mercredi 31 août 2011

La princesse de K'ara K'ara

Le paysage est magnifique: les sommets, loin jusqu'à l'horizon, très loin, à perte de vue. Très loin aussi, les neiges éternelles et la ville. Cochabamba, vu d'ici, c'est déjà un autre monde. Au coucher du soleil, les sommets s'illuminent, s'embrasent, le ciel prend une teinte ocre, rose, pourpre. C'est magnifique. Cette sensation de pouvoir embrasser du regard d'autres vallées, dans l'air limpide du soir. Pas un bruit. On peut regarder au-delà de ce monde. Il faut, regarder au-delà. Dès que le regard fait marche arrière et revient près d'ici, c'est le contraste. Ici, c'est très différent. La terre aussi, est rouge, un peu jaune. C'est la terre qui devient poussière et fait grincer des dents quand il y a du vent. Il pleut rarement. La poussière rentre partout: dans les maisons, dans la bouche, dans les yeux, dans la nourriture, dans le nez, dans les poumons, dans l'âme. Le vent n'apporte pas que la poussière. Il transporte aussi des odeurs, des fumées, des gaz. Parce qu'en bas, de l'autre côté de cette colline, c'est la grande décharge de K'ara K'ara. D'ici, on peut voir les gens travailler, marcher sur la montagne de détritus comme des fourmis. Il y a de la fumée toxique, des sacs plastiques qui volent, l'odeur infernale qui nous envahit, qui rentre dans le nez, dans les poumons, dans les maisons, dans l'âme.

On vit ici depuis longtemps, pourtant on ne s'habitue pas. Mais c'est comme ça. Parfois, ça sent moins fort, c'est supportable, c'est comme ça. Ici, je vis avec ma mère et mes petits frères. Mon père est mort. A la campagne, on était pauvres, on n'avait plus de terres, alors on est venus ici. Tu vois, ici c'est notre maison. C'est tout petit mais on s'adapte. Ici on dort, là c'est le lit de ma mère, ici on fait la cuisine. Parfois, j'aide ma mère mais tu vois, je ne peux pas me lever. Je reste sur mon lit. Ma mère va vendre des choses au marché en bas. Elle s'absente la journée parfois. Mais elle est toujours là le soir. Elle m'habille, me lave, me peigne, change mes draps. Parce que je ne peux pas faire ça toute seule. Mes jambes ne répondent pas. Et puis je ne sens pas quand je fais pipi, alors parfois mon lit n'est pas très propre. C'est pour ça que ma mère doit me changer souvent. Elle m'aide beaucoup. Je suis perdue sans elle. Tout ça, c'est depuis que j'ai 11 ans. Je jouais, je suis montée en haut d'un arbre, je suis tombée. Mes jambes sont restées paralysées. Depuis, je suis assise ou allongée sur ce lit. J'ai honte de redescendre. Que doivent penser les autres? J'ai peur qu'ils se moquent. Le médecin me dit que je devrais faire des séances de kiné. Je sais bien. Mais j'ai honte de descendre. Et puis qui va me porter? Si seulement mon frère était là. Lui, il me porterait. Mais il est dans le Chapare, il part pendant des semaines. ça doit faire un mois qu'on ne l'a pas vu. Il me manque beaucoup. Heureusement, je prie beaucoup et ça me fait du bien. Tu sais, c'est Dieu qui décide de tout. Il faut prier souvent, plusieurs fois pas jour. Tu vois, là, au mur, c'est les commandements de Dieu. Il faut les respecter. Je fais partie de la congrégation des Israélites, c'est pour ça que je porte un voile. Je suis très croyante. C'est Dieu qui décidera si je dois aller mieux ou pas. Tout dépend de lui. Tout le monde doit prier. Quand je ne prie pas, je lis. J'adore lire. Je lis des romans, de tout, ce que je trouve, ce qu'on me donne, ce que mon frère me rapporte. Je lis toute la journée. Dis, tu m'apporteras des livres? Lire, c'est ma passion! Ce que je préfère c'est les romans, les belles histoires, ça m'emmène loin d'ici.
Je m'appelle Elizabeth. J'ai 15 ans.

Elle s'appelle Elizabeth. Elle doit avoir 19 ans maintenant. Qu'est-elle devenue?

2 commentaires:

Gilles a dit…

Et maintenant ?...il faut retourner la voir et lui apporter des livres ......une parmi tous les déshérités
de la terre n'est déjà plus une anonyme pour nous; parce tu nous a parlé d'Elizabeth ...que faisons-nous maintenant?

emi a dit…

Tu sais Gilles, l'année dernière je voulais y retourner, emmener ma fille là haut à K'ara K'ara, revoir les amis, et puis, il y avait cette association où j'avais fait un petit passage pas très conluant (un jour je dévoilerai tout!), alors, l'envie m'en a manqué... un jour peut être...