dimanche 9 octobre 2011

L'alcool en Bolivie

Mais sur quel terrain glissant se lance-t-elle?, diront certains. Certes, le sujet semble tabou, mais ô combien vaste. En effet, il ne s'agit pas d'un article sur l'alcoolisme, mais bien sur l'alcool, chacun jugera de la nuance, s'il en est. Car l'alcool en Bolivie touche des domaines variés et connaît différentes utilisations, porte différents symboles.
Partons tout de suite vers l'aspect rituel de la boisson alcoolisée. Lors des cérémonies indigènes d'offrandes aux divinités, que ce soit la Pachamama, la terre mère, ou bien le Tio, diable de la mine, en passant par les apus ou divinités des montagnes, l'alcool est omniprésent dans tous les rituels, servant de petite gourmandise offerte aux dieux pour solliciter leur bienveillance. Le rituel n'étant pas unilatéral mais réciproque, le partage est de mise. Les participants à la cérémonie doivent donc sacrifier au rituel, non sans avoir copieusement arrosé les quatre points cardinaux, de s'humidifier le gosier dans une action de partage avec la divinité en question. Il en va de même avec la religion catholique et avec une vaste panoplie de saints dont les vertus s'assimilent à celles des forces protectrices de la nature, ainsi qu'avec tout une serie de Vierges qui sont elles associées à la fécondité de la Terre Mère. Tout ce petit monde a également droit à ses offrandes et à sa dose d'alcool. Le but étant de donner plutôt des alcools forts, puisque selon les indigènes, il ne faut par exemple pas habituer la Pachamama aux boissons trop sucrées, elle risquerait d'en demander plus qu'il n'en faut et d'en devenir gourmande.
Lors de grandes fêtes religieuses et/ou folkloriques comme le sont le Carnaval de Oruro ou encore Urkupiña à Cochabamba, le 15 août de chaque année, l'utilisation rituelle de l'alcool se fait à grande échelle et devient l'un des éléments clés de la fête. Lors des rituels de Urkupiña par exemple, les habitants de Cochabamba, et de toute la Bolivie d'ailleurs, viennent se faire "bénir" ainsi que leurs possessions (maisons, voitures etc...) actuelles ou souhaitées, en se faisant copieusement asperger par les hommes et femmes aptes à diriger cette cérémonie très païenne. Cette fois, ce ne sont plus des célébrations ponctuelles et isolées mais bien des bénédictions par centaines, un rituel à grande échelle dans lequel l'acool tient encore une place centrale. Pour ce qui est du Carnaval de Oruro et d'autres fêtes fokloriques, les marques nationales de bière (Huari, Paceña, Taquiña) jouent souvent le rôle de sponsors, profitant ainsi d'une publicité très largement diffusée, entretenant une réputation qui n'est pourtant plus à faire.
Voici les aspects de l'alcool que mettent en avant tous les boliviens, soucieux de diffuser leur culture et d'affirmer le rôle rituel des boissons alcoolisées (essentiellement bière, chicha, c'est-à-dire boisson à base de maïs fermenté et eau de vie). Pourtant, tout n'est pas si simple et les dérives sont fréquentes.
Ainsi, lors des rituels miniers par exemple, ou encore lors du Carnaval, l'alccol déborde de sa fonction d'ingrédient rituel. C'est ainsi que l'on peut lire dans les journaux les incidents parfois comiques, parfois tragiques qui ont eu lieu à l'issue de certaines fêtes ou rassemblements fokloriques. Pour ce qui est des mineurs, il n'est pas rare, en se promenant dans les faubourgs miniers qui surplombent la ville de Potosi, de rencontrer des hommes ivres morts, allongés sur le sol, en plein après midi. Le San Lunes (le "lundi saint") est même une institution dans les villes minières et consiste à prolonger le week end jusqu'au lundi soir afin de récupérer des excès des jours précédents.
Mais il n'y a pas que dans les mines que l'alcool fait des ravages, et pas que chez les hommes non plus. Combien de fois, en passant devant une "chicheria" de Cochabamba (une sorte de troquet où on peut boire de la chicha tout en écoutant de la musique, souvent très forte), ai-je vu des femmes cramponnées à leur table, déjà ivres, leurs enfants tout près d'elles, la déchéance sous les yeux. Pour ce qui est des transports, le bilan n'est pas beaucoup plus positif. Pourquoi le cacher et continuer à diffuser une pseudo vérité? Certes, les routes boliviennes ne sont pas des autoroutes aussi lisses qu'en Europe et pour certaines comportent effectivement quelques virages dangereux. Mais j'ai pu l'observer, les chauffeurs de taxis sont  pas exemples des as du volant et les boliviens, en général, de bons conducteurs. Non, ce qui provoque un si grand nombre d'accidents mortels sur les routes, ce n'est pas l'état de celles-ci, mais bien celui des conducteurs, de bus notamment. Le sujet est bien connu, chaque bolivien, en grimpant dans un bus pour effectuer une grande ligne, scrute avec attention le visage du chauffeur pour s'assurer de sa sobriété.
Mais comment faire comprendre à certains que l'alcool est nocif quand on sait l'importance de son statut d'ingrédient rituel et donc sacré? Comment parvenir à différencier cet aspect traditionnel et culturel de l'idée selon laquelle l'alcool est indispensableà une réunion entre amis ou un repas de fête? Comment tracer la limite entre offrande rituelle lors d'un mariage ou du Carnaval et ivresse générale et incontrôlée? En Bolivie, les campagnes contre l'alcool au volant ne datent par exemple que de 2010 et je ne suis ni sûre de leur efficacité, ni certaine qu'elles n'aient pas été totalement abandonnées. Comme en France, l'alcool rapporte et personne n'a intérêt à ce que les ventes diminuent. Les brasseries nationales verraient leur chiffre d'affaire diminuer et les rassemblement folkloriques leur affluence se réduire considérablement. Qui aurait intérêt à cela, à part peut-être les jeunes filles violées, les enfants battus ou les femmes brûlées à l'acide? Mais s'en soucie-t-on vraiment? En minimisant ces crimes et ces débordements dûs à l'alcool, les boliviens décrédibilisent par la même occasion leur culture et leurs rituels et risquent de devenir aux yeux du monde un "peuple d'alcooliques". Reste à trouver la juste mesure...

3 commentaires:

patricio a dit…

hola
tu reprendras bien un ptit singani mdr

emi a dit…

Oui, alors moi je suis plutôt chuflaycito tu vois!... ay... mais en Bolivie je ne conduis pas ;)

Laure Hetzel a dit…

C'est un article remarquable, le ton juste avec lequel tu en parles me touche profondément. Tu as raison, à la fin, il faut que les choses soient dites.