lundi 26 août 2019

Cork dans le désordre

Au début, je n'ai rien compris. Et pourtant, je vous jure que j'ai essayé. Comme à chaque fois que je pose le pied dans une ville, j'ai humé l'air, tâté l'ambiance, levé le nez vers les monuments, longé les avenues et me suis faufilée dans les ruelles. J'ai observé les façades, les gens, écouté le flux des conversations et ai tenté de caler mon pas sur le rythme de la ville. Et Cork m'a bien embrouillée. Dans un premier temps, je n'ai pas aimé. Je me suis dit, je le reconnais, que deux jours dans ce bazar, ça promettait d'être long et qu'une seule journée aurait amplement suffi à errer entre ces murs de briques rouges et dans ces rues pas très clean. Eh, quoi ! On n'est pas en Suisse !, me suis-entendu répondre. Je me suis platement excusée à genoux devant la première église venue et, quand j'ai compris qu'il y en avait une à chaque carrefour, dans chaque quartier, j'ai compris que Cork se payait pas tête. Alors, j'ai tout repris à zéro. Je lui ai dit, ah oui, c'est comme ça, tu veux me perdre ? D'accord, entendu, je vais jouer le jeu. Je vais ranger mon plan dans ma poche et aller là où tu veux m'emmener. Et la bougresse m'a fait tourner en rond jusqu'au soir.
D'abord, elle m'a entraînée dans le quartier populaire de Shandon avec ses maisons colorées et ses petites rues. J'aime bien les petites rues, elle avait dû le deviner. Seulement, à force de tourner à droite et à gauche, de monter des côtes et de les redescendre en plein soleil (parce qu'en plus, elle m'avait sorti le grand jeu), je me suis retrouvée à mon point de départ. Très drôle. J'ai décidé de suivre la Lee, ce fleuve qui sépare la ville en deux pour former une île qui est le cœur historique de la cité. Une église, deux églises, toutes de caractère et d'architecture différents, j'en ai eu ma dose. Une sorte d'Italie du sud, le cagnard en moins. Les Irlandais sont si dévots que, quand j'ai voulu acheter une petite bouteille au supermarché pour me remettre de mes émotions, la vendeuse m'a gentiment expliqué que le dimanche matin, on ne vendait pas d'alcool avant midi et demi, heure de fin de la messe. J'ai eu l'air dépité. Cork s'est bien marrée. Bref, j'ai poursuivi mon chemin. 
Je me suis retrouvée dans d'anciennes églises qui abritaient des musées ou des expositions d'art contemporain, dans des ruelles ponctuées de gens pas très clairs, face à un charmant monsieur d'un certain âge qui m'a sorti, yeux pétillants, les quelques mots de français qu'il connaissait, devant la façade du musée du beurre, dans des lieux plus improbables les uns que les autres. Patchwork. C'est le nom que j'ai donné à Cork. Elle a bien aimé. Enfin, de grandes avenues. La bougresse me les avait cachées jusque-là. Je suis entrée dans quelques magasins, sport, déco, histoire de retrouver un peu mes repères qui avaient été mis à mal. Ici, les gens avaient l'air de vivre normalement. Après tout, la ville n'était pas si bizarre. Il y a même eu un moment où la tendance s'est inversée : j'avais tellement l'air sûr de moi que des touristes anglophones m'ont demandé leur chemin. Moi, je ne savais même pas où j'allais, puisque c'était la ville qui me guidait. C'était marrant. A cet instant, j'ai senti que Cork commençait à être contente de moi. En récompense, elle m'a fait entrer dans l'English Market, ces halles à la façade imposante et qui renferment tout ce que j'aime : de la nourriture fraîche, vendue par des producteurs locaux et sur des étals garnis et odorants qui mettent l'eau à la bouche. J'ai adoré. 
Au fond, cette ville n'était pas si folle. Elle voulait juste que je la découvre autrement qu'avec un plan à la main et un itinéraire pré-établi. C'est ce que je me disais en fin de soirée en sirotant une red beer dans un pub qui diffusait une demi-finale de hurling (le sport gaélique par excellence) devant quelques supporters enthousiasmés et concentrés. Il y a des villes qui ne supportent pas d'être visitées comme des musées, étage 1, allée B. Cork est de celle-là. Il était vingt heures. Je l'aimais. 









