mercredi 24 août 2011

Interview à Victor Montoya


Des retrouvailles nécessaires avec la Bolivie

L’écrivain bolivien nous confie que le Tio de la mine, personnage centrale de la mythologie andine et dieu tutélaire du ventre de la Pachamama, l’a toujours maintenu en contact avec sa terre, ses gens et sa culture.

Victor Montoya est né à La Paz en 1958, mais il a passé son enfance dans la ville minière de Llallagua-Siglo XX. En 1976, à cause de ses activités politiques, la dictature de Hugo Banzer le poursuit, le torture et l’emprisonne. C’est dans une cellule humide du Pénitencier National de San Pedro qu’il écrit clandestinement son œuvre « Grève et Répression ». En 1977, à la suite d’une campagne d’Amnesty International, il obtient sa libération et part en exil en Suède, où il vit depuis plus de trente ans.
A Stockholm, il suit des études de pédagogie à l’Ecole Supérieure des Professeurs. Il donne des cours de quechua, coordonne des projets culturels dans une bibliothèque et dirige des Ateliers de Littérature pour Enfants, dont le projet culmine avec la publication du livre « Contes de jeunes et d’enfants latino-américains en Suède », en 1985. Il se consacre actuellement au journalisme culturel et à la littérature.
Il y a peu, il était en Bolivie, dans le cadre de la Vème Rencontre d’Ecrivains Boliviens, à laquelle il a été invité par le Centre Culturel Simon Patiño de Cochabamba. Dans l’interview qui suit, où il aborde différents aspects de la réalité socio politique du pays, il nous commente aussi les impressions suscitées par son voyage de retour en Bolivie après plus de trente ans d’absence.

-Tu viens de rentrer de ton voyage en Bolivie. As-tu retrouvé le même pays qu’il y a trente ans ?

-En trente ans, beaucoup d’eau est passée sous les ponts. En réalité, la Bolivie que j’ai laissée n’est pas la même que celle que j’ai retrouvée. On remarque un changement pour plusieurs raisons. Par exemple, les campements miniers de Siglo XX et Catavi, qui il y a trente ans étaient en plein essor, je les ai retrouvés démantelés comme si sur eux s’était acharné le décret 21060, qui a « relocalisé » les travailleurs de la COMIBOL et a délaissé les campements qui aujourd’hui ressemblent à des ruines sur les versants des montagnes. De même, j’ai constaté que les couches sociales qui auparavant étaient rejetées, durant l’époque coloniale et les gouvernements miniers-féodaux de la république, font aujourd’hui partie du processus de « changement », qu’a mis en route le nouveau gouvernement, avec toutes ses erreurs, au cœur de son projet dénommé « révolution culturelle ». Ce qui est intéressant, c’est qu’on remarque un intérêt pour l’activité politique et une participation plus active des indigènes et des secteurs qui auparavant étaient exclus des appareils décisifs de l’Etat bolivien. Cependant, la pauvreté est toujours un mal endémique et la corruption semble être institutionnalisée, parce qu’elle est à l’ordre du jour et il semble à tous qu’elle fait partie de l’idiosyncrasie de l’homme bolivien et des structures d’une société hiérarchique, où l’autorité exercée par le pouvoir soudoie les plus nécessiteux. Evidemment il y a eu des changements, mais je pense qu’on doit intensifier les réformes de manière plus radicale si on veut vraiment forger un pays où tous auront les mêmes droits, les mêmes possibilités et responsabilités ; en partant du principe que tous les individus, sans distinction de sexe, de culture ou de race, ont droit à une scolarité gratuite, le droit à la santé, au travail, à un logement et à l’alimentation.

-Quelles ont été les motifs et les circonstances de ton voyage ?

-Mon voyage en Bolivie était dû à une invitation que m’a envoyée le Centre Pédagogique et Culturel Simon I. Patiño, de la ville de Cochabamba, où j’ai participé à la Vème Rencontre des Ecrivains Boliviens. J’ai profité de cette invitation pour développer d’autres activités en rapport avec mon travail littéraire, comme par exemple devenir membre honorifique de l’Académie Bolivienne de Littérature Infantile et Juvénile, à La Paz, et pour promouvoir dans plusieurs villes et centres miniers mes livres « Contes de la mine » et « Le labyrinthe du péché », qui ont été réédités en Bolivie par les Editions Kipus.

-Tu as dit que ce voyage de retour s’était réalisé à un moment opportun. Peux-tu nous expliquer ?

-C’est vrai, je suis revenu dans ma condition d’écrivain à un moment où je me sentais mûr pour le faire, tant du point de vue émotionnel que professionnel. Quand je parle du « moment opportun », je ne fais pas référence à l’actuelle situation politique qui existe dans le pays, mais plutôt à un facteur de caractère personnel. Cela n’aurait pas été la même chose de revenir par mes propres moyens et de ma propre initiative, que d’être invité par une institution désireuse de promouvoir mon œuvre dans le contexte de la littérature nationale. Dans cette situation, je me sens « rapatrié » par une institution culturelle et non par le gouvernement. Je pense que le moment était opportun, parce que j’avais déjà très envie de partager mes expériences et mes connaissances avec les lecteurs boliviens, car je fais partie de cette pléiade d’écrivains latino-américains qui ont subi la persécution des dictatures militaires et ont été projetés dans la diaspora de l’exil, après être passés par les supplices infligés par les forces répressives de la tristement célèbre « Opération Condor ».

-Pourquoi attendre aussi longtemps ?

