samedi 8 janvier 2011

Llajtay blues

Chère toi,
Il pleut sur Paris, j'ai plus envie, je l'avoue, là, j'ai le mal de toi, comme on dit vulgairement, comme on dit quand on ne sait pas. Les choses ont changé, rien n'est plus comme avant entre nous. Toi, tu es toujours la même, là bas, loin, de l'autre côté de la grande flaque. Mais moi, regarde moi, regarde ce que je suis devenue! Et pourtant, c'est comme ça, j'ai le mal de toi, tu me manques, j'en crève, j'ai le blues.
J'ai le blues de ton parfum, de tes odeurs. Tu sens la pisse, les fruits trop mûrs, la terre mouillée, je t'aime comme ça. J'ai le blues; du sable que tes vents m'ont fait manger; des fumées toxiques que j'ai respiré dans tes décharges, des mômes morveux. J'ai le blues de tes paysans puants, de tes cholitas mal lavées qui m'ont souvent bousculée avec leur énorme derrière, sur tes marchés, entre une tête de mouton mort et des cadavres de bières.
Il y a des jours, comme aujourd'hui, où je serais bien foutue de tout plaquer encore une fois, de prendre un avion, de venir de rejoindre, pour m'asseoir sur un banc à regarder les passants, comme avant; pour finir encore comme un chien mouillé sous une de tes maudites averses tropicales; pour me casser le dos dans tes taxis pourris sautant sur les nids de poule de tes rues défoncées; pour que ton soleil me crame la gueule, comme avant, torture sacrée. Et si je revenais?
J'ai tout laissé en plan avec toi, je sais. Nos projets, l'appartement, les enfants qu'on n'aura jamais. J'essaie de t'oublier, et toi, de me pardonner? Ici tout me ramène à toi, ma quinoa, con café, ma coca, ma radio, mon journal. Il y a des images de toi partout, ta voix résonne dans ma tête, ça explose. Je te vois dans la rue, à la télé, dans le métro, dans mon salon. J'ai le blues de toi et j'aime ça, c'est du masochisme. Qui va comprendre? J'ai le blues de toi; je me vois bien dans tes bras, allongée avec toi sur l'herbe sèche, celle qui pique, entre deux moutons et trois nuages. Parce qu'avec toi, c'est pas que je touchais le ciel, c'est le ciel qui nous tombait dessus! Envoie moi donc casser des cailloux dans tes mines, fais ce que tu veux de moi, mais reprend moi, je t'en supplie, j'en ai même honte.
Chère toi, si loin déjà. Je crève de ne plus être celle qui y va, celle qui en revient, mais juste celle qui reste là, qui ne part plus, qui regarde seulement partir les avions, comme un gosse qui regarde s'envoler son ballon. J'y peux rien, je meurs de toi; même tes douches froides, tes lessives sans eau et tes piments ravageurs me manquent. Chère toi, reprend moi. Un jour ou l'autre, comme d'habitude, tu le sais bien, je reviendrai.
Chère terre, chère mère, je t'aime tant.
Pachamama, waqasani por ti.
Se me salen las tripas, quieren correr hacia ti.
Pachamama, amada Bolivia, je t'aime autant que je te déteste. Mais c'est écrit, entre toi et moi, le bien, le mal, le rire, les larmes, l'amour, l'orage, tous les voyages... c'est pas fini.

9 commentaires:

Esteban a dit…

Quelle belle PROSE d'amour...ne t'inquiètes pas, chère globe-trotteuse, la Pachamama, elle, est toujours fidèle, toujours elle t'attendra...

Esteban

lilichocolat a dit…

Je crois que c'est Boris Cyrulnik qui dit que la souffrance contraint à la créativité, mais qu'on n'est pas obligé de souffrir pour être créatif. Ta souffrance et ton manque, travaillés comme des matériaux, transcendés dans ton histoire unique et originale pour donner naissance à ton art. Pour qu'il n'y ait plus que ça, ensuite. Tu es libre de l'aimer encore.

metreya a dit…

ça passe … tu verras… ça change… ça devient une souffrance latente… les images sont toujours là, les odeurs ont les sent toujours… on rêve encore… ça fait partie de nous, c'est notre utopie, notre fuite possible, notre doux rêve qu'on caresse la nuit

Gilles a dit…

Allez achète-le ce billet d'avion même si tu ne pars que dans un an !!!
pour avoir vécu les mêmes affres que toi , j'ai achété mon billet pour La Paz en août dernier
et je pars en mars prochain pour le Pujllay
ce n'est qu'un pis-aller le manque sera encore plus dur au retour mais cette drogue là n'est pas mortelle !!!

emi a dit…

Ah la la, cher Gilles, quelle veine tu as!! (d'étain, bien sûr!) En ce qui me concerne, je crois que je ne suis surtout pas encore prête psychologiquement à refaire ce chemin autrement que ce qu'il était dans le passé. Il faudra du temps pour reconstruire mon histoire avec la Bolivie, mais ça se fera. Tu me raconteras ton voyage, dis?

Gilles a dit…

J'essaierai de te raconter...mais toi tu es vraiment douée , en quelques mots tu as fait resurgir tant de souvenirs, tant d'images,
rien qu'à te lire j'ai l'impression d'y être et de revivre toutes ces émotions que cette terre adorée nous offre..pourquoi n'écris-tu pas un livre sur ton parcours là-bas?

emi a dit…

Figure toi qu'un roman est en gestation, et qu'il a évidemment pour cadre la Bolivie...

Gilles a dit…

j'aimerai être ton premier lecteur
...quelqu'un qui aime la Bolivie comme ça j'en connais peu , pour cela y aurais-tu aussi laissé ton coeur ?......mais tu n'est pas obligée de répondre...

emi a dit…

Effectivement Gilles, le coeur y a été pour quelque chose!