samedi 24 août 2019

Galway par la côte

Dernière balade à Galway. Le long de la côte. Une bonne journée de marche. Trois heures et quelques en tout. Une baignade à la clé. Récit. 
Nous démarrons en face de la Long Way et ses maisons de pêcheurs colorées. Tout au bout de la ville, rive droite de la rivière Corrib, il y a South Park. Tondu à ras comme un terrain de golf, c'est un immense pré vert sans autres arbres que des poteaux de rugby. Les gens y marchent, y courent, promènent leur chien, font leur balade ou leur sport, indifférents au vent qui affole les cheveux et décolle la poussière de nos crânes embrumés. Une bonne douche de souffle marin pour nous rincer l'esprit et ne penser à rien, juste marcher et regarder la mer. Le temps est imprévisible. Le vent chasse soudain le gris pour venir y plaquer un aplat de bleu ciel et permettre au soleil de prendre sa place. 



Une jetée interminable nous tend les bras. Face au vent, nous parcourons péniblement les quelques 850 mètres de la chaussée qui nous mènent jusqu'à l'île de Mutton. Grilles et barbelés nous accueillent. Nous n'accéderons pas au phare. On se console avec les couleurs changeantes, les oiseaux, les rochers, la vue imprenable sur la ville. Paradoxe de cet endroit magique fermé au public, de ce semblant de pont qui sert de décor privilégié à des photos de mariage : il s'agit en réalité d'une station d'épuration. Contrastes. Cela n'empêche pas les amoureux de s'y donner rendez-vous, les sportifs d'y faire leur footing dans un cadre idyllique au-dessus de l'eau et les gens en général d'y faire une promenade dominicale ou digestive. 

Si l'on continue le long de la promenade qui longe l'océan, on peut très bien ne jamais s'arrêter. Un mémorial nous permet de faire une première pause. Il s'agit de rappeler la famine qui frappa Galway en 1845. Malgré l'instauration de soupes populaires, il y eut durant l'hiver 1846-47 jusqu'à 30 morts par semaine. L'unique façon de s'en sortir était de s'embarquer sur un bateau surchargé et de voguer dans des conditions horribles jusqu'aux Etats-Unis. Durant les 6 semaines de traversée qu'il fallait en moyenne pour passer de l'autre côté de l'Atlantique - 12 semaines en cas de mauvais temps -, on dit que 20% des passagers mouraient en route. En 1850, la famine prend fin. Non pas parce que la production de pommes de terre a repris, mais parce qu'une infime amélioration de la productivité agricole suffit de toute façon a alimenter une population décimée, extrêmement réduite. Malgré la vie qui reprend son cours, il n'y aura pendant plusieurs années plus de musique ni de danse à Galway. Le traumatisme reste vivace encore aujourd'hui. Autour du monument, nous apercevons des tentes et des sacs de couchage de sans abri venus loger là, face à l'océan. Permanence de l'histoire. 
Nous arrivons à une première plage : Grattam beach. Elle est petite et pleine d'algues qui sèchent au soleil, dégageant une odeur peu agréable. Malgré le sable fin, nous passons notre chemin. Enfin, nous parvenons à Salthill, sorte de village ou station balnéaire type avec son hôtel 4 étoiles, ses résidences huppées, l'aquarium, le parc d'attractions, une salle de spectacle, des cafés et des restaurants. Des gens font leur footing sur le front de mer. La base. On se laisse tenter par la baignade. L'eau n'est pas si froide, peut-être 16 degrés. De bonnes vagues, un sable très fin et grisâtre qui lui donne une allure de terrain volcanique, des mamies coiffées de bonnets effectuant ce qui semble être leur plongeon quotidien. La scène est charmante. Avec ce vent, l'eau fraîche, les éléments déchaînés, on comprend que cet exercice revigorant les maintienne en forme. En sortant de l'eau, on peine à se réchauffer, mais quel pied ! On n'aurait pas pu manquer cela. Au pire, si l'on ne s'était pas décidé, on se serait contenté de la vue, ombre et soleil, eau bleue, turquoise, grise et verte, éblouissante des reflets du soleil. Beautiful. 
Au retour, on emprunte des rues parallèles. On a eu notre dose de vent. On se recoiffe un peu. On en a mal aux cheveux. On reprend nos esprits. Cela nous permet de voir défiler l'arrière du quartier balnéaire, le très chic Saint Mary College, puis des quartiers plus populaires, de belles demeures et des maisons abandonnées, des commerces divers et variés. Une autre facette de la ville. La balade, qui s'est muée en véritable randonnée côtière, finit de nous lier définitivement à Galway la séduisante, la sauvage, la colorée, l'océanique, la venteuse. Nous garderons de Galway cette image de village chaleureux enveloppé par les éléments capricieux. 





