampaul, une page intéressante à lire accompagnée d'une vidéo.
Si le sort et la protection des cétacés vous passionnent, rendez-vous sur le site de l'observatoire Pelagis, qui est un pôle important de recherche situé à La Rochelle et qui mène également une action de sauvetage des mammifères marins en cas d'échouage. Si vous vivez sur la côte, vous pouvez vous aussi signaler une observation ou un échouage et ainsi participer à la protection des espèces ! 

mardi 17 octobre 2017

Géopolitique du moustique

Erik Orsenna, Dr Isabelle de Saint Aubain, Géopolitique du moustique, 2017.
Erik Orsenna pourrait bien écrire sur le plus insignifiant des sujets qu'on aurait plaisir à lire son livre. Après avoir entendu l'académicien présenter son nouvel ouvrage dans une émission de radio, on ne pouvait faire autrement que d'avoir l'eau à la bouche.

Le moustique, cette petite bestiole qui virevolte et, il faut le dire, pourrit nos soirées estivales, fait moins peur en France que dans les contrées exotico-tropicales... et pourtant... Pourtant, avec le réchauffement climatique, ces résidents piquants de notre planète migrent vers nous. Pourtant, la zone située entre Marseille et Perpignan a depuis toujours connu des épidémies de fièvres dues aux insectes. Alors, puisque nous sommes appelés à être voisins, autant bien se connaître. Tout au long de son enquête, Erik Orsenna fait l'étudiant et se rend au chevet des plus prestigieux chercheurs sur la question de la vie, de la nature et des moustiques. Tous ses interlocuteurs sont à la fois passionnants et inquiétants, car ils pointent du doigt le même fait : les moustiques sont extrêmement nombreux, ils résistent aux affreux virus qu'ils transportent, ils possèdent un pouvoir énorme de contamination, ils se reproduisent à une vitesse folle et savent s'adapter à n'importe quel milieu, il en existe une variété d'espèces impressionnante. A côté des moustiques, l'homme est parfaitement minable. Nous pourrions rester béats d'admiration devant ces petites bestioles...si nous ignorions quels dégâts ils causent à travers le monde. Dengue, paludisme, fièvre jaune, virus zika... ce collier de noms plus effrayants les uns que les autres ont de quoi dégoûter à jamais de vouloir bien considérer les moustiques. Pour certains d'entre eux, des vaccins existent, qui aident nos organismes à se défendre lors des attaques suivantes. Pour d'autres, en revanche, aucune solution n'a encore été trouvée. Une histoire de gène, de cellule, d'un je ne sais quoi de très technique qui manque à notre connaissance. Nous voilà alors entraînés dans une étude approfondie de ce que sont les bactéries et le petit monde des virus. On recherche en permanence des solutions. A une époque, ce fut le très nocif insecticide DDT qu'on pulvérisa allègrement sur les paysages et les populations, lesquelles en gardèrent des séquelles à vie. Depuis, on essaie de faire mieux, moins pire. Sans que ce soit terrible. La prévention reste encore le meilleur moyen de se prémunir contre les piqûres. Répulsifs, nettoyage des recoins propices à la croissance de larves, moustiquaires. Mais que faire lorsque l'ennemi est si nombreux et si persévérant ? La science essaie elle aussi de s'en mêler, en tentant le lâcher dans la nature de milliers de mâles inoffensifs qui pourraient anéantir petit à petit la fonction porteuse de virus de l'espèce ; ou encore en modifiant génétiquement des spécimens pour les rendre tout mignons. Mais qu'adviendrait-il alors ? Ne joue-t-on pas là aux apprentis sorciers ? Il n'en demeure pas moins de Zika fait encore des ravages, que des bébés sont atteints de microcéphalies et que les moustiques tigres, les bien nommés, sont à notre porte. Plus de Guyane ou de Cambodge qui tiennent, les Européens sont également concernés.
Un voyage étonnant à travers le vaste monde et son pendant microscopique, mené de main de maître par la plume vive et inégalable d'Erik Orsenna. 