-Je n’ai pas attendu aussi longtemps. Simplement, dans mon cas, cela s’est fait ainsi. Si je ne suis pas revenu avant c’est pour plusieurs raisons ; d’une part, parce qu’il n’y avait pas d’opportunité idéale pour le faire et, d’autre part, parce que je me suis tellement habitué à la Suède que, comme les plantes, j’ai même commencé à m’y faire des racines. Maintenant que je suis revenu en Bolivie, qui est la terre qui m’a vu naitre et celle qui a formé ma personnalité et mon identité nationale, je peux chanter la chanson de Matilde Cazasola, qui dit : « De loin je reviens/ je t’ai déjà dans mon regard/ je contemple déjà dans ton infini/ les montagnes chères à mon souvenir/ … Je ne peux m’expliquer/ avec quelles chaines tu m’attaches/ avec quelles herbes tu me captives/ douce terre bolivienne… » De sorte qu’avec les chaines qui m’attachent maintenant à la Pachamama, je n’ai pas d’autre issue que de retourner vers ses montagnes encore et encore.

-Qu’est-ce qui te manque le plus de la Bolivie dans ton pays d’adoption ? Qu’est-ce que tu étais le plus heureux de retrouver ?

-En Suède, où la géographie et la démographie sont très différentes de celles de Bolivie, j’ai toujours vécu avec le regret de mes gens et de ma culture, parce que je n’ai jamais cessé de me sentir bolivien là où j’étais. Plus encore, j’ai toujours dit que j’avais une Bolivie portable, qui m’accompagnait partout où allaient mes pas. Et là où je faisais une halte, j’ouvrais ma valise, dans laquelle se trouvait ma Bolivie portable, et de l’intérieur s’échappaient les mille visages de ma terre, la symphonie de voix multilingues, les sons musicaux et, à côté de toutes les couleurs, odeurs et saveurs, mes chuños (pommes de terre déshydratées et séchées), mes charques (viande séchée), mes feuilles de coca, mes bouteilles de Singani et même un Tio de la mine qui m’accompagnait jour et nuit.

-Quel regard portes-tu sur la situation actuelle en Bolivie ? Quelles sont les évolutions les plus importantes ?

-Comme je te l’ai déjà dit : le changement le plus remarquable est l’inclusion des secteurs les plus marginaux de la société à la vie de l’Etat bolivien. Je crois que, pour la première fois depuis plus de cinq cent ans de colonisation, on a vu que les nations originales, à travers leurs représentants, font entendre leur voix à tous les niveaux de la vie politique, économique et culturelle de la nation. Cela me semble être l’une des évolutions ou avancées les plus significatives du gouvernement actuel. Le fait d’avoir concédé l’un des droits les plus élémentaires à ceux qui depuis des siècles attendaient leur tour dans la queue de l’histoire. La lutte ouverte contre la discrimination sociale et le racisme me semble l’une des autres avancées. Pourtant, pour en finir une fois pour toute avec ce mal de tous les temps, il sera nécessaire de structurer une société plus équitable et moins compétitive. C’est-à-dire, une société où on en finisse avec la grande propriété privée et où les moyens de production, comme l’administration des ressources naturelles, soient entre les mains des travailleurs eux-mêmes.

-Une réédition de ton livre « Contes de la mine » vient d’être publiée là-bas. As-tu d’autres projets en Bolivie ?

-Effectivement, on a réédité les « Contes de la mine », mais aussi mon roman « Le labyrinthe du péché». Maintenant il y a une possibilité pour que les Editions Kipus publient le reste de mes livres pour une distribution au niveau national, car j’ai la sensation que mon œuvre est encore inconnue de la majorité des lecteurs, dû au fait que les institutions culturelles de l’Etat ne stimulent pas le travail des écrivains boliviens et que les éditeurs ne font pas ce qu’il faut pour faire connaitre l’œuvre des auteurs nationaux. J’espère, sincèrement, que les autorités concernées du Ministère de l’Education et de la Culture consacreront plus d’attention et de budget au développement de l’éducation et de la culture, parce que ce sont les deux piliers sur lesquels se fonde l’avenir d’une nation, car une nation sans éducation ni culture court le risque de perdre sa mémoire historique et court le risque de finir dans l’oubli.

-Chez toi, en Suède, tu vis avec un personnage un peu spécial, le Tio. Est-ce que c’est cette relation avec lui qui t’a permis de rester en contact permanent avec ta terre et sa culture ?

-Le Tio de la mine, sans aucun doute, m’a maintenu en contact permanent avec la réalité bolivienne. Ce personnage de la mythologie andine, qui a la propriété d’être dieu et démon en même temps, est très lié au plus profond et tellurique des mines, où les travailleurs du sous-sol lui rende hommage en lui offrant des feuilles de coca, des cigarettes et de l’eau de vie. Chez moi j’ai une statuette du Tio et avec lui j’ai des conversations et des discussions concernant la réalité de Bolivie et les boliviens. Il me permet de respirer la tradition la plus authentique des cultures originales et me permet de comprendre que je suis fait de la terre nationale. Et, tout comme il fait partie du syncrétisme religieux entre le catholicisme occidental et le paganisme ancestral, il est un personnage qui possède un grand savoir et développe un grand sens de l’humour. Avec lui je m’amuse beaucoup et, comme si cela ne suffisait pas, c’est lui le personnage central de l’une des facettes les plus significatives de ma création littéraire. Le Tio de la mine, qui selon la cosmovision andine est le maître absolu des richesses minérales et le maître des mineurs, est le meilleur lien que j’ai avec ma terre et ma culture.

Interview réalisée par Emilie Beaudet

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