jeudi 22 août 2019

Galway au fil de l'eau

Indéniablement, Galway est une ville d'eau. Les raseurs sans originalité diraient qu'il s'agit de la Venise irlandaise, parce qu'il faut toujours qu'il y ait quelque chose de Venise dans une ville pour qu'elle obtienne ses lettres de noblesse. Or, Galway n'est pas Venise. Elle vaut mieux qu'une simple comparaison. La particularité de cette aimable cité est de nous faire passer sans cesse d'une rive à l'autre à travers les multiples ponts qui jalonnent notre parcours. 
Tout commence autour du port, le long de la Long Walk et ses maisons colorées qui nous mène jusqu'à la porte espagnole, souvenir d'une époque où le commerce fleurissait à Galway. Premier pont. C'est la rivière Corrib que l'on remonte. A moins que l'on ne vire à gauche et que l'on choisisse de suivre le canal, qui lui-même se divise en plusieurs bras. C'est à y perdre son gaélique ! On ne sait plus de quel côté de l'eau on se trouve, quel pont nous mène chez nous et quelle rive suivre pour aller à tel ou tel endroit. Galway s'amuse avec notre sens de l'orientation et nous teste sans cesse. La première fois que l'on se pose au bord du canal, c'est avec nos lourds sacs à dos de voyageurs. Nous n'en pouvons plus de les traîner à travers la ville en attendant de nous rendre à la gare routière pour prendre le bus qui nous mènera dans le Connemara. Alors, nous faisons comme les autochtones : nous profitons du soleil pour nous allonger dans l'herbe tendre et suivre d'un œil nonchalant le mouvement quasi imperceptible du courant, les ronds que font les araignées d'eau à la surface et le manège des goélands affamés et insolents qui forment un attroupement gai et impertinent autour de la vieille dame qui leur donne du pain. De temps en temps, nous fermons les yeux. Qu'il est agréable de ne rien faire, ici. Visiter une ville, ce n'est pas seulement marcher pendant des heures à la chasse au musée, c'est aussi goûter, l'espace d'un instant, au même bonheur que les gens d'ici, voir ce que cela produit sur notre organisme et comment cela le change ainsi que notre perception des choses et du temps. 



En suivant les méandres de l'eau, nous comprenons que sa présence apporte une paix, un calme aux habitants qui se reflète parfaitement dans l'emplacement même des édifices. Ainsi, l'Université abrite un centre d'art et se laisse traverser par le canal. De même la cathédrale est posée sur un semblant de lac, un endroit où le cours de l'eau s'interrompt pour permettre, qui sait, à Dieu de mener sa barque jusqu'au monument qui lui a été construit.  Et il ne s'agit pas d'une simple petite église de rien du tout. L'intérieur est lumineux, coloré, vivant, brillant, presque festif. Comme dans beaucoup d'églises irlandaises, l'entrée est très payante, mais étant donné le trésor de décoration et d'architecture qu'elles renferment, on veut bien leur pardonner. 




