jeudi 20 octobre 2011

Les folles de la place de Mai

Qui n'a pas entendu parler d'elles, ces mères qui défilent chaque jeudi sur la Plaza de Mayo de Buenos Aires pour réclamer qu'on leur rende leurs enfants enlevés, disparus pendant la dictature argentine? Dès 1976, année du coup d'état, et au cours des années qui suivirent, la dictature militaire de Videla fit disparaitre, d'abord de manière "expérimentale" puis de manière organisée et systématique, tous les opposants au régime. Il s'agissait en général de jeunes gens, entre 20 et 30 ans souvent, qui croyaient encore qu'ils pouvaient dire non, dire stop et qui croyaient en un monde meilleur, à la démocratie. Le reportage qu'a diffusé France Ô hier était différent des précédents sur ce même sujet en ce qu'il ne retraçait pas de manière chronologique des faits historiques, qu'il ne faisait pas le portrait détaillé des disparus dans un style tragique et larmoyant. Au contraire, il s'attachait à montrer le travail des mères des disparus et par la suite de leurs enfants dont certains avaient été "adoptés" par des familles de militaires. D'autres de ces enfants ont été élevés par leur grand-mère, dans la faille constante et irréparable que leur a laissé l'absence de parents. Ce qui frappe, c'est de voir qu'aujourd'hui, en 2011, ces mères qui étaient dans la force de l'âge lorsqu'on a enlevé, torturé et assassiné leurs enfants, sont de petites grand-mères, cheveux blancs et lunettes double foyers, rides au coin des yeux et démarche fatiguée. Et pourtant... Et pourtant elles sont toujours debout. Elles disent elles mêmes qu'elles ont "20 ans de plus dans le corps mais 40 ans de mois dans la tête", parce qu'en elles vit à jamais le souvenir de leur progéniture disparue et qu'elles se sentent le devoir indiscutable de faire perdurer leur mémoire et de brandir haut leurs idéaux. Elles disent que ce sont "leurs enfants qui les ont enfantées", parce qu'avant tout cela, elle n'étaient "que des femmes au foyer qui ne connaissaient par grand chose", et que grâce à leurs jeunes leur conscience s'est éveillée, pour ne plus jamais s'éteindre. Lorsqu'elles prennent le micro, les années s'effacent effectivement et la voix rauque ne tremble pas, à force de répéter ce discours de justice et de liberté depuis des décennies. Ce sont elles, et maintenant aussi leurs petits enfants regroupés dans l'association HIJOS, qui brisent définitivement la loi qu'on avait appelée "point final, obéissance, pardon" et qui avait de fait mis un lourd couvercle sur toutes les exactions commises pendant la dictature. Les mères "de la plaza" et leurs petits enfants refusent ce silence et le font savoir en menant des actions retentissantes, comme par exemple des "escraches" à répétition. Il s'agit d'organiser un grand rassemblement devant la maison de l'un des ex tortionnaires qu'ils ont localisé et de lui montrer avec des cris, des slogans, des chansons, des tags, que les coupables ne dormiront plus tranquilles, qu'ils ne cesseront de les harceler tant qu'on ne les aura pas jugés. Il s'agit également d'alerter le voisinage et plus généralement l'opinion publique, celle d'un pays qui, bien des années plus tard, a encore peur. Traque des tortionnaires, recherche de documents révélant l'emplacement des centres clandestins de détentions, mais aussi recherche des enfants volés, "adoptés" par la dictature, et surtout soutien, partage, espoir et lutte permanente. Pour les jeunes que l'on a privés de parents, cette force commune est d'une importance capitale. Tous portent une plaie béante en eux, impossible à refermer, une grande tristesse, un évident sentiment d'injustice, de la colère qui va parfois jusqu'à la haine. Beaucoup d'entres eux parviennent à exorciser ces sentiments dans la musique et en particulier dans le rock, aux paroles aussi assassines que ceux à qui elles s'adressent. Les mères de la plaza de mayo, dans un mouvement d'amour infini, partagent maintenant la scène de leurs manifestations avec ces groupes de rock, non pour se faire de la pub ou pour surfer sur une mode musicale, mais essentiellement parce qu'elles croient en ces jeunes et en ce qu'ils sont l'avenir de l'Argentine, ceux qui permettront qu'un jour la vérité éclate au grand jour et que les coupables soient jugés, et qu'enfin leurs enfants soient réhabilités. L'Argentine, un pays encore blessé et traumatisé par une histoire de violences et de déchirements.

3 commentaires:

enrique a dit…

Bonsoir! Merci Emi! Ils ont brisé notre jeunesse et notre vie. ils ont brouillé nos chemins et nos rêves.
Mais nous, nous n'oublierons jamais!
Merci,encore,Emi pour publier dans tes montagnes cette histoire d'un plat pays.

emi a dit…

Je me souviens que des années plus tard, Gelman, en exil en Espagne, avait retrouvé sa petite fille, "adoptée" par la dictature. Lui aussi avait choisi de s'exprimer dans la poésie...

aldeaselva a dit…

la maladie est toujours la conjonction complexe de divers facteurs. Les circonstances favorables peuvent être réunies durant des années sans que rien ne se passe, car en attente du dernier événement déclenchant, souvent anodin, et qui apporte paradoxalement le chaos. Apprenons les symptomes afin de ne pas les laisser s'installer au prétexte qu'individuellement, ils ne sont pas si graves.