jeudi 6 juillet 2017

Bienvenue à Marly Gomont

L'histoire d'une famille noire qui s'installe en Picardie. Le scénario idéal pour un navet. Sauf que ce film, c'est l'anti "Bienvenue chez les ch'tis". L'anti comique lourd, l'anti cliché, l'anti couru d'avance. D'abord parce que c'est une histoire vraie : celle du rappeur Kamini et l'arrivée de ses parents à Marly Gomont. Ensuite parce qu'elle est racontée avec poésie, juste ce qu'il faut de rire et beaucoup de tendresse. Nous sommes en 1975. Un bled paumé du nord de Paris cherche désespérément un médecin. Monsieur Zantoko vient d'obtenir son diplôme en France : ils sont faits pour se rencontrer. Sauf que contrairement à ce que madame Zantoko a compris, Marly Gomont, c'est loin d'être Paris. Il pleut tout le temps. Il n'y a strictement rien aux alentours et les habitants... n'ont jamais vu de noirs. Ce qu'on n'a pas dit, c'est que les époux et leurs deux enfants -dont Kamini- viennent tout droit de Kinshasa. De la ville, quoi. Et c'est là que le scénario (ou bien est-ce la réalité qui dépasse la fiction ?) est très fort, parce que les bouseux, les sauvages, les arriérés, dans l'affaire, ce sont les autochtones, les Picards avec leur esprit étriqué par l'ignorance. Au contraire, les nouveaux arrivant africains sont distingués, éduqués, cultivés. Les idées préconçues prisent à contre-pied. Il va falloir bien des tentatives d'approche, bien des jours vides de patients dans la salle d'attente du nouveau médecin, bien des barrières à faire tomber et des obstacles à surmonter avant que la rencontre ne se fasse réellement entre les habitants du village et leurs hôtes africains. Ce qu'on aime, ce qu'on adore, ce sont ces images aux couleurs passées comme des photos de l'époque, cette finesse à l'heure d'aborder ce qui est aurait pu être un gros pavé lancé dans la mare, ce traitement attendri des personnages qui nous renvoie aux excellents films de Ken Loach. Je pourrais encore et encore parler de ce film qui me trotte dans la tête depuis hier soir. Comme une envie de le revoir. Parce que ça fait du bien.
Deux choses à regarder en boucle. La bande annonce :


Le clip de l'excellent Kamini :

vendredi 10 février 2017

L'esclave de Dieu

Frison Roche, L'esclave de Dieu, 1985.
Suite et pas du tout fin des livres trouvés dans ma maison. Frison Roche, c'est surtout pour moi l'écrivain des montagnes, celui de Premier de cordée ou des Montagnards de la nuit, le chantre des cimes, le conteur des Alpes. Ce que je sais moins de lui, ce sont ses expéditions africaines, ses longues marches dans le désert saharien et ses écrits relatifs à cette expérience. En voyant ce livre à l'étage parmi tous les autres, je l'avais sélectionné comme une possible future lecture. Au terme de celle-ci, je me demande pourquoi je n'ai pas sauté dessus plus tôt et j'ai très envie d'aller lire l'intégralité de l'œuvre de Frison Roche. 
Ce livre est en fait un récit romancé des aventures de l'explorateur charentais René Caillié, fils de bagnard et très tôt obsédé par l'Afrique et la découverte de la merveilleuse cité de Tombouctou. Lecteur avide, il engrange dès son plus jeune âge de nombreux témoignages d'aventuriers et finit par ne plus vivre que pour son rêve. Maintes péripéties l'attendent cependant : d'une première expédition à laquelle il participe au départ du Sénégal, il retiendra que la lourdeur des campagnes militarisées et aux couleurs des grandes puissances, France ou Angleterre, rendent le périple plus dangereux qu'efficace. René Caillié décide alors d'aller vivre un an auprès des tribus Maures afin de perfectionner sa connaissance de l'arabe et de se convertir à l'Islam. Il s'invente un personnage et une légende, celle d'Abdallahi, "l'esclave de Dieu", qui traverse l'Afrique pour aller rejoindre ses ancêtres en Égypte. Au retour de son séjour chez les Maures, il est abandonné par son pays qui lui refuse l'aide promise et snobé par les Anglais. C'est seul, en mendiant illuminé par la foi, qu'il se joint donc successivement à plusieurs caravanes et se lance dans l'inconnu. Des cartes permettent de suivre sa route, à travers le Sénégal, la forêt tropicale, puis les terres arides du Mali. Enfin, il parvient à Tombouctou. Ensuite, le retour s'effectue par le Nord et c'est la grande traversée du Sahara jusqu'à Tanger qui le plonge dans des conditions effroyablement dures. Déjà frappé par le scorbut depuis les Tropiques, Abdallahi est épuisé, assoiffé et maltraité par les caravaniers qui le considèrent comme un esclave. L'un des plus grands explorateurs de notre histoire meurt en Charente à 38 ans, malade, isolé, perdu dans ses pensées qui le ramènent inexorablement vers l'Afrique. 
Et c'est là que je trouve Frison Roche magistral : à aucun moment il ne prend la décision de trancher sur la sincérité de la conversion à l'islam de René Caillié. Dieu est omniprésent pendant tout le récit et les prières à Allah sont autant d'hymnes qui s'élèvent des grandes solitudes ensablées du désert vers les millions d'étoiles qui guident la route des caravaniers. On comprend le message : peu importe qui on prie et dans quelles circonstances, l'immensité de l'Afrique est telle et les êtres qui la peuplent si minuscules que cette démesure incite au mystique. Faute de pouvoir se raccrocher à quoi que ce soit de matériel, de tangible, on se raccroche à Dieu. Le désert, pour beaucoup d'aventuriers, et les longues marches solitaires en général, ancrent l'humain dans le divin, c'est ainsi. Parce qu'il faut être seul avec soi-même et avoir connu les privations et la douleur physique pour comprendre que nous sommes dérisoires, que quelque chose de plus grand que nous nous entoure et nous enveloppe, nous dépasse et nous guide. Un récit passionnant (je le dis souvent, mais cette fois, c'est puissance mille !) à mettre entre toutes les mains.