Plus loin, la rivière Corrib s'élargit et nous voici sur le pont des saumons, ainsi surnommé car ces délicieux poissons le remontent sportivement chaque année à la saison des amours pour aller se reproduire en amont, à l'endroit où le fleuve forme un immense lac. De saumon, nous ne verrons pas la couleur, mais nous sentirons leur odeur qui nous mettra, nous le reconnaissons, l'eau à la bouche. D'ailleurs, c'est un met de choix de la cuisine irlandaise que l'on sert cuit ou fumé. Ce saumon-là, messieurs dames, ne provient pas des élevages intensifs et alimentés d'antibiotiques norvégiens, qu'on se le dise ! Si nous n'avons pas croisé l'animal roi de Galway, nous avons en revanche aperçu quelques talentueux pêcheurs à la mouche qui lançaient au-dessus des flots leur longue ligne avec une adresse et une élégance toute artistique. 

Fin du parcours. Devant nous, le fleuve qui entre dans les terres. Nous ne savons que trop bien ce qu'il y a après. Il y a cette immense lac Corrib, cette mer intérieure dans laquelle la rivière prend sa source. Il y a cette étendue tantôt bleue, tantôt grise selon les caprices du ciel et des nuages qui s'y reflètent. Il y a cette route qui longe le lac et qui conduit au sauvage et mystérieux Connemara. Ce chemin, nous l'avons déjà parcouru et nous savons les merveilles vers lesquelles il mène. C'est pourquoi, face à la promenade urbaine qui se termine en une sorte de quai, c'est un départ mental et intérieur que nous entreprenons. Vers l'intérieur des terres. Sans doute ce monsieur assis non loin de là, sur les marches de sa maison, le regard perdu dans l'eau et le sourire aux lèvres, est-il en voyage là-bas lui aussi. Un instant, nous envions son rêve éveillé. 

lundi 19 août 2019

Comment ne pas tomber amoureux de Galway

Comment ne pas tomber amoureux de Galway ? Voici nos conseils avisés.
Fuir l'agitation
Si le Latin quarter est le cœur de la ville, le lieu où tout se passe, the place to be, Dieu qu'il est envahi de monde et, en premier lieu, de touristes ! On y parle toutes les langues et ce melting pot de populations hétéroclites peut, de manière fort compréhensible, rebuter le puriste. Depuis quand se mélange-t-on ainsi ? L'Irlande aux Irlandais ! Ceci étant, ces derniers ne sont pas exempts de reproches, eux qui passent leur temps libre à flâner dans les rues piétonnes, à s'interpeller joyeusement en se tapant sur l'épaule ou à siroter des bières brunes durant des heures sur les tables d'un sombre pub en discutant à bâtons rompus des derniers événements sportifs et, comble de l'inutilité, de tout et de rien. Au travail, que Diable ! Et chacun chez soi ! Les amoureux de mélancolique solitude ne trouveront rien qui alimente leur spleen dans cette ville animée, bruyante et trop gaie. 


Détester la musique et l'art en général 
Violons, flûtes, percussions,  instruments à cordes, cornemuse sont une véritable torture pour les oreilles. Si vous aimez le silence, votre place n'est pas ici : les rues de Galway résonnent jour et nuit de mélodies traditionnelles et de chants entonnés en chœur par des voix ravies de ce qu'elles produisent. Il est impossible de boire un rafraîchissement seul et dans le calme tant chaque pub est le théâtre d'un concert permanent et gratuit. Un peuple aussi féru de musique ne doit pas être des plus travailleur, c'est une évidence. 
Par ailleurs, quelle drôle d'idée de ponctuer les avenues et les allées de poèmes gravés dans la pierre ! Depuis quand la poésie doit-elle s'inviter dans la cité ? N'est-elle pas faite pour rester enfermée dans les livres et les salons ? Galway est une saltimbanque, condamnons ensemble sa légèreté et sa fantaisie qui s'illustrent également dans la confection de bijoux telle la bague Claddagh que les irlandaises arborent en tant qu'anneau de fiançailles. Un simple cercle de métal ne suffisait pas, il a fallu que les joailliers se distinguent en créant un motif original que l'on porte même avec une certaine fierté. 


