samedi 15 mars 2008

"Anthropologie-réalité"

Je suis en train de regarder sur la cinquième un reportage intitulé "dans le secret des tribus" et qui se déroule chez les Yanomami, au Venezuela. Le reporter se présente au début comme "explorateur- chef d'expédition". Toutes les informations et les images du reportage sont très intéressantes, mais je me pose la question de savoir jusqu'à quel point ce que nous voyons est le reflet exact de la civilisation que l'on tente de nous présenter. En effet, le reporter anglophone arrive dans la tribu avec des tonnes de matériel photo, video, toute une technologie qui remplit une pirogue, voir même deux. J'hésite, en voyant l'homme blanc sous l'emprise de produits hallucinogènes témoigner face à sa caméra, entre le sourire face à un occidental en manque de sensation, et le sérieux face à un ethnologue à la démarche, quoique très moderne, du moins assez scientifique.
Je mets en parallèle ce reportage avec la Bible du genre, Tristes Tropiques de Levi-Strauss, publié en 1955.
On sait très bien et depuis des décennies que tout récit d'un explorateur en immersion dans une tribu est forcément faussé en ce qu'il exprime le point de vue sur une ethnie d'un étranger qui observe et rend compte de ce qu'il voit à travers le filtre de ses propres références. Aucun témoignage n'est par là même objectif, c'est ce que nous dit Levi Strauss.
En face, chaque intrusion, aussi pacifique soit elle, dans le groupe, l'ethnie, la tribu de la part d'un étranger provoque un choc (comparaison de la physionomie, des objets apportés, des gestes, des réactions...) Ici, pour en revenir à notre reportage, on se doute que l'arrivée d'un blanc apportant avec lui tant de matériel nouveau et superflu au regard des Yanomami provoque un grand nombre d'interrogations chez eux, et va sans doute même jusqu'à perturber leur quotidien.
A la base pourtant, la démarche de cet explorateur des temps modernes semble la même que celle des grands ethnologues des débuts: le désir de témoigner sur la vie d'un peuple, d'une tribu, se fondre dans le groupe durant un certain temps afin de ne pas en perturber ses membres et ainsi tenter d'en rapporter une information la plus objective possible sur leur mode de vie, leurs coutumes, leurs croyances...
Cependant, si la démarche n'a pas changé, les méthodes elles ont considérablement évolué. A l'ère de la technologie, on ne part plus avec du papier et un crayon, et sa modestie pour seuls outils. Aujourd'hui, le matériel et les moyens déployés sont énormes, et l'explorateur devenu reporter se met autant en valeur à l'image et dans le commentaire dans ses expériences exotiques que le groupe qu'il est censé étudier.
Cependant les peuples filmés ont indéniablement eux aussi beaucoup évolué depuis toutes ces années, et il semble qu'ils ne soient plus vraiment dupes de ce que viennent chercher chez eux ces nouveaux ethnologues. Après de nombreuses expériences négatives avec les blancs, les indigènes se méfient sans doute des étrangers qui prétendent témoigner sur leur société, et on peut se demander si eux mêmes ne manipulent pas maintenant l'information afin de ne montrer que ce qu'ils veulent bien. D'ailleurs dans certaines tribus d'Amazonie, les indigènes ne veulent plus d'explorateurs en leur sein et produisent en autonomie leurs images sur leur propre culture.
Pour conclure donc, il me semble que dans ce reportage, et bien heureusement, on aperçoit peut-être une évolution salutaire dans le sens ou la victime de la rencontre blancs-indiens n'est plus celle d'avant. Il apparaitrait que dans certains aspects c'est le reporter qui se fait avoir sans s'en rendre compte, peut-être lorsque les Yanomami lui offrent durant un temps la possibilité de se croire devenir chaman. Pas sûr que les esprits de la forêt veuillent bien quant à eux s'incarner dans le corps d'un étranger à leur terre...

4 commentaires:

metreya a dit…

je croyais que tu travaillais sur le théâtre :-)
peut-être faut-il attendre le moment où ces peuples autrefois colonisés par les européens enverront à leur tour des ethnologues dans nos contrées qui commencent à devenir les nouveaux lieux de "barbarie" !

emi a dit…

Il y a des sujets qui méritent une pause! Ta réflexion est très juste, je ne sais pas quelle image on se fait de nous chez ces peuples là, sans doute celle d'une civilisation qui se détruit elle même...

aldeaselva a dit…

Exacte vision des choses.
Quand donc ces pseudo-scientifiques de foire vont-ils laisser la place à des gens qui, pour étudier, déjà se mettent au rythme temporel de ce qu'ils étudient et commençent par la problématique du fondement de leur démarche: Pourquoi? Perpétuant la voie ouverte il y a déjà bien longtemps par exemple par Roald Admunsen dont un excellent reportage a été diffusé vendredi soir sur la 5, montrant simplement que la démarche vers la connaissance s'accomplit toujours de celui qui veut apprendre vers celui qui sait. Sinon cela s'appelle de la conquête qui, elle, est obligatoirement conflictuelle.
Il y a alors deux types de victoires: celle du pouvoir et celle de la connaissance, reste à déterminer la plus utile...

Nouche a dit…

Cette distance m'a toujours posé question, et c'était dans la philo que je cherchais la réponse...
Nous sommes tous en distance les uns des autres aussi, tous une ethnie à part entière!
Pour le lien, c'est oui, merci!