mardi 9 juin 2009

Llallagua, une ville minière des Andes - Victor Montoya

C’est au milieu de ces montagnes, que les indigènes baptisèrent du nom de Llallagua parce que leurs formes ressemblaient à celle du tubercule de la chance (une pomme de terre faites de deux moitiés et censée porter chance. NdT), que Simon Patiño, l’un des magnats de l’industrie minière, découvrit à la fin du XIX ème siècle le gisement d’étain le plus riche du monde. Dès lors, Llallagua devint le nouveau Potosi et Simon Patiño, qui lutta contre le roc tel un conquistador sans épée ni armure, devint le « Roi de l’étain » ainsi que l’un des rares multimillionnaires avec Ford et Rockefeller.

Lorsque j’arrivai pour vivre à Llallagua, où tout n’est qu’entassements de pierres, je ne connus pas Patiño et ne vis rien de toutes ces richesses, distribuées entre les affamés de cette terre, à l’exception des machines modernes de son Entreprise, où les morceaux de minerai étaient triturés, avec la même intensité que l’on triturait les poumons des mineurs. A Llallagua il se passa la même chose qu’ailleurs : les uns semèrent le blé, les autres récoltèrent l’argent. Car le fait de vivre comme je vivais, dans une maison dépourvue d’électricité, d’eau potable, de cuisinière à gaz et de vitres aux fenêtres, m’amena à comprendre que la vie est comme un entonnoir : large pour certains et étroit pour d’autres.

Dans cette zone périphérique de Llallagua, où les maisons semblent être le prolongement naturel du sol, mon enfance se déroula sans autre consolation qu’une vie faite de rêves et d’espoirs. Je vécus comme vivent les habitants de l’altiplano, au milieu de montagnes escarpées, à quatre mille mètes au-dessus du niveau de la misère. Je savais, pourtant, que les célèbres mines de Siglo XX, qui se trouvent de l’autre côté de cette rivière, avaient abreuvé le monde de leurs richesses avec la pauvreté en échange.

Les mineurs - conscients du fait que l’étain, qu’ils extrayaient du ventre de la montagne où ils jetaient leurs poumons pétrifiés par la silicose, revenait à la nation transformé en armes et en argent dont les riches se servaient pour perpétrer des massacres et tramer des coups d’état – s’emparèrent du plus novateur de la doctrine révolutionnaire et se lancèrent dans la lutte pour de meilleures conditions de vie dans une attitude combative, que les pouvoirs de domination se chargèrent de mater et de noyer dans le sang. Il en fut ainsi depuis le massacre de Uncia en 1923, jusqu’au massacre de Saint Jean 1967 ; un événement tragique que je vécus de près et dont je conserve encore aujourd’hui un souvenir terrifiant. Tout cela eut lieu l’année même où explosait la guerrilla du Che à Ñancahuazu et où les sbires du gouvernement firent disparaître le dirigeant mineur Isaac Camacho, que je vis pour la dernière fois chez moi, enveloppé dans un manteau noir, une cigarette aux lèvres, quelques jours avant son arrestation et sa disparition.

Si l’on considère que l’environnement est décisif dans la formation du caractère de l’individu, alors il est logique de supposer que le mien ressemble à la topographie aride et rocailleuse de l’altiplano. Ce n’est pas un hasard si, enfant, tout en étant avec mes amis, j’étais persque toujours aussi grave qu’une statue; j’étais avare de mots et farouche avec les inconnus. Mais je ne cessai pour autant de jouer sur le terrain vague couvert de pierres, qui se trouvait entre les murs de fortune et la rivière, sur lequel nous jouions au football avec un ballon fait de chiffons, jusqu’à nous déchirer les pieds à force de trébucher sur les pierres. Le soir, réunis sur ce même terrain, nous nous racontions des histoires effrayantes et envoûtantes. Lorsque les plus petits rentraient se coucher, nous les grands, assis autour d’une lampe à acétylène, nous passions des contes de revenants aux contes roses, au milieu d’un chahut qui semblait résonner sur les bords de la rivière.
Parfois, rassemblés en une bande de gamins, nous nous affrontions dans une bagarre générale contre les enfants de la rue parallèle à la nôtre. Ceux de patacalle* nous attaquaient en faisant siffler leurs frondes dans l’air, tandis que nous, protégés par des boucliers en ferraille, en carton ou en bois, nous résistions à la charge sans autre arme que notre courage. Au bord de cette rivière donc, sèche en été et tumultueuse à la saison des pluies, il n’était pas rare de voir des enfants qui rentraient chez eux défigurés par un jet de pierre.

Dans cette localité, où les rues et les maisons ont été construites sans la précision des architectes, naquit le premier bastion du syndicalisme minier et c’est là que furent jetés les dés du sort économique du pays, jusqu’au lancement en 1985 par le gouvernement de Victor Paz Estenssoro du décret 21060, obligeant les familles de mineurs à se déplacer vers les villes en tant que « re-localisés ».

Llallagua cessa d’être « le laboratoire de la révolution bolivienne » et le Tio (divinité du bien et du mal, maître et seigneur des mineurs et des richesses minérales) resta abandonné dans les galeries. Pire encore, plusieurs de ces maisons, qui de loin ressemblent à un troupeau de lamas grimpant vers les sommets, cessèrent d’exister lorsque quelqu’un alluma une bougie auprès des caisses de dynamite entassées chez un commerçant. L’explosion, selon ce que me raconta un ami lors de son passage en Suède, eut des conséquences funestes ; les toits de calamine volèrent dans les airs et les murs revinrent à leur état naturel. Un fait invraisemblable que je refusai d’accepter, parce qu’au fond de moi j’avais la sensation qu’une partie de mon enfance était restée suspendue dans le vide.

Malgré tout, cette photographie, capturée par Michel Desjardins et publiée dans le livre « Bolivia, beskrivning av ett u-land » (Bolivie, description d’un pays sous-développé) de Sven Erik Östling, a été un motif suffisant pour réfléchir sur la tragédie de cette localité minière des Andes et pour me rappeler, avec une étrange sensation d’amour haine, la maison où se déroula mon enfance ; celle-là même que, par ces hasards du destin et à cause de cette maudite explosion de dynamite qui l’éparpilla sur la rivière, je ne reverrai plus et dont je ne foulerai plus jamais le sol pour le restant de mes jours.
(Traduction: Emilie Beaudet)

Glossaire :

Patacalle : rue d’en haut

Re - localisés : ouvriers licenciés et jetés à la rue

Tio : divinité. Diable et dieu tutélaire qui vit à l’intérieur de la mine. Les mineurs le craignent et lui font des offrandes.

Les maisons sinistrées de Llallagua (février 2006)

(Photo:Luis CHUGAR)

4 commentaires:

enrique a dit…

Bonjour, merci Emi! même si c'est dur, c'est une réalité qu'il faut raconter.
J'adore la première photo. Ce que n'empèche mes compliments pour la deuxième! Ouf!

aldeaselva a dit…

Traduis nous encore Montoya, por favor!

enrique a dit…

Bonjour, Et oui! Ton travail de traduction est une merveille!

lynx_xero a dit…

Bonjour Emi! A tout alors! Les deux photos sont tres merveilleuses! Je suis de Llallagua, je parle un peu de Français. C'est bien que tu connais la situation des mineurs... Salut!