Abhorrer la couleur 
Galway est placée sous le signe du mauvais goût. Au lieu de se contenter du gris, du beige et du marron traditionnellement utilisés dans les constructions, elle se pique d'afficher des couleurs vives tel le rouge, le jaune, le vert, le bleu, le turquoise, le mauve et j'en passe sur ses façades, ses portes et ses fenêtres. On pourrait penser que cela est fait pour plaire aux visiteurs : même pas ! Les maisons de pêcheurs ont également droit à leur couche de peinture et on trouve aussi des touches de couleurs dans les quartiers populaires pourtant à l'écart des circuits touristiques. Ces éclats vifs donnent la nausée aux amateurs d'uniformité, de teintes discrètes et effacées. 



Vomir sur la douceur de vivre
Surtout, ne pas se rendre au Kennedy Park. Des gens oisifs y restent assis en tailleur ou allongés pendant des heures à discuter, rire, manger ou dormir sur l'herbe fraîche et tendre. Il n'est pas rare que des promeneurs qui pourtant ne s'étaient jamais croisés de leur vie entament une aimable conversation au sujet de leur petit chien ou du beau temps qu'il fait. Un lieu qui transpire le bonheur de l'instant présent. A éviter. 
De même, ne pas entrer dans les restaurants et en particulier dans certains Gastro Pubs où l'on vous servira le meilleur poisson que l'on n'a jamais pêché, pané et arrosé de citron, accompagné de frites trop savoureuses et trop croustillantes, le tout dans une ambiance chaleureuse et détendue qui frise l'obscénité. 
En ville, fuir les magasins de vêtements qui proposent des pulls, écharpes, bonnets et autres accessoires tricotés dans la laine de mouton trop douce et qui a l'insolence d'être produite localement. Cette manie qu'ont les Irlandais de s'envelopper le corps dans des lainages à la douceur rassurante a de quoi écœurer les aficionados du synthétique made in China. A raison. 
Enfin, résister à la tentation de caler son pas agacé de voyageur pressé dans ce rythme chaloupé sur lequel la ville entière se balance avec une joie non dissimulée qui vire à la niaiserie. Marcher vite. Eviter de s'attarder. Filer droit. 


Etre fâché avec les éléments
Quelle horreur que de manger un sandwich complet au pain moelleux et garni de fine sauce, tomates fraîches, poulet parfumé et autres ingrédients recherchés au bord de l'eau ! Quelle scène ridicule que de recevoir en pleine face l'écume et les embruns que le vent vous projette au visage ! Quelle idée de choisir le plein air et la nourriture faite maison qui coule le long des doigts et dont les saveurs vous restent en bouche, quand on peut aisément trouver une place assise au chaud dans un de ces temples de la restauration rapide qui fleurissent à tous les coins de rue dans toutes les villes du monde. D'accord, il y en a peu à Galway. En fait, nous n'en avons pas croisé. Mais en cherchant bien, ça doit bien se trouver. Persévérez !
Luttez contre les éléments ! Ayez en horreur ces journées où plusieurs saisons se succèdent dans un incessant ballet entre nuages et temps ensoleillé. Ne faites pas comme les Irlandais qui se saisissent de la moindre goutte de soleil pour se bronzer le nez et qui sourient sous une pluie battante. L'été, c'est l'été. L'hiver doit rester l'hiver. Soyez inflexibles sur le sujet. S'il pleut en juillet, boudez. 

