samedi 9 mai 2009

La Bible

Nathan Wachtel, Le retour des ancêtres. Les Indiens Urus de Bolivie. Essai d'histoire régressive, 1990.

Par où commencer... Il y a longtemps que je voulais attaquer ce sommet de l'ethnologie, mais j'étais convaincue, de par le titre, que l'ouvrage traitait d'un sujet beaucoup trop pointu, trop précis, trop local pour qu'il puisse m'apporter quelque chose de consistant pour mes recherches. La peur aussi sans doute de ne pas saisir le sens de la réflexion. Avec plus de 600 pages, le sujet devait être traité dans ses moindres détails et j'en étais un peu effrayée. Puis au fur et à mesure de mes lectures, en parcourant les bibliographies, je me suis aperçue que toutes ou presque citaient le livre de Wachtel. J'avais déjà lu il y a peu "La vision des vaincus", je savais maintenant où je mettais les pieds, je me suis donc lancée. Et je ne l'ai pas regretté. Les Urus-Chipayas... Un peuple à part, qui a fait face aux aymaras. Des descendants du monde qui nous a précédé et de ses anciens habitants. Des survivants des chullpas. Tout un mystère. Encore aujourd'hui leur costume est différent, leurs coutumes, leur langue.
Chipayas en la Anata de Oruro - février 2009
(Photo:Luis Chugar)
Wachtel s'est immergé dans leur civilisation et avec eux, à leur contact, a tenté de remonter le temps pour savoir d'où venaient ces gens, de qui descendaient-ils, quelle était leur histoire. Un voyage à rebours, qui part du présent, de ce que l'on y constate au quotidien dans les villages et les communautés Urus de Bolivie, pour se fondre, s'immerger petit à petit dans le passé et y retrouver l'origine des manifestations culturelles, sociales, économiques observées aujourd'hui. Une méthode inversée par rapport à toutes les études que j'ai lues jusque là. Mais ce livre ce n'est pas que ça. C'est aussi le respect et la discrétion avec laquelle Wachtel laisse parler les Urus. En effet dans la plupart des ouvrages que j'ai pu croiser le "je" du chercheur est omniprésent, et on sent bien que sa présence conditionne les réactions de ses interlocuteurs boliviens. Au contraire ici Wachtel s'efface totalement, se fait oublier, et invite le lecteur à observer par lui-même, comme s'il était en face d'eux, les Urus. Il y a quelque chose d'immensément humain dans cet essai, quelque chose qui dépasse le cadre de la recherche universitaire, du travail comme on aimerait le mener. On s'éloigne même du travail et l'on s'approche de la pure poésie. Ce livre, c'est une oeuvre d'art.

(En 1976, Nathan Wachtel part avec des Urus-Chipayas à la rencontre d'autres Urus, les Moratos. Les uns et les autres, bien qu'ayant des origines, un passé commun, ne s'étaient jamais rencontrés)

"Peu à peu l'après midi avance, la lumière jaunit, il est temps de faire nos préparatifs. Tristesse des départs. Nous revenons dans la cour de l'école pour saluer nos hôtes. Visages graves. Le soleil flamboyant descend à l'horizon: il se dédouble dans le lac, dont les eaux d'un mauve bleuâtre s'embrasent, se métamorphosent en miroir violacé, scintillant, où se réflète le moutonnement doré puis pourpre des nuages. Charme de l'heure crépusculaire? L'air plus vif semble lui-même se charger de solemnité. Tout à coup quelque chose se déchire et la scène parait transfigurée. Les Moratos, hommes et femmes, font cercle autour de Martin et de Fortunato: ils les supplient de parler dans leur langue, la vieille langue Uru. Nullement surpris, obéissant à une sorte d'évidence, les deux Chipayas s'exécutent, et parlent. Les Moratos écoutent et tous, au son des paroles antiques, sans se concerter mais sous l'impulsion de la même évidence, tous en même temps retirent leurs chapeaux, inclinent la tête, dans une attitude de prière. Communion dans la mémoire des morts, irruption du sacré: ils écoutent pieusement, religieusement, sans comprendre un seul mot, la langue des ancêtres. La prière se prolonge, le soleil disparait lentement dans le lac, la scène baigne maintenant dans un clair obscur et se brouille à travers mes larmes. Puis les Moratos, hommes et femmes, se mettent en file devant les deux Chipayas et tous, les uns après les autres, leur donnent l'accolade pour les remercier. Les remercier de quoi? Des paroles prononcées? De la visite rendue? Sans doute. Ils les remercient, simplement, d'être ce qu'ils sont, et d'avoir permis par leur visite la resurrection du passé. Mes amis Chipayas ont cru faire un voyage en arrière dans le temps; pour les Moratos, par une sorte de renversement, c'est le passé qui est revenu pour se confondre avec le présent dans un fugitif instant de grâce. Ils les remerciaient d'avoir incarné le retour des ancêtres."

3 commentaires:

Lilichocolat a dit…

De la poésie, oui, et quelques plumes me semble t-il...
La ligne invisible qui fait résonner dans nos trop vieilles mémoires la paix qui sait où elle doit mener nos vies. Le cri du "je" est une barrière qu'il faut franchir, un feu fou qu'il faut apaiser. Alors on entendra le chant de la montagne...

Michèle a dit…

Mais pourquoi diable de nombreuses sources affirment que le peuple des Uros a disparu ?

http://fr.wikipedia.org/wiki/Uros

En ce qui concerne les chullpas, j'ai eu la chance et le bonheur de pouvoir "me retrouver" à Sillustani, un endroit magnifique et magique, où pour un peu qu'on soit à l'écoute, on ressent les vibrations du monde...

jacqueline a dit…

Je pensais, aussi, que les Uros avaient disparu... Dans un matin froid... gelé de juillet 1999, j'ai parcouru le site des chullpas de Sillustani où un petit panneau indiquait "estructura funeriara inka". Souvenir très précis de la magie de ce lieu.