jeudi 22 mai 2014

We need to talk about Kevin

Le film s'ouvre sur une fenêtre aux rideaux flottants, la lumière blanche de la mort, l'angoisse d'un film d'épouvante, d'un thriller. Dans les images suivantes, une femme maculée de rouge est portée par la foule, en position de crucifiée, puis ensevelie sous les tomates cramoisies, comme enterrée vivante.

Plus tard, on voit sa maison bombardée de peinture rouge comme une accusation, la trace d'une culpabilité qui se veut indélébile.
Tout au long du film, cette couleur rouge sang va servir de fil conducteur. On verra à de nombreuses reprises Eva, la protagoniste, en train d'essayer en vain de nettoyer la peinture de sa façade, tandis que les images entremêlées de sa vie vont se succéder, avec comme nœud son fils Kevin. On le revoit dès sa naissance, hurlant face à une mère déboussolée, puis le regard noir, violent, buté, d'un enfant qui refuse de parler et d'être propre. Eva est impuissante face à cet être qu'elle a mis au monde mais dont elle ne parvient pas à comprendre le fonctionnement, qui la met à bout et dont l'existence lui échappe. L'amour filial laisse place à l'affrontement silencieux, à la perversion de rapports qui ne se basent plus que sur la rivalité d'une guerre froide. Kevin semble vouloir écraser sa mère, chercher à la faire tomber ; Eva s'enfonce dans une parano sans issue.  
Adolescent, son fils a commis l'irréparable, un véritable massacre au sein de son lycée. Tout le film nous entraîne dans le mental d'Eva qui se remémore les années passées, faites d'échecs, de non-dits, de paroles blessantes, d'humiliations et d'erreurs. Seize ans avec son fils Kevin. Combien de mères se sont-elles reconnues dans ce personnage, confrontées à des adolescents qui, sans pour autant commettre le pire, sont des êtres insondables et distants ? Combien se sont-elles revues au travers de ces images de femme à l'esprit altéré par un enfant manipulateur et insaisissable ? Bien sûr, tous les enfants ne finissent pas par tirer sur leurs camarades de classe. Mais la mère d'un assassin de la sorte n'est-elle pas, au départ, une femme comme les autres ? Ce film remet en question un certain nombre de clichés sur la responsabilité des parents et de l'éducation, et nous pose des questions essentielles : jusqu'à quel point est-on la cause des comportements de nos enfants ? A quel moment nos actes eux-mêmes deviennent-ils violents envers notre progéniture ? Doit-on considérer nos fils et nos filles comme des êtres à part entière, et donc nous dédouaner de ce qu'ils peuvent faire de mal ? Est-on réellement le ciment de ce qu'ils feront de bien dans leur vie ? 

Et surtout, quoi qu'elle fasse, de quelque manière qu'elle s'en sorte face aux difficultés d'élever un enfant, a-t-on le droit de juger une mère ?

2 commentaires:

Laure Hetzel a dit…

J'ai lu le roman dont est tiré le film, il y a quelques années. Dans le roman Eva ne ressent pas le besoin d'être mère, mais c'est ainsi qu'elle espère garder son mari qu'elle aime. Cela pose aussi la question de la maternité comme norme imposée, faisant encore passer celles qui n'en veulent pas pour des indécises, des névrosées ou des irresponsables...

emi chaskahuma a dit…

Tout à fait. Et ça pose aussi le problème de l'instinct maternel, dont on nous fait croire qu'il naît avec l'enfant, ce qui n'est pas toujours le cas. Les mères qui ne le ressentent pas monter en même temps que le lait sont considérées comme des mauvaises mères...alors qu'elles ont terriblement besoin d'être aidées.