Voilà quelques conseils pour ne pas tomber amoureux de Galway. Fermer les yeux et les oreilles, avoir les cinq sens en panne et l'âme cimentée par de vieilles et tenaces rancœurs envers le monde en général. Ou bien, si tout cela ne suffit pas, une méthode radicale : ne pas y mettre les pieds, jamais. 

samedi 17 août 2019

Le Connemara

Le voyage 
Il y a des gens qui bavardent pendant les trajets en bus. Moi, non. Je regarde le paysage. Ou plutôt je le scrute. Je l'étudie, je le mesure, je le jauge, je l'évalue, je le goûte avec les yeux. Je caresse du regard la peau douce des moutons libérée de leur laine pour l'été. Je hume l'odeur de la végétation et plonge ma main dans l'eau froide des lacs. 
De Galway à Lettrerfrack, en deux heures, on a le temps de se projeter mille fois dans les collines, d'y courir mentalement. Tout en restant concentré sur ce que fait le chauffeur car, même si on est obligé de lui faire confiance, on s'accroche à ce qu'on peut du siège de devant pour tenter d'atténuer les soubresauts des petites routes sinueuses. Virages serrés, coups de volant et coups de frein, le roulis incontrôlé du véhicule donne le mal de mer. Et puis, il s'arrête partout. C'est-à-dire, partout où quelqu'un veut descendre, que ce soit au bout de l'allée qui mène à une maison ou au-milieu de nulle part. C'est à se demander où ces gens habitent et les voir ainsi quitter le navire au cœur de l'immensité végétale et minérale leur confère une part de mystère dont ils ne se doutent même pas. Clifden, puis Cleggan. Là, la mer nous éblouit par son immensité liquide. Nos rétines ont absorbé tellement de vert qu'on s'était figuré qu'aucune autre teinte au monde n'existait. De voir l'eau, on en est presque soulagé. Quelques kilomètres encore et nous voilà au terminus : Letterfrack. 

L'hébergement
Le Old Monastery Hostel nous accueille. Il s'agit d'une auberge 100% bohème nichée près d'une cascade à l'entrée du parc national du Connemara. Stephen et sa femme veillent sur leurs hôtes avec une discrète gentillesse. Le petit déjeuner en témoigne : le porridge et le pain, faits maison, sont prêts juste pour le lever des premiers dormeurs. Le salon est un vrai bazar kitsch et chaleureux rempli de livres, de jeux de société, de cartes et d'une multitude d'objets hétéroclites qui font de la décoration un assemblage unique en son genre. Les chambres sont collectives et peuplées de jeunes gens détendus et originaux venant d'un peu partout dans le monde, de familles campant parfois dans le jardin et d'aventurières solitaires et heureuses. Nous logeons dans une charmante maison de poupée aux coussins fleuris, plaids de laine bleu ciel et tulle blanc en guise de ciel de lit. Malgré l'indéniable humidité, nous dormons comme des souches dans ce cocon tout doux et sucré, maison de contes de fées. Au matin, nous nous extrayons péniblement du lit moelleux pour nous aventurer sur les sentiers du parc. 


Le parc national du Connemara
Loin de posséder l'équipement professionnel de la plupart des randonneurs, nous parvenons cependant à réaliser les mêmes performances qu'eux : venir à bout du circuit rouge, le plus ardu et qui, au terme d'une ascension ventée et raide, nous amène au sommet de la Diamond Hill, quelques 400 et quelques mètres plus haut. Tout au long de la montée, on s'extasie sur la grandeur de ce qui  nous entoure : les collines et leur végétation particulière (bruyères, genévriers et, tout en bas, des buissons entiers de fuchsias) ; en bas, les lacs ; au fond, la mer. La mer si proche que l'on en sent les parfums d'iode dans le vent jusqu'au sommet. Un étonnant mélange de montagne et de climat océanique qui fait la particularité de cet endroit sauvage et préservé. On n'imagine pas être plus en contact avec les éléments qu'ici. Et puis, modestement, on se sent comme un animal apprêté et maladroit, lourd et trébuchant, qu'accueillent les autochtones : vaches paisibles et moutons alpinistes broutant à flanc de colline. Au terme de la balade, on est lavé et revigoré, repus de beauté, usé par le vent et les muscles ayant eu leur dose d'exercice physique pour quelques temps. Mais désireux d'exploiter le filon jusqu'au bout, nous entreprenons de finir l'après-midi sur le magnifique sentier en sous bois situé en contrebas de la maison des visiteurs, grands arbres tordus et cascades roucoulantes. 


 



Letterfrack
Là, on peut se recharger les batteries à grands coups de fish and chips (poisson local et savoureux), de Guinness ou de délicieuse red beer à l'intérieur du typique Veldons ou à la terrasse ensoleillée qui contraste avec l'épais brouillard qui nous avait enveloppés au sommet de la Diamond Hill, rendant partiellement ridicule la traditionnelle photo souvenir de la cime vaincue. Là où la météo avait prédit de la pluie, nous voici plissant les yeux et fronçant les sourcils pour atténuer les effets d'un imprévisible ensoleillement. 
L'Irlande n'a pas fini de nous surprendre ! 


vendredi 16 août 2019

Neverhome

Laird Hunt, Neverhome, 2014.
Incroyable d'avoir inventé toute cette histoire de femme qui va se battre aux côtés des hommes lors de la guerre de Sécession ! Quelle imagination de créer cette héroïne, Constance, qui abandonne sa ferme et son mari pour enfiler l'uniforme et aller au front ! Quel auteur ! Mais où a-t-il bien pu trouver une telle idée ? Eh bien, dans la réalité. Car ce récit est inspiré de vraies femmes, de chair et de sang, qui ont vraiment existé et qui ont vraiment participé à cette guerre. On dit qu'environ 500 femmes se seraient ainsi battues, tant dans le camp sudiste que dans le camp nordiste, avec cette force insondable et cette volonté à la limite du compréhensible. Dans l'ombre. Avec la peur d'être découvertes, car, si on dévoilait leur véritable nature, elles étaient au mieux renvoyées chez elles, au pire humiliées, emprisonnées ou enfermées dans des asiles, déclarées folles. Si l'on n'en sait que très peu sur cette page de l'histoire américaine, c'est que l'Histoire est écrite par des hommes dans le but de les honorer et de glorifier leur puissance. Que dirait-on d'un pays de femmes combattantes ? Ce serait une hérésie. On sait bien, pourtant, que les femmes du monde entier sont des actrices essentielles dans les processus de révolution, guerres et autres conflits. Des courageuses, des battantes, des décidées comme Constance, le personnage principal du roman de Laird Hunt, il y en a des milliers. Preuve en est la richesse des découvertes qu'a faites l'auteur à ce sujet lors de ses recherches. Or, il ne voulait pas faire la biographie d'une seule de femme. Dans son livre, il a voulu les inclure toutes. Ce qui rend le roman passionnant et admirable, c'est qu'il s'est glissé dans la peau de l'héroïne. Lui, l'auteur appartenant au dit "sexe fort", a adopté avec grand talent le point de vue de Constance, si bien qu'on pourrait aisément penser l'histoire écrite par une femme. Pas de mépris, aucun. Une psychologie du personnage toute en finesse et en contradictions. Pas de clichés. Vraiment pas. Une profonde subtilité et, on le sent, un immense respect pour ces héroïnes de l'ombre dont il retrace le parcours à travers l'image de l'une d'elles et à qui il redonne leur place et leur voix au chapitre.
Si j'ai eu peur de ne pas avoir envie de suivre les pas de Constance dans cette boucherie, ce sont ses doutes et ses incertitudes, ses interrogations et ses questionnements qui m'ont fait l'accompagner jusqu'au bout, dans ce parcours qui la mène au plus rude de l'espèce humaine et au plus profond d'elle-même, jusqu'à toucher du doigt des démons qu'elle avait enfouis là et qui s'exorcisent sur les champs de bataille. Jusqu'à la fin de l'expérience. Jusqu'à boucler la boucle. Jusqu'au retour. Jusqu'à la folie. Une oeuvre marquante qu'on lit sans respirer et dont on referme la dernière page en état second. Un roman passionnant et dont le temps de digestion pour l'esprit est long tant le récit ne laisse la place à aucun temps mort. Il ne s'agit pas d'un livre que je garderai dans ma bibliothèque pour le relire plus tard tant son intensité m'a secouée. Mais il est bon parfois de permettre à la littérature, qui est en réalité bien plus que cela, de nous bousculer.
Ici, une interview de Laird Hunt.